La flèche noire

Part 8

Chapter 84,078 wordsPublic domain

Juste au-dessus de lui le pas lourd d’une sentinelle arpentait le toit. Au-dessous de lui, comme il savait, était le plafond voûté de la chapelle; et, à côté de la chapelle, était le hall. Sûrement il y avait un passage secret dans le hall; l’œil qui l’avait guetté de la tapisserie lui en était une preuve. N’était-il pas plus que probable que ce passage s’étendait jusqu’à la chapelle, et, si cela était, qu’il y avait une ouverture dans sa chambre.

Dormir dans un tel endroit eût été une témérité folle. Il tint prêtes ses armes, il prit position dans un coin de la chambre derrière la porte. En cas de mauvais desseins, il vendrait chèrement sa vie.

Des bruits de pas nombreux, le qui-vive et le mot de passe résonnaient au-dessus de lui le long des créneaux; on relevait la garde.

Et, à ce moment, on gratta à la porte de sa chambre, légèrement, puis un peu plus fort; puis un murmure:

--Dick, Dick, c’est moi!

Dick courut à la porte, tira le verrou et laissa entrer Matcham. Il était très pâle et portait une lampe d’une main et un poignard dégainé de l’autre.

--Fermez la porte, murmura-t-il. Vite, Dick. La maison est pleine d’espions; j’entends leurs pas qui me suivent dans les corridors; je les entends respirer derrière les tentures.

--Bien, soyez satisfait, répliqua Dick, c’est fermé. Nous sommes en sûreté pour un moment, s’il y a sûreté quelque part dans ces murs. Mais mon cœur est heureux de vous voir. Par la messe! camarade, je vous croyais perdu. Où étiez-vous caché?

--Peu importe, répliqua Matcham. Puisque nous voilà réunis, peu importe. Mais, Dick, avez-vous les yeux ouverts? Vous a-t-on dit ce qui se fera demain?

--Non, répliqua Dick, que feront-ils demain?

--Demain ou ce soir, je ne sais, dit l’autre, mais à un moment ou à l’autre, Dick, ils en veulent à votre vie. J’en ai eu la preuve. Je les ai entendus chuchoter, oui, c’est comme s’ils me l’avaient dit.

--Vraiment, répliqua Dick, c’est ainsi? C’est ce que je pensais.

Et il lui raconta en détails les incidents de la journée.

Quand cela fut fini, Matcham se leva et commença à son tour à examiner la pièce.

--Non, dit-il, il n’y a pas d’entrée visible. Et pourtant, il est certain qu’il y en a une. Dick, je resterai près de vous. Si vous devez mourir, je mourrai avec vous. Et je peux aider... regardez, j’ai volé un poignard... Je ferai de mon mieux! Et puis, si vous connaissez quelque issue, ou quelque poterne que vous puissiez ouvrir, ou quelque fenêtre par laquelle nous puissions descendre, je ferai joyeusement face à n’importe quel danger pour fuir avec vous.

--Jack, dit Dick. Par la messe! Jack, vous êtes le meilleur cœur et le plus fidèle et le plus brave de toute l’Angleterre! Donnez-moi la main, Jack.

Et il serra silencieusement la main de l’autre.

--Je vais vous dire, reprit-il, il y a une fenêtre par laquelle le messager est descendu, la corde doit être encore dans la pièce. C’est un espoir.

--Écoutez! dit Matcham.

Tous deux tendirent l’oreille. Il y avait du bruit sous le plancher; cela cessa, puis recommença.

--Quelqu’un, marche dans la chambre au-dessous, chuchota Matcham.

--Non, répliqua Dick, il n’y a pas de chambre dessous, nous sommes au-dessus de la chapelle. C’est mon meurtrier dans le couloir secret. Bien, qu’il vienne; cela ira mal pour lui! Et il grinça des dents.

--Éteignez-moi les lumières, dit l’autre. Peut-être il se trahira.

Ils éteignirent les deux lampes et restèrent immobiles comme la mort. Les pas, au-dessous, étaient très légers, mais nettement perceptibles. Plusieurs fois ils s’éloignèrent et se rapprochèrent; il y eut le fort grincement d’une clef tournant dans une serrure, suivi d’un long silence.

Bientôt les pas reprirent: puis, tout à coup, une raie de lumière brilla dans le plancher de la chambre dans un coin éloigné. Cela s’élargit; on ouvrit une trappe, laissant entrer un flot de lumière. Ils pouvaient voir la forte main qui la soulevait; et Dick leva son arc, attendant que la tête se montrât.

Mais il y eut un arrêt. D’un coin éloigné de Moat-House, des cris d’appel se firent entendre, d’abord une voix, puis plusieurs criant un nom. Ce bruit avait évidemment déconcerté le meurtrier, car la trappe fut silencieusement refermée, et les pas s’éloignèrent rapidement, passant de nouveau sous les jeunes gens, puis s’éteignirent dans le lointain.

C’était un moment de répit, Dick respira profondément, et, alors, alors seulement il écouta le bruit qui avait interrompu l’attaque et qui, d’ailleurs, augmentait plutôt. Partout, dans Moat-House, on courait, on ouvrait des portes en les faisant claquer, et la voix de Sir Daniel dominait tout ce branle-bas appelant «Joanna».

--Joanna! répéta Dick. Qui, diantre! cela peut-il être? Il n’y a pas de Joanna et il n’y en a jamais eu. Qu’est-ce que cela signifie?

Matcham se taisait. Il semblait s’être éloigné. Une faible lumière d’étoiles entrait seule par la fenêtre, et, à l’autre bout de la pièce où tous deux étaient, l’obscurité était complète.

--Jack, dit Dick, je ne sais pas où vous étiez toute la journée, avez-vous vu cette Joanna?

--Non, répondit Matcham, je ne l’ai pas vue.

--Ni entendu parler d’elle?

Les pas se rapprochaient. Sir Olivier criait toujours à pleine voix le nom de Joanna dans la cour.

--En avez-vous entendu parler? répéta Dick.

--J’en ai entendu parler, dit Matcham.

--Comme votre voix tremble! Qu’est-ce qui vous prend? dit Dick. C’est une très bonne chance, cette Joanna: cela détourne de nous leur attention.

--Dick, cria Matcham, je suis perdue; nous sommes perdus tous les deux! Fuyons, s’il en est encore temps. Ils n’auront pas de cesse qu’ils ne m’aient trouvée. Ou voyez! Laissez-moi sortir, quand ils m’auront trouvée, vous fuirez. Laissez-moi sortir, Dick... mon bon Dick. Laissez-moi.

Elle tâtonnait pour trouver le verrou, lorsque Dick enfin comprit.

--Par la messe! s’écria-t-il, vous n’êtes pas Jack, vous êtes Joanna Sedley; c’est vous qui ne vouliez pas m’épouser.

La jeune fille s’arrêta, sans parole et sans mouvement. Dick aussi se tut un moment, puis il reprit.

--Joanna, vous m’avez sauvé la vie, et j’ai sauvé la vôtre, nous avons vu couler le sang et été amis et ennemis... et j’ai pris ma ceinture pour vous battre; et tout le temps je croyais que vous étiez un garçon. Mais, à présent, la mort me tient et mon temps est fini, et, avant de mourir, il faut que je dise ceci: vous êtes la meilleure fille et la plus brave sous le ciel, et, si seulement je pouvais vivre, je vous épouserais avec joie; et vif ou mort, je vous aime.

Elle ne répondit rien.

--Voyons, dit-il, parlez, Jack. Voyons, soyez une bonne fille et dites que vous m’aimez.

--Mais, Dick, dit-elle, serais-je ici?

--Bien, voyez-vous, si nous échappons, nous nous marierons; et, si nous devons mourir, nous mourrons, et ce sera fini. Mais maintenant j’y pense, comment avez-vous trouvé ma chambre?

--J’ai demandé à dame Hatch.

--Bien, la dame est sûre, elle ne nous dénoncera pas. Nous avons du temps devant nous.

A ce moment, comme pour contredire ses mots, des pas se firent entendre dans le corridor, et un poing frappa rudement la porte.

--Ici! cria une voix, ouvrez, maître Dick; ouvrez!

Dick ne répondit, ni ne bougea.

--Tout est perdu, dit la jeune fille; et elle entoura de ses bras le cou de Dick.

L’un après l’autre, des hommes vinrent s’attrouper devant la porte. Puis Sir Daniel lui-même arriva et le bruit cessa subitement.

--Dick, cria le chevalier, ne soyez pas un âne. Les Sept Dormants auraient été réveillés depuis longtemps. Nous savons qu’elle est ici. Ouvrez donc, mon garçon.

Dick se taisait toujours.

--Enfoncez, dit Sir Daniel. Et, aussitôt ses hommes se ruèrent sur la porte à coups de poings et de pieds. Si solide qu’elle fût, et fortement verrouillée, elle aurait vite cédé, mais, une fois de plus, le hasard s’entremit. Dominant cette tempête de coups, le cri d’une sentinelle fut entendu; un second suivit, l’alarme courut le long des créneaux, des cris répondirent du bois. Au premier moment, il semblait que les hommes de la forêt prenaient d’assaut Moat-House. Et Sir Daniel et ses hommes, abandonnant aussitôt l’attaque de la chambre de Dick, se hâtèrent d’aller défendre les murs.

--A présent, s’écria Dick, nous sommes sauvés.

Il saisit le grand vieux lit des deux mains et fit en vain tous ses efforts pour le remuer.

--Aidez-moi, Jack. Au nom de votre vie, aidez-moi de toute votre force! cria-t-il.

A eux deux, d’un formidable effort, ils tirèrent le grand cadre de chêne par la chambre et le poussèrent contre la porte.

--Ça n’en ira que plus mal, dit Joanna tristement. Il entrera par la trappe.

--Non pas, répliqua Dick, il n’osera pas dire son secret à tant de gens. C’est par la trappe que nous fuirons. Écoutez! l’attaque est finie. Mais ce n’en était pas une.

En effet, il n’y avait pas eu d’attaque, c’était l’arrivée d’une nouvelle troupe de traînards de la déroute de Risingham qui avait dérangé Sir Daniel. Ils avaient couru le risque, profitant de l’obscurité; on les avait fait entrer par la grande porte; et maintenant, avec un grand bruit de sabots et le cliquetis des armures et des armes, ils descendaient de cheval dans la cour.

--Il va revenir tout de suite, dit Dick. A la trappe!

Il alluma une lampe et ils allèrent tous deux dans le coin de la chambre. La fente ouverte à travers laquelle une lumière brillait encore faiblement fut aisément découverte, et, prenant une solide épée dans la petite panoplie, Dick l’enfonça profondément dans l’ouverture et pesa fortement sur la poignée. La trappe remua, bâilla un peu, et enfin fut grande ouverte. La saisissant avec leurs mains, les deux jeunes gens la renversèrent. Cela découvrit quelques marches au bas desquelles brûlait une lampe laissée par leur ennemi.

--A présent, dit Dick, passez devant et prenez la lampe. Je suivrai pour fermer la trappe.

Ainsi ils descendirent l’un après l’autre, et lorsque Dick baissait la trappe, les coups recommencèrent à tonner contre les panneaux de la porte.

CHAPITRE IV

LE PASSAGE

Le passage dans lequel Dick et Joanna se trouvèrent alors était étroit, sale et court. A l’autre bout, se trouvait une porte entrouverte, la porte, sans doute, qu’ils avaient entendu ouvrir par l’homme. De lourdes toiles d’araignées pendaient du plafond, et le sol pavé sonnait creux sous le pas le plus léger.

Au delà de la porte, il y avait deux directions à angle droit. Dick en choisit une au hasard, et le couple se hâta avec des pas sonores le long de la cavité du toit de la chapelle. Le haut du plafond arqué se levait comme un dos de baleine, dans la faible clarté de la lampe. Çà et là, il y avait des judas, dissimulés de l’autre côté par les sculptures de la corniche; et, regardant en bas par l’un deux, Dick vit le sol pavé de la chapelle, l’autel avec ses cierges allumés et, étendu devant, sur les marches, le corps de Sir Olivier, qui priait les mains levées.

A l’autre bout, ils descendirent quelques marches. Le passage se rétrécissait; d’un côté, le mur était maintenant en bois; les interstices laissaient passer un bruit de voix et un tremblotement de lumière; et bientôt ils arrivèrent à un trou à peu près grand comme l’œil, et Dick, regardant en bas, aperçut l’intérieur du hall, et une demi douzaine d’hommes environ, en jaques, autour de la table, buvant ferme et démolissant un pâté de venaison. C’étaient certainement quelques-uns des derniers arrivés.

--Il n’y a pas moyen par ici, dit Dick. Essayons en arrière.

--Non, dit Joanna, peut-être le passage va plus loin.

Et elle avança. Mais, quelques mètres plus loin, le passage se terminait en haut de quelques marches, et il était clair que, tant que les soldats occuperaient le hall, la fuite était impossible de ce côté.

Ils revinrent sur leurs pas aussi vite que possible et se mirent à explorer l’autre direction. Le couloir était extrêmement étroit, à peine assez grand pour un homme large d’épaules; et il montait et descendait sans cesse par des petits escaliers casse-cou, si bien que Dick finit par ne plus savoir où il était.

Enfin, il devint à la fois plus étroit et plus bas, les escaliers continuaient à descendre; les murs de chaque côté devenaient humides et glissants sous la main; et loin devant eux ils entendirent le cri aigu et le trottinement des rats.

--Nous devons être dans le donjon, dit Dick.

--Et toujours pas de sortie, ajouta Joanna.

--Non, mais il doit y en avoir une, répondit Dick.

Bientôt, en effet, ils arrivèrent à un angle aigu, et le passage aboutissait à un escalier. En haut une grande dalle de pierre servait de trappe; ils essayèrent de la soulever en s’adossant tous deux contre elle. Impossible de la remuer.

--Quelqu’un la maintient, suggéra Joanna.

--Non pas, dit Dick, car un homme fût-il, fort comme dix, céderait quand même un peu. Mais ceci résiste comme un roc. Il y a un poids sur la trappe. Il n’y a pas d’issue; et, par ma foi, mon bon Jack, nous sommes prisonniers ici, aussi bien que si nous avions des chaînes aux chevilles. Asseyons-nous donc et causons. Dans un moment nous retournerons, et peut-être ils seront moins sur leurs gardes; et qui sait? nous pouvons faire une sortie et courir une chance. Mais, à mon pauvre avis, nous sommes bien perdus.

--Dick! s’écria-t-elle, quel jour de malheur pour vous que celui où vous m’avez vue! Car c’est moi, pauvre fille très ingrate, qui vous ai mené là.

--Quelle plaisanterie! répliqua Dick. C’était écrit et ce qui est écrit, bon gré, mal gré, arrive. Mais dites-moi un peu quelle espèce de fille vous êtes, et comment vous êtes tombée entre les mains de Sir Daniel; cela vaudra mieux que de vous lamenter sur votre sort ou le mien.

--Je suis orpheline, comme vous, de père et de mère, dit Joanna, et pour mon malheur, et jusqu’ici pour le vôtre, je suis un riche parti. Lord Foxham était mon tuteur; mais il paraît que Sir Daniel a acheté au roi le droit de me marier, il l’a payé un bon prix. Ainsi j’étais, pauvre jouet, entre deux riches et puissants seigneurs qui se battaient à qui me marierait, et j’étais encore en nourrice! Bon! le monde changea, et il y eut un nouveau chancelier, et Sir Daniel acheta ma tutelle par-dessus la tête de Lord Foxham. Et le monde changea de nouveau et Lord Foxham acheta mon mariage par-dessus celle de Sir Daniel; et depuis jusqu’aujourd’hui, cela alla mal entre eux. Mais, malgré tout, Lord Foxham me garda entre ses mains et me fut un bon seigneur. Et enfin j’allais être mariée... ou vendue, si vous préférez. Cinq cents livres était le prix que devait recevoir Lord Foxham. Hamley était le nom du prétendant, et demain, Dick, j’allais être fiancée. Si Sir Daniel ne l’avait appris, j’aurais été mariée, c’est sûr... et je ne t’aurais jamais vu, Dick... mon cher Dick!

Et elle lui prit la main et la baisa avec une grâce charmante; et Dick lui prit la main, et fit de même.

--Bien, continua-t-elle, Sir Daniel me surprit dans le jardin et me fit habiller avec ces vêtements d’homme, ce qui est un péché mortel pour une femme; et, de plus, ils ne me vont pas. Il galopa avec moi jusqu’à Kettley comme vous l’avez vu, me disant que je devais vous épouser; mais en moi-même, je me promis d’épouser Hamley à son nez!

--Ah! s’écria Dick, vous aimez donc ce Hamley?

--Non, répliqua Joanna, pas du tout. Je haïssais seulement Sir Daniel. Et alors, Dick, vous m’avez aidée et vous avez été très bon et très hardi, et mon cœur se porta vers vous, malgré moi, et maintenant si nous trouvons moyen d’y arriver, je me marierai avec vous de mon plein gré. Et, si la destinée cruelle ne le veut pas, du moins, vous me serez toujours cher. Tant que mon cœur battra; il vous sera fidèle.

--Et moi qui ne me suis jamais soucié d’aucune femme quelconque jusqu’à présent, je me suis attaché à vous lorsque je croyais que vous étiez, un garçon. J’avais pitié de vous sans savoir pourquoi. Quand j’ai voulu vous battre, la main m’a manqué. Mais, quand vous avez avoué que vous étiez une fille, Jack... car je veux encore vous appeler Jack... je sentis que vous étiez celle qui me convenait. Écoutez! dit-il en s’interrompant... on vient.

Et, en effet, un pas lourd était perceptible dans le passage sonore, et, de nouveau, les rats s’enfuirent par bandes.

Dick reconnut sa position. Le brusque tournant lui donnait l’avantage. Il pouvait ainsi tirer en sûreté à l’abri du mur. Mais il était clair que la lumière était trop près de lui, et courant un peu en avant, il posa la lampe par terre au milieu du passage, et revint à l’affût.

Bientôt, au bout du passage, parut Bennet. Il semblait être seul et portait à la main une torche allumée qui le rendait plus facile à viser.

--Arrêtez, Bennet! cria Dick. Un pas de plus, et vous êtes mort.

--Vous êtes donc là, répliqua Hatch, fixant l’obscurité. Je ne vous vois pas. Ah! vous avez prudemment agi, Dick; vous avez mis votre lampe devant vous. Par ma foi, quoique ce soit fait pour viser mon pauvre corps, je me réjouis de voir que vous avez profité de mes leçons! Et, à présent, que faites-vous? Que cherchez-vous là? Pourquoi voulez-vous tirer sur un vieil et bon ami? Et avez-vous la jeune dame avec vous?

--Non, Bennet, c’est moi qui dois questionner, et vous, répondre, répliqua Dick. Pourquoi suis-je en danger de mort? Pourquoi ces hommes viennent-ils secrètement pour me frapper dans mon lit? Pourquoi me faut-il fuir dans la forteresse de mon propre tuteur et loin des amis avec lesquels j’ai vécu et à qui je n’ai jamais fait de mal?

--Maître Dick, maître Dick, dit Bennet, qu’est-ce que je vous ai dit? Vous êtes brave, mais le garçon le plus maladroit que je connaisse.

--Bien, répliqua Dick, je vois que vous savez tout et que je suis condamné. C’est bien. Ici, où je suis, je reste. Que Sir Daniel m’en fasse sortir s’il le peut!

Hatch se tut un moment.

--Écoutez, dit-il, je retourne vers Sir Daniel pour lui dire où vous êtes et dans quelle position; car c’est pour cela qu’il m’a envoyé. Mais vous, si vous n’êtes pas un sot, ferez mieux de partir avant que je revienne.

--Partir! répéta Dick. Je serais parti déjà si je savais comment faire. Je ne peux remuer la trappe.

--Mettez-moi la main dans le coin et voyez ce que vous y trouvez, répliqua Bennet, la corde de Throgmorton est encore dans la chambre brune. Adieu.

Et Hatch, tournant sur ses talons, disparut de nouveau dans le corridor tortueux.

Dick alla aussitôt reprendre sa lampe, et se mit en devoir d’agir suivant l’avis. A un coin de la trappe il y avait dans le mur une profonde cavité. Mettant son bras dans l’ouverture, Dick rencontra une barre de fer qu’il poussa vigoureusement. Il y eut un bruit sec et la dalle de pierre immédiatement remua.

Le passage était libre. Un petit effort souleva aisément la trappe; et ils arrivèrent dans une chambre voûtée, qui ouvrait d’un côté sur la cour, où un ou deux hommes, les bras nus, pansaient les chevaux des derniers arrivés. Une torche ou deux, chacune fichée dans un anneau de fer contre le mur, éclairait la scène de lueurs changeantes.

CHAPITRE V

DICK CHANGE DE PARTI

Dick éteignit sa lampe de peur qu’elle n’attirât l’attention, et prit le chemin qui montait le long du corridor. Dans la chambre brune, la corde avait été solidement attachée au bois d’un lit très ancien et très lourd. Elle n’avait pas été détachée, et Dick, prenant le rouleau de corde près de la fenêtre, commença à le faire descendre doucement et silencieusement dans l’obscurité de la nuit. Joanna était près de lui; mais comme la corde s’allongeait et que Dick la faisait toujours aller, une terreur l’emporta sur sa résolution.

--Dick, dit-elle, est-ce donc si profond? Je ne pourrai pas essayer. Je tomberais infailliblement, bon Dick.

C’était juste au moment délicat de l’opération. Dick tressaillit; le reste du paquet de corde lui échappa, et le bout tomba en éclaboussant dans le fossé. Aussitôt, du créneau au dessus, une sentinelle cria:

--Qui va là?

--Au diable! cria Dick, nous voilà découverts! Descendez... prenez la corde.

--Je ne le peux pas, fit-elle en reculant.

--Et si vous ne le pouvez pas, je ne peux pas davantage, dit Shelton. Comment puis-je nager dans le fossé sans vous? Alors vous m’abandonnez?

--Dick, balbutia-t-elle, je ne peux pas, je n’ai plus de force.

--Par la messe, alors nous sommes perdus! cria-t-il en frappant du pied; et alors, entendant des pas, il courut à la porte de la chambre et chercha à la fermer.

Avant qu’il pût pousser le verrou, des bras vigoureux la repoussèrent sur lui de l’autre côté. Il lutta un instant; puis se sentant faiblir, il courut de nouveau vers la fenêtre. La jeune fille était contre le mur dans l’embrasure de la fenêtre; elle était à moitié évanouie, et quand il essaya de la soulever dans ses bras son corps était inerte et sans résistance.

Au même instant, les hommes qui avaient forcé la porte se saisirent de lui. Il poignarda le premier d’un coup et les autres se reculèrent un peu en désordre; il profita de cette chance, enjamba le rebord de la fenêtre, saisit la corde à deux mains et se laissa glisser.

La corde était à nœuds, ce qui la rendait plus facile à descendre; mais la hâte de Dick était si furieuse, et si petite son expérience dans ce genre de gymnastique, qu’il resta suspendu en l’air, comme un criminel au gibet, tantôt il se cognait la tête, tantôt s’abîmait les mains contre le rugueux mur de pierre. L’air grondait dans ses oreilles; il voyait les étoiles au-dessus de sa tête, et les étoiles reflétées au-dessous de lui, dans l’eau du fossé, tournoyant comme les feuilles mortes avant l’orage. Et alors il perdit prise et tomba la tête la première dans l’eau glacée.

Quand il revint à la surface, sa main rencontra la corde, qui, allégée de son poids, surnageait sans direction. Il y avait en l’air une lueur rouge, et, levant la tête, il vit à la clarté de plusieurs torches et d’un falot plein de charbons, brûlants, les créneaux garnis de têtes. Il vit les yeux des hommes regarder de ci et de là à sa recherche, mais il était trop loin en bas, la lumière ne l’atteignait pas et ils regardaient en vain.

Il s’aperçut alors que la corde était trop longue, et il se mit à se débattre du mieux qu’il pût vers l’autre côté du fossé, gardant toujours la tête hors de l’eau. Il parvint ainsi à faire plus de la moitié du chemin; le bord était presque à portée de sa main, avant que la corde ne commençât à le tirer en arrière par son poids. Prenant son courage à deux mains, il l’abandonna et fit un saut vers les rameaux flottants d’un saule qui avait déjà, ce même soir, aidé le messager de Sir Daniel à atterrir.

Il retomba, remonta, enfonça de nouveau, et alors sa main attrapa une branche; rapide comme la pensée, il se tira dans l’épaisseur de l’arbre et s’y cramponna, dégouttant et essoufflé, et encore à demi incertain de son évasion.

Mais tout cela ne s’était pas fait sans éclabousser énormément, ce qui avait indiqué sa position aux hommes sur les créneaux. Flèches et traits tombèrent donc autour de lui dans l’obscurité, serrés comme des grêlons; et soudain une torche fut jetée, embrasa l’air dans son rapide passage, resta un moment sur le bord extrême du fossé où elle brûla fortement, éclairant les alentours comme un feu de joie, puis, chance heureuse pour Dick, glissa, plongea dans le fossé et s’éteignit immédiatement.

Elle avait rempli son but. Les tireurs avaient eu le temps de voir le saule et Dick enfoncé parmi ses rameaux; et quoique le jeune homme eût immédiatement sauté plus haut sur la berge et cherché son salut dans la course, il ne fut pas encore assez agile pour éviter un coup. Une flèche le frappa à l’épaule, une autre lui égratigna la tête.

La douleur causée par ses blessures lui donna des ailes, et il n’eut pas plus tôt atteint le terrain plat, qu’il prit ses jambes à son cou et courut droit devant lui dans l’obscurité, sans réfléchir à la direction de sa course.