La flèche noire

Part 12

Chapter 123,953 wordsPublic domain

Là, quelques-uns conservaient leur gaieté et ne cessaient de porter la santé les uns des autres avec le vin de Gascogne d’Arblaster. Mais, comme _la Bonne Espérance_ continuait à s’agiter sur les vagues furieuses et lançait sa poupe et sa proue alternativement haut dans le vide, et profondément dans l’écume blanche, le nombre de ces joyeux compagnons diminuait à chaque instant et à chaque embardée. Beaucoup étaient à part, soignant leurs blessures, mais la plupart étaient déjà abattus par le mal de mer, et gisaient et geignaient à fond de cale.

Greensheve, Cuckow et un jeune garçon de lord Foxham que Dick avait déjà remarqué pour son intelligence et sa bravoure, étaient encore cependant en état de comprendre, et disposés à obéir. Dick les installa comme gardes du corps près de la personne du timonier, puis, avec un dernier regard à la mer et au ciel noirs, il retourna et descendit dans la cabine, où lord Foxham avait été transporté par ses serviteurs.

CHAPITRE VI

«LA BONNE-ESPÉRANCE» (_fin_)

Les plaintes du baron blessé se confondaient avec les gémissements du chien du vaisseau. Soit que le pauvre animal fût en peine d’être séparé de ses amis, soit qu’il reconnût quelque danger dans la marche du vaisseau, ses cris, régulièrement, de minute en minute, dominaient les rugissements des vagues et de l’orage; et les plus superstitieux des hommes entendaient dans ces hurlements le glas de _la Bonne Espérance_.

Lord Foxham avait été couché dans un hamac sur son manteau de fourrures. Une lampe brûlait faiblement devant la Vierge dans la cloison, et, à sa lueur, Dick put voir la figure pâle et les yeux creux du blessé.

--Je suis grièvement blessé, dit-il. Approchez, jeune Shelton, qu’il y ait au moins près de moi quelqu’un de bien né; car, après avoir vécu noblement et richement tous les jours de ma vie, c’est une triste condition d’avoir été blessé dans une pareille escarmouche et de mourir ici dans un affreux bateau, glacé, en mer, parmi des gens sans aveu et des rustres.

--Non, monseigneur, dit Dick, je prie plutôt les saints que vous guérissiez de votre blessure et arriviez bientôt à terre sain et sauf.

--Comment? demanda Sa Seigneurie. Venir sauf à terre? C’est donc possible?

--Le vaisseau marche péniblement... la mer est mauvaise et contraire, répliqua le jeune homme, et, d’après ce que m’a dit mon compagnon qui nous gouverne, nous aurons de la chance si nous arrivons à terre à pied sec.

--Ah! dit le baron, sombre, ainsi, toutes les terreurs accompagneront mon âme au moment du passage! Monsieur, priez plutôt de vivre durement, afin de pouvoir mourir tranquillement; cela vaut mieux que d’être flatté et chanté toute la vie au son de la flûte et du tambourin, et d’être à la dernière heure plongé dans le malheur! Mais j’ai sur la conscience des choses qui ne peuvent être remises. Nous n’avons pas de prêtre à bord?

--Non, répondit Dick.

--Alors, à mes intérêts séculiers, conclut Lord Foxham. Il faut que vous soyiez pour moi, après ma mort, un aussi bon ami que vous avez été loyal ennemi de mon vivant. Je tombe dans un mauvais moment, pour moi, pour l’Angleterre, et pour ceux qui avaient confiance en moi. Mes hommes devront être conduits par Hamley... celui qui fut votre rival; ils se réuniront dans la salle longue à Holywood; cet anneau à mon doigt vous accréditera pour présenter mes ordres; et, de plus, je vais écrire deux mots sur ce papier, enjoignant Hamley de vous abandonner la demoiselle. Obéirez-vous? je ne sais.

--Mais, monseigneur, quels ordres? demanda Dick.

--Oui, dit le baron, oui... les ordres; et il regarda Dick avec hésitation. Êtes-vous Lancastre ou York? demanda-t-il enfin.

--J’ai honte de le dire, répondit Dick, c’est à peine si je puis répondre. Mais il est certain que, puisque je sers avec Ellis Duckworth, je sers la maison d’York. Eh bien! donc, je me déclare pour York!

--C’est bien, répondit l’autre, c’est parfait. Car, en vérité, si vous aviez dit Lancastre, je ne sais ce que j’aurais fait. Mais, puisque vous êtes pour York, écoutez-moi. Je ne suis venu ici que pour surveiller ces seigneurs à Shoreby pendant que mon excellent jeune seigneur Richard de Gloucester[1] prépare une force suffisante pour tomber dessus et les disperser. J’ai pris note de leur force, de leurs gardes, de leurs casernements, et ces notes, je devais les remettre à mon jeune Seigneur, dimanche, une heure avant midi, à la croix de Sainte-Bride, près la forêt. Ce rendez-vous, il est probable que je le manquerai, mais, je vous prie, soyez assez aimable pour vous y rendre à ma place; et que ni plaisir, peine, tempête, blessure ou peste ne vous empêchent de vous trouver au lieu et à l’heure, car le bien de l’Angleterre dépend de ce coup.

[1] A l’époque de cette histoire, Richard Crookback (le Bossu) n’avait pu être fait duc de Gloucester; mais, pour la clarté, avec la permission du lecteur, il sera désigné ainsi. (_Note de l’auteur._)

--Je prends résolument cela sur moi, dit Dick. Autant que cela dépendra de moi, votre mission sera remplie.

--C’est bien, dit le blessé, monseigneur le duc vous donnera d’autres ordres, et si vous lui obéissez avec intelligence et bon vouloir, votre fortune est faite. Approchez un peu la lampe que je puisse écrire ces mots pour vous.

Il écrivit une note «à son honorable cousin, Sir John Hamley», puis une seconde qu’il laissa sans inscription extérieure.

--Ceci pour le duc, dit-il. Le mot est «Angleterre et Édouard» et la réponse «Angleterre et York».

--Et Joanna, monseigneur? demanda Dick.

--Vous prendrez Joanna comme vous pourrez, répliqua le baron. Je vous ai désigné comme mon choix dans ces deux lettres; mais il faudra la prendre vous-même, jeune homme. J’ai essayé comme vous voyez, et j’y ai perdu la vie. Un homme ne peut faire plus.

Cependant le blessé commençait à se sentir très faible; et Dick, serrant les précieux papiers dans son sein, lui souhaita bon espoir et le laissa reposer.

Le jour commençait à poindre, froid et bleu avec des flocons de neige voltigeants. Tout près sous le vent de _la Bonne Espérance_, la côte se déroulait, des promontoires rocheux alternaient avec des baies sablonneuses; et, plus loin dans les terres, les cimes des collines boisées de Tunstall se dessinaient vers le ciel; mais le vaisseau se traînait profondément et s’élevait, à peine au-dessus des vagues.

Lawless était toujours fixé à la barre; et, maintenant, presque tous les hommes avaient rampé jusque sur le pont et regardaient avec des figures mornes la côte inhospitalière.

--Allons-nous à terre? demanda Dick.

--Oui, dit Lawless, à moins que nous n’allions d’abord au fond.

A ce moment, le vaisseau se souleva d’un effort si languissant, à la rencontre d’une vague, et l’eau roula si bruyamment dans sa cale, que Dick saisit involontairement le bras du timonier.

--Par la messe! s’écria Dick, lorsque les bossoirs de _la Bonne Espérance_ reparurent au-dessus de l’écume, je croyais le bateau coulé, et mon sang n’a fait qu’un tour.

Dans l’entre-deux, Greensheve, Hawksley et les meilleurs hommes des deux compagnies étaient occupés à démolir le pont pour construire un radeau; et Dick se joignit à eux, travaillant dur pour ne pas penser à sa situation. Mais, dans son travail même, chaque lame qui frappait le pauvre vaisseau, et chaque lourde embardée, lorsqu’il culbutait enroulant entre les vagues, lui rappelait avec une affreuse angoisse la mort prochaine.

Bientôt, levant les yeux de son travail, il vit qu’ils étaient tout prêts de la côte, au bas d’un promontoire; un morceau d’une falaise effondrée, contre la base de laquelle la mer se brisait, blanche et forte, surplombait presque le pont, et, plus haut encore, apparaissait une maison, couronnant une dune.

A l’intérieur de la baie, les lames couraient gaiement, soulevaient _la Bonne Espérance_ sur leurs épaules tachetées d’écume, l’emportaient malgré le timonier, et, tout à coup la jetèrent avec un grand choc sur le sable, et commencèrent à se briser sur elle à mi-hauteur du mât en la faisant rouler deci, delà. Une autre forte vague suivit, la souleva de nouveau et la porta encore plus loin; alors une troisième suivit et la laissa loin sur la côte du plus dangereux des récifs, calée sur un banc.

--Eh bien, les garçons, s’écria Lawless, les saints ont veillé sur nous, on peut le dire. La marée descend, asseyons-nous et buvons un verre de vin; avant une demi-heure, vous pourrez tous aller à terre aussi sûrement que sur un pont.

Une barrique fut ouverte, et, s’asseyant comme ils purent à l’abri de la neige et de l’écume, les naufragés passèrent la coupe de main en main et tâchèrent de se réchauffer le corps et de se remonter le moral.

Dick, cependant, retourna vers Lord Foxham, qui gisait, très inquiet et effrayé, le plancher de sa cabine inondé à hauteur du genou et la lampe qui avait été sa seule lumière, brisée et éteinte par la violence du choc.

--Monseigneur, dit le jeune Shelton, ne craignez rien; les saints sont avec nous; les vagues nous ont jeté au haut d’un banc de sable, et, sitôt que la marée aura un peu baissé, nous pourrons gagner la terre à pied.

Il se passa près d’une heure avant que la mer se fût suffisamment éloignée et qu’ils pussent se mettre en route pour la terre, qui apparaissait confusément devant eux à travers un voile de neige.

Sur un monticule d’un côté de leur chemin, une troupe d’hommes étendus étaient entassés, et observaient avec méfiance les mouvements des nouveaux venus.

--Ils devraient s’approcher et nous offrir leur aide, remarqua Dick.

--Bon, s’ils ne viennent pas à nous, allons de leur côté, dit Hawksley. Plus tôt nous arriverons près d’un bon feu et d’un lit sec, mieux cela vaudra pour mon pauvre seigneur.

Mais ils s’étaient à peine avancés dans la direction du monticule, que les hommes, tous ensemble, se levèrent soudain et lancèrent une volée de flèches bien dirigées sur les naufragés.

--Arrière! arrière! cria Sa Seigneurie. Attention, au nom du ciel, ne répondez pas!

--Non, cria Greensheve, arrachant, une flèche de son justaucorps de cuir. Nous ne sommes guère en posture de combat, c’est sûr, étant mouillés jusqu’aux os, fatigués comme des chiens, et aux trois quarts gelés; mais pour l’amour de la vieille Angleterre, qu’est-ce qu’il leur prend de tirer cruellement sur leurs pauvres compatriotes en détresse?

--Ils nous prennent pour des pirates français, répondit Lord Foxham. En ces temps très troublés et dégénérés, nous ne pouvons garder nos propres côtes d’Angleterre; et notre vieil ennemi, à qui autrefois nous faisions la chasse sur terre et sur mer, les parcourt à plaisir, volant, tuant et incendiant. C’est la misère et la honte de ce pauvre pays.

Les hommes du monticule les observaient de près, pendant qu’ils se traînaient en montant de la côte, se dirigeant vers l’intérieur entre des collines de sable désolées; même, pendant un mille environ, ils suivirent leur arrière, prêts, sur un signe, à lancer une nouvelle volée de flèches sur les fugitifs épuisés et démoralisés; et ce fut seulement lorsque, arrivant enfin sur le sol d’une grande route, Dick commença à mettre sa troupe dans un ordre un peu plus martial, que ces gardiens jaloux des côtes d’Angleterre disparurent silencieusement dans la neige. Ils avaient fait ce qu’ils désiraient, ils avaient protégé leurs propres foyers et leurs fermes, leurs familles et leurs troupeaux; leurs intérêts particuliers ainsi sauvegardés, aucun d’eux ne se souciait, plus que d’un fétu, que les Français missent à feu et à sang toutes les autres paroisses du royaume d’Angleterre.

LIVRE IV

LE DÉGUISEMENT

CHAPITRE PREMIER

LE REPAIRE

L’endroit où Dick avait débouché sur une grande route n’était pas loin de Holywood, et environ à neuf ou dix milles de Shoreby-sur-Till; et là, après s’être assurés qu’ils n’étaient pas poursuivis, les deux troupes se séparèrent. Les hommes de Lord Foxham, portant leur maître blessé, se dirigèrent vers le confort et la sécurité de la grande abbaye; et Dick, quand il les eut vus disparaître sous l’épais rideau de neige tombante, fut laissé seul avec à peu près une douzaine d’outlaws, tout ce qui restait de son corps de volontaires.

Quelques-uns étaient blessés; tous étaient furieux de leur échec et des longues heures de danger; et, quoiqu’ils fussent trop affamés et glacés pour faire plus, ils grommelaient et jetaient des regards farouches sur leur chef. Dick leur partagea sa bourse sans rien garder pour lui, les remercia du courage qu’ils avaient déployé bien qu’en son cœur il eût préféré leur reprocher leur poltronnerie; puis après avoir ainsi un peu adouci l’effet de ses insuccès répétés, il les laissa retrouver leur chemin séparément ou par couples, vers Shoreby et «La Chèvre et la Musette».

De son côté, influencé par ce qu’il avait vu à bord de _la Bonne Espérance_, il choisit Lawless pour son compagnon de route. La neige tombait sans interruption ni changement, nuage égal et aveuglant, le vent était tombé et ne soufflait plus; et toute chose s’effaçait, couverte par cette chute silencieuse. Il y avait grand danger de se tromper de chemin et de périr dans un tourbillon; et Lawless, marchant un demi-pas environ en avant de son compagnon, tendant le cou comme un chien sur une piste, demandait son chemin à chaque arbre et étudiait sa direction comme s’il eût gouverné un vaisseau parmi des récifs.

A peu près à un mille dans la forêt, ils arrivèrent à un endroit ou plusieurs routes se rencontraient sous un bosquet de chênes hauts et tordus. Même dans l’étroit horizon de la neige tombante, c’était un endroit qu’on ne pouvait manquer de reconnaître, et Lawless le reconnut avec une particulière satisfaction.

--A présent, maître Richard, dit-il, si vous n’êtes pas trop fier pour être l’hôte d’un homme qui n’est ni un gentilhomme de naissance, ni même un bon chrétien, je peux vous offrir une coupe de vin et un bon feu pour fondre la moelle de vos os gelés.

--En avant Will, répondit Dick. Une coupe de vin et un bon feu! Je ferais un fameux détour pour les voir.

Lawless tourna de côté sous les branches dénudées du bosquet, et, marchant quelque temps, d’un pas résolu, arriva à une excavation ou caverne escarpée dont un quart était plein de neige. Sur le bord, un grand hêtre se penchait, les racines saillantes; et le vieil outlaw, écartant quelques broussailles, disparut tout entier dans la terre.

Le hêtre avait été à moitié déraciné par quelque violent orage et avait arraché une étendue considérable de gazon; et c’était là-dessous que le vieux Lawless avait creusé sa cachette forestière. Les racines lui servaient de poutres, le gazon était son chaume; pour murs et plancher, il avait sa mère la terre. Si grossière qu’elle fût, le foyer noirci par le feu dans un coin et la présence dans un autre d’une grande caisse de chêne consolidée avec du fer montraient, au premier coup d’œil, que c’était le repaire d’un homme, non le terrier d’une bête.

Quoique la neige se fût amoncelée à l’ouverture, et eut pénétré sur le sol de cette caverne de terre, l’air y était cependant beaucoup plus chaud qu’au dehors; et lorsque Lawless eut fait jaillir une étincelle et que les branches de genêt se mirent à flamber et à pétiller sur le foyer, l’endroit prit même une apparence de chez soi confortable.

Avec un soupir de profonde satisfaction, Lawless étendit ses larges mains devant le feu et sembla aspirer la fumée.

--Voici, dit-il, le terrier du vieux Lawless; veuille le ciel qu’il n’y vienne pas de chien! J’ai roulé bien loin, deci et delà, partout, depuis l’âge de quatorze ans où j’ai fui de mon abbaye avec la chaîne d’or du sacristain et un livre de messe que j’ai vendu quatre marcs. J’ai été en Angleterre, en France et en Bourgogne, et en Espagne aussi, en pèlerinage pour ma pauvre âme; et sur mer qui n’est le pays de personne. Mais c’est ici ma place, maître Shelton. C’est ici ma terre natale, ce trou dans la terre. Viennent pluie ou vent... et qu’on soit en avril où les oiseaux chantent et les fleurs tombent sur mon lit, ou qu’on soit en hiver, et que je sois seul assis près de mon bon compère le feu, le rouge-gorge chantant dans les bois... c’est ici que je reviens, et c’est ici, s’il plaît à Dieu que j’aimerais mourir.

--C’est un coin chaud, c’est vrai, répliqua Dick, et agréable et bien caché.

--Il faut qu’il le soit, répondit Lawless, car, s’ils le trouvaient, maître Shelton, cela me briserait le cœur. Mais ici, ajouta-t-il, en creusant de ses doigts dans le sol sablonneux, c’est ma cave à vin et vous allez avoir un flacon d’excellente et forte bière.

Et, en effet, sans creuser beaucoup, il sortit une grande bouteille de cuir de la contenance d’environ un gallon, pleine presque aux trois quarts d’un vin capiteux et doux; et, quand ils eurent bu l’un à l’autre en camarades, le feu fut regarni et flamba de nouveau, et tous deux, étendus de tout leur long, jouissaient de la chaleur.

--Maître Shelton, remarqua l’outlaw, vous avez eu deux échecs ces temps derniers, et vous êtes sur le point de perdre la jeune fille... est-ce bien cela?

--C’est cela, répliqua Dick, hochant la tête.

--Eh bien! continua Lawless, écoutez un vieux fou qui a mis la main à tout et vu bien des choses! Vous suivez trop les autres, maître Dick. Vous allez avec Ellis; mais il désire surtout la mort de Sir Daniel, vous allez avec Lord Foxham; bien... les saints le protègent!... sans doute il a de bonnes intentions. Mais faites vos propres affaires, mon bon Dick. Allez tout droit auprès de la demoiselle. Faites-lui la cour de peur qu’elle ne vous oublie. Tenez-vous prêt, et, dès qu’une chance se présentera, filez avec elle en croupe.

--Oui, mais Lawless, sans aucun doute, elle est à présent dans l’hôtel même de Sir Daniel, répondit Dick.

--Alors c’est là que nous allons, répliqua l’outlaw.

Dick le regarda fixement.

--Oui, sérieusement, dit Lawless. Et, si vous avez si peu confiance et hésitez au premier mot, voyez ceci!

Et l’outlaw, prenant une clef à son cou, ouvrit le coffre de chêne, plongea, y tâta jusqu’au fond son contenu, et en sortit d’abord une robe de frère, puis une ceinture de corde; et enfin un énorme rosaire de bois assez lourd pour être compté comme une arme.

--Ceci, dit-il, est pour vous. Mettez-les!

Et alors, quand Dick se fut habillé avec ce déguisement religieux, Lawless sortit quelques couleurs et un crayon, et procéda avec la plus grande habileté à maquiller sa figure. Il épaissit ses sourcils; à la moustache encore à peine visible il rendit le même service; en même temps, par quelques traits autour des yeux, il en changea l’expression et ajouta quelques années à l’apparence du jeune moine.

--Maintenant, conclut-il, quand j’en aurai fait autant, nous ferons une aussi jolie paire de moines que l’œil puisse désirer. Hardiment nous irons chez Sir Daniel, et l’hospitalité nous y sera donnée pour l’amour de notre mère l’Église.

--Et comment, cher Lawless, s’écria le jeune homme, pourrais-je vous remercier?

--Peuh, mon frère! répliqua l’outlaw, je ne fais rien que pour mon plaisir. Ne vous occupez pas de moi. Je suis de ceux, par la messe! qui savent se tirer d’affaire eux-mêmes. S’il me manque quelque chose, j’ai la langue bien pendue, et une voix comme une cloche de monastère... je demande, mon fils; et si la demande ne réussit pas, le plus souvent je prends.

Le vieux coquin fit une grimace comique, et, bien que Dick fût ennuyé d’être à ce point l’obligé d’un personnage aussi équivoque, il lui fut impossible de contenir son hilarité.

Là-dessus, Lawless retourna au grand coffre et fut bientôt déguisé de la même façon; mais, sous sa robe, Dick fut surpris de le voir dissimuler un paquet de flèches noires.

--Pourquoi faites-vous cela? demanda-t-il. Pourquoi des flèches quand vous ne prenez pas d’arc?

--Bah! répliqua Lawless d’un ton léger, il est probable qu’il y aura des têtes cassées... pour ne pas dire des dos... avant que nous sortions sains et saufs, tous deux, d’où nous allons; et, si quelqu’un tombe, je voudrais que notre compagnie en ait l’honneur. Une flèche noire, maître Dick, c’est le sceau de notre abbaye; cela vous montre qui a écrit le billet.

--Si vous faites tant de préparatifs, dit Dick, j’ai ici quelques papiers que, dans mon propre intérêt et dans l’intérêt de ceux qui ont eu confiance en moi, il vaudrait mieux mettre en sûreté, plutôt que de les voir trouver sur moi. Où puis-je les cacher, Will?

--Non, répliqua Lawless, je vais sortir dans le bois et me siffler trois couplets d’une chanson; pendant ce temps, enterrez-les où il vous plaira, et égalisez le sable sur l’endroit.

--Jamais! s’écria Richard. J’ai confiance en vous, l’homme. Je serais vraiment vil, si je ne me fiais à vous.

--Frère, vous n’êtes qu’un enfant, répliqua le vieil outlaw, s’arrêtant à l’entrée de la caverne et se retournant vers Dick. Je suis un bon vieux chrétien, je ne suis pas un traître, et je n’épargne pas mon sang quand un ami est en danger. Mais, fou, enfant, je suis un voleur, par métier, par naissance, par habitude. Si ma bouteille était vide et ma gorge sèche, je vous volerais, cher enfant, aussi sûrement que j’aime, estime, admire vos actions et votre personne! Peut-on parler plus clairement? Non.

Et il marcha en clopinant entre les buissons et faisant claquer ses gros doigts.

Dick, laissé seul, après avoir donné une pensée étonnée à l’inconséquence du caractère de son compagnon, sortit ses papiers, les examina encore, et les enterra. Il en réserva un seul, qu’il conserva sur lui, car il n’était aucunement compromettant pour ses amis, et pouvait lui servir, en cas de malheur, contre Sir Daniel. C’était la propre lettre de chevalier à Lord Wensleydale portée par Throgmorton, le lendemain de la défaite de Risingham, et trouvée le jour suivant par Dick sur le corps du messager.

Alors, écrasant du pied les tisons du feu, Dick quitta la caverne et rejoignit le vieil outlaw qui l’attendait debout sous les chênes dénudés, et commençait déjà à être saupoudré de neige. Chacun regarda l’autre et tous deux se mirent à rire, si parfait et si drôle était leur travestissement.

--Tout de même, je voudrais être en été, avec un jour clair, grommela l’outlaw, que je puisse me voir au miroir d’une mare. Il y a beaucoup d’hommes de Sir Daniel qui me connaissent, et s’il nous arrive d’être reconnus, il pourra y avoir deux mots pour vous, mon frère, mais quant à moi, le temps d’un _pater_, et je gigoterai au bout d’une corde.

Ainsi ils se mirent tous deux en marche, et longèrent la route de Shoreby, qui, dans cette partie de son parcours, suivait la lisière de la forêt, s’avançait de temps en temps en pleine campagne et passait près de maisons de pauvres gens et de petites fermes.

Bientôt, à l’aspect de l’une de celles-ci, Lawless s’arrêta.

--Frère Martin, dit-il d’une voix merveilleusement déguisée et appropriée à sa robe monacale, entrons et demandons l’aumône à ces pauvres pécheurs. _Pax vobiscum!_ Aïe, ajouta-t-il de sa voix naturelle, voilà ce que je craignais, j’ai perdu le ton geignard, et, avec votre permission, bon maître Shelton, je m’exercerai dans ces campagnes avant de risquer mon gros cou en entrant chez Sir Daniel. Mais voyez un peu quelle excellente chose c’est, d’être un maître Jacques, bon à tout faire! Si je n’avais pas été matelot, vous auriez infailliblement coulé avec _la Bonne Espérance_; si je n’avais pas été un voleur, je n’aurais pas pu vous peindre la figure; et, si je n’avais pas été un Frère Gris, chantant haut dans le chœur et mangeant bien au réfectoire, je ne pourrais pas porter ce déguisement, sans que les chiens eux-mêmes nous découvrent et nous aboient après.

Il était arrivé près de la fenêtre de la ferme, et il se leva sur la pointe des pieds pour regarder à l’intérieur.

--Bon, s’écria-t-il, de mieux en mieux. Nous allons joliment mettre à l’épreuve nos fausses têtes, et par-dessus le marché nous ferons une bonne farce à Frère Capper.