La flèche noire

Part 11

Chapter 113,921 wordsPublic domain

Bientôt le canot fut détaché du flanc du vaisseau, et les deux hommes, le maintenant bien dans le vent, ramèrent vigoureusement vers le rivage. Lawless s’adressa à un flâneur.

--Comment l’appelez-vous? demanda-t-il, désignant le petit navire.

--On l’appelle _la Bonne Espérance_ de Dartmouth, répliqua le flâneur. Son capitaine, un nommé Arblaster, tient la rame d’avant dans la barque là-bas.

C’était tout ce que Lawless voulait savoir. Vite, remerciant l’homme, il fit le tour du rivage, jusqu’à une crique sablonneuse, vers laquelle se dirigeait la barque. Là, il prit position, et, sitôt qu’ils furent à portée de la voix, il ouvrit le feu sur les matelots de _la Bonne Espérance_.

--Eh quoi! le compère Arblaster! cria-t-il. Vous êtes le bien rencontré, oui, compère, vous êtes le très bien rencontré, par la croix! Et est-ce là _la Bonne Espérance_? Oui, je l’aurais reconnue entre dix mille!... une belle maîtresse, un beau vaisseau! Mais, merci de ma vie, mon compère, voulez-vous boire un coup? J’ai ma propriété à présent dont vous vous souvenez sans doute avoir entendu parler. Je suis riche aujourd’hui, j’ai laissé la mer et je fais voile le plus souvent sur de l’ale épicée. Viens, mon garçon, donne ta main et viens trinquer avec un vieux camarade!

Le capitaine Arblaster, homme à la figure longue, âgé et usé par l’air, un couteau pendu au cou par une corde nattée et tout semblable à un matelot moderne dans sa tenue et sa démarche, s’était reculé avec un étonnement et une méfiance visibles. Mais le mot de propriété et un certain air de simplicité et de bonne camaraderie d’ivrogne que Lawless savait très bien prendre, se combinèrent pour triompher de ses craintes soupçonneuses, sa figure se détendit, et aussitôt il présenta sa main ouverte et serra celle de l’outlaw dans une formidable étreinte.

--Non, dit-il, je ne me souviens pas de vous. Mais qu’est-ce que ça fait? Je boirais avec n’importe qui, compère, et mon matelot Tom aussi. Matelot Tom, ajouta-t-il, s’adressant à son compagnon, voici mon compère dont je ne me rappelle pas le nom, mais qui est sûrement un très bon marin. Allons boire avec lui et son ami terrien.

Lawless montra le chemin, et ils furent bientôt assis dans une brasserie toute nouvelle, et située dans un endroit exposé et solitaire, et pour cette raison moins encombrée que celles près du centre du port. Ce n’était qu’un hangar de bois, ressemblant à un blockhaus d’aujourd’hui dans les forêts, grossièrement garni d’un ou deux pressoirs, d’un certain nombre de bancs et de planches posées sur des barils en guise de tables. Au milieu, et assiégé par une cinquantaine de violents courants d’air, un feu de bois d’épaves flambait et exhalait une épaisse fumée.

--Ah! à présent, dit Lawless, voici la joie du matelot, un bon feu et un bon verre de raide à terre, avec le mauvais temps dehors et la tempête au loin sur la mer, grondant dans le toit. A _la Bonne Espérance_! Puisse-t-elle avoir une heureuse traversée.

--Oui, dit le capitaine Arblaster, c’est un beau temps pour être à terre, c’est vrai. Matelot Tom, qu’en dis-tu? Compère, vous parlez bien quoique je ne puisse pas me rappeler votre nom, mais vous parlez très bien. Puisse _la Bonne Espérance_ avoir une heureuse traversée. Amen!

--Ami Dickon, conclut Lawless, s’adressant à son chef, vous avez certaines affaires en train si je ne me trompe? Bien, je te prie d’y aller tout de suite. Car je suis ici avec la crème de la bonne compagnie, deux vieux rudes marins; et jusqu’à votre retour je garantis que ces braves garçons resteront ici et me rendront raison, verre pour verre. Nous ne sommes pas comme des terriens, nous autres vieux et rudes Jean-du-Goudron.

--C’est bien dit, répliqua le capitaine. Vous pouvez aller, jeune homme, car je tiendrai compagnie à votre bon ami et mon bon compère jusqu’au couvre-feu... oui, et, par sainte Marie, jusqu’à ce que le soleil se lève de nouveau! Car, voyez-vous, quand un homme est resté assez longtemps en mer, le sel traverse jusqu’à l’argile des os; il aura beau boire, il ne sera jamais désaltéré.

Ainsi pressé de tous côtés, Dick se leva, salua la société, sortit dans l’atmosphère orageuse et se rendit aussi vite qu’il put à «La Chèvre et la Musette». De là, il fit dire à Lord Foxham que sitôt la nuit venue, ils auraient un solide bateau pour prendre la mer. Puis, menant avec lui deux outlaws qui avaient quelque expérience de la mer, il retourna au port, sur la petite crique sablonneuse.

La barque de _la Bonne Espérance_ était là, parmi beaucoup d’autres, dont elle se distinguait facilement par son extrême petitesse et fragilité. Quand Dick et ses deux hommes eurent pris place et s’avancèrent hors de la crique dans le port ouvert, la petite coquille enfonçait dans les lames et se penchait à chaque coup de vent comme une chose sur le point d’enfoncer.

_La Bonne Espérance_, comme nous l’avons dit, était à l’ancre au loin, là où les lames étaient les plus fortes. Aucun vaisseau plus près, qu’à plusieurs longueurs de câble; les plus voisins étaient eux-mêmes entièrement abandonnés, et, au moment où la barque approcha, une épaisse chute de neige et un soudain assombrissement du temps cacha la suite des opérations des outlaws à tout espionnage possible. En un instant ils avaient sauté sur le pont, et la barque dansait à l’arrière. _La Bonne Espérance_ était prise.

C’était un bon et solide bateau, ponté par le travers et entre poupe et proue, mais découvert à l’arrière. Il avait un mât et son gréement tenait de la felouque et du lougre. Il semblait que le capitaine Arblaster eût fait une excellente croisière car la cale était pleine de pièces de vin de France; et dans la petite cabine, outre la Vierge Marie dans sa niche, qui prouvait la piété du capitaine, il y avait bon nombre de coffres et armoires fermés à clef qui montraient qu’il était riche et rangé.

Un chien, qui était le seul occupant du navire, aboya furieusement et mordit aux talons les nouveaux venus; il fut bientôt poussé à coups de pieds dans la cabine, et la porte fermée sur son juste ressentiment. Une lampe fut allumée et fixée dans le cordage pour que l’on pût bien distinguer le vaisseau du rivage; une des pièces de vin dans la cale fut défoncée et un verre d’excellent vin de Gascogne vidé à l’entreprise de la nuit; puis, tandis qu’un des outlaws préparait son arc et ses flèches pour être prêt à défendre le vaisseau contre tout venant, l’autre hala la barque, sauta par-dessus bord et la maintint en attendant Dick.

--Bien, Jack, faites bonne garde, dit le jeune chef, qui se préparait à suivre son homme. Vous ferez cela très bien.

--Oui, répondit Jack, je ferai très bien, vraiment, tant que nous resterons ici; mais sitôt que ce pauvre bateau mettra le nez hors du port... Voyez comme il tremble! Ah! le pauvre malheureux entend ce qu’on dit et le cœur lui a manqué dans ses côtes de chêne. Regardez donc, maître Dick, comme le ciel devient noir!

L’obscurité en avant était en effet étonnante. De grandes lames s’élevaient dans cette obscurité l’une après l’autre, et l’une après l’autre, soulevaient légèrement, _la Bonne Espérance_, et plongeaient vertigineusement de l’autre côté. Une neige légère et de légers flocons d’écume, volaient et poudraient le pont; et le vent jouait lugubrement dans les cordages.

--Ma foi, ça a l’air de se gâter, dit Dick. Bah, courage! Ce n’est qu’un grain, ça va bientôt passer. Mais, malgré ce qu’il disait, il était péniblement impressionné par le morne désordre du ciel et par les gémissements et sifflements du vent; et, en quittant _la Bonne Espérance_, et regagnant la crique à force de rames, il se signa dévotement et recommanda au Ciel les vies de tous ceux qui allaient s’aventurer en mer.

Au point de débarquement une douzaine d’outlaws étaient déjà réunis. Le canot leur fut laissé, et ordre leur fut donné d’embarquer immédiatement.

Un peu plus loin, sur la berge, Dick trouva Lord Foxham qui courait à sa recherche, la figure cachée sous un capuchon sombre, et sa brillante armure couverte d’un long manteau rougeâtre, de pauvre mine.

--Jeune Shelton, dit-il, vous tenez décidément pour la mer?

--Monseigneur, répliqua Richard, la maison est entourée de cavaliers; impossible d’arriver du côté de la terre sans donner l’alarme, et Sir Daniel une fois prévenu de notre expédition, nous ne pourrons pas plus la mener à bonne fin, malgré votre aide, que galoper sur le vent. Tandis qu’en faisant le tour par la mer, nous courons quelque danger à cause du temps; mais, ce qui est l’essentiel, nous avons chance d’arriver au but et d’enlever la jeune fille.

--Soit, répliqua Lord Foxham. Conduisez-moi. C’est bien par point d’honneur que je vous suivrai, car j’avoue que j’aimerais mieux être au lit.

--Par ici, alors, dit Dick, nous allons chercher notre pilote.

Et il montra le chemin de la grossière taverne, où il avait donné rendez-vous à une partie de ses hommes. Il en trouva quelques-uns qui flânaient dehors, près de la porte; d’autres, plus hardis, étaient entrés, et, choisissant des places le plus près possible de leur camarade, s’étaient groupés près de Lawless et des deux matelots. Ceux-ci, à en juger par l’altération de leurs traits, et leur œil voilé, avaient depuis longtemps passé les bornes de la modération; et lorsque Richard entra, suivi de près par Lord Foxham, ils étaient tous les trois en train de chanter un triste vieux refrain marin, faisant chorus avec le gémissement de la tempête. Le jeune chef jeta un regard rapide, autour du hangar. Le feu venait d’être regarni et lançait des torrents de fumée noire, de sorte qu’il était difficile de bien voir dans les coins les plus éloignés. Toutefois, il était évident que les outlaws étaient de beaucoup plus nombreux que les autres hôtes. Rassuré sur ce point, au cas où quelque obstacle empêcherait l’exécution de son plan, Dick s’avança vers la table, et reprit sa place sur le banc.

--Hé? cria le capitaine, d’une voix d’ivrogne, qui êtes-vous... hé?

--Je voudrais vous dire un mot dehors, maître Arblaster, répliqua Dick, et voici ce dont nous parlerons. Il lui montra un noble d’or à la lueur, du feu.

Les yeux du marin s’allumèrent, bien qu’il continuât à ne pas reconnaître notre héros.

--Ah! mon garçon, dit-il, je suis à vous. Compère, je reviens de suite. Buvez sec, compère; et, prenant le bras de Dick pour raffermir ses pas chancelants, il marcha vers la porte de la taverne.

Aussitôt qu’il eût dépassé la porte, dix bras vigoureux le saisirent et le lièrent, et deux minutes après, les membres liés, et un bon bâillon sur la bouche, il fut jeté comme un paquet dans un grenier à foin du voisinage. Bientôt son matelot Tom, arrangé de même façon, fut jeté à côté de lui, et tous deux furent laissés pour la nuit à leurs peu ordinaires réflexions.

Alors, le moment des ruses étant passé, la troupe de Lord Foxham fut ralliée à un signal convenu, et tous, s’emparant d’autant de bateaux que leur nombre en exigeait, dirigèrent à la rame toute une flottille vers la lumière dans les cordages du navire. Bien avant que le dernier homme eût grimpé sur _la Bonne Espérance_, un bruit de cris furieux, venant de la côte, montra qu’une partie au moins des matelots, avait découvert la perte de leurs barques.

Mais il était trop tard pour les reprendre ou pour se venger. Sur les quarante hommes armés, environ, réunis sur le vaisseau volé, huit avaient été à la mer et pouvaient encore faire la manœuvre. Avec leur aide, un morceau de voile fut tendu. Le câble fut coupé. Lawless, titubant et chantant encore le refrain d’une ballade de matelots, prit en main la longue barre du gouvernail; et _la Bonne Espérance_ s’avança en glissant dans l’obscurité de la nuit, et s’enfonça dans les grandes lames au delà de la barre du port.

Richard prit place à l’avant. Sauf la lanterne même du vaisseau et quelques lumières dans Shoreby, qui déjà disparaissait sous le vent, dans l’atmosphère entière qui les entourait, il faisait noir comme dans un four. Parfois, lorsque _la Bonne Espérance_ s’abattait vertigineusement dans la vallée des vagues, une crête se brisait, une énorme cataracte d’écume neigeuse prenait tout à coup naissance, pour, l’instant d’après, s’écouler en torrent dans le sillage, et disparaître.

Plusieurs des hommes s’accrochaient et priaient à haute voix, un plus grand nombre étaient malades, et s’étaient traînés jusqu’à la cale, où ils se débattaient au milieu de la cargaison. Et avec l’extrême violence de la marche, et les continuelles bravades d’ivrogne de Lawless qui criait et chantait toujours à la barre, le plus ferme courage à bord devait avoir une terrible méfiance du résultat.

Mais Lawless, comme guidé par l’instinct, gouvernait entre les brisants, se jetait sous le vent d’un grand banc de sable, où ils naviguèrent un moment dans des eaux tranquilles, et, bientôt après, amena le vaisseau le long d’une grossière jetée de pierres, où il fut hâtivement attaché, et resta, plongeant et grinçant dans l’obscurité.

CHAPITRE V

«LA BONNE-ESPÉRANCE» (_suite_)

La jetée n’était pas loin de la maison où se trouvait Joanna; il ne restait plus qu’à faire atterrir les hommes, entourer la maison d’un fort parti, enfoncer la porte et enlever la captive. Ils pouvaient donc se considérer comme quittes de _la Bonne Espérance_, elle les avait portés à l’arrière de leurs ennemis, et, que leur entreprise réussît ou échouât, les meilleures chances pour la retraite étaient dans la direction de la forêt et des propriétés de lord Foxham.

Faire atterrir les hommes, cependant, n’était pas chose aisée; beaucoup avaient été malades, tous étaient transpercés de froid, la promiscuité et le désordre à bord avaient troublé leur discipline; le mouvement du bateau et l’obscurité de la nuit avaient abattu leur énergie. Ils se précipitèrent sur la jetée; monseigneur, l’épée tirée contre ses propres serviteurs, dut se jeter en avant; et cette poussée de foule ne fut pas refrénée sans quelques cris, vraiment déplorables dans l’occurrence.

Lorsqu’un peu d’ordre fut rétabli, Dick, avec quelques hommes choisis, s’avança. L’obscurité à terre, par contraste avec le scintillement du ressac, apparaissait devant lui comme un corps solide, et le hurlement et le sifflement de la tempête couvrait tout autre bruit.

Pourtant il était à peine arrivé au bout de la jetée, qu’il y eut un moment d’accalmie; et il lui sembla entendre sur le rivage, le pas sonore de chevaux et un cliquetis d’armes. Arrêtant ceux qui le suivaient le plus près, il s’avança, d’un ou deux pas, seul, mettant même le pied sur la dune; et là, il put s’assurer qu’il y avait des formes d’hommes et de chevaux en marche. Un violent découragement l’assaillit. Si leurs ennemis étaient réellement sur leurs gardes, et s’ils avaient assiégé le bout de la jetée, lui et lord Foxham étaient pris dans une posture de pauvre défense, la mer en arrière et les hommes serrés dans l’obscurité sur une étroite chaussée. Il siffla doucement, ce qui était le signal convenu.

Ce fut un signal pour les autres aussi. En un instant tomba à travers la nuit sombre une averse de flèches lancées au hasard; et les hommes étaient tellement entassés sur la jetée que plus d’un fut atteint, et il fut répondu aux flèches par des cris d’effroi et de douleur. Dans cette première décharge, lord Foxham fut frappé; Hawksley le fit porter de suite à bord, et ses hommes pendant la courte fin de l’escarmouche combattirent (ceux du moins qui combattirent), sans ordres. Ce fut peut-être la cause principale du désastre qui suivit bientôt.

Au bout de la jetée, vers la côte, pendant peut-être une minute, Dick tint bon avec une poignée d’hommes; un ou deux furent blessés de chaque côté de lui; le fer croisait le fer; il n’y avait pas encore le moindre signe d’avantage, quand, en un clin d’œil, la marée tourna contre ceux du vaisseau. Quelqu’un cria que tout était perdu; les hommes étaient dans un état d’esprit à écouter un avis néfaste; le cri fut repris: «A bord, les amis, il y va de notre vie!» cria un autre. Un troisième, avec le pur instinct du poltron, suscita l’inévitable rumeur de toute déroute: «Nous sommes trahis!» Et en un moment, toute cette troupe d’hommes se choquant et se poussant en arrière sur la jetée, tournèrent leurs dos sans défense à leurs ennemis et percèrent la nuit de leurs clameurs apeurées.

Un lâche repoussa l’arrière du vaisseau, pendant qu’un autre le retenait encore par l’avant. Les fugitifs sautèrent en criant et furent hissés à bord, ou retombèrent et périrent dans la mer. Quelques-uns furent massacrés sur la jetée par les ennemis. Beaucoup furent blessés sur le pont du navire dans l’aveugle hâte et la terreur du moment, un homme sautant sur un autre et un troisième sur les deux. Enfin, et soit à dessein, soit par accident, l’avant de _la Bonne Espérance_ fut détaché et le toujours prêt Lawless qui avait conservé sa place au gouvernail à travers le tohu-bohu, grâce à sa force physique et à l’usage libéral du froid acier, aussitôt la mit en bon chemin. Le vaisseau commença de nouveau à se mouvoir sur la mer orageuse, le sang coulant sur ses dalots, son pont encombré d’hommes tombés qui se traînaient et se débattaient dans l’obscurité.

Alors Lawless rengaina sa dague et, se tourna vers son voisin: «Je les ai marqués, compère, dit-il, les lâches chiens aboyeurs.»

Pendant qu’ils étaient tous à sauter et se débattre pour leur vie, les hommes n’avaient pas pu s’apercevoir des rudes poussées et des coups tranchants par lesquels Lawless avait conservé son poste dans le désordre. Mais peut-être avaient-ils déjà commencé à comprendre un peu plus clairement ou peut-être une autre oreille surprit les paroles du timonier.

Les troupes frappées de panique se remettent lentement, et des hommes qui viennent de se déshonorer par une lâcheté, comme pour essuyer le souvenir de leur faute, parfois se jettent tout droit par contre dans l’extrême insubordination. Ce fut le cas, et les mêmes hommes qui avaient jeté leurs armes et avaient été hissés, les pieds en avant, sur _la Bonne Espérance_, se mirent à crier contre leurs chefs et demandèrent que quelqu’un fût puni.

Cette croissante animosité se tourna contre Lawless.

Dans le but de gagner le large nécessaire, le vieil outlaw avait tourné la tête de _la Bonne Espérance_ vers la mer.

--Quoi, brailla un des mécontents, il nous conduit vers la mer.

--C’est vrai, cria un autre, non, nous sommes trahis pour sûr.

Et tous en chœur crièrent qu’ils étaient trahis et, avec des menaces et des jurons abominables ordonnèrent à Lawless de tourner son vaisseau et de le ramener rapidement à terre.

Lawless, grinçant des dents, continua en silence à gouverner dans le vrai chemin, et guida _la Bonne Espérance_ parmi de formidables lames. A leurs terreurs vides, comme à leurs déshonorantes menaces, entre l’ivresse et la dignité, il dédaignait de répondre. Les mécontents se réunirent un peu à l’arrière du mât, et il était évident qu’ils étaient comme des coqs de basse-cour qui «chantent pour se donner du courage». Bientôt ils seraient mûrs pour n’importe quelle extrémité d’injustice ou d’ingratitude. Dick monta à l’échelle, impatient de s’interposer; mais un des outlaws, qui était aussi quelque peu matelot, s’avança devant lui.

--Amis, commença-t-il, vous êtes de vraies têtes de bois, je pense. Car pour retourner, par la messe! il faut avoir du large, n’est-ce pas? Et ce vieux Lawless...

Quelqu’un frappa l’orateur sur la bouche, et, l’instant d’après, de même que le feu court dans la paille sèche, il fut renversé sur le pont, foulé aux pieds et massacré à coups de dagues par ses compagnons. A cette vue, la colère saisit Lawless.

--Gouvernez vous-mêmes, hurla-t-il avec un juron et, insoucieux du résultat, il quitta le gouvernail.

_La Bonne Espérance_ vacillait à ce moment au sommet d’une lame. Elle s’affaissa avec une effrayante rapidité de l’autre côté. Une vague, comme un grand rempart noir, se souleva immédiatement devant elle, et avec un ébranlement, elle plongea la tête en avant à travers cette colline liquide. L’eau verte passa droit sur elle de la poupe à la proue à la hauteur des genoux, l’écume alla plus haut que le mât; et elle se releva de l’autre côté avec une indécision effrayante, tremblante comme un animal blessé mortellement.

Six ou sept des mécontents avaient été enlevés par-dessus bord; et quant aux autres, lorsqu’ils retournèrent leurs langues, ce fut pour beugler aux saints et supplier Lawless de revenir et de reprendre le gouvernail.

Et Lawless n’attendit pas d’être requis deux fois. Le terrible résultat de son accès de juste ressentiment le dégrisa complètement. Il savait mieux que personne à bord, combien _la Bonne Espérance_ avait été près de s’enfoncer sous leurs pieds; et il pouvait juger à la passivité avec laquelle elle avait reçu la mer, que le danger était loin d’être paré.

Dick, qui avait été renversé par le choc, et à moitié noyé, se leva, s’avança péniblement sur la proue inondée, de l’eau jusqu’aux genoux, et se faufila à côté du vieux timonier.

--Lawless, dit-il, notre sort à tous dépend de vous, vous êtes un homme brave, solide et habile à la manœuvre des navires, je vais mettre trois hommes sûrs pour veiller à votre sûreté.

--Inutile, mon maître, inutile, dit le timonier, perçant l’obscurité du regard. Peu à peu, nous nous dégageons de ces bancs de sable; et peu à peu la mer nous jette des paquets de plus en plus lourds et, quant à tous ces pleurnicheurs, ils seront bientôt sur le dos. Car, mon maître, c’est un mystère, mais véritable, qu’il n’y a jamais eu de méchant homme qui soit un bon marin. Il n’y a que les gens honnêtes et braves qui puissent supporter ce ballottement d’un bateau.

--Non, Lawless, dit Dick en riant, c’est un vrai dicton de matelot, ça n’a pas plus de sens que le sifflement du vent. Mais, je te prie, comment allons-nous? Sommes-nous en bon chemin? Nous en tirerons-nous?

--Maître Shelton, répliqua Lawless, j’ai été Frère Gris, j’en remercie la fortune..., archer, voleur et matelot. De tous ces vêtements, j’avais la meilleure envie de mourir dans celui du Frère Gris comme vous pouvez bien le penser, et la moindre envie de mourir dans la veste goudronnée du matelot; et cela pour deux excellentes raisons: premièrement, parce que la mort peut prendre un homme subitement; et la seconde, à cause de l’horreur de l’asphyxie dans ce grand bain salé sous mon pied ici... et Lawless frappa du pied. Cependant, continua-t-il, si je ne meurs pas d’une mort de marin, et cela cette nuit même, je devrai une fière chandelle à Notre-Dame.

--C’est vrai? demanda Dick.

--Parfaitement, répliqua l’outlaw. Ne sentez-vous pas comme le bateau se meut lourdement et lentement? N’entendez-vous pas l’eau qui baigne sa cale? Il sera à peine sensible au gouvernail à présent, attendez qu’il s’enfonce un peu plus; et, ou bien il descendra sous vos pieds comme un bloc de pierre, ou dérivera sur la côte, ici, sous notre vent, et se mettra en pièces comme un paquet de ficelle.

--Vous parlez avec bon courage, répliqua Dick. Et vous n’êtes pas épouvanté?

--Pourquoi, maître? répondit Lawless; si jamais homme eut un mauvais équipage à ramener au port, c’est moi... Frère défroqué, voleur, et tout le reste avec. Bien, vous pouvez vous en étonner, mais je garde bon espoir dans mon bissac et si je dois être noyé, je me noierai l’œil clair, maître Shelton, et la main ferme.

Dick ne répondit pas; mais il fut surpris de trouver le vieux vagabond si résolu, et craignant quelque nouvelle violence ou trahison, il se mit en quête de trois hommes sûrs. La plupart des hommes avaient déserté le pont, qui était incessamment lavé par la crête des lames, et où ils étaient exposés à l’âpreté du vent d’hiver. Ils s’étaient réunis dans la cale des marchandises, parmi les muids de vin et deux lanternes les éclairaient en se balançant.