La faute de l'abbé Mouret

Part 12

Chapter 12 3,926 words Public domain Markdown

Et, en effet, elle s'amusa à lui nommer les objets qu'il touchait. Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne prononçant aucun mot avec netteté. Cependant, elle commençait à le promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit à la fenêtre. C'était un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par terre, et elle eut toutes les peines du monde à le relever. Puis, elle lui fit entreprendre le tour de la pièce, en l'asseyant sur le canapé, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en l'appelant, de façon à ce qu'il traversât la chambre pour retrouver l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher, elle ôtait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, à jouer pendant des heures avec le peigne, à l'aide duquel il grattait doucement ses mains.

Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait déjà réussi à ouvrir un volet. Il s'essayait à marcher, sans s'appuyer aux meubles.

- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera par la fenêtre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout à fait solide, maintenant?

Serge répondit par un rire de puérilité. Ses membres avait repris la santé de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se fussent éveillées en lui. Il restait des après-midi entiers en face du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas de distinguer la robe d'Albine de l'étoffe des vieux fauteuils. Et c'était toujours un émerveillement d'yeux grands ouverts qui ne comprennent pas, une hésitation de gestes ne sachant point aller où ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'était pas né.

- Bien, bien, fais la bête, murmura Albine. Nous allons voir.

Elle ôta son peigne, elle le lui présenta.

- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.

Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle lui passa un bras à la taille, elle le soutint, à chaque marche. Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empêchait de comprendre qu'il descendait. Mais, en bas, avant qu'elle eût ouvert la porte, il eut peur, dans les ténèbres du corridor.

- Regarde donc! cria-t-elle.

Et elle poussa la porte toute grande.

Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tiré brusquement, laissant voir le jour dans sa gaieté matinale. Le parc s'ouvrait, s'étendait, d'une limpidité verte, frais et profond comme une source. Serge, charmé, restait sur le seuil, avec le désir hésitant de tâter du pied ce lac de lumière.

- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre est solide.

Il avait hasardé un pas, surpris de la résistance douce du sable. Ce premier contact de la terre lui donnait une secousse, un redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant, soupirant.

- Allons, du courage, répéta Albine. Tu sais que tu m'as promis de faire cinq pas. Nous allons jusqu'à ce mûrier qui est sous la fenêtre... Là, tu te reposeras.

Il mit un quart d'heure pour faire les cinq pas. A chaque effort, il s'arrêtait comme s'il lui avait fallu arracher les racines qui le tenaient au sol. La jeune fille, qui le poussait, lui dit encore en riant:

- Tu as l'air d'un arbre qui marche.

Et elle l'adossa contre le mûrier, dans la pluie de soleil tombant des branches. Puis, elle le laissa, elle s'en alla d'un bond, en lui criant de ne pas bouger. Serge, les mains pendantes, tournait lentement la tête, en face du parc. C'était une enfance. Les verdures pâles se noyaient d'un lait de jeunesse, baignaient dans une clarté blonde. Les arbres restaient puérils, les fleurs avaient des chairs de bambin, les eaux étaient bleues d'un bleu naïf de beaux yeux grands ouverts. Il y avait, jusque sous chaque feuille, un réveil adorable.

Serge s'était arrêté à une trouée jaune qu'une large allée faisait devant lui, au milieu d'une masse épaisse de feuillage; tout au bout, au levant, des prairies trempées d'or semblaient le champ de lumière où descendait le soleil; et il attendait que le matin prît cette allée pour couler jusqu'à lui. Il le sentait venir dans un souffle tiède, très faible d'abord, à peine effleurant sa peau, puis s'enflant peu à peu, si vif, qu'il en tressaillait tout entier. Il le goûtait venir, d'une saveur de plus en plus nette, lui apportant l'amertume saine du grand air, mettant à ses lèvres le régal des aromates sucrés, des fruits acides, des bois laiteux. Il le respirait venir avec les parfums qu'il cueillait dans sa course, l'odeur de la terre, l'odeur des bois ombreux, l'odeur des plantes chaudes, l'odeur des bêtes vivantes, tout un bouquet d'odeurs, dont la violence allait jusqu'au vertige. Il l'entendait venir, du vol léger d'un oiseau, rasant l'herbe, tirant du silence le jardin entier, donnant des voix à ce qu'il touchait, lui faisant sonner aux oreilles la musique des choses et des êtres. Il le voyait venir, du fond de l'allée, des prairies trempées d'or, l'air rose, si gai, qu'il éclairait son chemin d'un sourire, au loin gros comme une tache de jour, devenu en quelques bonds la splendeur même du soleil. Et le matin vint battre le mûrier contre lequel Serge s'adossait. Serge naquit dans l'enfance du matin.

- Serge! Serge, cria la voix d'Albine, perdue derrière les hauts buissons du parterre. N'aie pas peur, je suis là.

Mais Serge n'avait plus peur. Il naissait dans le soleil, dans ce bain pur de lumière qui l'inondait. Il naissait à vingt-cinq ans, les sens brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre heureuse, du prodige de l'horizon étalé autour de lui. Ce jardin, qu'il ignorait la veille, était une jouissance extraordinaire. Tout l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres des allées, jusqu'aux haleines qu'il ne voyait pas et qui lui passaient sur les joues. Son corps entier entrait dans la possession de ce bout de nature, l'embrassait de ses membres; ses lèvres le buvaient, ses narines le respiraient; il l'emportait dans ses oreilles, il le cachait au fond de ses yeux. C'était à lui. Les roses du parterre, les branches hautes de la futaie, les rochers sonores de la chute des sources, les prés où le soleil plantait ses épis de lumière, étaient à lui. Puis, il ferma les yeux, il se donna la volupté de les rouvrir lentement, pour avoir l'éblouissement d'un second réveil.

- Les oiseaux ont mangé toutes les fraises, dit Albine, qui accourait, désolée. Tiens, je n'ai pu trouver que ces deux-là.

Mais elle s'arrêta, à quelques pas, regardant Serge avec un étonnement ravi, frappée au coeur.

Comme tu es beau! cria-t-elle.

Et elle s'approcha davantage; elle resta là, noyée en lui, murmurant:

- Jamais je ne t'avais vu.

Il avait certainement grandi. Vêtu d'un vêtement lâche, il était planté droit, un peu mince encore, les membres fins, la poitrine carrée, les épaules rondes. Son cou blanc, taché de brun à la nuque, tournait librement, renversait légèrement la tête en arrière. La santé, la force, la puissance, étaient sur sa face. Il ne souriait pas, il était au repos, avec une bouche grave et douce, des joues fermes, un nez grand, des yeux gris, très clairs, souverains. Ses longs cheveux, qui lui cachaient tout le crâne, retombaient sur ses épaules en boucles noires; tandis que sa barbe, légère, frisait à sa lèvre et à son menton laissant voir le blanc de la peau.

- Tu es beau, tu es beau! répétait Albine, lentement accroupie devant lui, levant des regards caressants. Mais pourquoi me boudes- tu, maintenant? Pourquoi ne me dis-tu rien?

Lui, sans répondre, demeurait debout. Il avait les yeux au loin, il ne voyait pas cette enfant à ses pieds. Il parla seul. Il dit, dans le soleil:

- Que la lumière est bonne!

Et l'on eût dit que cette parole était une vibration même du soleil.

Elle tomba, à peine murmurée, comme un souffle musical, un frisson de la chaleur et de la vie. Il y avait quelques jours déjà qu'Albine n'avait plus entendu la voix de Serge. Elle la retrouvait, ainsi que lui, changée. Il lui sembla qu'elle s'élargissait dans le parc avec plus de douceur que la phrase des oiseaux, plus d'autorité que le vent courbant les branches. Elle était reine, elle commandait. Tout le jardin l'entendit, bien qu'elle eût passé comme une haleine, et tout le jardin tressaillit de l'allégresse qu'elle lui apportait.

- Parle-moi, implora Albine. Tu ne m'as jamais parlé ainsi. En haut, dans la chambre, quand tu n'étais pas encore muet, tu causais avec un babillage d'enfant... D'où vient donc que je ne reconnais plus ta voix? Tout à l'heure, j'ai cru que ta voix descendait des arbres, qu'elle m'arrivait du jardin entier, qu'elle était un de ces soupirs profonds qui me troublaient la nuit, avant ta venue... Ecoute, tout se tait pour t'entendre parler encore.

Mais il continuait à ne pas la savoir là. Et elle se faisait plus tendre.

- Non, ne parle pas, si cela te fatigue. Assois-toi à mon côté. Nous resterons sur ce gazon, jusqu'à ce que le soleil tourne... Et, regarde, j'ai trouvé deux fraises. J'ai eu bien de la peine, va! Les oiseaux mangent tout. Il y en a une pour toi, les deux si tu veux; ou bien nous les partagerons, pour goûter à chacune... Tu me diras merci, et je t'entendrai.

Il ne voulut pas s'asseoir, il refusa les fraises qu'Albine jeta avec dépit. Elle-même n'ouvrit plus les lèvres. Elle l'aurait préféré malade, comme aux premiers jours, lorsqu'elle lui donnait sa main pour oreiller et qu'elle le sentait renaître sous le souffle dont elle lui rafraîchissait le visage. Elle maudissait la santé, qui maintenant le dressait dans la lumière pareil à un jeune dieu indifférent. Allait-il donc rester ainsi, sans regard pour elle? Ne guérirait-il pas davantage, jusqu'à la voir et à l'aimer? Et elle rêvait de redevenir sa guérison, d'achever par la seule puissance de ses petites mains cette cure de seconde jeunesse. Elle voyait bien qu'une flamme manquait au fond de ses yeux gris, qu'il avait une beauté pâle, semblable à celle des statues tombées dans les orties du parterre. Alors, elle se leva, elle vint le reprendre à la taille, lui soufflant sur la nuque pour l'animer. Mais, ce matin-là, Serge n'eut pas même la sensation de cette haleine qui soulevait sa barbe soyeuse. Le soleil avait tourné, il fallut rentrer. Dans la chambre, Albine pleura.

A partir de cette matinée, tous les jours, le convalescent fit une courte promenade dans le jardin. Il dépassa le mûrier, il alla jusqu'au bord de la terrasse, devant le large escalier dont les marches rompues descendaient au parterre. Il s'habituait au grand air, chaque bain de soleil l'épanouissait. Un jeune marronnier, poussé d'une graine tombée, entre deux pierres de la balustrade, crevait la résine de ses bourgeons, déployait ses éventails de feuilles avec moins de vigueur que lui. Même un jour, il avait voulu descendre l'escalier; mais, trahi par ses forces, il s'était assis sur une marche, parmi des pariétaires grandies dans les fentes des dalles. En bas, à gauche, il apercevait un petit bois de roses. C'était là qu'il rêvait d'aller.

- Attends encore, disait Albine. Le parfum des roses est trop fort pour toi. Je n'ai jamais pu m'asseoir sous les rosiers, sans me sentir toute lasse, la tête perdue, avec une envie très douce de pleurer... Va, je te mènerai sous les rosiers, et je pleurerai, car tu me rends bien triste.

VI.

Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier, foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras souples. Puis, lentement, ils s'en allèrent dans le bois de roses. C'était un bois, avec des futaies de hauts rosiers à tige, qui élargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres, avec des rosiers en buissons, énormes, pareils à des taillis impénétrables de jeunes chênes. Jadis, il y avait eu là, la plus admirable collection de plants qu'on pût voir. Mais, depuis l'abandon du parterre, tout avait poussé à l'aventure, la forêt vierge s'était bâtie, la forêt de roses, envahissant les sentiers, se noyant dans les rejets sauvages, mêlant les variétés à ce point, que des roses de toutes les odeurs et de tous les éclats semblaient s'épanouir sur les mêmes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient à terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants, montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et des allées naturelles s'étaient tracées au milieu du bois, d'étroits sentiers, de larges avenues, d'adorables chemins couverts, où l'on marchait à l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi à des carrefours, à des clairières, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des murs tapissés de petites roses jaunes. Certains coins de soleil luisaient comme des étoffes de soie verte brochées de taches voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements d'alcôve, une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers étaient pleins de nids qui chantaient.

- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand j'ai pu me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes, à chaque pas.

Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge, brisé de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un sommeil profond. Albine, assise à côté de lui, resta songeuse. C'était au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le sentier s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant à l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et bleue. D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La clairière était faite de grands rosiers étagés, montant avec une débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que des nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient suspendues, tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente volante. On ne voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur laissant passer la lumière en une impalpable poussière de soleil. Et de la voûte, ainsi que des girandoles, pendaient des échappées de branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des brassées de fleurs descendant jusqu'à terre, le long de quelque déchirure du plafond, qui traînait, pareille à un coin de rideau arraché.

Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes sur le gazon, la face morte. Il était ainsi mort pour elle, elle pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives à effeuiller les roses qu'elle trouvait à sa portée. Au-dessus de sa tête, une gerbe énorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant des roses à son chignon, à ses oreilles, à sa nuque, lui jetant aux épaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses pleuvaient, de larges pétales tendres, ayant la rondeur exquise, la pureté à peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une tombée de neige vivante, cachaient déjà ses pieds repliés dans l'herbe. Les roses montaient à ses genoux, couvraient sa jupe, la noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles de rose égarées, envolées sur son corsage, à la naissance de la gorge, semblaient mettre là trois bouts de sa nudité adorable.

- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux poignées de roses et les jetant sur la face de Serge pour le réveiller.

Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette caresse dans les fleurs.

Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:

- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?

Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors, il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance heureuse:

- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang, mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporté, que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé, quand tu es sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.

Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer, les mains tendues:

- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà à moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute, il faut ne jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie. Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon corps se sèche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!

Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante d'admiration:

- Comme tu es belle!

Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher, lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, épanouie sans honte ainsi qu'une fleur, musquée d'une odeur propre. Elle s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute une grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà renflé de puberté. Sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte, riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle était sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi naturellement belle que les arbres sont beaux.

- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui.

Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la joue, unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse, pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite: le blanc rose, à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret que la blancheur chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière; le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches, habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère; tandis que, çà et là, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes, trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion. Noces du bois odorant, menant les virginités de mai aux fécondités de juillet et d'août; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long du sentier, rayé de coups de soleil, des fleurs rôdaient, des visages s'avançaient, appelant les vents légers au passage. Sous la tente déployée de la clairière, tous les sourires luisaient. Pas un épanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs façons d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entrebâiller leur bouton, très timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées, folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites, alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde au bonnet; d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé coquet, étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes, décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une élégance souple, d'une originalité permise, inventant des déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur parfum comme dans un cristal précieux; les roses renversées en forme d'urne le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes, pareilles à des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière de fleurs endormies; les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore que le soupir vague de leur virginité.

- Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.

Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes du matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la nuque blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la respirait, la mettait à sa poitrine.

- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre tout entière.

Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un oiseau.

- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu d'aussi doux... Tu es ma joie.

Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du réveil. Tout riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté et à l'amour, les roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là, il avait manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui fût la gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand jardin était doué de ce charme du rire.

- Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son chant sur une note filée et mourante.

- Bientôt vingt-six ans, répondit Serge.