Part 13
Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était tout surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait qu'il n'avait pas un jour, pas une heure.
- Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour.
- Moi, j'ai seize ans.
Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant son âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui coulait comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge la regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire, dont la face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine, les joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant le rose humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le chauffait de son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur l'épaule.
Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste machinal.
- Que veux-tu? demanda-t-elle.
Et, se souvenant, elle cria:
- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes lourdes de son chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses cheveux la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à ce flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait chaque mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement de soleil couchant.
Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle causait, questionnait, ne s'arrêtait plus.
- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je passais mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme une propre à rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais soulagé. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas, lorsque tu étais couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en murmurant que je te faisais du bien?
- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais jamais vue. Je viens de te voir pour la première fois, belle, rayonnante, inoubliable.
Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant:
- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne, pour avoir la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à l'heure, tu le cherchais encore.
- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine. Jamais je n'avais baisé tes cheveux.
Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par lui mettre la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude inquiète:
- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je viens de m'éveiller, et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela suffit.
Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut, murmurant:
- Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être bien loin... Je t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux, soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge, parce que tes cheveux étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. Quand je les baise, quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.
Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout d'un silence, il continua:
- C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître... J'étais enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc? Qui donc m'a mis enfin à la lumière?
Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse, redoutait maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une poignée de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle attacha à elle. Ce jeu le fit sortir de sa rêverie.
- Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!... C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma tête des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'espérais pas que tu te donnerais à moi sans ton voile, avec tes cheveux dénoués, tes cheveux redoutables qui sont devenus si doux.
Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son visage à côté du sien.
- Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons.
Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps encore, ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les roses blanches, les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement de leur joie, une de leurs façons de se sourire. Ils avaient certainement fait éclore des boutons autour d'eux. Les roses les couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum des roses devenait si pénétrant, si fort d'une tendresse amoureuse, qu'il semblait être le parfum même de leur haleine.
Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à poignée, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de travers, dans l'énorme chignon tassé sur la tête. Or, il arriva qu'elle était adorablement coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit les mains, la soutint à la taille pour qu'elle se mit debout. Tous deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allèrent par le sentier.
VII.
Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec une sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui, la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance attendrie! Il aurait voulu éviter aux petits pieds d'Albine la rudesse des allées; il rêvait de la pendre à son cou, comme une enfant que sa mère endort. Déjà, il la protégeait en gardien jaloux, écartait les pierres et les ronces, veillait à ce que le vent ne volât pas sur ses cheveux adorés des caresses qui n'appartenaient qu'à lui. Elle s'était blottie contre son épaule, elle s'abandonnait, pleine de sérénité.
Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la première fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un tapis d'or sous ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre les grands buissons fleuris, si désirable que les allées écartées, au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un être, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'était que la blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vêtus de soleil; ils étaient le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les adoraient.
Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares. L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la dégénérescence des espèces. Il y avait là une température égale, une terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre dans le silence de sa force. La végétation y était énorme, superbe, puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers. Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond de cette solitude que des abris naturels protégeaient, la nature s'abandonnait davantage à chaque printemps, prenait des ébats formidables, s'égayait à s'offrir en toutes saisons des bouquets étranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre une rage à bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle se révoltait, lançait des débandades de fleurs au milieu des allées, attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au cou les marbres qu'elle abattait à l'aide de la corde flexible de ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes; elle rampait jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits cultivés, les pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau de rébellion quelque graine ramassée en chemin, une verdure humble dont elle faisait une gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes, en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui, on retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies en familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer à lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord à la grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque, des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de roses trémières semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les brûlures de leur poison. Puis, c'était un élan prodigieux, grimpant en quelques bonds: les jasmins, étoilés de leurs fleurs suaves; les glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres épais, découpés comme de la tôle vernie; les chèvrefeuilles souples, criblés de leurs brins de corail pâle; les clématites amoureuses, allongeant les bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres plantes, plus frêles, s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux chairs verdâtres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des volubilis élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles, sonnaient de leurs milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises. Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés, repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure immense de verdure, piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches débordaient de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou, faisaient songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur les reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un ruissellement de crins superbes, étalés comme une mare de parfums.
- Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à l'oreille de Serge.
Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre ses bras, pour qu'elle pût se pencher sur le trou, béant à quelques pieds du sol.
- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure.
Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du trou, la femme était sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une draperie qui lui cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage, tandis que ses deux seins, comme soulevés hors de l'eau par un effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une volupté ancienne.
- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il faudra venir la tirer de là.
Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au soleil, dans le dévergondage des plates-bandes et des corbeilles. Ils marchaient à travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans chemin tracé. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes, les plantes naines bordant jadis les allées, aujourd'hui étalées en nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux chevilles dans la soie mouchetée des sirènes roses, dans le satin panaché des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis, criblé de petits yeux mélancoliques. Plus loin, ils traversaient des résédas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour épargner un champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes parts, n'ayant plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés de s'en aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée, au milieu de l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes, la laine verte des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée de mauve clair; les étoiles nuancées des sélaginoïdes, les coupes bleues des nemophilas, les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche, étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de tenture, pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des odeurs précieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs cachées sous les feuilles.
Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes, bâtissaient des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se plaisaient à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques détours, s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis inextricables: des ageratums à houpettes bleu céleste; des aspérules, d'une délicate odeur de musc; des mimulus, montrant des gorges cuivrées, ponctuées de cinabre; des phlox écarlates, des phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des chrysanthèmes pareils à des lunes pleines, des lunes d'or, dardant de courts rayons éteints, blanchâtres, violâtres, rosâtres.
Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles légères, les centranthus retombant en neige immaculée, les cynoglosses grisâtres ayant une goutte de rosée dans chacune des coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'était une longue rue d'ancolies, toutes les variétés de l'ancolie, les blanches, les roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires, d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe. Et plus loin, à mesure qu'ils avançaient, les haies changeaient, alignaient les bâtons fleuris de pieds-d'alouettes énormes, perdus dans la frisure des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus, plein d'un papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque tendre. Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à toute volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige d'or leur servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait à une dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau. Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un jaillissement de plantes tel, qu'il mettait là comme une meule à panache triomphal. En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où s'élançaient des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes croix blanches, ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare. Plus haut, s'épanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal, aux feuilles sanguines, semblait élargir un dôme de cuivre bruni.
Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer, Albine le supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
- Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle. Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne tuer personne... Viens, je te montrerai les pensées.
Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des sentiers étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois de grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de vastes jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue. Dans un des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes, avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs bouches plus pâles, leurs délicats mentons couleur chair.
- Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits visages qui vous regardent, à ras de terre?... Et elles tournent leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupées enterrées qui passent la tête.
Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins. Dans le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille, fleur de pêcher, gris de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une autre vasque, où les ressorts de leurs graines partaient avec de petits bruits secs. Puis, c'était au milieu des débris d'une fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés plantaient dans les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si vigoureux que le vieux lion mutilé semblait, à cette heure, cracher des éclaboussures de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un bois de lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles- de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à demi, toutes moites de parfums.
- Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où je disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé.
Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes renversées flambaient encore des hautes flammes violettes des iris. Le long des marches coulait un ruissellement de giroflées pareil à une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des candélabres de bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance de brûle- parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés, laissaient pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre s'étendait, coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis corrects, autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours octogonales, aujourd'hui débraillés magnifiquement, avec de grands haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de ciel bleu.
Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme le cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort, épanouissant leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus élargissaient leurs cornets violâtres, où des insectes, las de vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs feuillages engorgés, ensevelissaient leurs fleurs, des corps d'étoiles agonisants, exhalant déjà la peste de leur décomposition. Et c'étaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues, d'une couleur sourde de métal rouillé; les jacinthes et les tubéreuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais les cinéraires surtout dominaient, toute une poussée de cinéraires qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches, robes de velours rayé, robes de velours uni, d'une sévérité riche.
Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout, mutilé, le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant encore sous les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait.
Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ de pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges pétales qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces apoplectiques, dont le rire énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés, qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de clochettes. Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux grappes violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur lesquels semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de glaïeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de fleurs qui brûlaient dans la clarté, avec des richesses de flamme de torches allumées. Ils s'égarèrent au milieu d'un bois de tournesols, une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine, obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher un enfant, peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes comme autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois, un bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les feuilles ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des hottées de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.
- Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons, marchons toujours.
Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi des touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les colonnes restées debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des champs de tulipes, aux vives panachures de faïences peintes; des champs de calcéolaires, légères soufflures de chair, ponctuées de sang et d'or; des champs de zinnias, pareils à de grosses pâquerettes courroucées; des champs de pétunias, aux pétales molles comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs encore, des champs à l'infini, dont on ne reconnaissait plus les fleurs, dont les tapis s'étalaient sous le soleil, avec la bigarrure confuse des touffes violentes, noyée dans les verts attendris des herbes.