La farce de la Sorbonne

Part 3

Chapter 33,767 wordsPublic domain

Brusquement il s’arrête pour émouvoir une directrice de pensionnat qui, avec fièvre, prend des notes.

--... C’est la représentation, dans une œuvre durable, de l’état émotif d’un artiste, aspirant à se communiquer à des spectateurs!

Il souffle après cette cuistrerie. Puis il s’ébroue:

--Halte-là! Je me suis trompé! Vous ne vous en êtes pas aperçus? Naturellement. Vous pensez à autre chose. Vous êtes à un cours et ne pensez pas à ce cours. Théâtre, thé, vie mondaine, vie légère! Air connu... Eh bien, n’importe!... Le cours c’est A, votre pensée c’est B, moi je suis C! Or, C se trompe! J’ai dit: «l’Art exprime un état émotif.» Du tout! Voilà qui est faux. L’Art n’exprime pas que des émotions. Il y a des artistes, des vrais, des grands, qui ont exprimé des idées, rien que des idées, des concepts, rien que des concepts, mais des tas de concepts, des foules de concepts, des peuples de concepts, des cathédrales de concepts!...

Il s’est emporté; il se calme, et, se parlant à soi-même, devant le public ébaubi:

--Pauvre de moi! Je suis encore lyrique. Seigneur, pardon! Je serai toujours lyrique!...

Il joue à la mélancolie:

--N’est-il pas difficile d’être un homme libre sans être un homme lyrique? Liberté de pensée, liberté de vouloir, démocratie intégrale, commencement du lyrisme! S’il y a des hommes de gouvernement à mon cours, ils ne comprendront pas: je les excuse.

Là-dessus, l’air inspiré, il s’abandonne à l’éloquence, et aussi à une ironie triviale. Sur un rythme ricanant, il lance une longue période touchant «la vraie liberté qui, dans tous les pays, s’est réfugiée au fond des prisons, en quelques cervelles impartiales, à l’abri des ploutocrates du pouvoir.»

Ceci n’est qu’une parenthèse dans le cours. Brusquement, Victor Basch a cédé à ses nerfs. C’est que Victor Basch, confiant dans l’Éloquence qui l’inspire, est victime de ses associations d’idées. Il parle, il parle, au hasard, selon ce qui se forme dans sa cervelle. Et il a l’habitude familière et charmante de livrer sa pensée géniale, telle qu’elle vient, avec son cynisme ou ses inconséquences.

Il arrive alors qu’il paraît insensé, parfois révoltant. Bien mieux, il s’en aperçoit et il devient agressif. A la manière de Caillaux, son maître, il défie le public. Si bien que celui-ci, après avoir souri, après avoir ri jaune, après avoir grogné, éclate et proteste.

M. Victor Basch est d’une race souple, grâce à Dieu, au Dieu des Juifs, et il n’insiste pas. Il a l’intelligence variée. Donc, il fait demi-tour avec grâce, et simplement revient à sa période esthético-philosophique.

--Quelle fut, s’écrie-t-il, la première forme du Drame? Parole? Danse? Musique? Répondez, sans avoir peur!

Une voix d’admiratrice, timidement, murmure: «La musique...»; une autre «La danse...» Il hausse les épaules et réplique:

--C’est indémontrable! Il est même absolument vain de se poser cette question! Contentons-nous de dire qu’elles ont commencé simultanément, et examinons la danse avant le dramatique!

Là, faisant une grimace affreuse, il s’offre à l’attention de son auditoire:

--Regardez un sauvage! Revient-il d’une bataille? Image de la guerre! Boum! (_Coup de talon._) A-t-il perdu un enfant? Image de la mort! Xi... couic!... ce qui nous attend tous!--Dans tous les cas, il danse, il danse!... Devinez combien il y a de formes de danse?

La directrice du pensionnat va répondre: elle ouvre la bouche; elle se rappelle un chiffre, fourni jadis par M. Seignobos; mais Victor Basch, bridant les yeux, lance avec volupté:

--Trente-deux, Madame! Il y a trente-deux formes de danse!

Les vieux messieurs sont trop vieux, les jeunes filles trop jeunes, pour deviner l’intention finement obscène que seul un étudiant relève d’un gros mot de mépris. Victor Basch n’entend pas, tout à sa danse:

--Quand la danse est extatique, ou lyrique, ou sensuelle, alors elle est sans loi! Oui, Madame, il n’y a pas de loi pour la luxure!

La directrice de pensionnat baisse le nez sur son cahier, et Basch pétarade:

--Attention! Ceci n’est pourtant que la danse inspirée par l’instinct, donc religieuse. Premier stade!--Deuxième stade... Quel est le deuxième stade?

De nouveau la directrice ouvre la bouche; elle va dire: «Deuxième stade: la danse se libère des Jésuites», car elle se rappelle le cours de M. Aulard. Mais Victor Basch sans attendre, réplique de lui-même:

--La danse va se laïciser!

Un temps pour que le Maître ajuste ses lunettes. Certains auditeurs choqués en profitent: on entend de vagues cris.

--Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?...

Un étudiant russe se dresse et crie: «A bas la calotte!» Victor Basch étend les bras, et, de sa voix cassante, domine le bruit:

--J’ai dit et je répète: (sans doute on ne m’a pas compris) que la danse est passée à sa deuxième forme, la forme mimique!

_Mimique_... La directrice écrit en hâte.

--Dès lors, l’homme imite!

_L’homme imite_... Elle casse son crayon.

--L’homme imite tout! Les animaux, d’abord, car il n’est que l’Animal parmi des animaux; puis il imite... le reste... ce que vous voudrez... le laboureur, le sourcier, le fiancé, la fiancée! Et imiter, c’est devenir un autre, c’est s’infuser en cet autre...

_... ser en cet autre_... La directrice n’a plus le temps de tourner ses pages.

--En ce moment, par exemple, supposez que je danse. Si vous suivez ma danse, vous dansez avec moi! Or, qu’est-ce que je danse? J’imite l’ours; je fais l’ours; je suis l’ours. Donc, puisque vous me regardez, vous devenez ours aussi! Phénomène qui s’appelle comment?

L’étudiant de tout à l’heure hausse les épaules. Un vieillard chevrote: «Ca... caricature!» Et Basch s’écrie:

--Ce phénomène s’appelle le second phénomène: celui du miracle dramatique. Or, si ce miracle est accompagné de paroles, c’est le _mimus_!

L’étudiant éclate:

--Ah! Ah!

--J’entends qu’on rit, dit Victor Basch.

--Un peu! reprend l’étudiant.

Basch s’essuie le front:

--J’ai cette bonne fortune d’entendre qu’on rit, alors que je n’ai rien dit de drôle! Preuve instructive, preuve décisive de la place énorme que tient l’inconscience dans une nation! Car ce rire, ce simple rire, évoque en moi la guerre et la paix! Pauvres de nous! Offensives insensées! Traités délirants! Avertissements d’huissier grippe-sou à des ennemis réduits à la famine!

Cette fois, c’est trop: l’étudiant et une dizaine de personnes s’agitent, tapent du pied, chahutent.

Alors, c’est le tour de Basch de rire. Il rit largement. Voilà dix ans qu’on interrompt son cours! Et dès qu’on l’interrompt, voilà dix ans que chaque fois, comme aujourd’hui, un groupe d’étudiants balkaniques et jargonnant, aux cheveux d’Assyriens et aux yeux de gazelles, se précipitent pour le défendre!

Dieu des Juifs, sois béni: il ne court aucun danger. Pourtant, des mots redoutables s’échangent: «Boche!... France!» Quelqu’un crie: «C’est un sale hongrois!» Basch, immobile, hausse les épaules.

Un balkanique lève le poing; un français lève sa canne. Basch fait «Boum!» du talon.

Une femme appelle «Au secours!» On se rue vers la sortie. Basch clame: «Le traité! Voilà bien le traité de paix!»

Les garçons de salle ont couru chercher des agents, qui arrivent et augmentent le désordre. L’un d’eux s’approche de Basch et l’invite à sortir.

--Bien! De mieux en mieux! rugit Basch. Tel est l’enseignement de la France!... Tant pis! Ils ne sauront pas ce que c’est que le _mimus_... qui, au surplus, ne les regarde pas, car il est le sujet, non de mon cours public, mais de mon cours fermé. A bon entendeur, salut!

Il saisit sa serviette et disparaît.

Dans une salle attenant à l’amphithéâtre, devant le garçon stupide, il monologue:

--Imbéciles! Ils ne supportent pas la vérité! Ils en sont intellectuellement à l’époque fossile, à l’époque primaire dans le fossile. Ils ne veulent pas voir que l’Allemagne, qui nous adorait au lendemain de l’armistice, nous exècre à présent. Boum! (_Coup de talon._)

Il se jette sur son pardessus, s’engouffre dans les manches, bondit dehors. La rue est pleine d’agents, qui ont ordre de le protéger. Il leur crie:

--Messieurs, l’Allemagne ne peut pas payer!

Les étudiants, maintenus à cent mètres, crient: «Hou! Hou! A bas Basch!» Il ricane:

--«A bas Basch!» C’est joli «A bas Basch!» Hein! ont-ils assez besoin d’esthétique!

Puis il se tourne vers la police:

--Les Alliés, la France à leur tête, ont réduit l’Allemagne au servage!

--Hou! Hou! Hou!

--Afin d’entretenir l’esprit de haine, ferment des guerres à venir!

--Monsieur veut-il une voiture?... demande poliment un agent.

--Une voiture? Pour quoi faire? Est-ce qu’on peut parler dans une voiture!... Tenez, mon ami, regardez cette affiche: dans trois heures je serai là-bas. Meeting organisé par la _Ligue des Droits de l’Homme_! Je leur expliquerai ce qu’est l’Allemagne!

Il n’y aura aucune peine. Il continuera simplement son cours... La moitié de son enseignement est fait de péroraisons démagogiques et désordonnées, qui marquent que son esprit n’établit nulle différence entre la Sorbonne scientifique et n’importe quelle réunion populaire à la _Maison des Syndicats_.

V

LE GRAND BANQUET DÉMOCRATIQUE DU 13 AVRIL

«Qu’avez-vous donc, dit-il, que vous ne mangez point?»

BOILEAU. (_Le Repas ridicule_.)

Je venais d’écrire, dans l’_Écho de Paris_, sur ces trois maîtres illustres, les pages qui précèdent, et j’avais donné à mes portraits le titre même de ce livre: «_La Farce de la Sorbonne_» sans me douter que, pour mon régal, on allait m’aider à la composer. J’avouerai même qu’en peignant mes personnages, je n’avais pas senti toute leur drôlerie. Heureusement des défenseurs aveugles de ces messieurs sont venus, avec une furieuse énergie, me la souligner; et de grand cœur je les remercie.

MM. Basch, Aulard et Seignobos, désormais inséparables pour tous ceux qui aiment la comédie, ont des amis politiques qui ne cultivent pas dans leur jardin cette fleur charmante: le sens du ridicule. Suffoqués de mon irrévérence, ils ont déclaré d’abord pompeusement, doctoralement, sentencieusement et sorbonardement, que je n’étais pas _compétent_ pour juger leurs trois cuistres.

--Un _romancier_, ont-ils écrit dans leurs feuilles! alors qu’il faudrait un savant[3].

[3] _Ère Nouvelle_, 13 mars 1921. _Le Temps_, 26 mars 1921.

Que j’aime ce mot!... surtout après avoir suivi les cours si scientifiques des trois chers hommes. Un _savant_! Je retrouve là le vocabulaire des meilleures réunions publiques, si imposant et si vague, destiné à remplir d’admiration la cervelle des cafetiers et de leurs victimes.

Savants! Eux sont savants! D’abord, parce qu’ils enseignent en Sorbonne, ensuite parce qu’ils tripotent depuis trente ans leurs casiers de fiches. Les pauvres! Cela n’empêche pas que la Vérité, la vraie, fuyante comme l’eau, l’air et le feu, se paye leur tête et leur échappe encore plus qu’au commun des mortels! Cependant, moi, il faudrait que je fusse savant, et à leur manière, pour posséder le droit de les juger, quand ils s’exhibent dans leurs amphithéâtres. Je croyais n’avoir suivi que des cours publics, ouverts à tous, payés par nous, démocratiques? N’importe! Si je n’arrive, tel un âne, croulant sous des diplômes _octroyés par eux_, je n’ai pas le droit d’émettre un avis. Incompétence! Il ne me reste qu’à ouvrir le bec, comme un passe-boules, et à avaler ce qu’ils jettent dedans.

Conception de l’enseignement public admirable, qui aurait fait la joie de Cervantès! Ils n’ont pas vu, ces bons avocats, qu’il y a différents genres de jugements à porter sur ce genre de mandarins. Certes, on les peut regarder du point de vue scientifique, mais il faudrait leurs yeux à eux, puisque ce point de vue sublime, ils sont seuls à l’avoir. Je n’ai jamais prétendu égaler leur génie. Je suis un homme du public,--ce qui, d’ailleurs, n’est pas rien, puisque c’est au public qu’ils font part de leur science;--mais enfin, je juge du point de vue des gens simples, et je dis simplement: «Dans un pays sérieux, est-il de règle que l’Université soit farce? Or, elle l’est. Pourquoi? Parce que chaque fois que j’y entre, je ris. Rien de plus. Ayant ri, j’ai écrit que j’avais ri. C’est tout. Pas besoin de diplômes. Je suis très suffisamment compétent.»

Mais les amis politiques de MM. Basch, Aulard et Seignobos ne l’entendent pas de cette oreille. Ils ne veulent pas, parbleu, ils ne peuvent pas lutter avec la moquerie publique, car là, ils se sentent désarmés, eux et leurs fantoches. Il faut donc qu’ils enflent leur colère, et afin de lui donner quelque dignité, après leur fusée mouillée de l’incompétence, ils ont fait partir un gros pétard pour annoncer pathétiquement _la guerre civile_. Dans des entonnoirs, comme à la Foire du Trône, ils ont clamé:

--C’est abominable! Voici qu’on se redéchire entre Français! L’Union sacrée est en péril! C’est de nouveau _l’Église_, dressée contre l’Université![4]

[4] _La Victoire_, 22 mars 1921.

L’Église! Et l’Église, c’était moi. Quel coup de maître! Puisque j’avais écrit que toutes les cinq minutes M. Aulard chevrotait: «Laïque... républicain... républicain... laïque», c’est que je parlais au nom des sacristies, et que je voulais revenir aux vieilles haines religieuses.

--Pardon, ai-je répondu, je n’ai fait que répéter ce que dit M. Aulard.

--Du tout! Nous devinons la manœuvre. _L’Église, non contente de rétablir les relations avec le Pape, veut maintenant renverser la vieille et noble Université française, dernier rempart de l’esprit critique et du libre examen_[5]... Jésuites!... Stanislas!... les Postes!... la rue de Madrid!

[5] _Ère Nouvelle_, 25 mars 1921.

Allons, allons, Monsieur Homais, calmez-vous! On vous croyait pharmacien à Yonville: êtes-vous devenu journaliste à Paris? Le passage comique que je viens de citer, et qui a paru dans l’_Ère Nouvelle_, suivi de la signature «_Intérim_», ne peut être que de vous...

Cher Homais, il se cache en vain. Son style le trahit, où qu’il écrive, même dans _Le Temps_, où il signe _P. S._, sans doute post-scriptum... à _Madame Bovary_. Il y a justement cent ans que Gustave Flaubert est né; il a voulu faire rire son ombre. Merci. Et merci pour tous ceux qui rient avec Flaubert de ce genre d’égarement fanatique. Grâce à ce _P. S._ et à cet _Intérim_, voici que notre farce va crescendo: c’est la loi même du genre. Messieurs les radicaux-laïques, vous m’aidez avec trop de désintéressement: je vais vous demander un petit effort nouveau. Vous êtes déjà d’une drôlerie incroyable. Ne voulez pas vous forcer encore et vous hausser maintenant jusqu’à une dernière invention plus bouffonne?... Oh! je vous en prie!... Quoi? L’auriez-vous trouvée?... Si vite?... Pas possible?

Ils l’ont trouvée!

_Et les fruits ont passé la promesse des fleurs._

Intérim-Homais, ce digne ami, avait écrit: «C’est aux étudiants républicains, à la libre jeunesse des écoles, de dire maintenant si oui ou non, ils veulent subir la loi des _ultras_ de l’_Écho de Paris_. Nous croyons que d’ici peu ils rendront publique une riposte péremptoire.»

Ce «péremptoire» m’avait mis en goût. Je pressentais, cette fois, un effort d’un burlesque vraiment large. Mais l’homme est si fragile que sa sottise même n’est pas sûre, et à mon espoir se mêlait l’énervement de l’incertitude. Dieu soit loué! Je vous répète qu’ils ont été plus loin que mon désir. Voici la riposte péremptoire, publiée dans les feuilles radicales:

POUR LA LIBERTÉ D’OPINION.

«Un journal du matin ayant entrepris contre MM. Basch, Aulard et Seignobos, professeurs à la Sorbonne, une campagne de dénigrement, le COMITÉ CENTRAL DE LA LIGUE DES DROITS DE L’HOMME a décidé d’offrir à ces trois maîtres un grand banquet DÉMOCRATIQUE.

«Ce banquet aura lieu le mercredi 13 avril 1921, à 20 heures.

«Tous les républicains soucieux de défendre la liberté d’opinion, et tous les amis de MM. Basch, Aulard et Seignobos, sont spécialement invités à cette manifestation.

«Les adhésions seront reçues à la LIGUE DES DROITS DE L’HOMME, 10, rue de l’Université. (Prix du couvert, service compris: 11 francs.)»

Quelle contribution à la joie de tous ceux qui aiment la comédie!

Un banquet démocratique et consolateur pour sauver la pensée libre du pays! Ah! j’ai pleuré que Molière fût chez les morts! De ce banquet, sur l’heure, il eût fait un pendant génial à sa Cérémonie du _Malade_.

J’ai eu tort d’écrire: «Ces gens n’ont, à aucun degré, le sens du ridicule.» Ils l’ont étonnamment, dès qu’il s’agit de s’en couvrir. Pour la première fois ils étaient donc des maîtres! Enfin, ils étaient venus sur le terrain de la farce... où je les conviais: c’est le cas de le dire. Et d’avance je me les figurai autour de leur table où, pour onze francs, on n’allait leur offrir qu’une soupe à l’oignon et de la charcuterie, alors qu’ils auraient eu besoin de vins chauds et généreux.

Ils n’eurent même pas cela: _L’Union des Coopérateurs_ (enseigne prometteuse), boulevard du Temple (quartier folâtre), ne put leur servir, le 13 avril, que des boulettes d’une viande anonyme, dans un brouet noir.

Pour s’en régaler, ils vinrent à trois cents, de l’un et l’autre sexe, tous le cœur plein d’une indignation laïque. L’état de colère n’aide pas à festoyer: ce furent des agapes pénibles.

Les trois grands maîtres arrivèrent ensemble. Entrée de ballet inégalable. Ils s’assirent en cadence à la table d’honneur. Puis entre eux, on plaça des dames, toutes également laïques. Et le président, M. Ferdinand Buisson, plein d’humour, annonça, au nom de la Laïcité, que le grand banquet démocratique du 13 avril était commencé.

Alors, ils se mirent tous à mâcher en grinçant des dents, car beaucoup, soudain, s’apercevaient dans quelle charge d’eux-mêmes ils étaient tombés. Ils défendaient la liberté d’opinion, en se rebiffant contre la mienne! Et ils savaient bien au fond, qu’Aulard, Seignobos et Basch n’étaient que des fantoches. Ils ne les glorifiaient que pour la forme, la fô-ôrme! eût dit Bridoison. D’ailleurs, devant tous ces enrôlés de la pensée libre, Seignobos, à sa table d’honneur, ricanait, tressautait, et roulait entre ses doigts de petites boulettes de pain, qu’il jetait avec mépris sous la table.

Quand vint l’heure du dessert, je veux dire le temps où on aurait pu servir un dessert, M. Ferdinand Buisson dit encore:

--Au nom de la Laïcité...

C’était le signal, que ceux qui étaient venus pour sauver oralement la Démocratie et la Conscience Universelle pouvaient prendre la parole.

On vit donc se lever des gloires du Parlement et de l’Université: MM. Séailles--Paul-Boncour--Paul Painlevé. Tous, prenant des verres vides, engagèrent avec flamme les convives à boire à ma perte.

M. Séailles, dans un frémissement d’une philosophie magnifique, déclara le premier que j’étais un «petit esprit». Les grands esprits qui étaient là, applaudirent.

M. Paul-Boncour, avocat habile, qui sait qu’on n’a l’esprit vraiment libre qu’en plaidant sur un dossier qu’on ne connaît pas, proclama: «Je n’ai pas lu les articles, et ne les veux pas lire. Je sais de qui ils sont. Cela me suffit!» Tous les autres, qui les avaient lus, applaudirent.

M. Paul Painlevé, avec une modération qui rappelle le solide équilibre dont il fit toujours preuve au pouvoir, s’écria: «Ce sont les arlequinades d’un valet de plume!» Et ces mots conquirent les valets eux-mêmes, car ils avaient servi plus de trois cents convives, qui n’étaient venus que pour ces arlequinades.

Enfin, on lut des lettres de quelques «laïques», retenus par leurs affaires, et dont l’un m’appelait le «_représentant officiel du Syllabus_». A ce mot fatidique, ensemble, en chœur, comme s’ils représentaient trois erreurs humaines, Aulard, Seignobos et Basch se dressèrent et répondirent: «qu’ils bénissaient cette félonie de publiciste, puisqu’ils étaient, grâce à elle, le prétexte d’un resaisissement complet des forces républicaines.»

Le grand banquet était terminé. Chacun sortit en faisant «Ouf!» Il se sentait un goût de fiel sur la langue et une lourdeur au foie.

... Et moi, pendant ce temps, le même jour, à la même heure, avec les plus joyeux de mes amis, je buvais trois vieilles bouteilles de vin d’Anjou à la santé de la France, ainsi qu’à l’avenir de la Comédie dans ce pays de la malice, qui n’a jamais pu sentir ni les sectaires ni les pédants.

VI

SECONDE ENTRÉE DE BALLET: MESSIEURS PUECH ET MARTHA DANS LEURS LANGUES MORTES

Ce n’est que depuis l’invention de la machine du vide qu’on est assuré que la matière est toute également pesante.

BUFFON. (_Essais arithm. mor._)

Le tableau du Banquet ayant exigé une mise en scène et une figuration, il a fallu tirer le rideau, mais nous ne sommes qu’à moitié de la Farce. Le temps que la _Ligue des Droits de l’Homme_ range sa vaisselle et ses notabilités politiques, je frappe trois coups et je recommence.

Après les trois maîtres essentiellement démocratiques, en voici trois autres. Seconde entrée de ballet. Je vous annonce la _Poésie grecque_, l’_Éloquence latine_, la _Littérature française_. Ce n’est pas rien, direz-vous? Hélas! si! Ce n’est rien, rien de rien. Les titulaires de ces trois chaires marchent dans le vide, et représentent le Néant. Ils s’appellent MM. Puech, Martha et Michaut. Ne croyez pas que ce soient des noms de mon invention. Vous ne les connaissez point? Personne ne les connaît. Mais ils s’appellent comme je vous dis, et ils occupent trois chaires importantes à la Faculté des Lettres de Paris.

Ils sont inécoutables. Ils n’ont ni goût, ni forme, ni saveur, ni odeur: même la fine et discrète politique ne les intéresse pas. L’esprit ne peut s’accrocher à rien de ce qu’ils disent, car ce qu’ils disent n’est vivifié par rien qui ressemble à de l’esprit. Les vrais étudiants ne mettent jamais les pieds à leurs cours. Personne ne peut les défendre. On ne les consolera pas par un banquet. Et je suis seul à vouloir leur faire trois notes de musique.

M. Puech!... Considérons d’abord cet homme considérable; car enfin, ce n’est pas rien d’annoncer sur sa porte: _Littérature grecque: poésie bucolique; Théocrite._ Ces cinq mots annoncent un programme à faire rêver! Il semble qu’on va entendre chanter des sources, et sentir la caresse du vent en mangeant du fromage à la crème... Terre et ciel! Si vous entrez chez M. Puech, dans quel état d’amertume vous sortirez!... Qu’est-ce que M. Puech? Qui dira d’où il vient, où il va, ce qu’il pense, ce qu’il fait? Pauvre Grèce! France infortunée! Lamentable Sorbonne!

Ce qui me cause le plus de souffrance, quand j’entends M. Puech, c’est qu’il se rend compte de sa pauvreté. Son regard honteux, sa voix vacillante, son air d’égarement, sont comme une prière au public: «Je vous en supplie, ne m’écoutez pas!... Rêvez à vos affaires, à vos amis... Prêtez l’oreille à votre imagination... si vous en avez. Moi, je n’en ai aucune: je suis bien malheureux... Il faut que je vous commente l’Idylle III de Théocrite, et il ne me vient pas une idée, pas la moitié d’une!... Quatre pages, sur lesquelles il faut que je parle une heure!... J’ai eu beau arriver en retard de dix minutes, il m’en reste cinquante!... Un siècle!...»

Éperdu, il regarde l’horloge. Il ne cessera plus de la regarder. Il verra l’aiguille sur chaque seconde, et il va se violenter, endurer mort et passion, pour remplir tout ce temps-là par d’interminables phrases en prose, qui seront le délayage assassin d’une divine poésie.

«Je vais faire la fête chez Amaryllis.»

Premiers mots de l’Idylle de Théocrite; début cruel pour M. Puech à la torture! Il le retourne, ce début, l’épluche en tous sens, hésitant et s’enrouant, gémissant sur soi-même: «Pourquoi diable est-ce que j’enseigne le grec? Ma vie n’est qu’un quiproquo...»

Et il n’est que quatre heures quinze: cinq minutes seulement qu’il est là...

«Amaryllis, je t’apporte dix pommes.»

--Dix pommes, oui, dit M. Puech... mais quelles sont ces pommes?... De quelle nature?... Le poète ne le dit pas...

Il tousse, se tourne encore vers l’horloge... Misère! Quatre heures dix-sept!