La farce de la Sorbonne

Part 2

Chapter 23,888 wordsPublic domain

--Messieurs, les grands principes laïques...

Ou:

--Messieurs, l’esprit révolutionnaire...

Cette année, pour la première fois, il a, non pas lâché sa chère Révolution (la Ville de Paris lui a octroyé une concession à perpétuité afin qu’il ne sorte plus de son radotage), mais il a parlé d’un _ennemi_ de la Révolution: de Napoléon Ier, mort il y a cent ans. Ce centenaire est un danger; ce centenaire vient d’être fêté. A ce seul mot de «fête», les entrailles de M. Aulard se crispent; il souffre et il sécrète du fiel en faisant une sainte figure. C’est ce masque qu’il faut dénoncer: cet homme manque de courage.

Tel un chat maigre, lâché dans l’immense grenier du Premier Empire, il va doucement, patelinement, de son ton de bon apôtre, insinuer que Napoléon, que vous croyiez un grand Français,--tout discutable qu’il fût,--n’a été qu’un médiocre, servi par la chance. Et avec sa peur du risque,--car il craint la pomme cuite que je tiens là, dans ma poche,--il n’avouera jamais sa pensée sourde et perfide, dont il sent la bassesse. Il n’osera pas, dans une heure d’audace, déclarer: «Oui, j’exècre Napoléon, parce que je doute toujours de ce qui est grand, parce que je n’ai pas assez de vitalité ni de tolérance féconde pour comprendre autre chose que les fiches, qu’elles soient politiques ou historiques.» Et il voilera sa haine. Elle percera prudemment, par tout petits coups d’épingle, dont il criblera l’immense figure qu’il évoque malgré lui. Il s’étouffera soi-même dans des documents poussiéreux, soufflant leur poussière au nez de son auditoire. Pas un jour il n’attaquera, le regardant en face, ce géant de l’Histoire et de la Légende qui remplit toujours le monde de son nom; mais il tournera autour, faisant le gros dos, et d’une voix de chat-fourré, il signalera des taches sur son uniforme.

Enfin, mollement, sournoisement, sans lever les yeux, il lui marchandera jusqu’au titre de grand homme:

--Ce mot-là, miaulera-t-il, signifie: bienfaiteur. Or, Napoléon laissa la France diminuée... Alors... disons que c’est... un homme grand... rien de plus, qui a fini par une catastrophe lamentable.

De cet homme... grand un historien doit-il se risquer à faire le portrait, j’entends un vrai historien, un historien qui enseigne actuellement en Sorbonne, ce «laboratoire de vérités» (l’expression est de M. Aulard). Et M. Aulard modestement répond:

--Hé non!... car un portrait n’est jamais exact...

Puis, d’une phrase navrée, et hargneuse, M. Aulard laisse entendre qu’un portrait c’est de la littérature, non de l’histoire. Fixer Napoléon, ce serait le fausser; ce serait même en faire... un imbécile! Car il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas. Or, s’il n’a pas été imbécile, il a changé. Donc, on ne peut pas savoir comment il était; et il convient que sa figure reste vague.

Ainsi M. Aulard, dont la voix benoîte indique qu’il est plein d’intentions délicates, M. Aulard pourra patauger dans son eau trouble, tandis que l’auditeur, à demi noyé, n’aura plus la force d’une protestation. Cet excellent maître s’y connaît en prudence: il ne heurte jamais son public de front; ce n’est pas sa faute, s’il le corrompt et le renvoie mal à l’aise: il obéit à sa nature. Au printemps, il arrive qu’un coup de vent vous enrhume: le vent printanier pourtant fait partie de la poésie du monde; mais il arrive aussi qu’un microbe, que vous ne voyez ni ne sentez, vous inocule sournoisement la grippe. M. Aulard ressemble au microbe plus qu’au vent.

Comme il devine, d’ailleurs, l’écœurement de son auditoire, qui, malgré la lenteur du poison, pourrait réagir un jour et se rebiffer, M. Aulard a soin d’abriter les réactions si pures de sa conscience sous la grande enseigne de la Sorbonne, et il annonce d’un air dévot:

--Jusqu’ici... personne n’a pu faire de Napoléon une étude impartiale, dans la sérénité. Mais... sous notre Troisième République, il est enfin permis de l’essayer, car... le haut enseignement de notre Sorbonne est aujourd’hui _scientifique_.

Il a détaché le mot, et il pose sur son grand nez triste un lorgnon pour voir l’effet:

--Scientifique, je veux dire, Messieurs: méfions-nous, n’est-ce pas, d’ouvrir notre cœur et notre esprit. Ce peut être agréable: c’est si dangereux. Car on s’abaisse ainsi de l’Histoire à... à l’Art, ou plus bas encore, à... à la Religion. Songez que moi, Aulard, ai fait, pour les écoles, des manuels où, me gardant de tout avis personnel, fidèle seulement aux découvertes de la Science, je désignais par exemple un Saint-Vincent de Paul du nom qu’il portait en son temps: «Monsieur Vincent». Si j’agissais de la sorte, c’était dans une pensée scientifique, républicaine et laïque, née soudain de mon cerveau impartial et glacé. De même devant vous, je veux aborder Napoléon avec calme et froideur. Il ne faut pas nous échauffer sur des mots admirables que l’on rapporte de lui. Ces mots admirables sont tous de la légende... Quant à ses actes... faisons bien attention. Ils n’indiquent pas tant l’homme qu’il fut que l’homme qu’il a voulu avoir l’air d’être...

Et M. Aulard, la main onctueuse, bénit laïquement ses auditeurs surpris. Après quoi, d’une voix de mirliton, où l’on entend vibrer comme un fragile papier gommé, fragile ainsi que la vérité de l’Histoire, il s’explique et il détaille:

--On connaît surtout Napoléon comme soldat. Or, Napoléon lui-même, outre qu’il a toujours très mal fait son service (il se faisait mettre en congé et porter malade), Napoléon s’est défendu toute sa vie d’être un militaire! Et il avait raison, cet homme, car la vérité militaire est impossible à discerner. Je vais vous en donner un exemple. J’ai passé, avec mes élèves, un an sur la bataille d’Iéna. Nous avions tous les documents du Ministère de la Guerre. Eh bien, nous ne sommes arrivés à rien!... En sorte que quand on y regarde de près, on ne peut pas savoir ce que c’est que la bataille d’Iéna...

Il fait cet aveu en sourdine, comme un homme qui, hélas! n’a jamais découvert que le néant de l’histoire où il s’avance en tapinois.

Pourtant... à l’extrême rigueur, il y a peut-être quelques demi-certitudes vers lesquelles il est permis d’incliner, quand on n’écoute pas, bien entendu, son tempérament personnel. Ainsi, M. Aulard ne serait pas éloigné de croire que Napoléon fut franc-maçon. Oui, franc-maçon: c’est intéressant cela, pour des gens honnêtement républicains. Notez que lui-même, hésite encore... Mais il s’interroge là-dessus longuement, car là, il se sent captivé, là s’ébroue sa vieille âme ficharde. Quelle joie de penser que l’étudiant annamite, qui a fait vingt jours de mer pour goûter à l’esprit français, va remporter, dans sa mémoire, cet aspect inédit de Napoléon... de Napoléon, dont il ne reste plus grand chose après une douzaine de pâteuses et aulardiques leçons!

Que voulez-vous! La Vérité d’abord. Elle échappe quelquefois à M. Aulard, mais il croit la rattraper comme son lorgnon, et, discret, modéré, frottant ses mains, il dit sans haine, sans aucune haine:

--Napoléon, Messieurs, fut l’ennemi de l’intelligence. On ne peut pas faire son éloge dans cette Sorbonne.

Et, ma parole, il s’animerait et dépasserait ses droits d’historien scientifique, pour montrer tout à coup, dans un grondement, que... Napoléon a brimé et bridé la sacro-sainte Révolution! Ah! Ah! C’est que là, permettez, la question devient grave. La chaire de la Révolution est à M. Aulard et n’est qu’à lui! Et M. Aulard frissonne à l’idée d’un Bonaparte antirévolutionnaire, qui, même après plus de cent ans, le gênerait dans sa place.

Tartuffe... j’ai dit Tartuffe. Le voici qui se découvre. Il montre les dents, tragique. Sa sinécure est en jeu!

Pauvre et triste bonhomme! Qu’il se rassure: on ne la lui dispute pas. Et on lui donne, par-dessus le marché, toute la pitié que son cas mérite. S’appeler Aulard, avoir ce nom dolent, cette tête blafarde, expliquer l’Histoire comme on raconte sa colique, et croire qu’on peut convaincre, en plein Paris, un public qui n’est pas malade, quel défi et quelle insolence! Il a tout juste convaincu Trotsky, qui fut de ses élèves, qui suivit son cours cinq ans, qui montait de la rue des Écouffes où il vendait des casquettes, à la Sorbonne où il édifiait, en compagnie du saint homme scientifique, le plan d’une révolution qui devait l’être aussi. Mais c’est tout. Ceux qui prétendent être ses plus chers amis, avouent, après trois minutes, que la cuisine qu’il fait avec l’histoire n’est qu’une gargote. Ceux qui suivaient ses cours le plus assidûment l’ont lâché à l’heure solennelle, le jour du Centenaire de Napoléon qu’il avait décrié durant des mois, pour que le 5 Mai on haussât les épaules. Le 5 Mai arrive. Aulard, content d’avoir écrit que j’étais un _muscadin_, tandis que lui-même était un _porte-lumière_, vient fièrement faire son cours. Que trouve-t-il? Un auditoire réduit des neuf dixièmes! Le peuple a couru chez le voisin, membre de l’Institut, qui, flanqué de deux ministres avec la Garde Républicaine, célèbre solennellement l’Empereur. Pauvre porte-lumière, il est abandonné!...

A-t-il vu du moins que j’étais là, moi, son fidèle muscadin?... Aulard, Aulard, en son cœur bienfaisant, je suis sûr qu’il m’a de la gratitude. Il se rend compte, ce raseur, qui sut élever l’Ennui à la hauteur d’une institution inamovible, que je suis comme lui juste et bon. Sans effort en effet, je consens qu’en un jour clair de sa jeunesse, il a pu honnêtement chercher la Vérité cinq minutes, mais en belle fille qu’elle est, elle lui a fait la nique. Il avait été la chercher dans son puits. Elle a éclaté de rire, est sortie, et l’a laissé dans le fond. Il y est encore. C’est de là qu’il fait son cours. C’est de là qu’il voit si bien que la France est la proie des Jésuites. Et quand un Français se penche pour le voir à son tour, il découvre que le cher maître a la tête de Basile.

III

MONSIEUR SEIGNOBOS OU LA SCIENCE DE L’HOMME

A Guy Arnoux, artiste à Paris[2].

[2] Ce chapitre est dédié à Guy Arnoux, artiste à Paris, en souvenir d’une journée mémorable d’août 1917. Guy Arnoux reposait son talent à l’Arcouest, près de Paimpol. Un jour, déguisé en pirate, en compagnie de quelques amis, ignominieusement costumés comme lui, il décida d’écumer la mer, le long de la côte, sur son bateau _Marie-Josèphe_. Il partit. A un mille du petit port, il rencontra le voilier _l’Églantine_. Il donna droit sur lui; ses compagnons l’enlevèrent à l’abordage; et il fit prisonnier le contenu, qui se trouva être M. Seignobos, historien réputé.

(Note de l’auteur.)

Il y a un autre grand professeur d’histoire à la Sorbonne: M. Seignobos. Il est encore plus savant que M. Aulard. Un étudiant, ayant eu l’imprudence de lui dire un jour que la bataille de Tolbiac fut une victoire pour Clovis,--il s’écria:

--Vraiment? Qui vous l’a dit?

--Mais, Monsieur... je le sais.

--Le savez-vous _scientifiquement_?

Lui n’enseigne que ce qu’il sait de cette manière, c’est-à-dire qu’il n’enseigne presque rien.

Il est, en effet, le premier d’entre les hommes à avoir compris que les _faits_ historiques n’ont aucun intérêt. Tous sont de fausses précisions. M. Seignobos rit des noms, rit des dates, rit de tout. (Il ne grince des dents que quand on lui parle des curés.) Tout cela, ce n’est pas la vie des peuples. Une seule chose compte: l’étude critique et minutieuse des mœurs, et la comparaison attentive des statistiques. C’est ce qu’on appelle la «_méthode historique_»; et c’est l’objet du cours de M. Seignobos.

J’ose dire que ce cours est unique. Malheureusement, il est peu connu. A la première leçon, il y a quarante personnes, curieuses et candides; à la seconde, vingt, surprises et tenaces; et de la troisième à la dernière, il y a tout au plus six ou sept égarés, dont lui et moi. Il faut le regretter. J’ai, pour ma part, toujours infiniment goûté M. Seignobos: il est plein de cocasseries qui me ravissent. Mais le public se lasse, parce qu’il ne l’entend pas, parce qu’il ne comprend rien, parce que, pour tout dire, il manque du génie spécial qu’il faut quand on veut voir derrière les apparences. Plusieurs fois, j’ai emmené à son cours des femmes de mes amis. Il y a, dans l’esprit de toute femme, même la plus proche de nous, des poussées d’imprévu qui me semblaient de même nature que les saillies de M. Seignobos. Eh bien, elles n’ont pas mieux compris que les hommes; elles n’ont pas saisi en entier une seule de ses phrases, ni découvert la moindre apparence de liaison entre deux de ses idées. Je m’épuise devant cette énigme. Serions-nous, en France, ce pays de la mesure, incapables de goûter une farce abracadabrante?

Voici un petit vieillard, barbe et cheveux en broussaille, qui paraît sortir de dessous son édredon. Il entre, jette sa serviette sur sa table, s’assied en voulant casser sa chaise, et commence sans dire «Messieurs», comme s’il parlait à des bestiaux. D’ailleurs, est-ce qu’il _commence_? C’est là le magnifique de son cas. Même quand il entame la première leçon de l’année, il _continue_!

Quoi? direz-vous.

Un cours d’il y a dix ans ou une conversation avec lui-même. Et peu importe qu’il ait des auditeurs ou n’en ait point: il ne regarde pas son amphithéâtre. Il arrive, ruminant une idée: c’est celle-là qu’il sert, où elle en est. Il se pelotonne à sa table, le nez sur ses papiers, les bras entre les jambes. On dirait Diogène dans son tonneau. Et maintenant, il va se payer la tête du monde entier, non seulement du public presque inexistant, mais des rois, des papes, des évêques et de tous les représentants du peuple, dans tous les pays. Car il ne s’étonne ni ne s’émeut de rien. Il a trop remué d’idées fausses, de faits inexacts, d’institutions mal comprises; il est arrivé avec l’âge à une insensibilité totale; il ne croit plus ni à Dieu ni à diable. Mais le diable se venge et ne le quitte pas: il habite M. Seignobos, le fait ricaner et s’ébrouer.

Partant on ne sait d’où, allant vers on ne sait quoi, s’adressant à on ne sait qui, il se trouve en train, tout à coup, d’essayer de définir par des traits véridiques, cet ensemble «qu’on appelle généralement la France». A la seule idée de toutes les blagues qu’on débite à ce sujet, il s’étrangle de joie. Puis, démoniaque, il reprend son discours, où l’on ne perçoit déjà plus qu’un mot sur trois, tandis qu’on jurerait qu’en sa bouche il fait une affreuse bouillie de sa langue et de ses dents.

--L’ français... langue française... qu’est c’est?... N’est qu’une des nombreuses langues parlées en France.

Il donne un coup de poing sous sa table, et dans un éclat:

--Unité d’ langue en France? Existe pas! Alors?

C’est lui-même qu’il interroge et qu’il oppose ainsi aux imbéciles et aux lieux communs. Car c’est cela son cours, ou semblant de cours: une pétarade contre tout ce qu’on a l’habitude de dire et de croire.

--L’unité d’ la France? Allons! Au Nord, toits hauts... Midi, toits bas... Et voyez cuisine... au moins trois régions: l’ beurre, l’huile, la graisse d’oie!...

Il lève le nez, puis jette en l’air une phrase incompréhensible qui fait le bruit d’un gargarisme.

Sur quoi, il replonge dans ses papiers.

--La religion?... Aucun élément d’unité... D’ailleurs pas spontanée... N’est uniforme que par institutions imposées... Surplus, d’puis un siècle, moitié d’ la Société l’a abandonnée.

Et cette proposition le fait éclater d’un mauvais rire que, tout de suite, il contient. Car son cours, en somme, lui donne plus de dégoût que de joie. Il vous le flanque à la tête: c’est un paquet de sottises. Il a l’air de dire: «Tas d’idiots! Ça vous suffit pas?... Vous en faut encore?... Attendez!»

--Reste la race!

Il a dit ces trois mots comme on cracherait ses dents.

Il les développe:

--En France, aucune race! Savants ont étudié structure des corps... Brachicéphales. Dolichocéphales. Tout mélangé!... Et des bruns, des blonds... avec grande partie dont on ne sait si bruns ou blonds.

Son petit œil, derrière un lorgnon de travers, aperçoit dans la salle une étudiante blonde. Il crie:

--Seule déduction certaine: blonds sont anormaux! Bruns en majorité.

L’étudiante prenait des notes; elle s’arrête, interdite. Alors, de contentement, il précipite son débit, s’empêtre, pâlit, gratte son crâne, repart, bredouille, gargouille, bafouille:

--En France, toutes les races! Et d’ génération à l’autre, rien d’ transmissible. En France, enfants r’ssemblent pas aux parents. D’ailleurs, parents, c’t’ un mot parents! Société française se r’crute plus par mariages; elle n’ tient qu’ par enfants naturels... Mariages donnent pas même deux enfants par famille... En sorte que métissage, peuple de métis... France, cul-de-sac Europe avec, dans le fond, toutes les races... Français, qu’est c’est les Français? Des gens qui entre eux s’ considèrent comme Français, et sont contents de l’être, v’là tout!

Sur cette trouvaille, il souffle et mâche sa barbe. Puis il repart, pestant soudain contre les sociologues et leurs statistiques. Dans ce désordre, s’il lui arrive d’avoir des idées d’un bon sens ordinaire, il s’en effraie tout de suite et arrête ce mouvement mauvais en mêlant les mots, en disant: «jamais» pour «toujours», «conservateur» pour «libéral». Il se reprend, s’étouffe. On entend: «Pfttt... pfttt... pasteurs!» Voici qu’il fait le compte des pasteurs, comme il fera le compte des commerçants; et aussitôt après, sans transition, il montrera le développement du fromage de Brie depuis 1905. Deux doigts dans le nez, il jette:

--C’mmerce: onze millions!... Dans l’ c’mmerce on n’ compte ni bains ni pompes funèbres: 160.000 hommes... De plus, rentiers 900.000 et gens sans aveu 126.000!

Vlan! Il a mis soigneusement ensemble les rentiers et les gens sans aveu: il jubile. Pour s’apaiser, il se lance dans une phrase plus calme sur les vaches, de 1900 à 1910. Il s’arrête, il rit, non aux anges, mais au diable, car il cherchait une définition du peuple et il l’a trouvée:

--Qu’est c’est l’ peuple? Les travailleurs, plus les coquetiers et les forains! Ah! Ah!

Il ajoute:

--Qu’est c’est la p’tite bourgeoisie? Des gens qui méprisent travail manuel, mais estiment professions sédentaires et écritures. Il faut y joindre acteurs et musiciens. D’ailleurs...

Il regarde le plafond et se balance:

--D’ailleurs, peuple et bourgeoisie mêlés. Plus d’ classes. Grands bourgeois épousent couturières et personne fait plus attention!

Sur quoi il ne peut s’empêcher de rire encore. Il est radieux de constater partout, dans tous les pays, dans tous les temps, la folie de la pensée humaine, le désordre des sociétés, la relativité de tout ce qui est. Au fond, l’humanité l’enchante, tant elle l’écœure, et ses propres leçons l’amusent, à force de lui faire pitié. Car il ne croit pas plus à l’enseignement qu’au reste, mais, persuadé que tout cours est imbécile, il illustre du moins cette pensée-là d’une démonstration claire. Lancé dans l’Histoire, il y saccage et embrouille tout, et on dirait un vieux chien crotté qui fait irruption dans un salon pour éternuer et gratter ses puces.

--En Bret... en Auv... en Normandie!...

Il y a trois quarts d’heure qu’il parle: il s’énerve.

--Le... la... les bestiaux sont attachés à... à la... au piquet... jusqu’à ce qui... que... qu’elles aient brouté le... les... la luzerne!

Il se calme tout de même, prend chaque province française, la stigmatise en deux phrases, signale les prunes d’Agen, les poulardes du Mans, les sardines bretonnes; et comme l’heure sonne, il saute sur sa chaise, balbutiant:

--Vers à soie... maladies... luscardine... picardine... tournent au jaune bleu... lascardine... rascardine!...

Il ricane, disparaît: c’est fini.

Je ne dis pas que pour de jeunes français, ni pour de jeunes étrangers, ni pour personne d’autre, ce soit un enseignement précieux, mais j’avertis qu’il ne faut pas considérer M. Seignobos du même œil que ses voisins. La qualité de cette Sorbonne vient précisément de la variété de ses fonctionnaires. M. Seignobos le dit expressément: «France, cul-de-sac Europe. En France, toutes les races!» M. Seignobos est un échantillon français qui ne ressemble à aucun autre; il faut lui mettre une étiquette spéciale. Mais avant de la mettre, il convient de réfléchir. Dire qu’il est «incompréhensible», c’est vite dit... s’il se comprend lui-même...--Dire qu’il est «dangereux»? Pourquoi? Parce qu’il est sceptique, diabolique, sectaire? Mais si on ne le comprend pas, où est le danger?--Je n’ai encore entendu qu’un auditeur parler de lui avec justesse.

C’était un grand Anglais, réjouissant à regarder. Perchée sur un long corps, il portait une petite tête rouge brique, dont le front était resté blanc; deux sourcils d’étoupe rousse, un poil noir par narine, une nuque mousseuse de cheveux follets, complet épinard et grosses chaussettes carotte dans des souliers à double semelle: je le vis sous cet aspect suivre, tout un mois, le cours piquant de M. Seignobos.

Et au bout du mois il me confia ceci, avec gravité:

--Monsieur, je suis le Recteur, n’est-ce pas, de l’Université de Wowowrod, pays de Galles. Eh bien, je n’ai eu à Paris aucune plus intéressante expérience, n’est-ce pas, que les cours de ce Seignobos.

Et il ajouta dans un sourire:

--Vraiment, j’ai beaucoup joui!

Puis, fort sérieux, il m’expliqua que cet homme était shakespearien, n’est-ce pas, car, en le regardant, il avait cru voir, à certaines minutes, une sorcière installée en Sorbonne.

D’ailleurs, l’air de la salle sentait le roussi. M. Seignobos ne venait-il pas à ses leçons sur un balai rôti? Le recteur se le demandait.--Et voyant M. Seignobos ouvrir sa serviette, le recteur avait eu peur qu’il ne s’en échappât des crapauds et des salamandres.

En conclusion, sans trace d’humour, il disait qu’à sa connaissance, dans toutes les Universités du monde, il n’y avait personne qui représentât plus plaisamment ce que les initiés appellent la «Fantaisie», et certains autres la «Folie pure».

IV

MONSIEUR VICTOR BASCH OU L’ESTHÉTIQUE EN ACTION

«Après vous avoir montré les fous qui sont enfermés, il faut que je vous en fasse voir qui mériteraient de l’être!»

LE SAGE. (_Le Diable boiteux_.)

Encore un savant, quoique à la Faculté des Lettres!

Celui-ci s’annonce professeur d’_Esthétique et de science de l’Art_. Mais, à la différence de M. Seignobos, il adore son cours. Il arrive en avance, impatient de pérorer. La Sorbonne lui fournit non pas une chaire, mais un tréteau, sur lequel il se joue lui-même, en virtuose improvisateur. Et professeur d’esthétique veut dire: «Moi, Victor Basch, vais me raconter esthétiquement!»

Comme tous les gens de théâtre, il a une haute idée de soi. La preuve, c’est qu’il dit: «Ne trouvez-vous pas que je ressemble à Caillaux?» Hanté par ce modèle, il se croit tout permis.--Il fait irruption dans son amphithéâtre, ne dit pas «Messieurs», parce qu’il a envie de dire «Mes amis» ainsi qu’à des maçons et à des terrassiers, et commence d’une voix haute, insolente, impudente:

--J’arrive. Vous me regardez. Je vous regarde. Quelle différence entre nous? Celle-ci: je sais, moi, ce que je vais dire, et vous ne le savez pas! Je vais dire: «Qu’est-ce que le tragique?» Boum!

«Boum!» c’est, sur l’estrade, un coup de talon, qui va se répéter vingt fois durant une heure de cours, et accompagner la fin de chaque phrase capitale.

--Donc, le tragique est-ce le dramatique? Non! Or, le dramatique est-ce l’art dramatique? Du tout! Qu’est-ce donc? Patience! Remontons de concept en concept. Y a-t-il ici quelqu’un qui soupçonne ce qu’est l’Art? Je dis quelqu’un, sans désigner le sexe ni la couleur des cheveux... Et j’écoute! Homme, femme, enfant, parlez! Personne ne parle? Hein? Comment? Vous avez confiance en moi? Merci. Très flatté!

Le public sourit. Lui se rengorge. Dix pas de long en large, et d’une voix claironnante:

--Or, donc, l’Art,--suivant ma conception de cette année, résultat de mon cours de l’an dernier,--l’Art c’est l’expression, et l’Art c’est la représentation...