La douceur de vivre

Part 13

Chapter 133,757 wordsPublic domain

Naguère, Angelo avait cru aimer Marie et ne pas lui déplaire, car il était persuadé, comme tous les méridionaux, qu'une femme jeune, en acceptant la compagnie d'un homme jeune, lui donne un encouragement positif. A Naples, où le bas peuple suit ses instincts, où l'aristocratie s'affranchit déjà des traditions, la bourgeoisie se souvient encore du gynécée antique et de la duègne espagnole. Les jeunes femmes, plus surveillées qu'en France, par des pères et des maris jaloux, n'ont aucune relation avec les hommes qui ne sont pas de la famille. La camaraderie, l'amitié platonique, le flirt, restent inconnus à cet honnête petit monde. On y parle beaucoup d'amour et de passion, mais la vertu, de force ou de gré, reste sauve, et les jeunes gens doivent chercher bonne fortune ailleurs... Angelo, artiste et beau garçon, avait eu des succès parmi ses modèles qui n'étaient pas toujours des modèles professionnels, parmi les danseuses de San Carlo, parmi les pensionnaires cosmopolites de donna Carmela. Il avait séduit, non sans risques, deux ou trois petites ouvrières folles de lui, après une cour interminable et une stratégie compliquée... Jamais il n'avait imaginé la possibilité d'une liaison platonique!... Déçu par Marie et repoussé, il avait cru, de bonne foi, qu'une prude hypocrite et coquette s'était jouée de lui, et il avait senti l'injure, profondément... Certes, il se vengerait, d'une façon raffinée et subtile. Il prouverait à l'orgueilleuse Française qu'un di Toma se console aisément de ses mépris, et, puisque la cousine Van Coppenolle allait venir, on la recevrait, à la mode napolitaine, la cousine Van Coppenolle! Et la rousse paierait pour la blonde!...

Elle arriva, la belle rousse, la belle bacchante de Rubens, brillante de gaieté, mille fois plus femme et plus désirable que madame Laubespin--la madone de plâtre!--Angelo, en la revoyant, se rappela qu'elle l'avait déjà troublé... Par jeu, le séducteur machiavélique avait préparé une sérénade... Son cœur chantait plus haut que la guitare, ce soir-là! Quand les roses tièdes lui tombèrent sur la figure, Angelo comprit que la comédie était terminée et qu'il s'était pris à son propre piège... Dès le lendemain, il était fou de madame Van Coppenolle, et «bonne nuit» pour madame Laubespin, cette poupée! Libre de regret, sinon de rancune, il recommençait la délicieuse guerre de la conquête... Promenade à Castellamare, voyage à Naples, causeries, lettres pleines de fleurs effeuillées... Isabelle en avait ri, d'abord. Elle riait moins gaiement, à la fin de la première semaine. Le quinzième jour, elle ne riait plus du tout. Elle se souvenait de ses plaisanteries à propos du Napolitain «bien gentil, un peu rasta», et elle sentait, avec un peu de honte, que le Napolitain ne lui répugnait pas. Il était plus agréable à voir, et à entendre de près, que bien des Français et des Belges, y compris Frédéric Van Coppenolle... Et puis, la fête nocturne, le feu d'artifice, la sérénade, tout le côté «opéra-comique» de l'aventure, tout ce qui eût excité, à Paris, les railleries d'Isabelle, éveillait en elle une lointaine sentimentalité, héritage des aïeules romantiques... Les jours trop bleus, les nuits trop chaudes, le lit solitaire, la jeunesse inutile, l'amour qui guette, l'atmosphère de sensualité païenne autour de Pompéi, imposaient un trop rude effort à la vertu désenchantée de madame Van Coppenolle... Elle perdait le sommeil; elle s'évertuait au remords anticipé pour se dégoûter de la tentation.

Plus elle pensait à son mari, parfait et infaillible, plus Angelo, le fantaisiste Angelo, lui semblait aimable, avec sa nonchalance, son inconscience, sa câlinerie, ses yeux de prince arabe, ses mains brunes qui sentaient la cigarette, sa bouche ferme et fine, aux coins aigus... Ah! ce n'était pas un artiste de génie, ce n'était pas même un homme sérieux. C'était un jeune homme, un amant, et rien de plus... Mais, précisément, à cette heure de sa vie, madame Van Coppenolle ne souhaitait rien de plus qu'un tendre et beau jeune homme à chérir...

Et maintenant?... Maintenant, le débat s'achevait, après les suprêmes résistances et les suprêmes prières. Isabelle et Angelo buvaient leur baiser comme pour se désaltérer d'une soif de cent ans... Les grandes phrases étaient finies. Il n'y avait plus, dans le jardin de Salluste, qu'un jeune homme et une jeune femme, embrassés, bienheureux, et qui rentraient dans la simplicité de la nature.

... Il était parti, le premier, pour la précéder à l'auberge, quand elle traversa les rues de Pompéi, gênée par le coup d'œil d'un vieux gardien, par le sourire de Gramegna, par l'admiration évidente des touristes américains. Combien alors elle appréhendait les regards de Wallers et de Marie!... Verraient-ils sur ses joues chaudes et sa bouche froissée la meurtrissure voluptueuse? Comprendraient-ils qu'elle ne s'était pas donnée, mais qu'elle s'était promise?

Elle entra dans la cour, les genoux tremblants, la gorge serrée. _Il_ n'était pas là. Pourtant, le cocher plaçait les valises dans la voiture. Marie, en peignoir, nu-tête, racontait quelque chose... Wallers indisposé... une insolation... aucun danger... Isabelle s'éveilla d'un songe:

--Mon oncle est malade? Alors, on ne part pas?

--Je viens de t'expliquer que tu pars, toi seule, avec Angelo. Je vous rejoindrai après-demain. Une voiture vous attend à Vietri, madame di Toma serait inquiète de la voir revenir à vide. Impossible de télégraphier. La dépêche serait distribuée demain matin...

Marie parle, Isabelle écoute et approuve. Elle n'a plus de volonté... On veut qu'elle s'en aille? Elle s'en ira où la fatalité la mène... Incapable de raisonner, elle conserve tout juste la lucidité qu'il lui faut pour ne pas se trahir.

Angelo sort de la maison et dit que M. Wallers repose... Il prend la main d'Isabelle:

--Montez, madame! Nous n'avons plus que cinq minutes...

Marie envoie un baiser:

--A bientôt, Belle!... Je ne tarderai pas. Amuse-toi beaucoup et sois sage! Ne te laisse pas enlever par monsieur di Toma!... Veillez sur Isabelle, monsieur Angelo, je vous la confie.

Et la voiture roule, en tressautant sur les dalles.

XVI

--Les dieux le veulent, Belle chérie, les dieux sont plus forts que nous... Ah! Vénus Pompéienne est très puissante, et je ne l'ai pas priée en vain... Ne soyez pas triste. Votre oncle--vous savez que je l'aime!--sera guéri demain, et votre cousine, ce joli dragon qui me déteste--car elle me déteste!--viendra vite à Ravello pour s'assurer que vous êtes vivante et que je ne vous ai pas dévorée...

Ils étaient seuls, dans le wagon imprégné d'une odeur de cigare. Les voyageurs, debout dans le couloir, leur tournaient le dos et regardaient fuir le golfe bleu derrière les montagnes foncées.

--Ma cousine ne vous déteste pas.

--Elle m'exècre. Je parie qu'elle vous a dit du mal de moi.

--Non, jamais. Elle m'a recommandé de n'être pas trop familière... Pourquoi m'aurait-elle dit du mal de vous, son ami?... Car vous êtes son ami?...

Angelo patauge. Il est l'ami de madame Laubespin, certainement, mais, entre des personnes qui ne sont pas de la même race, il y a souvent des malentendus... madame Marie est si austère, si froide!...

--Austère, oui!... Froide?... Moins qu'on ne pense... Elle est amoureuse de Claude...

--Quel Claude?... Ce monsieur si désagréable que j'ai vu à Pont-sur-Deule?... Ils font l'amour?...

--Hein?...--Isabelle rougit.--Vous avez des expressions!... C'est un amour pur, une amitié mystique.

--Ils le disent...

--Ce sont des êtres supérieurs, soupire Isabelle. Moi, hélas! je les admire... sans les imiter... Je devrais être honteuse...

--Parce que tu m'aimes?

--Parce que je vous connais à peine! J'ai ri, d'abord, de votre poursuite, et me voilà, me voilà seule avec vous dans ce wagon qui nous conduit...

--Au bonheur, ma beauté chérie, ma tendresse, ma fleur blanche... Oh! ne sois pas trop Française! Ne te dispute pas! Ne me fais pas mourir avec des coquetteries et des refus!...

Le train, au delà d'Angri, courait dans une vallée, verte de prairies et de jardins, verte de figuiers et de vignes. Des montagnes coniques et boisées composaient un paysage de crèche et leur ombre vaporeuse avait le bleu de l'encens. Elles portaient ces petites tours où les chasseurs au filet guettent les palombes d'automne, quelques ruines de forteresses et de couvents, des villages égrenés parmi les châtaigneraies ou pressés autour de leur campanile. Angelo nommait les stations: Pagani, Nocera, Cava... La voie descendait vers le golfe de Salerne. Derrière les montagnes assombries, le soleil déclinait, mais un rayon, rasant les crêtes, traversait la vallée et touchait les vitres fulgurantes d'un ermitage à la pointe du mont San Liberatore...

A Vietri, Isabelle et Angelo descendirent. Le voiturin les attendait avec sa _carrozelle_ minuscule. Mais Angelo voulut dîner tout de suite parce qu'il n'y a pas d'auberges convenables entre Vietri et Ravello.

Isabelle retrouvait la sensation du vertige et du rêve... Dans le train, elle avait senti l'assaut de pensées chagrines qui ressemblaient à des remords, et l'appréhension d'un acte irréparable avait glacé sa chair fiévreuse. Transportée avec Angelo dans une ville inconnue où rien ne lui rappelait ses devoirs et ses peines, sa famille et son pays, gagnée par l'insouciance fataliste de son compagnon, elle fut la voyageuse qui s'embarque et, tournée vers la haute mer, ne regarde pas fuir le rivage. Elle erra, au bras d'Angelo, dans cette Vietri sale et ravissante qui superpose les rampes de ses rues au-dessus de la petite Marine, autour de l'église orientale dont la coupole en faïence jaune et verte s'arrondit comme une pastèque.

Pour échapper aux curiosités villageoises, Angelo choisit une très modeste osteria qui avait une façade peinturlurée, un seul étage sur la route, trois étages en arcades sur le jardin. Là, sous une treille de citronniers, ils firent le plus exécrable et le plus délicieux repas avec un potage à la tomate, des pâtes mal cuites, des petits poulpes bouillis, élastiques comme du caoutchouc, des fenouils, des cerises, des nèfles du Japon et ce vin blanc d'Asprino qui porte à la tête... Les assiettes étaient lourdes, les verres opaques, la nappe douteuse,--mais, à travers les citronniers, le ciel devenait tendrement rose, sur le golfe embrumé, d'un azur très pâle. On apercevait Salerne assise à flanc de colline, ses longs quais vermeils, sa grève arrondie qui fuit, vaporeuse, vers le marécage de Pesto. De belles montagnes entre-croisaient leurs versants verts et mauves, découvraient une autre montagne, plus haute et d'un bleu obscur, frotté de neige...

--Ah! dit Isabelle, que j'aime ce pays!

Elle respirait, dans le parfum des orangers, l'âme de l'Italie nouvelle qui se révélait à ses yeux, cette Italie grecque et sarrasine, pays de marchands et de poètes, de marins et de bandits. Et elle croyait la retrouver, cette âme langoureuse et forcenée, impulsive et calculatrice, dans le beau garçon assis en face d'elle...

Il demanda encore:

--M'aimes-tu?...

Elle faillit répondre: «Est-ce que je sais?...»

En vérité, elle ne savait pas... Elle n'avait jamais imaginé l'amour comme cette force qu'elle subissait, emprise du pays, emprise de l'homme... Déjà, elle appartenait à Angelo; déjà, elle avait dans le sang ce poison de la volupté qu'elle avait bu dans l'air, dans la musique, dans les parfums, dans les baisers... Et elle répondit:

--Je t'aime!

Il tressaillit en l'entendant:

--Répète, oh! répète!...

Elle répéta:

--Je t'aime...

Leurs doigts s'entrelaçaient sur la table... Il poussa un long soupir, comme un gémissement...

Puis il repoussa son assiette. Il n'avait pas faim...

Tirant un carnet et un crayon de sa poche, il se mit à dessiner une sorte de plan. Isabelle se leva pour regarder.

--Tu vois: ce carré, c'est le palais Atranelli; ta chambre sera là, sans doute... Voilà le jardin, dans l'ancien cloître... Il est très long, très étroit; il n'a que la largeur d'une treille, et, d'un côté, il domine le ravin, à pic, et la mer... Au fond du jardin, il y a une seconde maison, une ancienne chapelle. Salvatore et moi avons là nos chambres et notre atelier, mais Salvatore est resté à Naples pour achever sa statuette. Comprends bien, _cara_: nous arrivons, il est dix heures; tu te plains de la fatigue et tu te retires dans ta chambre... A onze heures, tout le monde repose... Tu descends l'escalier. Tu es sous la pergola... tu vas tout droit, au bout de l'allée, et alors... alors...

--Angelo!

Il l'étreignit, cachant sa tête dans la mousseline qui se gonflait et se creusait au rythme de la gorge haletante:

--Attendre?... Oh! non, je ne veux pas attendre... Je meurs de te désirer... Ne te refuse pas, beauté chérie! Aujourd'hui, les dieux nous aiment... Demain...

Elle lui ferma la bouche:

--Croyons que demain ne viendra jamais...

Le petit cheval sarde, coiffé d'un plumet rouge, trottait sur la route en corniche d'Amalfi avec sa _carrozelle_ et son cocher au sourire complice... La lune, transparente et rose, argentait à peine la mer laiteuse où brillait, claire dans le crépuscule clair, la torche des pêcheurs de thons. Les feux de Salerne et de Vietri avaient disparu derrière le promontoire de l'Ourse... Elle ondulait sans cesse, la route déserte, blanche de lune, nouée à la montagne en fleur comme une bandelette à une corbeille d'offrande... Elle traversait des villages endormis, longeait des escarpements africains, hérissés de cactus aux raquettes méchantes, d'aloès aux glaives épais. Elle enjambait des ravins où brillaient les cailloux d'un torrent; elle s'enfonçait dans des tunnels... Mais les amants ne voyaient qu'eux-mêmes... Ils ne connaissaient les hasards du chemin que par des sonorités différentes, par l'alternance de l'aube et de la clarté, par l'arôme des cistes ou l'âme complexe des vergers... La route est belle entre les belles routes du monde. Qu'importe à Angelo? Qu'importe à Isabelle?... Tous les chemins sont beaux qui mènent les amants au seuil désiré...

Ils entrèrent dans le pays des citronniers, dans le nuage d'odeur qui flotte, mêlé à l'air comme un fluide épais se mêle à l'eau, sur Majori et Minori. Philtre plus fort que la rose, plus narcotique et plus doux que le pavot, chant nuptial dans la symphonie des arômes, parfum d'Italie qui imprègne la mémoire comme un flacon oriental et qui ressuscite dans le souvenir, dans les sens mêmes des amants vieillis, le goût de baisers incomparables.

Un peu avant Atrani, la voiture, s'éloignant de la mer, prit le chemin étroit qui s'enroule et se déroule et monte parmi les châtaigniers, jusqu'à Ravello. Isabelle aperçut une place avec des arbres et une fontaine, une église aux portes de bronze surmontées d'un aigle de pierre, un campanile carré en briques roses... La voiture s'engagea dans une rue bordée de murs et de jardins en terrasses et s'arrêta devant une porte cintrée, flanquée de colonnettes et gardée par des lions byzantins. Donna Carmela avait entendu le bruit des roues. Elle vint accueillir les voyageurs et demanda où était Marie...

Isabelle avait complètement oublié l'existence de sa cousine! Elle allégua une extrême fatigue et laissa Angelo raconter l'indisposition de Wallers.

... Une heure plus tard, elle était seule dans sa chambre au plafond peint, aux vieux meubles de marqueterie, si vaste que l'ombre palpitait autour du petit cercle jaune de la lampe. Trempant un linge dans l'eau parfumée de la cuvette, elle rafraîchit tout son corps brûlant, puis elle chaussa ses pieds nus de mignonnes sandales rouges, revêtit un peignoir en soie blanche et s'enroula étroitement dans une mousseline violette... Enfin, elle étudia, une dernière fois, le petit plan dessiné par Angelo.

A onze heures, elle éteignit la lampe et sortit sur le vaste palier de marbre. L'escalier splendide brillait sous la lune. Tout dormait dans le palais délabré, et la jeune femme n'entendait que son souffle et le glissement de ses sandales. Ce bruit, grossi par la peur, emplissait ses oreilles... Elle eut envie de regagner sa chambre, mais l'odeur des orangers, par le vestibule ouvert, vint jusqu'à elle, lui rappela l'auberge de Vietri, la route marine, les baisers d'Angelo... Elle songea qu'il l'attendait et que, si elle n'allait pas à lui, il avait juré, lui, d'aller à elle, malgré serrures et verrous...

Son âme et ses sens combattaient. Elle descendit cinq ou six marches, s'arrêta, descendit encore et s'arrêta encore... Elle n'évoquait pas les images sacrées de ses enfants qui, dans sa pensée, demeuraient lointains, étrangers à cette folie qu'ils devraient ignorer toujours. Elle n'évoqua pas l'image morose de Frédéric. Elle luttait seule, contre elle seule. La crainte instinctive de l'homme que son corps ignorait, un reste de préjugés sinon de vertu, le sentiment d'une trahison commise envers toutes les honnêtes femmes de sa famille, paralysaient obscurément son désir.

Pourtant, elle descendit, elle descendit encore, elle descendit jusqu'au doux enfer du jardin. Et, là, elle se sentit perdue et consentante au péché. A sa gauche, elle apercevait les arcades d'un petit cloître; les colonnes de la pergola, à sa droite, supportaient un plafond de feuillage et, dans leurs intervalles, Isabelle devinait les montagnes de Minori, le ciel et la mer. A l'extrémité de la pergola, une porte, percée dans une façade indistincte, découpait un cintre moresque sur la lumière intérieure d'une chambre. Une guirlande, suspendue, barrait d'un sombre feston l'ouverture lumineuse.

Attirée, comme une phalène, la femme alla vers cette lueur et, soudain, elle s'aperçut qu'elle marchait sur des roses. Celui qui avait fleuri la porte de la chambre d'amour avait dépouillé le jardin pour tracer un chemin vermeil à la bien-aimée attendue.

Les rossignols de mai chantaient. Des lucioles phosphorescentes rayaient les ténèbres. Devant la porte éclairée, Angelo se dressa, tandis qu'Isabelle jetait un faible cri. Mais, tout de suite agenouillé, il baisa ses pieds nus.

Il balbutiait:

--Fiancée! amante! épouse!

Puis il la saisit, il souleva sans effort le grand corps pâmé dont les cheveux balayèrent le tapis de roses et, répétant le geste rituel de ses ancêtres, il franchit le seuil nuptial.

XVII

Quand la porte se rouvrit, entre les colonnettes blanches, le frisson de l'aube passait sur la mer. La nuit aux pieds d'argent, aux tresses bleues, fuyait vers le large et jetait la lune fanée par-dessus les hauteurs de la Campanelle. Quelques lambeaux de son voile, accrochés aux pentes crépues, assombrissaient encore les ravines et les vallons noirs d'orangers. Mais déjà les maisons de Ravello, les jardins en terrasses et le campanile de Saint-Pantaléon apparaissaient dans une transparence azurée.

Isabelle s'arrêta sous la guirlande liminaire. L'écharpe violette, enroulée à son corps, traînait sur ses pieds nus. A demi tournée vers Angelo qui la retenait, elle murmura:

--Ne me suis pas... On pourrait nous voir... Le jour vient...

--Pas encore...

--Vois! les pigeons volent sur le campanile...

--Ce sont des mouettes égarées qui racontent à Saint-Pantaléon que Vénus est née, cette nuit, pour la seconde fois... Isa! mon cœur! un baiser!... Tu ne regrettes rien? Tu ne m'aimes pas moins qu'hier? J'ai si grand'peur...

--Je t'aime bien plus qu'hier, bien plus que je ne croyais t'aimer, _Angiolino mio, core mio, dolcezza, gioia, passione!_

--Ah! ne dis pas, maintenant, ces mots que je t'ai appris!... Ils me rappellent...

--Tais-toi!

--C'est notre langage secret. Chaque parole fait revivre une caresse...

--Tais-toi! ce fut un grand péché...

--Dieu ne nous regardait pas.

--Hélas!

--Je prends toute la faute et toute la damnation pour moi seul. Je ferai double pénitence, quand je serai vieux... Ah! j'aime ta bouche, Belle! elle a le goût du matin, ta bouche fraîche et saine de jeune femme... Mais tes pauvres yeux sont las...

--Je dois être affreuse!

--Pâle comme une perle!... Laisse que je te voie, au jour. J'ai peur d'avoir rêvé... Non... C'est bien toi!

--Aie pitié de ma fatigue!

--Eh bien, adieu, ma beauté chérie!... Le jardin même n'est pas éveillé et les fleurs ne te verront pas... Je vais m'endormir dans ton parfum, à ta place tiède, m'endormir comme on meurt et rêver de toi... La nuit te ramènera à mon seuil et, tous les soirs, je suspendrai une guirlande neuve, et tous les soirs seront pour nous le premier soir... Adieu, ma maîtresse!

--Adieu, mon amant! Ferme bien la porte. Ne me regarde pas m'en aller. Je reviendrais encore, je ne pourrais pas m'empêcher de revenir, et tu sais combien je suis lasse...

--Moi, je ne le suis pas, dit Angelo, naïvement.

--Allons, rentre vite, mon cœur... Je le veux...

Il obéit. La porte moresque se referma et la jeune femme descendit la marche semée de roses. Son voile violet, ses mules rouges, dispersèrent les pétales qui traçaient, sous la pergola obscure, le chemin de la volupté. Toutes les choses aperçues dans la nuit se révélaient différentes... Un pays de rêve surgissait entre les colonnes; des plans de montagnes esquissés en bleu sur bleu, des proues rocheuses fendant la mer qui verdissait à leur ombre. Et le jardin même était nouveau. Ce n'était guère qu'une longue allée. Des feuillages, mêlés comme les joncs d'une corbeille, tissaient un plafond opaque où pendaient les derniers citrons de l'année et les premières grappes des glycines. Les piliers avaient des chapiteaux de rosiers aux très petites roses foisonnantes, d'un rouge foncé comme le sang. Jamais, dans un espace étroit, Isabelle n'avait vu tant de fleurs, si variées, si vivaces. A cette heure indécise, les couleurs étaient cendrées, presque évanouies dans la pénombre matinale, et les odeurs comme les nuances se confondaient en un vaste et vague parfum que les orangers mouillés ne dominaient plus. L'air était plus frais qu'une eau vive; il avait le goût de la verveine et du citron vert. Isabelle le respirait avec délices; il pénétrait ses cheveux, glissait sur sa nudité à travers la gaze et la mousseline et l'imprégnait d'un bien-être inconnu.

Elle retrouva sans peine la porte du palais, l'escalier colossal, aux marches fêlées, la chambre immense au tout petit lit de fer noir. Couchée, elle tomba dans le sommeil comme dans un gouffre, et la servante qui apporta une dépêche de Marie, à onze heures passées, n'éveilla pas facilement la dormeuse.

La dépêche disait: «Père encore souffrant. Rien de grave. Serai Ravello mercredi soir...»

Isabelle pensa: «Quelle chance! Trois jours de liberté...»

Et, avec un petit sourire de compassion, elle murmura:

«Cette pauvre Marie!...»

Les souvenirs de la nuit lui revenaient, visions nuageuses et sensations amorties. Elle était langoureuse et languissante, détendue comme dans un bain et pas encore bien sûre que «tout ça fût arrivé». C'est pourquoi elle n'éprouvait aucun remords. Les remords, croyait-elle, viendraient plus tard, avec Marie, la sage Marie, dont Isabelle redoutait déjà la présence. Madame Van Coppenolle n'avait pas l'âme cornélienne; elle ne pratiquait pas beaucoup l'analyse psychologique. Elle avait une merveilleuse aptitude à oublier les choses pénibles et à remettre les regrets au lendemain... En ce moment, elle ne se demandait pas comment finirait la belle aventure et ce qu'il adviendrait d'Angelo et d'elle-même quand sonnerait l'heure de la séparation. Sa conscience morale, qui n'était pas extrêmement sensible et scrupuleuse, était comme anesthésiée par l'amour.

Elle se leva très tard, honteuse d'être pâlotte, avec des yeux battus et contents, et elle redescendit au grand jour l'escalier qu'elle avait descendu au clair de lune...

Donna Carmela lui fit mille amitiés et, pour éviter de répondre à des questions embarrassantes, Isabelle souhaita visiter le palais Atranelli.