La douceur de vivre

Part 12

Chapter 123,546 wordsPublic domain

--Il souffre? fit Marie, douloureusement... Malgré ma tendresse, mes lettres quotidiennes, ma fidèle pensée qui le suit toujours?... Belle, j'ai fait tout ce que je pouvais faire!...

--Tu crois?

--J'ai donné tout ce que je pouvais donner... et, parfois, j'ai comme des luttes intérieures, des troubles de conscience... Claude le sait!

--Oui, et ça ne le console pas... Tu veux qu'il soit un héros: il essaie, mais l'héroïsme qui t'est naturel ne lui est pas facile. Claude est un homme.

--Pas comme les autres!

--Mais si! Comme les meilleurs parmi les autres!... Tandis que toi...

--Je sais ce que tu vas dire! Moi, je ne suis pas une femme!... Ma vertu n'est pas méritoire; elle ne me coûte aucun effort, et tu y vois une espèce d'infirmité... Il te plaît à dire!...

Isabelle considéra sa cousine d'un air méditatif. Un petit sourire étonné jouait dans les fossettes, aux coins de sa bouche. Elle murmura:

--Alors...

--Alors quoi?

--Vous êtes trop bêtes tous les deux, ma petite Marie!

Marie allait répondre, mais Guillaume Wallers montait l'escalier de la terrasse.

Après le dîner, ils restèrent autour de la table desservie. Douce soirée! le ciel tendait un voile vert sur les noires quenouilles effilochées des eucalyptus, et la lune, à son premier quartier, brillait comme un bracelet en filigrane d'or, rompu et jeté par une déesse. L'odeur marine du golfe enveloppait dans ses âcres filets des parfums languissants qu'elle traîne avec elle sur les plages volcaniques, de Sorrente, lointaine, à Torre Annunziata, toute voisine...

Il se fit un mouvement, dans l'ombre, sous les arbres, et Marie vit quatre formes indistinctes s'approcher de la terrasse. En se penchant, elle reconnut un homme enveloppé dans un grand manteau et trois musiciens ambulants, porteurs de violons et de mandolines, qui, sans doute, allaient déshonorer la sérénité silencieuse du soir par l'odieuse gaieté ou la sentimentalité vulgaire de leurs romances.

--Père, Isabelle, allons-nous-en! _Santa Lucia_ nous menace!

--Nous en aller! dit Isabelle. Et pourquoi?... C'est une sérénade qu'on nous donne? Eh bien, soyons romanesques. Rêvons qu'un amoureux est là, qui se dissimule sous un grand manteau et qui va chanter ce qu'il n'oserait dire... Peut-être Cœlio, peut-être Octave?... Et l'une de nous est Marianne la capricieuse?... Toi, Marie, ou moi?

Elle prit sa cousine par la ceinture et leurs cheveux se touchèrent, blonds sous le reflet verdâtre du ciel comme l'avoine argentée et le maïs roux liés en gerbes jumelles. Alors, celui des quatre personnages qui ne portait pas d'instruments et qui se tenait dans l'ombre des eucalyptus fit un signe: les mandolines frissonnèrent toutes ensemble avec des notes si fraîches que la nuit parut inondée de ruisselets cristallins, et l'homme caché sous les arbres se mit à chanter.

Pour Isabelle et pour Marie, sa voix n'était qu'un son plus beau et plus expressif parmi les sons atténués des mandolines. Isabelle, qui savait un peu d'italien, ne comprenait pas le dialecte, mais le mot _amore_, que toutes les femmes devinent dans toutes les langues, donnait un sens à la chanson. Les promeneurs, attirés par la musique, se tenaient à quelque distance, et, sur le seuil de la cuisine, l'hôte, l'hôtesse et leurs domestiques vinrent, les uns après les autres, fascinés. La Luisella aux grands yeux se risqua même sur la terrasse, tout près des dames françaises.

--Que dit la chanson? Pouvez-vous traduire? demanda Isabelle à M. Wallers.

--La chanson dit: «L'air que joue cette guitare n'est pas mélancolique! Les larmes et les soupirs ne me suffoquent plus. Tu peux écouter Cuncè! celui qui joue de cette guitare.

»Ce n'est plus des paroles mêlées aux larmes, ô ma belle fée! Ce n'est plus des lamentations éternelles et désespérées... car je sais que tu ne veux pas de lamentations et de paroles mêlées aux larmes...

»Sonne, guitare! sonne la sérénade! Et à la fenêtre penche-toi, Cuncè! Regarde cette lune, regarde cette nuitée et dis-moi comment tu trouves ma chanson[1]...»

[1] _Poésie_, par Salvatore di Giacomo.

Toutes les voix, unies, clamèrent joyeusement:

--_Sona, chitarra! Sona a serenata!_

Au même instant, une crépitation retentit et une belle fusée pourpre monta dans le ciel, décrivit un arc et s'effeuilla en étoiles, tandis qu'une autre fusée, verte, s'élevait et laissait une trace phosphorescente. Les mandolines vibrèrent pendant que les fusées se suivaient, sans interruption. Les figures des Allemands et des Norvégiens apparurent, colorées par un feu de Bengale, et le mystérieux chanteur, rejetant son manteau romantique, s'avança, le feutre à la main, sous la terrasse. Il cria:

«_Evviva donn' Isabella!_...»

L'acclamation fut répétée par tous les Italiens qui prenaient, spontanément, un rôle dans cette scène, avec le sens comique et plastique de leur race. La cuisinière et le garçon cueillirent des glycines aux treilles du jardin; quelques galopins du voisinage, qui s'étaient glissés dans la cour, pillèrent les rosiers grimpants. Un tourbillon de pétales monta vers Isabelle et Marie. Elles tournaient la tête et fermaient les yeux, mais leurs cheveux, leur cou, leur gorge, étaient pleins de feuilles soyeuses, et la jolie Luisella en recevait sa part.

Quand cessa l'averse odorante, Isabelle se pencha sur le rebord de la terrasse et tendit la main à celui qui, pour fêter sa venue, avait, seul, en quelques heures, organisé cette fête charmante.

--_Grazie a voi, don Angelo!_

Son accent étranger, hésitant, prêtait aux mots italiens une nouveauté amusante pour Angelo. Il tendit la main, mais la terrasse était haute et les doigts qui s'effleuraient ne se touchèrent pas.

Les deux jeunes gens restèrent ainsi une longue minute! Le reflet mobile des fusées leur révélait leurs visages, puis l'ombre revenait comme un voile qui n'éteignait pas l'éclat des yeux.

--Vous êtes trop loin, dit Angelo. Je n'aurai pas ma récompense...

--Croyez-vous?... dit Isabelle...

Elle prit à poignée les pétales de roses qui parsemaient ses cheveux, son cou, son corsage et les jeta tous, comme des baisers, sur la figure pâlissante d'Angelo.

XV

Madame Van Coppenolle régnait sur l'auberge de la Lune. Les Anglais scandalisés, les Allemands subjugués, les Italiens séduits, trouvaient en elle «un type de Française comme on en voit dans les romans». La Luisella qui l'adorait essayait ses robes en cachette et vidait ses flacons d'«œillet royal» pour plaire à Peppino, le garçon des chambres. Peppino, noir, gras, frisé, toujours dépourvu de bretelles, toujours coiffé d'un feutre sur l'occiput, soupirait pour l'étrangère inaccessible dont il baisait le parfum dans les cheveux de Luisella... Tous deux, forts d'une expérience déjà longue, assuraient que la passion de don Angelo pour madame Laubespin était finie, et que le signor di Toma «faisait à l'amour» avec la belle dame rousse.

Marie n'était pas jalouse d'Isabelle et ne regrettait pas les galanteries importunes d'Angelo. Au lendemain de la déclaration si mal accueillie, il avait retrouvé son humeur aimable et sa gaieté, et la jeune femme, qui connaissait peu le caractère italien, crut que le dépit n'avait pas marqué sur cette âme. Marie redevint amicale; Angelo affecta d'être plus cérémonieux que naguère et, tous deux, par une entente tacite, feignirent d'oublier une scène dont le souvenir les gênait.

Cependant, M. di Toma promenait dans Pompéi l'éblouissante Isabelle, tandis que madame Laubespin écrivait, peignait ou rêvait, dans sa chambre. Seuls, ils allèrent à Naples; seuls, à Castellamare et à Torre del Greco. Ces fugues, assez courtes, inquiétèrent M. Wallers. Il usa de son autorité familiale pour avertir Isabelle qu'il ne souffrirait aucun flirt, même innocent.

--Sois prudente, petite! Les Napolitains ont le sang vif et ce n'est pas en leur jetant des roses sur la tête qu'on leur rafraîchit les idées... Si tu troubles mon collaborateur, je te renvoie à ta belle-mère. D'ailleurs, il y a trop de femmes ici! On ne peut plus travailler en paix. Vous allez partir toutes deux pour Ravello...

Isabelle fut consternée, mais elle eut une longue conversation avec Angelo, et, le soir même, elle déclara qu'elle obéirait volontiers à son cher oncle. Le départ fut décidé pour la fin de la quinzaine, puis retardé de quelques jours.

Cependant, M. Wallers était bien surpris par l'assiduité laborieuse et l'extraordinaire application d'Angelo. Le jeune homme se levait dès l'aube, et l'on eût dit qu'il avait six mains et six pinceaux, tant il expédiait lestement les aquarelles. M. Wallers ayant manifesté son étonnement, Angelo répondit que son maître l'avait cru paresseux et que son honneur l'obligeait à terminer tous les «hors texte» avant le premier mai. Dût-il tomber malade et mourir, il ne prendrait aucun repos... Et s'il lui restait un souffle de vie, après cet effort terrible, il travaillerait encore, fût-ce sur un lit de douleur, car il avait rassemblé tous les éléments indispensables pour achever une trentaine de dessins à l'atelier.

Un matin, M. Wallers s'ébrouait dans la cuvette fêlée d'un lavabo rudimentaire quand Angelo força la porte de la chambre. Il présenta, d'un air mystérieux, une enveloppe cachetée--un souvenir, déclara-t-il--un modeste souvenir, offert par un humble artiste à l'illustre professeur Wallers, son maître bien-aimé, son second père... M. Wallers crut trouver un dessin, une peinture, œuvre personnelle d'Angelo... «Non!... non!... une œuvre de moi ne serait pas digne de vous!... C'est autre chose: c'est beaucoup mieux! Une pièce unique...» Wallers essuya sa figure mouillée et, sans beaucoup de précautions, déchira l'enveloppe. Une photographie apparut... et cette photographie!...

Angelo souriait, modeste. Wallers rougissait de honte et pâlissait de plaisir. Certes, l'archéologue, comme le médecin, ignore la pudeur, et le bon Wallers qui se fût voilé la face devant un dessin de Rops, affrontait sans peur les pornographies quand elles avaient deux mille ans... Mais celle-là, tout de même!... Quel tableau commémoratif! Quel ex-voto pour toi, Priape!

--C'est un peu... c'est très... hum!... mais c'est charmant!... et pas connu... et ça vient de...

--De Boscotrecase, monsieur Wallers. De la villa que personne n'a vue... Monsieur Hoffbauer donnerait son petit doigt pour posséder ce document inédit, unique, inestimable!

M. Wallers faillit avoir une congestion.

--La fresque de Boscotrecase!... Et c'est vous qui...

--Je n'ai pas opéré moi-même, monsieur Wallers. Disons la vérité!... Le fermier est de la _buona gente_... comme on dirait du tiers-ordre de la Camorra... Alors, je me suis adressé à Salvatore qui a envoyé Ciccio au fermier... Ils ont fait un petit arrangement... C'est une histoire bien napolitaine, monsieur Wallers!

--Mais la loi...

Angelo siffla.

--La loi? Pftt!... c'est les Piémontais qui l'ont faite!... Je prends le péché pour moi, monsieur Wallers. Soyez content. Je vous veux tant de bien!

La passion archéologique fut plus forte que les scrupules de Wallers.

--Je ferai une communication à l'Académie, en laissant deviner ce que je ne pourrais décrire... et sans compromettre le fermier et ce seigneur Ciccio qui doit être une franche crapule...

--N'en doutez pas; mais, pour ses amis, Ciccio a un cœur de gentilhomme...

--Et vous, Angelo? Que ferais-je pour vous obliger? Je suis si touché...

--L'honneur de vous servir me suffit, quoique j'aie risqué l'amende et la prison... Pourtant, si mon bon maître me permettait d'aller travailler quelques jours près de ma mère...

Peut-on refuser un court repos bien mérité à un homme qui, sans intérêt personnel, a risqué l'amende et la prison? Wallers accorda les vacances que demandait Angelo,--pour travailler! Et il fut décidé que le jeune homme accompagnerait Isabelle et Marie, qu'effrayait le voyage en voiture par les routes désertes de la montagne. Afin d'éviter les coups de chaleur, la lumière aveuglante et la poussière, Angelo proposa de partir le samedi, avant le coucher du soleil. On quitterait le train à Vietri; on dînerait dans une osteria de campagne et la promenade, au clair de lune, sur la route marine d'Amalfi, serait exquise.

Le samedi tant désiré arriva. Les valises étaient fermées, donna Carmela prévenue par télégramme. Isabelle, voyant que Marie s'obstinait à écrire des lettres interminables, déclara qu'elle allait chez M. Spaniello.

M. Spaniello était avec Wallers, Angelo et l'abbé Masini au chantier des fouilles, vers la porte de Nola. Isabelle s'engagea bravement dans les ruines incendiées de lumière. Les ouvriers ceinturés de rouge, les gamins qui portent des paniers pleins de gravats, regardaient, avec des yeux luisants, la belle femme, en robe de mousseline. Elle passa sur des planches branlantes, sauta un fossé, risqua la chute et se redressa, toujours gracieuse, posant parmi les débris ses souliers blancs comme un couple de colombes.

M. Wallers et M. Spaniello étaient dans le péristyle de la maison nouvellement déblayée, étayée par des poutres, encombrée de cruches et d'amphores, de corniches et de chapiteaux brisés. Une bâche couvrait les fresques entre les demi-colonnes engagées dans le mur du péristyle, et l'une des chambres, dont on avait refait la toiture, était close par un volet.

M. Spaniello tenait un objet qu'il montrait à M. Wallers, et celui-ci répétait d'une voix attendrie:

--Oui, c'est elle!... c'est bien elle!

--De qui parlez-vous, mon oncle?

Wallers se retourna.

--Tiens, Belle!... Angelo est allé te chercher... Il ne doit pas être loin...

Un des gosses jeta sa corbeille, courut dans la ruelle et se mit à glapir: «Don Angè-e-e!...»

Wallers ne regardait plus sa nièce.

--Oui, reprit-il, c'est bien elle!... _Venus physica_, patronne de Pompéi, œuvre archaïsante du premier siècle avant notre ère... remarquable par la polychromie... peut-être une réplique, en réduction, de la Vénus à la pomme qui est au musée de Naples.

--Il y a des différences, dit M. Spaniello.

--La tunique tombe plus bas, le geste est modifié.

--On vient de trouver cette statuette, mon oncle?

--Il y a une heure.

--J'étais présent, s'écria Angelo qui arrivait sous le péristyle... J'ai fait appeler monsieur l'inspecteur Spaniello et monsieur le professeur Wallers, et je courais vous chercher, madame, pour montrer à Vénus, patronne de mes aïeux, que la race des belles femmes n'est pas éteinte.

Elle était charmante, la petite Vénus Pompéienne, et les colorations du marbre, patiné à la cire, atténuant le caractère conventionnel de la forme, donnaient au visage l'expression particulière d'un portrait. La tête au front bas, aux yeux glauques, aux joues carminées, se couronnait d'une chevelure frottée d'or. Les lobes percés des oreilles avaient perdu leurs boucles de pierreries. Une draperie bleu de mer, à bordure jaune rehaussée de palmettes noires, découvrait, jusqu'au-dessous des hanches, le corps ample et délicat. Le bras droit était replié vers la poitrine, et la main désignait le sein meurtri. Le bras gauche, abaissé, conduisait le regard vers le ventre large et ferme, beau comme un golfe tranquille et plus divin que le visage fardé.

--Voyez! dit Wallers... elle a les yeux obliques et le sourire pointu des jeunes filles de l'Acropole... L'artiste qui l'a sculptée, dans un style déjà très ancien, lui a fait un masque éginétique et une coiffure compliquée. Mais le corps rappelle les Vénus du sixième siècle...

Il se mit à discuter avec M. Spaniello. Angelo di Toma prit la statue.

--Éginétique, alexandrine ou archaïsante, elle est bien belle et d'heureux présage... Je salue sa résurrection et je veux lui adresser la première prière qu'elle entendra après deux mille ans.

--Quelle prière? demanda Isabelle.

--Celle de la petite Méthé...

--Traduisez-moi la prière de la petite Méthé!

--Quand elle sera exaucée... pas avant.

Isabelle appela M. Spaniello.

--Monsieur l'inspecteur, vous qui savez tout, dites-moi la prière de la petite Méthé à Vénus Pompéienne...

--C'est un des plus jolis graffites de Pompéi, madame. Les amoureux écrivaient sur les murs leurs pensées intimes qui enrichissent maintenant le Corps des Inscriptions... L'un disait: «Ma chère Sava, aime-moi, je te prie!» L'autre: «L'amour me guide et Cupidon me conduit! Que je meure si je souhaite d'être un dieu sans toi!...» Un troisième: «Vous n'avez pas vu Vénus? Regardez, ma petite amie! elle est pareille...» Un quatrième: «Bonjour, Victoria! puisses-tu, où que tu sois, éternuer heureusement!...» Les dames s'en mêlaient, car, sur une muraille, on peut lire cette franche déclaration: «Serena en a assez d'Isidore!...»

--C'est drôle!... Et la petite Méthé?

--C'était une joueuse d'atellanes, quelque chose comme une petite femme de café-concert... Elle déclare à la déesse qu'elle aime un certain Chrestus «de tout son cœur». Et elle ajoute: «_Sit eis Venus Pompeiana propitia et semper concordes vivant!_» C'est-à-dire: «Que Vénus Pompéienne à tous deux soit propice, et qu'ils vivent toujours unis...» Elle devait être charmante, cette petite Méthé!

Isabelle resta pensive.

--Je vais porter la statue à monsieur le directeur des fouilles, dit M. Spaniello en prenant la Vénus qu'il coucha sur son bras, comme une poupée...

--Alors, nous ne verrons pas les jardins?

--Il y en a un, tout à côté, que vous ne connaissez pas. Il est à peine déblayé...

M. Wallers se plaignait d'une migraine commençante. Il partit pour se reposer à l'auberge, tandis qu'Angelo, Isabelle et l'inspecteur passaient dans la cour voisine. Entre les colonnes du péristyle, pleines et stuquées, ornées de rosaces au compas, le relief du petit jardin antique apparaissait: des plates-bandes minuscules, bordées de briques pilées et agglomérées, peintes en rouge. M. Spaniello fit remarquer à Isabelle les trous laissés par les racines, dans la cendre durcie...

--Les racines, en se consumant, ont formé des creux où je fais couler du plâtre qui restitue leur forme exacte, de la même manière qu'on a obtenu les moulages humains qui sont au musée... J'identifie la plante. Je remets de la terre végétale sur les parterres et je remplace le myrte par le myrte, et le rosier par le rosier...

Il ramassa un tesson de pot comme un trésor... Angelo murmura dans le cou d'Isabelle:

--Que vous êtes jolie, aujourd'hui!... Tous les jours vous croissez en beauté...

--Taisez-vous!

--J'ai beaucoup étudié la flore classique, reprit M. Spaniello; d'abord par le moulage et l'examen des racines, ensuite par la comparaison avec les plantes peintes sur les parois des maisons... Les peintures décoratives comportent un certain nombre de paysages, des jardins avec des colonnades, des terrasses, des kiosques de style exotique, des portiques et des jets d'eau... J'y ai trouvé l'oléandre à fleur rouge, le myrte, le narcisse, l'anémone et surtout la magnifique plante architecturale, l'acanthe des chapiteaux. _Acanthus mollis_... Les descriptions que Pline a faites de ses deux villas m'ont aidé à connaître l'art antique de l'horticulture, et je n'ai pas de plus vive ambition, de plus chère gloire, que d'être appelé le «Jardinier de Pompéi».

Il s'enthousiasma, décrivant la beauté des jardins, au printemps, quand la Maison du Centenaire est toute bleue de violettes et de pensées, quand le crocus safrané de Proserpine enflamme le seuil de Marcus Lucretius. En été, les lys de Virgile fleurissent de leur blancheur pure le jardin des _Amours dorés_, parmi les stèles de marbre blanc, sous les masques blancs pendus entre les colonnes; et, tout autour d'eux, foisonnent les plantes symboliques que le maître de la maison eût choisies pour l'autel d'Isis.

--Maintenant, j'étudie les variétés diverses des roses et je m'occupe de replanter le bois sacré des chênes, autour du temple d'Hercule... Nous reconstituons aussi les pergolas, et celle de la maison de Salluste possède une jeune vigne qui donne les plus belles espérances... Nous la verrons un autre jour... Il faut que je me hâte pour trouver mon directeur. Mais peut-être monsieur di Toma guidera madame...

--Eh bien, dit Angelo, allons chez Salluste! Nous avons plus d'une heure avant le départ.

Isabelle réfléchissait...

--Ma cousine m'attend.

--Qui parle de votre cousine? Laissons-la où elle est, votre cousine! Est-ce qu'elle est chargée de vous surveiller?... A Ravello, elle sera toujours entre vous et moi...

Isabelle se décida à le suivre. Ils remontèrent vers la porte d'Herculanum et, dans une petite rue, un gardien leur ouvrit la maison de Salluste. Angelo fit admirer à Isabelle le grand péristyle, le jardin tout en fleur devant la fresque qui représente Actéon et Diane, et le _tablinum_ ou petit salon à parois de faux marbre, dans les tons rose, vert et jaune.

Isabelle était de plus en plus distraite. Elle considéra Europe sur le taureau, Phrixus et Hellé, Mars et Vénus entourés de petits Amours, puis elle bâilla et se plaignit de la chaleur.

--Il faut voir le second jardin.

--Non. Je veux rentrer...

Le gardien, tenant les clefs, avait rejoint un camarade dans la rue de Mercure. Angelo supplia:

--Madame Isabelle, restez encore un peu... Voyez comme le jardin du fond est joli, avec son portique et sa vigne qui grimpe... Jetez seulement un regard!

Elle traversa le tablinum à ciel ouvert et se trouva dans le jardinet qui forme une longue bande fleurie, entre les colonnes blanches du portique et le mur de la maison mitoyenne. Le triclinium d'été était encore visible, avec ses trois lits de pierre et le support de la table disparue. A l'autre bout du jardin, une citerne élevait sa haute margelle de tuf, parmi les iris et les acanthes.

Dans l'anneau obscur du puits, l'eau, sertie de gluantes mousses, offrait au ciel son petit miroir sans frissons, coloré d'un beau bleu turquin où brillait l'ourlet écumeux d'un nuage. Une tête féminine, auréolée de broderies, interposa son reflet sombre entre le ciel et le disque d'eau souterraine. Elle demeura un instant solitaire et tranquille, puis elle s'agita, comme pour exprimer le doute et la dénégation. Enfin, elle s'inclina de côté, dans une attitude mélancolique... Alors, une autre tête, virile, jeune, coiffée de cheveux courts et bouclés se dessina sur l'écran liquide. La tête de la femme s'écarta, disparut, et, quand elle reparut, elle avait changé de place: elle projetait son reflet tout près du reflet de l'homme. Les cheveux courts, les volants du chapeau, s'effleurèrent, se séparèrent, se rapprochèrent, se confondirent,--et la citerne de Salluste refléta un baiser, un immobile baiser à bouches jointes, si long que le nuage put glisser et s'évanouir avant que les lèvres des amants fussent désunies.

Ainsi, Vénus Pompéienne qui veut les passions brusques, les gestes décisifs et les dénouements rapides, exauça la prière d'Angelo.