Part 4
C’est bien pour cela que ni elle n’emprunte la voix de la raison pour nous parler, mais nous parle avec la sienne; ni, quand elle est pure, elle ne demande aucun secours à la sensibilité et ne veut d’elle ni comme introductrice ni comme compagne. Vous voyez: elle est étrangère à tout notre être; elle est étrangère, en notre être, à tout ce qui n’est pas elle. «Qui donc es-tu, pourrions-nous lui dire, toi qui n’es ni la raison qui me persuade patiemment, ni la sensibilité qui me pousse et qui m’entraîne; ni l’habitude qui m’enchaîne peu à peu et m’asservit lentement; ni l’imitation qui m’engage à prendre pour modèles les êtres qui m’entourent; mais, solitaire et dédaigneuse de tout ce qui habite en moi, une visiteuse qui intervient pour me donner un ordre sévère, sans explication et qui doit être sans réplique; et qui rentre dans le silence et dans l’ombre en me laissant d’elle une sorte de terreur mystérieuse et comme une nécessité inexplicable de lui obéir?»
Elle répondrait: «Il est vrai, je suis l’étrangère; je suis étrangère au monde entier; je n’apparais et ne me manifeste qu’en toi, et encore en toi je suis étrangère à tout ce dont tu as connaissance et conscience; et je te trouble et je t’effraie et je te torture; mais tu sens bien et tu sentiras toujours que tu as besoin de ce trouble, de cet effroi et de ce tourment; que tu as besoin de moi; que sans moi tu te mépriserais profondément; que sans moi aussi tu périrais, toi et ta race, toi et ton espèce. Tu es un être particulier. Quelqu’un t’a créé tel que tu ne puisses vivre sans te combattre et sans te vaincre, et il m’a inventée pour te donner matière à te combattre et à te vaincre et pour qu’à te combattre et à te vaincre tu vécusses. Or c’est toi-même qui m’as créée du besoin même que tu avais de moi, de sorte que l’étrangère et la visiteuse est cependant ce qu’il y a de plus intime et de plus profond en toi et a jailli, une fois pour l’éternité, de la substance même de ton être.»
Mais si l’on _constate_ cette antinomie, salutaire du reste, peut-être nécessaire du reste, entre la morale et toutes nos autres facultés, peut-on l’_expliquer_ un peu, soupçonner un peu pourquoi elle est? Il n’est pas impossible. Cette antinomie de la morale et de nos autres facultés, c’est une forme, c’est une face de l’antinomie de la destinée de l’homme comme faisant partie d’une espèce. Individuellement l’homme ne se sent obligé à rien; individuellement l’homme n’a pas de devoirs; individuellement l’homme n’a pas de conscience. Supposez, ce qui, du reste, est presque impossible, l’homme isolé, sans patrie, sans cité, sans famille. Quel devoir voyez-vous qu’il ait? Absolument aucun. Ceux qui ont parlé des devoirs envers soi-même n’ont pu en parler que parce qu’ils considéraient l’homme en société, et qu’à cause de cela ils lui voyaient des devoirs envers soi-même consistant à se conserver et à se développer pour le service de la société, et qui par conséquent n’étaient, en vérité, que des devoirs envers la société elle-même. Mais supprimez cette considération de la société, il reste que l’homme n’a aucun devoir envers lui-même et par conséquent n’a aucun devoir. Direz-vous: «Si bien. Il a le devoir de ne pas se détruire et de se conserver sain et fort.» Vous voulez dire qu’il est de son intérêt de ne se point détruire et de se conserver sain et fort, et que s’il ne prend pas ces soins, il est un imbécile. Mais ceci n’est pas un devoir, n’a aucunement le caractère de devoir. L’homme individuellement n’est nullement obligé d’être heureux. L’homme, individuellement, cherche naturellement le bonheur; il le cherche plus ou moins intelligemment; mais il n’est nullement obligé, il ne se sentira jamais obligé d’être heureux. L’homme individuellement est donc un être qui simplement cherche le bonheur, son bonheur. C’est toute sa loi. Ce serait un pur non-sens que de lui en chercher un autre.
Mais dès que l’homme est en société, immédiatement il a des devoirs et il a une conscience qui les lui impose. Il ne peut plus et il sait qu’il ne doit plus chercher le bonheur, mais autre chose. L’impératif catégorique s’impose. Il n’est plus libre, il ne se sent plus libre d’agir à son gré. Le «fais ce que veux» disparaît. Il se sent des obligations envers les autres; il se sent des obligations envers soi-même, à cause des autres; il se sent même des obligations envers Dieu, si, ramassant, en quelque sorte, l’humanité tout entière, laquelle l’oblige, et l’objectivant en un être supérieur qui l’a créée, qui l’aime et qui veut qu’on l’aime, il se sent obligé aussi envers cet être qui a comme en ses mains les intérêts de l’humanité.
Donc à l’homme considéré individuellement point de devoirs; à l’homme considéré comme membre d’une espèce des devoirs multiples.
Et voilà pourquoi l’individualisme est à base d’immoralité, comme le bon sens le dit tout de suite; mais si le bon sens le pressent, l’analyse le prouve. Voilà pourquoi tous les individualistes sont immoralistes ou sur la pente de le devenir. L’individualisme n’est que la révolte plus ou moins franche de l’homme fatigué de morale et des obligations que la morale impose. L’individualisme est la doctrine plus ou moins précise de l’homme qui est las de sacrifier éternellement son moi, son droit au bonheur, ou son droit à la recherche libre du bonheur, de sacrifier tout cela soit aux autres, soit à un Dieu lointain qui a des commandements très rudes, soit à un Dieu intérieur dont on trouve rudes les exigences. L’individualisme est immoral par cette raison bien simple que la moralité est précisément l’homme ne se considérant pas comme individu. Or, comme l’homme est à la fois un individu et un membre d’une espèce, et comme il a toujours été cela et ne peut pas être autre chose, il y a toujours une antinomie et par suite une lutte entre ce qu’il est comme individu et ce qu’il est comme membre d’une espèce.
Comme individu, sa loi est la recherche du bonheur; comme membre d’une espèce, sa loi est le renoncement au bonheur. Comme individu sa loi est la persévérance dans l’être; comme membre d’une espèce, sa loi est le sacrifice, partiel continuellement, total parfois, en certaines occasions, de son être.
Cette antinomie dure toujours. Il s’ensuit que la morale est bien cette ennemie éternelle que nous voyions que l’homme porte en lui; ennemie salutaire, ennemie nécessaire, puisque l’homme, et il le sent, ne peut vivre que comme membre d’une espèce; mais ennemie cependant, puisque encore il reste un individu et ne peut pas cesser de l’être et de se sentir tel. Ceux qui vivent en absolue moralité et qui ne sentent plus cette antinomie et cette lutte dont nous parlons, ceux-là, s’ils existent, sont des êtres qui ne sont plus des individus; ils sont l’espèce même en un homme; ils sont, dirait un Aristophane, des statues vivantes de l’humanité.
Remarquez que l’on n’en arrive pas là, personne; mais qu’on en approche. Toutes les associations où l’homme ne respire que pour l’association et en quelque sorte que par l’association, sont des essais, souvent très beaux, d’abdication de l’individualité et par conséquent de moralité pure. Encore est-il que cette association que nous envisageons en ce moment, se sépare elle-même et se distingue de l’humanité, qu’elle institue des devoirs qui, pour être des devoirs envers l’humanité, sont surtout, tout compte fait, des devoirs envers elle, et que par conséquent elle remplace l’individualisme personnel par une sorte d’individualisme collectif, que par conséquent elle ne constitue pas moralité pure. Mais elle en donne très bien l’image. L’homme absolument moral, le saint, le Dieu-homme (puisqu’il serait la conscience faite homme) serait celui qui ne ferait absolument rien que par obéissance à sa conscience, c’est-à-dire qu’en considération de l’humanité, qui aurait absolument aboli en lui tout individualisme, soit personnel, soit même collectif, et en qui, pour ainsi parler, l’espèce même vivrait.
Mais, ceci étant l’idéal, chez tous les hommes il y a cette antinomie et cette lutte dont nous parlons, et c’est ce qui explique l’antinomie de la morale elle-même avec _tout le reste de notre être_. La morale est en opposition et en lutte contre tout le reste de notre être, jusqu’à ce qu’elle l’ait tellement vaincu qu’elle l’ait absorbé ou, pour mieux dire, qu’elle se soit substituée à lui, ce qui, du reste, n’arrive jamais. Donc lutter contre soi pour obéir à la morale, c’est la moralité. N’avoir plus besoin de lutter contre soi, tant on se serait vaincu, c’est où l’on arriverait si l’on était parvenu à la moralité absolue, et alors, à force d’avoir été moral, on ne le serait plus du tout, puisqu’il n’y aurait plus lutte; mais nous n’avons aucune crainte à concevoir sur cette extinction de la moralité dans son triomphe; dans l’état normal et nécessaire de l’humanité, la moralité, toujours relative, c’est la lutte de nous-mêmes contre nous-mêmes pour la morale, ou en d’autres termes, la lutte de nous-mêmes, espèce, contre nous-mêmes, individus.
La morale ainsi conçue est impérative et non persuasive; normative et non conseillère, science, du reste, avant d’être un art. Science de quoi? science d’elle-même; analyse de ce qu’elle est, de la façon dont elle se révèle à nous et de la façon dont elle s’impose à nous et nous commande; et enfin elle ne s’appuie sur rien, ne se subordonne à rien et ne se rattache à rien; elle n’est fondée ni sur une autre science, ni sur l’ensemble des sciences, ni sur une religion; elle n’est fondée que sur elle-même. Platon, ou, si l’on veut, Socrate rattachait, par des fils ténus et subtils, exactement toutes choses à la morale _comme à leur dernière fin_; nous, nous rattachons exactement toutes choses à la morale _comme à leur base_ et aussi comme à leur dernière fin. C’est _parce que_ la morale existe qu’il faut bien que le libre arbitre existe; qu’il faut bien que l’âme soit immortelle; qu’il faut bien que Dieu existe; et aussi c’est _pour que_ la morale soit que Dieu a créé l’homme; car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale n’est pas, puisque l’acte moral est une lutte et que Dieu n’a pas à lutter; c’est pour que la morale soit que l’homme est doué du libre arbitre; c’est pour que la morale soit que le monde existe comme épreuve de l’homme, comme tentation de l’homme et comme chose que l’homme doit comprendre qu’il ne doit pas imiter et comme chose dont l’homme doit comprendre qu’il doit se distinguer. Base de tout et fin de tout, la morale enveloppe le monde comme d’un cercle et tout en part comme tout y aboutit.
Cherchez-vous la certitude et ce qui ne se prouve pas et ce qui n’a pas besoin d’être prouvé et ce qui prouve tout; vous ne trouvez cela que dans la loi morale; cherchez-vous à quoi tout va et pour quoi et pour la réalisation de quoi il semble bien que tout existe; vous ne trouvez cela que dans la loi morale; et si elle est si impérieuse, c’est qu’elle est, quoique si particulière et isolée en apparence, la voix du monde parlant à l’homme, la lumière du monde entrant en lui, la loi du monde l’obligeant.
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Et maintenant cette loi morale, qu’est-ce qu’elle nous commande? Nous nous sentons obligés; mais à quoi nous sentons-nous obligés? Nous nous sentons obligés, c’est le fait moral en soi, très lumineux, très sensible, absolument incontestable; mais à quoi nous sentons-nous obligés? Ne répondez pas sommairement: à faire le bien. C’est répondre à la question par la question. Faire le bien, cela veut dire faire ce à quoi l’on se sent obligé; mais encore à quoi précisément nous oblige la loi morale?
Il y en a qui disent que la loi morale renferme en soi _une matière_ qu’elle nous présente et que nous saisissons par intuition, directement et immédiatement. Elle nous dit: «Il ne faut pas tuer, voler, être intempérant, être égoïste, etc...» La loi morale, pour ceux-ci, est une table de la loi où sont inscrits un certain nombre et un grand nombre de commandements distincts, tous très directement accessibles, tous présents, en quelque sorte, en notre âme. Il est bien vrai que c’est ainsi que sont les choses, ou paraissent être, pour tous tant que nous sommes, dans la vie ordinaire. Nous nous sommes fait ou on nous fait un cadre moral, une liste des choses à faire et des choses à ne faire point, et c’est à cette liste, en vérité, que nous obéissons. Il est très vrai; mais prenez garde. Si vous prenez les choses ainsi; si vous considérez la loi morale comme ayant un contenu matériel _et comme constituée par ce contenu matériel lui-même_, vous risquez de ruiner, ou d’exposer à être ruinée, la morale elle-même.
Car on vous répondra que cette liste dont nous parlions tout à l’heure est extrêmement variable, que la variabilité des devoirs est la chose du monde dont on est historiquement le plus sûr, que telle chose, devoir pour un peuple, n’est pas devoir pour un autre, que telle chose, devoir pour un temps, n’est pas devoir pour tel autre temps, que, même, telle chose, crime pour un peuple, est devoir pour un autre, et que, par conséquent, si la matière de la morale est la morale même, la matière de la morale se contredisant, la morale se contredit et donc n’est pas une loi et donc n’existe pas.
Exemple très net, cité par Guyau, d’un devoir qui est un crime. Les naturels australiens, considérant que la mort de leurs parents est le résultat de maléfices jetés sur eux par quelque homme ou femme d’une tribu hostile, jugent que c’est un devoir envers leurs morts de tuer quelqu’un de la tribu hostile. Un Australien ayant perdu sa femme manifesta ses intentions au docteur Landor, qui le menaça de prison s’il donnait suite à son projet. L’Australien se soumit; mais, rongé de remords, il dépérissait de jour en jour. Enfin il disparut, puis revint au bout d’un an en parfaite santé, ayant tué une femme de la tribu ennemie. Il avait connu le commandement moral, puis le remords, puis la satisfaction du devoir accompli. La _vendetta_ corse est un impératif catégorique du même genre. Chaque peuple dresse sa «liste», dresse sa table de la loi, qui s’impose à toute la race comme un impératif moral; et cet impératif n’est pas du tout le même de peuple à peuple. Où est la loi morale dans tout cela et que commande-t-elle universellement?
Ce qui est universel c’est de se sentir obligé; mais il n’y a que cela qui le soit. L’Australien de tout à l’heure était aussi obligé que je le suis; il était aussi obligé à tuer que moi à ne tuer point. Oui, se sentir obligé est universel; mais ce à quoi l’on est obligé est variable. Donc si la loi morale _est_ son contenu, elle n’est pas une loi; elle est des coutumes; si la loi morale est son contenu, elle n’existe pas. Gardez-vous donc de dire que la loi morale doit contenir et contient sa matière. Si elle n’est pas vide, elle n’est point.
D’autres présentent les choses ainsi: la loi morale ne contient, à proprement parler, rien; elle n’est pas une liste; mais elle est une sorte de pierre de touche. Elle ne vous présente pas un certain nombre d’actes à faire et d’actes à ne pas commettre; mais _à propos de chaque acte_ dont vous avez l’idée et que vous êtes sur le point d’accomplir, elle vous dit: «il est bon», ou: «il est mauvais»; elle vous dit: «tu dois», ou: «tu ne dois pas». C’est exactement, comme on a si souvent dit, un juge intérieur qui juge avant, pour prévenir, et qui, du reste, juge aussi après.--Sans doute; et les choses se présentent parfaitement ainsi dans la pratique journalière; mais les mêmes objections viennent contre cette théorie et le même danger existe à l’admettre, et au fond elle est exactement la même que la précédente. A chaque acte à commettre intervient un jugement prémonitoire de la conscience; oui, mais chacun de ces actes est comme marqué blanc ou noir d’avance par quelque chose qui peut n’être pas la conscience, qui peut n’être pas la loi morale. En présence d’un acte, la conscience dit: «fais-le», ou «ne le fais pas». Ce n’est pas à dire qu’elle le juge, que ce soit elle qui le décrète blanc ou noir; elle peut l’avoir reçu blanc ou noir de la tradition ou de la coutume. En face de ce fait: sa femme à venger, l’Australien recevait de sa conscience un _oui_ très énergique, que sa conscience elle-même avait reçu de la coutume. Qu’on dise que la loi morale a sa liste d’actes permis et d’actes interdits, ou qu’on dise qu’à chaque acte elle met son visa de permis ou d’interdit, on dit la même chose, à savoir que la loi morale a un contenu matériel, et comme ce contenu est variable, on est amené à reconnaître que si la loi morale a un contenu matériel, elle n’est qu’un greffier de la coutume. Donc, pour que la loi morale soit morale, il faut qu’elle soit vide de matière, qu’elle soit toute _formelle_, qu’elle ne soit qu’une idée générale, applicable sans doute à une infinité de cas pratiques; mais seulement une idée générale.
Or quelle idée générale trouvons-nous, pour ainsi parler, impliquée dans le fait moral universel, dans le _je dois_, dans le _je suis obligé_? Pas d’autre au premier regard que le _je dois_, lui-même, que le _je suis obligé_ lui-même; et dès que, du _je suis obligé_, je veux passer au _à quoi_, il semble bien que c’est en face d’un fait que je vais me trouver; or nous avons reconnu la nécessité d’écarter les faits de l’énoncé de la loi morale pour qu’elle fût morale et ne risquât pas d’être le contraire.
Cependant faites attention à ceci: du _je dois_ lui-même, de l’essence même du _je dois_ on peut tirer, ce nous semble, une idée générale, toute pure, non mêlée de faits, mais qui, peut-être, sera applicable aux faits. Qu’est-ce que c’est que le _je dois_? C’est un fait de conscience qui se présente avec le caractère d’une loi. Qu’est-ce qu’une loi? C’est une maxime universelle. Le _je dois_, dès qu’il est reconnu comme loi, et il se fait connaître comme tel dès qu’il existe ou dès qu’il parle, a donc un caractère d’universalité, est donc une maxime universelle. Eh bien, sans aller plus loin, voilà précisément l’idée générale que nous cherchons. La morale, par cela seul qu’elle est loi, nous commande d’agir _universellement_.--Qu’est-ce qu’agir _universellement_? C’est agir de telle façon que l’on voudrait que la maxime qui nous fait agir fût une loi universelle. Et voilà justement ce que le _Je dois_ nous commande par cela seul qu’il est une loi, et voilà ce qu’il nous commande sans nous commander aucun acte, et voilà cependant une formule trouvée qui peut s’appliquer à tous les actes du monde et nous éclairer sur eux tous. La définition de la morale en sa pureté absolue sera donc: «_agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle soit une loi universelle._»
Remarquez que cette formule, d’abord élimine tout égoïsme, cela va sans dire, et devant chaque acte à faire nous commandera de ne nous traiter que comme nous voudrions que tous fussent traités, et nous commandera de traiter les autres comme nous voudrions être traités nous-mêmes, et par conséquent enveloppe en même temps et la charité et la justice, et le «ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te soit fait» et le «fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît», etc.;--mais remarquez de plus que cette formule _permet de rectifier la coutume_, qui tout à l’heure pesait sur la loi morale de telle sorte qu’on se demandait avec inquiétude si elle n’était pas la morale elle-même. La formule kantienne est précisément le creuset de la coutume et qui n’en laisse subsister que ce qu’elle a, par aventure, de vraiment moral.
A l’homme qui aura fait de la vengeance un des articles de son _credo_ moral et chez qui, en vérité, la _vendetta_ sera une partie de la conscience et la partie la plus sensible de la conscience, il suffirait de dire: «Voudriez-vous que l’humanité tout entière vécût éternellement d’après cette règle?» pour que, non pas il fût converti tout de suite; car soyez sûr que d’abord il répondra: «oui!»; mais pour que la suite des réflexions et la méditation prolongée de cette seule maxime l’amène, en un temps donné, à répondre: «non!»
A l’homme qui aura pris pour règle, consciemment ou inconsciemment, la recherche du bonheur, la chasse au bonheur, comme dit Stendhal, ce qui, certes, est la «coutume» la plus répandue dans l’humanité, il suffira de dire: «Voudriez-vous que tous les hommes sans exception s’appliquassent uniquement et exclusivement à la _recherche du bonheur_?» pour que, tout au moins, il hésite sur la réponse et se demande si la recherche exclusive du bonheur personnel pratiquée par tous, si intelligemment pratiquée qu’elle pût être, ne serait pas la ruine de l’humanité.
Ainsi de suite. La formule kantienne rectifie la coutume et par conséquent elle constitue une morale qui semble bien, elle, ne rien recevoir de la coutume, ou du moins ne pas recevoir tout d’elle, puisqu’elle est au-dessus et puisqu’elle permet de la corriger.
Remarquez encore que la formule kantienne, non seulement rectifie la coutume, mais en quelque manière rectifie la nature, ce qui veut dire, comme on pense bien, qu’elle rectifie en nous les sentiments et tendances que le spectacle de la nature nous pourrait inspirer. Quand nous trouvons la nature immorale, nous pouvons nous laisser aller à l’imiter pour raison d’acquiescement à l’ordre universel, ou sous ombre d’acquiescement à l’ordre universel. La formule kantienne, avec une modification qui n’est qu’une légère généralisation, nous arrêtera. Voudriez-vous agir comme agit trop souvent la nature et que sa règle, ou une de ses règles, et non pas la moindre, fût la règle de l’humanité? Votre conscience dit «non». En disant, «non», ce qu’elle commande c’est ceci: «_agis comme si la maxime de ton action devait, par ta volonté, être érigée en loi universelle de la nature_». Cette nouvelle formule n’est pas autre chose que la première très peu modifiée, et même non modifiée, mais tournée, pour ainsi parler, du côté de la nature, comme la première était tournée du côté du genre humain.
Par la formule kantienne, donc, l’homme se donne en quelque sorte des armes contre lui-même, contre la coutume humaine en ce qu’elle a de mauvais, et contre la nature en ce qu’elle a de non exemplaire. Comme cette formule est l’expression d’une morale absolument indépendante, de même aussi elle a en elle comme une vertu d’indépendance et elle rend l’homme indépendant de la nature, indépendant de la coutume, s’il se peut indépendant de soi-même, pour ne le faire dépendre que de la morale seule.
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Telle est, en ses grandes lignes, la morale kantienne. Elle est certainement la nouveauté la plus extraordinaire en doctrines morales et même en doctrines religieuses que le monde ait connue. Elle dépasse la révolution socratique elle-même; car la révolution socratique ramenait tout à la morale, et en lui subordonnant tout, et en faisant tout aboutir à elle; mais la révolution kantienne ramène tout à la morale, et en faisant tout aboutir à elle, et _en faisant tout sortir d’elle_. Elle est chez Kant cause active et cause finale. C’est elle qui crée toute la métaphysique; c’est elle qui crée le monde. C’est parce qu’il y a une morale qu’il faut qu’il y ait un libre arbitre, et qu’il faut que l’âme humaine soit immortelle, et qu’il faut qu’il y ait un Dieu rémunérateur et vengeur, et qu’il faut qu’il y ait une nature contre laquelle l’homme lutte et contre les suggestions de laquelle il se dresse comme être autonome et indépendant.
Le monde entier, matériel et spirituel, est créé par la morale, en ce sens qu’il est ce qu’il est parce que la morale existe et qu’il n’est ce qu’il est que parce que la morale existe avec le caractère que l’on voit qu’elle a.