La démission de la morale

Part 2

Chapter 23,915 wordsPublic domain

Oui, en vérité, tout le monde intellectuel grec, tant religieux que philosophique, n’a connu que la persuasion. Les religions ont été persuasives, les philosophies ont été persuasives. Les religions ont effrayé d’abord, confusément; mais, ce semble, à remonter aux plus anciens textes, sans tirer de leur majesté terrifiante un certain nombre de commandements précis et formels, et je crois que l’on sait combien il est difficile de mettre en formules et même de démêler la morale d’Homère ou d’Hésiode. Puis elles se sont, confusément encore, mêlées de morale, mais d’une morale qui entrait en elles comme un corps étranger et qui travaillait plus à les désagréger qu’à les vivifier; et en partie morales, en partie immorales, en partie esthétiques, et à ce titre étrangères à la morale sans y être précisément contraires, elles présentaient aux hommes une morale si mêlée et si indistincte qu’au fond les meilleurs d’entre eux mettaient leur moralité même à se détacher d’elles.

Les morales, d’autre part, étaient ou noblement utilitaires et eudémoniques, ou austères et contraignantes; mais toujours persuasives, quelles qu’elles fussent, procédant par raisonnements et non par ordres, recommandant la vertu et non la commandant, n’obligeant pas, ou ne démontrant pas à l’homme qu’il est obligé, «raisonnant» l’homme, pour parler le langage populaire, ne le captivant point, ne l’asservissant point, ne le pliant point sous une loi indiscutable.--Cela revient à dire que dans tout le monde intellectuel grec c’est la déesse Persuasion qui est souveraine, et la déesse Persuasion est toujours un souverain constitutionnel.

* * * * *

Le Christianisme vint. C’est lui qui a créé la morale impérative. Il l’a créée par ce qu’il apportait avec lui; il l’a créée par ce qu’il retenait du passé. Il sortait, lui, d’une religion, d’abord contre laquelle il n’était pas en réaction; car il «n’était pas venu pour détruire la Loi, mais pour la consommer»; et il sortait d’une religion qui n’était pas confuse, mêlée et contradictoire; mais qui était extrêmement précise et nette. Dans la religion biblique point de Destin, point de Némésis et point de polythéisme (du moins depuis longtemps à l’époque où le Christianisme parut). Un seul Dieu, qui est personnel, qui n’est pas lié par une fatalité plus forte que lui, qui est libre et qui est tout-puissant, qui commande comme un roi arbitraire et absolu; qui d’autre part n’est pas jaloux des hommes, est très sévère et très irritable, mais n’est pas jaloux et qui n’a qu’une passion, qui est qu’on lui obéisse strictement et aveuglement.

D’une religion de cette sorte, une morale impérative peut sortir et doit sortir, et seulement une morale impérative.

Elle est comme toute faite. La morale, c’est d’obéir à Dieu qui est infaillible, qui n’a pas besoin d’être justifié et qui ne doit pas être discuté. La morale sort de la religion et d’une religion nette, précise, sans contradiction, sans incertitude, sans imagination, sans mythes poétiques et singuliers. Voilà ce que Jésus retenait de l’ancienne Loi. Il apportait une morale nouvelle, très nouvelle, comme nous le verrons plus loin; mais il la rattachait à la religion antique et il la laissait volontairement assise sur la religion comme sur sa base naturelle, confondue avec la religion et aussi impérative qu’elle. Il disait: «Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit. _C’est là le plus grand et le premier commandement. Et voici le second, qui est semblable à celui-ci_: Vous aimerez votre prochain comme vous-même.» Il est impossible de rattacher plus fortement la morale à la religion, de confondre plus intimement la morale et la religion, en insistant sur ceci que le premier principe de la morale n’est que le second commandement, et sur ceci que, du reste, le commandement qui renferme toute la morale n’est qu’une sorte de répétition du commandement qui renferme toute la religion. Pour Jésus la morale n’est qu’un aspect de la religion. Il n’y a rien de plus juste que le nom de Fils de Dieu appliqué à Jésus. Jésus, c’est la morale elle-même; Jésus Fils de Dieu, cela veut dire que la morale procède de la religion, en sort, s’appuie sur elle, du reste est consubstantielle avec elle et en a tous les caractères. Jésus est un aspect de Dieu; la morale est un aspect de la religion.

La morale ainsi comprise ne peut être que normative, impérative, absolument impérative, puisque, non seulement elle est _un_ Dieu, mais elle est Dieu lui-même.

D’autre part, ce que Jésus apportait avec lui, c’était une morale nouvelle qui, si elle s’incorporait avec Dieu, et précisément parce qu’elle s’incorporait avec lui, _le changeait_ très sensiblement. A la loi de terreur Jésus venait substituer la loi d’amour; et cela, sans que peut-être il s’en doutât, pour les gentils comme pour les juifs. Le Dieu des juifs était un dieu terrible auquel il fallait obéir et qu’il fallait craindre. Les dieux des gentils étaient également des dieux auxquels il fallait obéir et qu’il fallait craindre. Le premier qui ait dit dans le monde qu’il fallait _aimer_ Dieu, c’est Jésus. L’amour de Dieu est la grande invention du Christianisme. Cette invention changeait Dieu et la morale, donnait à Dieu et à la morale un tout nouveau caractère. Car s’il faut aimer Dieu, prenez garde, il faut que Dieu devienne bon; ou il faut qu’on se mette en l’esprit qu’il l’a toujours été. Quelque effort que l’on y pût faire, on n’aimerait pas, on ne parviendrait pas à aimer un Dieu méchant, ou un Dieu qui ne serait que terrible, ou même un Dieu qui ne serait que strictement juste. Donc il faut qu’on se le figure comme bon, comme juste sans doute, comme sévère peut-être; mais comme bon. En disant qu’il faut aimer Dieu, Jésus, comme nécessairement, l’a rendu aimable. Au fait, c’est ainsi qu’il se le représentait et c’est parce qu’il _sentait_ Dieu bon qu’il a voulu qu’on l’aimât; mais aussi c’est parce qu’il a dit qu’il fallait l’aimer qu’il l’a fait bon éternellement dans l’imagination des hommes.

Dieu était changé. La morale l’était du même coup. La morale était jusque-là morale de justice; elle devenait morale d’amour. La morale consistait jusque-là à respecter le droit d’autrui et à rendre à chacun le sien. Elle consista désormais à aimer tous les hommes comme des frères. Et cela était une conséquence très logique. Si Dieu doit être aimé parce qu’il est bon et si, étant bon, il aime tous les hommes, la seule manière de le bien aimer est d’aimer tous les hommes comme il les aime. La substitution de Dieu père à Dieu roi amène la substitution de l’idée de fraternité à l’idée de justice.

Aussi l’idée de justice est-elle souvent méprisée et raillée dans l’Évangile, et c’est à l’idée d’amour, de fraternité qu’il tend tout entier. La seconde grande invention de Jésus est d’avoir passé par delà l’idée de justice, considérée comme inférieure, pour installer la morale dans l’amour. De là ces préceptes au delà desquels on n’ira point: «Faites ce que vous voudriez qu’on vous fît; ne résistez pas au mal qu’on veut vous faire et qu’on vous fait; aimez votre prochain comme vous-même; aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent.» De là cette morale, dont Kant a très bien dit que si toute la religion sur laquelle elle s’appuie s’écroulait, elle subsisterait encore par elle-même; de là cette morale que les attaques dirigées contre la religion sur laquelle elle s’appuie n’atteignent pas et ne peuvent atteindre; de là cette morale enfin que tout progrès des mœurs, réel ou supposé, non seulement ne laisse pas en arrière, mais ne fait que rejoindre, ou plutôt ne rejoint jamais et voit toujours devant lui comme son but dernier et sa fin suprême.

Cette morale est telle qu’il semble qu’elle pourrait se passer du dogme, étant plus pure que lui, en quelque sorte, et plus sublime; mais n’oublions pas qu’elle n’a pas voulu s’en passer et qu’elle s’est en quelque sorte insérée et encadrée dans le dogme existant. Le dogme était: Dieu commande et il faut lui obéir, et tel était le fondement de la morale. Le dogme était: le désobéissant sera puni et l’obéissant sera récompensé, et telle était la sanction de la morale. Jésus conserve tout cela, et, _entre_ ce fondement de la morale et cette sanction de la morale, il introduit une morale plus pure que l’ancienne et qui n’est plus l’obéissance et qui est l’amour, et qui n’est plus la justice et qui est la fraternité; mais il maintient et fondement et sanction, et il dit que le premier commandement est l’attachement de l’homme à Dieu, et il dit que Lazare sera recueilli dans le sein d’Abraham et que le mauvais riche sera précipité pour l’éternité dans l’enfer.

Donc une morale sublime avec fondement religieux, avec une sanction religieuse; de caractère, par conséquent, nettement et formidablement impératif; voilà la morale de Jésus.--Plus tard, autour de cette morale demeurée fixe et immobile et qui ne pouvait que demeurer telle puisqu’elle avait, du premier pas, atteint l’absolu, la religion dont elle était comme encadrée et entourée, évolua. Elle se créa, au contact des Grecs, et, du reste, parce qu’à une religion qu’on adopte on demande l’explication de tout, une métaphysique très obscure et du reste merveilleuse, qui restait comme le fondement, mais plus mouvant en quelque sorte et moins assuré qu’auparavant, de la morale, que l’on assurait toujours qui s’y appuyait.

Elle donna, d’autre part, à la morale des sanctions plus variées, pour ainsi parler, admettant un moyen terme, lui-même comportant différentes mesures, entre le paradis et l’enfer, et par conséquent créant une hiérarchie et une échelle des peines et des récompenses; et c’était là, en somme, une idée évangélique, Jésus n’ayant pas détruit le Dieu juste et ayant inventé le Dieu bon, et par conséquent une conciliation étant à trouver entre la justice de Dieu et sa bonté, et ni l’une ni l’autre ne pouvant être supprimée, et devant être imaginé un tempérament de l’une par l’autre.

D’autre part encore, comme il arrive aux conquérants d’être plus ou moins absorbés, tout au moins altérés par ceux qu’ils conquièrent, le Christianisme, s’il avait admis en lui beaucoup de métaphysique grecque, admit en lui beaucoup de paganisme proprement dit. Le polythéisme revécut, très atténué, mais il revécut dans les anges, du reste empruntés à la religion hébraïque et dans les saints et saintes, remplaçant les dieux nationaux, les dieux municipaux et les dieux locaux; et dans les «Notre-Dame» de tel ou tel pays, qui sont, par un artifice d’imagination, à la fois une seule personne et une foule de personnalités très distinctes.--Le «destin» revécut, ici et là, très contesté, parce que rien n’est moins évangélique que cette conception; mais il revécut dans l’idée de la prédestination, selon laquelle Dieu n’est pas lié par plus fort que lui; mais se lie lui-même de toute éternité.

Je ne vois guère que la Némésis, idée qui est la plus originale et la plus caractéristique du paganisme, qui ne se retrouve pas dans le Christianisme, pour cette raison que la grandeur et la toute-puissance d’un seul Dieu est par trop contradictoire avec cette idée, laquelle met les dieux aussi près des hommes qu’il est possible de les y mettre sans en faire des hommes. Et encore je ferai remarquer que la Némésis me semble bien paraître dans un des plus anciens textes des Évangiles, dans le _Sermon sur la Montagne_: «Quand vous voudrez prier, dites: Notre père qui êtes aux cieux... ne nous induisez pas en tentation.» De quelque manière qu’on ait retourné ce texte et qu’on l’ait adouci, il reste comme une preuve que dans les idées des premiers chrétiens, Dieu pouvait tendre des pièges à l’homme, peut-être pour l’éprouver, peut-être par je ne sais quel esprit de malice. Il y a là quelque chose de la Némésis, que l’on trouve du reste, plus ou moins distincte, dans certains passages de la Bible. Ce qu’il faut penser là-dessus, c’est, à mon sens, que l’idée de la Némésis a été commune à toute l’antiquité, qu’elle est très forte dans le paganisme, qu’elle est sensible dans l’hébraïsme, que de l’hébraïsme elle a passé, presque subrepticement, dans le Christianisme primitif; que le Christianisme y était du reste si contraire qu’il avait de quoi l’éliminer et qu’il l’a en effet éliminée assez vite, ne la trouvant du reste plus guère dans le paganisme à l’époque où il s’est rencontré avec celui-ci.

Quoi qu’il en soit, une morale si élevée qu’on peut la considérer comme définitive, à fondement religieux, à sanctions religieuses, se confondant avec la religion, aimant à croire et voulant croire que, la religion disparaissant, elle disparaîtrait elle-même, nettement impérative, normative et déclarant l’homme _obligé_: telle est la morale chrétienne.

Elle est l’ancienne «Loi de Dieu», transformée quant à ses préceptes, transformée même quant à son esprit, conservant tout son caractère de commandement absolu.

Quand le Christianisme perdit quelque chose de son influence sur les hommes, il se passa la même chose que quand le paganisme parut impur ou grossier aux beaux esprits ou aux grands esprits de la Grèce. Les penseurs voulurent créer une morale indépendante, plus ou moins indépendante du Christianisme. Seulement la difficulté était plus grande. Le paganisme avait une morale très faible et très contestable. Une morale pure triomphait de la sienne et du même coup triomphait de lui assez facilement. Le Christianisme avait une morale telle qu’aucune, jusqu’à la consommation des siècles, à ce qu’il semble, ne pouvait la dépasser. On ne pouvait donc pas, par l’invention d’une morale supérieure à la sienne, le décréditer; on ne pouvait que lui emprunter sa morale en la détachant de lui, au risque, par l’impuissance où l’on se montrait de trouver en morale mieux que lui, de restaurer son crédit au lieu de le détruire.

On s’efforça, cependant--par un besoin qu’a souvent l’homme et que je ne discute pas pour le moment, d’avoir une morale sans avoir une religion--de constituer la morale indépendamment du dogme, et c’est-à-dire, car on ne pouvait faire autre chose, de présenter aux hommes les conclusions de la morale chrétienne, sans le fondement sur lequel elle avait prétendu s’appuyer.--On s’efforça, par conséquent, de trouver à la morale un autre fondement (car on croyait encore qu’il lui en fallait un), que la foi en Dieu, l’obéissance à Dieu, l’amour de Dieu. Mais la morale, comme je l’ai dit, ne peut se fonder que sur une religion, sur la science ou sur elle-même. La fonder sur une religion, c’est ce qu’on ne voulait plus faire; la fonder sur elle-même, c’est à quoi l’on ne songea pas encore. Restait qu’on la fondât sur la science.

Mais encore, sur la science en général, sur l’ensemble des sciences, ou sur une science particulière? Sur l’ensemble des sciences, on n’y songea point; les sciences, du reste, à cette époque, ne présentant pas l’ensemble majestueux qu’elles présentent aujourd’hui et n’imposant point. On essaya donc de fonder la morale sur une science particulière, c’est-à-dire sur la science de l’homme. C’était revenir à l’antiquité et soit au stoïcisme, soit à l’épicurisme. Ce fut surtout à l’épicurisme qu’on revint. Toutes les morales utilitaires qui eurent un certain succès en Angleterre, puis en France, sont à base d’épicurisme. Elles cherchent à se constituer ainsi: il faut savoir ce qui peut rendre l’homme heureux; ce qui le rend heureux, c’est une morale très pure constamment mise en pratique; énumérons les éléments et comme les conditions de cette morale... En un mot, la morale est la science du bonheur, fondée sur la connaissance de l’homme.

Je n’ai pas besoin de dire, puisque j’ai parlé plus haut de l’épicurisme, dont nous n’avons ici qu’une réédition, qu’une morale de cette sorte peut être très élevée et très saine; mais j’ai à peine besoin de dire aussi: 1º qu’elle ne peut être que persuasive; 2º qu’elle ne peut être qu’un art.

Elle ne peut être évidemment que persuasive; car l’homme ne peut se sentir obligé à être heureux. Cette proposition: «sois heureux; il le faut, tu le dois», a quelque chose en soi de comique et de ridicule. Il y a plus. Est-ce un reste, dans nos esprits et dans nos consciences, des vieilles morales impératives et religieuses, peut-être; mais nous sentons vaguement que le bonheur n’est pas un devoir, que nous ne sommes pas obligés à être heureux et que peut-être nous sommes obligés à ne pas l’être, que la recherche du bonheur a quelque chose d’immoral. Et ceci n’est pas nécessairement une réminiscence chrétienne. Au fond de la Némésis, pour y revenir un instant, il y avait cette idée que l’homme ne doit pas être trop heureux, qu’un homme heureux est quelque chose de contraire à l’ordre et d’_insolent_ (un peu du sens étymologique et un peu de l’autre), et en dernière analyse l’idée de la Némésis, c’était l’inquiétude qu’éprouve un homme à être heureux, c’était le remords du bonheur, preuve que le bonheur a toujours pour l’homme quelque air de péché.

Nous ne nous sentons donc jamais obligés au bonheur, et la morale qui nous donne comme fin le bonheur ne peut être que persuasive. Le dialogue entre la morale eudémonique et nous est celui-ci: «_Voulez-vous être heureux?_--Oui, _nous avouons_ que nous voulons l’être.--Si vous voulez l’être, il faut tenir telle ou telle conduite.» Autrement dit, la morale eudémonique n’a aucune _autorité_. Elle est une amie bienveillante et indulgente qui nous prend par notre faible pour nous conduire à la force d’âme, et qui nous prend par notre goût pour le bonheur pour nous mener au bien. Nous l’aimons; nous lui sourions, comme elle nous sourit; mais elle ne nous impose pas du tout. Nous n’éprouvons pas pour elle du _respect_, et c’est une bonne idée de Kant que ce qui peut nous imposer des devoirs doit être quelque chose qui nous inspire du respect. La morale eudémonique n’est rien autre que doucement persuasive.

Et la morale eudémonique, aussi, ne peut être qu’un art et n’a rien de scientifique, parce que le bonheur est chose tout à fait individuelle. Je place mon bonheur ici, je le vois ici; un autre le place et le voit ailleurs; et il n’est pas certain que j’aie tort, ni que l’autre n’ait pas raison. Le bonheur pour chacun est en raison de sa nature et de ses aptitudes. Le bonheur est la concordance qui s’est établie ou qu’on a su établir entre les facultés d’un individu et le champ d’activité où il pouvait exercer ces facultés. Il y a donc autant de bonheurs différents, en puissance, que d’individus. Or il n’y a pas de science de l’individuel. La morale ayant pour fin le bonheur ne peut donc être qu’un art, qu’un art ingénieux, individuel lui-même, et devra être définie ainsi: la morale est l’art par lequel, chacun s’étant appliqué à se connaître et se connaissant bien, se rend heureux par une sage application de ses facultés propres au monde qui l’entoure.--Voilà qui est bien; mais, donc, la morale n’est pas une science, elle est un art; et même un art qui n’a pas de préceptes et de maximes générales; la morale est un art personnel et incommunicable; la morale est l’art que chacun devrait se faire à soi-même pour être le moins malheureux possible.

--Non pas tout à fait, répond la morale eudémonique. Je reste une science en ce que, précisément, je crois que les principes menant au bonheur sont très généraux, sont les mêmes pour tous les hommes, doivent être tirés de l’étude de la nature humaine en sa généralité; en ce que je crois que chaque homme serait dans l’erreur en cherchant à se rendre heureux par l’étude, même scrupuleusement et froidement faite, de ses penchants et aptitudes et ne saurait l’être qu’en se conformant aux notions sur le bonheur que nous donne l’étude de l’homme, pour ainsi parler, universel. Et en cela, je suis très nettement scientifique.

--Je le veux bien; mais encore ce qui fait qu’on peut dire qu’il y a un homme universel, ce qu’il y a de commun entre tous les hommes, c’est, si l’on veut, le désir du bonheur; mais ce n’est pas du tout une idée, une imagination sur le moyen d’y arriver. Tel vous dira: «Mon idée du bonheur, c’est la volonté de puissance», et tel autre vous dira: «Mon idée du bonheur, c’est la modération dans les désirs»; tel vous dira: «Mon idée du bonheur, c’est la tranquillité», et tel autre: «Mon idée du bonheur, c’est l’action.» Et ils vous diront ces choses sans que vous puissiez légitimement contredire aucun d’entre eux. Il en résulte, à ce qu’il me semble, que la morale eudémonique n’est pas une morale; qu’elle est plusieurs morales opposées les unes aux autres, mettons, si vous voulez, en souvenir de Nietzsche, la morale des maîtres, la morale des esclaves--et quelques morales intermédiaires.

Donc la morale eudémonique n’a rien d’universel et par conséquent n’est pas une science. Elle est un art et elle est même plusieurs arts, une infinité d’arts, l’un à l’usage de celui-ci et l’autre à l’usage de celui-là. Chaque homme, dans ce système, est l’artisan de lui-même; et, de la matière qu’il trouve en lui, doit faire une œuvre d’art selon la matière qu’il a trouvée, selon la connaissance qu’il a de cette matière et selon les procédés d’art qu’il a inventés. Donc pour le moraliste eudémoniste point de morale. Il ne doit pas même en esquisser une. Son traité de morale ne doit pas s’étendre au delà de son principe. Il doit tenir en une ligne: «Cherchez le bonheur.» Pas un mot de plus.--«Mais comment?--C’est votre affaire. Ce ne peut être que votre affaire. Je vous dirai, si vous voulez, comment j’ai trouvé le mien; mais cela ne peut pas vous renseigner sur le vôtre.» La morale eudémonique n’est ni un commandement ni une prescription, ni même un guide.

Il en est de même, à plus forte raison, de ce qu’on a appelé la morale du sentiment, qui ne mérite pas qu’on s’y attarde bien longtemps. Quelques philosophes, Rousseau surtout et ses disciples, ont eu pour toute morale ceci: «Cédez à votre sentiment intime; il ne trompe pas.» Au fond, _c’est vrai_; mais quand on a, successivement, refusé le nom de sentiment intime à tant de choses qu’il ne reste plus rien qu’un quelque chose qui n’est peut-être pas un sentiment. Si l’on dit en effet à un «sentimentaliste»: «Dois-je toujours obéir au sentiment qui me possède et qui me pousse, pour l’instant?» il répondra certainement: «Il faut encore voir si ce sentiment est bien votre sentiment intime, profond, radical; car il existe une foule de sentiments superficiels, momentanés et _altérés_; il existe des sentiments qui sont des résultats des circonstances et du monde où vous vivez et de l’atmosphère que vous respirez et de votre éducation, etc.; ce sont des sentiments circonstanciels ou des sentiments altérés; c’est au fond même de votre nature qu’il faut vous adresser et c’est à lui qu’il faut vous conformer; voilà le sentiment intime.»

Mais à prendre les choses ainsi et à bien examiner, on arrive à s’apercevoir que le seul sentiment intime qui ne soit suspect ni d’être circonstanciel, ni d’être adventice, ni d’être altéré, est la voix même de notre conscience, le quelque chose en nous qui dit: «Tu dois» ou: «Tu ne dois pas» et qui n’est peut-être pas un sentiment.--Ou la morale sentimentale entre les sentiments ne choisit pas, et alors elle n’a aucune règle et n’est qu’une préférence arbitraire pour ce qui en nous est passionné à l’exclusion de ce qui est froid, et elle nous déchaîne débridés à travers la vie, et elle n’est que l’immoralisme pur et simple; ou entre les sentiments elle prétend choisir, et on l’amène assez facilement à reconnaître que le sentiment ou plutôt l’ensemble des sentiments qu’elle donne comme bons n’est pas autre chose que le goût du bien et que simplement elle a donné au devoir le nom de sentiment pour s’appeler morale sentimentale au lieu de s’appeler morale du devoir.

* * * * *