La Comédie humaine - Volume 18
Part 55
Quoique Adolphe soit devenu prudent, cette réponse éveille les susceptibilités de Caroline. Une mère veut bien penser exclusivement à son enfant, mais elle ne veut pas se le voir préférer. Madame se tait; le lendemain, elle s’ennuie à la mort. Adolphe étant parti pour ses affaires, elle l’attend depuis cinq heures jusqu’à sept, et va seule avec le petit Charles jusqu’à la voiture. Elle parle pendant trois quarts d’heure de ses inquiétudes. Elle a eu peur en allant de chez elle au bureau des voitures. Est-il convenable qu’une jeune femme soit là, _seule_? Elle ne supportera pas cette existence-là.
La villa crée alors une phase assez singulière, et qui mérite un chapitre à part.
LA MISÈRE DANS LA MISÈRE.
AXIOME.
La misère fait des parenthèses.
EXEMPLE.
On a diversement parlé, toujours en mal, du point de côté; mais ce mal n’est rien, comparé au point dont il s’agit ici, et que les plaisirs du regain conjugal font dresser à tout propos, comme le marteau de la touche d’un piano. Ceci constitue une misère picotante, qui ne fleurit qu’au moment où la timidité de la jeune épouse a fait place à cette fatale égalité de droits qui dévore également le ménage et la France. A chaque saison ses misères!...
Caroline, après une semaine où elle a noté les absences de monsieur, s’aperçoit qu’il passe sept heures par jour loin d’elle. Un jour, Adolphe, qui revient gai comme un acteur applaudi, trouve sur le visage de Caroline une légère couche de gelée blanche. Après avoir vu que la froideur de sa mine est remarquée, Caroline prend un faux air amical dont l’expression bien connue a le don de faire intérieurement pester un homme, et dit: —Tu as donc eu beaucoup d’affaires, aujourd’hui, mon ami?
—Oui, beaucoup!
—Tu as pris des cabriolets?
—J’en ai eu pour sept francs.
—As-tu trouvé tout ton monde?...
—Oui, ceux à qui j’avais donné rendez-vous...
—Quand leur as-tu donc écrit? L’encre est desséchée dans ton encrier: c’est comme de la laque; j’ai eu à écrire, et j’ai passé une grande heure à l’humecter avant d’en faire une bourbe compacte avec laquelle on aurait pu marquer des paquets destinés aux Indes.
Ici, tout mari jette sur sa moitié des regards sournois.
—Je leur ai vraisemblablement écrit à Paris...
—Quelles affaires donc, Adolphe?...
—Ne les connais-tu pas?... Veux-tu que je te les dise?... Il y a d’abord l’affaire Chaumontel...
—Je croyais monsieur Chaumontel en Suisse...
—Mais, n’a-t-il pas ses représentants, son avoué?...
—Tu n’as fait que des affaires?... dit Caroline en interrompant Adolphe.
Elle jette alors un regard clair, direct, par lequel elle plonge à l’improviste dans les yeux de son mari: une épée dans un cœur.
—Que veux-tu que j’aie fait?... de la fausse monnaie, des dettes, de la tapisserie?...
—Mais, je ne sais pas. Je ne peux rien deviner d’abord! Tu me l’as dit cent fois; je suis trop bête.
—Bon! voilà que tu prends en mauvaise part un mot caressant. Va, ceci est bien femme.
—As-tu conclu quelque chose? dit-elle en prenant un air d’intérêt pour les affaires.
—Non, rien...
—Combien de personnes as-tu vues?
—Onze, sans compter celles qui se promenaient sur les boulevards.
—Comme tu me réponds!
—Mais aussi tu m’interroges comme si tu avais fait pendant dix ans le métier de juge d’instruction...
—Eh bien! raconte-moi toute ta journée, ça m’amusera. Tu devrais bien penser ici à mes plaisirs! Je m’ennuie assez quand tu me laisses là, seule, pendant des journées entières.
—Tu veux que je t’amuse en te racontant des affaires?...
—Autrefois, tu me disais tout...
Ce petit reproche amical déguise une espèce de certitude que veut avoir Caroline touchant les choses graves dissimulées par Adolphe. Adolphe entreprend alors de raconter sa journée. Caroline affecte une espèce de distraction assez bien jouée pour faire croire qu’elle n’écoute pas.
—Mais tu me disais tout à l’heure, s’écrie-t-elle au moment où notre Adolphe s’entortille, que tu as pris pour sept francs de cabriolets, et tu parles maintenant d’un fiacre? Il était sans doute à l’heure? Tu as donc fait tes affaires en fiacre? dit-elle d’un petit ton goguenard.
—Pourquoi les fiacres me seraient-ils interdits? demande Adolphe en reprenant son récit.
—Tu n’es pas allé chez madame de Fischtaminel? dit-elle au milieu d’une explication excessivement embrouillée où elle vous coupe insolemment la parole.
—Pourquoi y serais-je allé?...
—Ça m’aurait fait plaisir; j’aurais voulu savoir si son salon est fini...
—Il l’est!
—Ah! tu y es donc allé?...
—Non, son tapissier me l’a dit.
—Tu connais son tapissier?...
—Oui.
—Qui est-ce?
—Braschon.
—Tu l’as donc rencontré, le tapissier?...
—Oui.
—Mais tu m’as dit n’être allé qu’en voiture?...
—Mais, mon enfant, pour prendre des voitures, on va les cherc...
—Bah! tu l’auras trouvé dans le fiacre...
—Qui?
—Mais le salon —ou —Braschon! Va, l’un comme l’autre est aussi probable.
—Mais tu ne veux donc pas m’écouter? s’écrie Adolphe en pensant qu’avec une longue narration il endormira les soupçons de Caroline.
—Je t’ai trop écouté. Tiens, tu mens depuis une heure, comme un commis voyageur.
—Je ne dirai plus rien.
—J’en sais assez, je sais tout ce que je voulais savoir. Oui, tu me dis que tu as vu des avoués, des notaires, des banquiers: tu n’as vu personne de ces gens-là! Si j’allais faire une visite demain à madame de Fischtaminel, sais-tu ce qu’elle me dirait?
Ici, Caroline observe Adolphe; mais Adolphe affecte un calme trompeur, au beau milieu duquel Caroline jette la ligne pour pêcher un indice.
—Eh bien! elle me dirait qu’elle a eu le plaisir de te voir... Mon Dieu! sommes-nous malheureuses! Nous ne pouvons jamais savoir ce que vous faites... Nous sommes clouées là, dans nos ménages, pendant que vous êtes à vos affaires! Belles affaires!... Dans ce cas-là, je te raconterais, moi, des affaires un peu mieux machinées que les tiennes!... Ah! vous nous apprenez de belles choses!... On dit que les femmes sont perverses... Mais qui les a perverties?...
Ici, Adolphe essaye, en arrêtant un regard fixe sur Caroline, d’arrêter ce flux de paroles. Caroline, comme un cheval qui reçoit un coup de fouet, reprend de plus belle et avec l’animation d’une _coda_ rossinienne.
—Ah! c’est une jolie combinaison! mettre sa femme à la campagne pour être libre de passer la journée à Paris comme on l’entend. Voilà donc la raison de votre passion pour une maison de campagne! Et moi, pauvre bécasse, qui donne dans le panneau!... Mais vous avez raison, monsieur, c’est très-commode, une campagne! elle peut avoir deux fins. Madame s’en arrangera tout aussi bien que monsieur. A vous Paris et ses fiacres!... à moi les bois et leurs ombrages!... Tiens, décidément, Adolphe, cela me va, ne nous fâchons plus...
Adolphe s’entend dire des sarcasmes pendant une heure.
—As-tu fini, ma chère?... demande-t-il en saisissant un moment où elle hoche la tête sur une interrogation à effet.
Caroline termine alors en s’écriant: —J’en ai bien assez de la campagne, et je n’y remets plus les pieds!... Mais je sais ce qui m’arrivera: vous la garderez, sans doute, et vous me laisserez à Paris. Eh bien! à Paris, je pourrai du moins m’amuser pendant que vous mènerez madame de Fischtaminel dans les bois. Qu’est-ce qu’une _villa Adolphini_ où l’on a mal au cœur quand on s’est promené six fois autour de la prairie? où l’on vous a planté des bâtons de chaise et des manches à balai, sous prétexte de vous procurer de l’ombrage? On y est comme dans un four: les murs ont six pouces d’épaisseur! Et monsieur est absent sept heures sur les douze de la journée! Voilà le fin mot de la villa!
—Écoute, Caroline!
—Encore, dit-elle, si tu voulais m’avouer ce que tu as fait aujourd’hui? Tiens, tu ne me connais pas: je serai bonne enfant, dis-le-moi!... Je te pardonne à l’avance tout ce que tu auras fait.
Adolphe _a eu des relations_ avant son mariage; il connaît trop bien le résultat d’un aveu pour en faire à sa femme, et alors il répond: —Je vais tout te dire...
—Eh bien! tu seras gentil... je t’en aimerai mieux!
—Je suis resté trois heures...
—J’en étais sûre..... chez madame de Fischtaminel?...
—Non, chez notre notaire, qui m’avait trouvé un acquéreur; mais nous n’avons jamais pu nous entendre: il voulait notre maison de campagne toute meublée, et, en sortant, je suis allé chez Braschon pour savoir ce que nous lui devions...
—Tu viens d’arranger ce roman-là pendant que je te parlais!... Voyons, regarde-moi!... J’irai voir Braschon demain.
Adolphe ne peut retenir une contraction nerveuse.
—Tu ne peux pas t’empêcher de rire, vois-tu, vieux monstre!
—Je ris de ton entêtement.
—J’irai demain chez madame de Fischtaminel.
—Eh! va où tu voudras!...
—Quelle brutalité! dit Caroline en se levant et s’en allant son mouchoir sur les yeux.
La maison de campagne, si ardemment désirée par Caroline, est devenue une invention diabolique d’Adolphe, un piége où s’est prise la biche.
Depuis qu’Adolphe a reconnu qu’il est impossible de raisonner avec Caroline, il lui laisse dire tout ce qu’elle veut.
Deux mois après, il vend sept mille francs une villa qui lui coûte vingt-deux mille francs! Mais il y gagne de savoir que la campagne n’est pas encore ce qui plaît à Caroline.
La question devient grave: orgueil, gourmandise, deux péchés de moins y ont passé! La nature avec ses bois, ses forêts, ses vallées, la Suisse des environs de Paris, les rivières factices ont à peine amusé Caroline pendant six mois. Adolphe est tenté d’abdiquer, et de prendre le rôle de Caroline.
LE DIX-HUIT BRUMAIRE DES MÉNAGES.
Un matin, Adolphe est définitivement saisi par la triomphante idée de laisser Caroline maîtresse de trouver elle-même ce qui lui plaît. Il lui remet le gouvernement de la maison en lui disant: «Fais ce que tu voudras.» Il substitue le système constitutionnel au système autocratique, un ministère responsable au lieu d’un pouvoir conjugal absolu. Cette preuve de confiance, objet d’une secrète envie, est le bâton de maréchal des femmes. Les femmes sont alors, suivant l’expression vulgaire, maîtresses à la maison.
Dès lors, rien, pas même les souvenirs de la lune de miel, ne peut se comparer au bonheur d’Adolphe pendant quelques jours. Une femme est alors tout sucre, elle est trop sucre! Elle inventerait les petits soins, les petits mots, les petites attentions, les chatteries et la tendresse, si toute cette confiturerie conjugale n’existait pas depuis le Paradis Terrestre. Au bout d’un mois, l’état d’Adolphe a quelque similitude avec celui des enfants vers la fin de la première semaine de l’année. Aussi Caroline commence-t-elle à dire, non pas en parole, mais en action, en mines, en expressions mimiques: —On ne sait que faire pour plaire à un homme!...
Laisser à sa femme le gouvernail de la barque est une idée excessivement ordinaire, qui mériterait peu l’expression de triomphante, décernée en tête de ce chapitre, si elle n’était pas doublée de l’idée de destituer Caroline. Adolphe a été séduit par cette pensée, qui s’empare et s’emparera de tous les gens en proie à un malheur quelconque, savoir jusqu’où peut aller le mal! expérimenter ce que le feu fait de dégât quand on le laisse à lui-même, en se sentant ou en se croyant le pouvoir de l’arrêter. Cette curiosité nous suit de l’enfance à la tombe. Or, après sa pléthore de félicité conjugale, Adolphe, qui se donne la comédie chez lui, passe par les phases suivantes:
PREMIÈRE ÉPOQUE. —Tout va trop bien. Caroline achète de petits registres pour écrire ses dépenses, elle achète un joli petit meuble pour serrer l’argent, elle fait vivre admirablement bien Adolphe, elle est heureuse de son approbation, elle découvre une foule de choses qui manquent dans la maison, elle met sa gloire à être une maîtresse de maison incomparable. Adolphe, qui s’érige lui-même en censeur, ne trouve pas la plus petite observation à formuler.
S’il s’habille, il ne lui manque rien. On n’a jamais, même chez Armide, déployé de tendresse plus ingénieuse que celle de Caroline. On renouvelle, à ce phénix des maris, le caustique sur son cuir à repasser ses rasoirs. Des bretelles fraîches sont substituées aux vieilles. Une boutonnière n’est jamais veuve. Son linge est soigné comme celui du confesseur d’une dévote à péchés véniels. Les chaussettes sont sans trous. A table, tous ses goûts, ses caprices même sont étudiés, consultés: il engraisse! Il a de l’encre dans son écritoire, et l’éponge en est toujours humide. Il ne peut rien dire, pas même, comme Louis XIV: «J’ai failli attendre!» Enfin, il est à tout propos qualifié d’_un amour d’homme_. Il est obligé de gronder Caroline de ce qu’elle s’oublie: elle ne pense pas assez à elle. Caroline enregistre ce doux reproche.
DEUXIÈME ÉPOQUE. —La scène change, à table. Tout est bien cher. Les légumes sont hors de prix. Le bois se vend comme s’il venait de Campêche. Les fruits, oh! quant aux fruits, les princes, les banquiers, les grands seigneurs seuls peuvent en manger. Le dessert est une cause de ruine. Adolphe entend souvent Caroline disant à madame Deschars: «Mais comment faites-vous?...» On tient alors devant vous des conférences sur la manière de régir les cuisinières.
Une cuisinière, entrée chez vous sans nippes, sans linge, sans talent, est venue demander son compte en robe de mérinos bleu, ornée d’un fichu brodé, les oreilles embellies d’une paire de boucles d’oreilles enrichies de petites perles, chaussée en bons souliers de peau qui laissent voir des bas de coton assez jolis. Elle a deux malles d’effets et son livret à la Caisse d’Épargne.
Caroline se plaint alors du peu de moralité du peuple; elle se plaint de l’instruction et de la science de calcul qui distingue les domestiques. Elle lance de temps en temps de petits axiomes comme ceux-ci: —Il y a des écoles qu’il faut faire! Il n’y a que ceux qui ne font rien qui font tout bien. —Elle a les soucis du pouvoir. Ah! les hommes sont bien heureux de n’avoir pas à mener un ménage. —Les femmes ont le fardeau des détails.
Caroline a des dettes. Mais, comme elle ne veut pas avoir tort, elle commence par établir que l’expérience est une si belle chose, qu’on ne saurait l’acheter trop cher. Adolphe rit, dans sa barbe, en prévoyant une catastrophe qui lui rendra le pouvoir.
TROISIÈME ÉPOQUE. —Caroline, pénétrée de cette vérité qu’il faut manger uniquement pour vivre, fait jouir Adolphe des agréments d’une table cénobitique.
Adolphe a des chaussettes lézardées ou grosses du lichen des raccommodages faits à la hâte, car sa femme n’a pas assez de la journée pour ce qu’elle veut faire. Il porte des bretelles noircies par l’usage. Le linge est vieux et bâille comme un portier ou comme la porte cochère. Au moment où Adolphe est pressé de conclure une affaire, il met une heure à s’habiller en cherchant ses affaires une à une, en dépliant beaucoup de choses avant d’en trouver une qui soit irréprochable. Mais Caroline est très-bien mise. Madame a de jolis chapeaux, des bottines en velours, des mantilles. Elle a pris son parti, elle administre en vertu de ce principe: Charité bien ordonnée commence par elle-même. Quand Adolphe se plaint du contraste entre son dénûment et la splendeur de Caroline, Caroline lui dit: —Mais tu m’as grondée de ne rien m’acheter!...
Un échange de plaisanteries plus ou moins aigres commence à s’établir alors entre les époux. Caroline, un soir, se fait charmante, afin de glisser l’aveu d’un déficit assez considérable, absolument comme quand le Ministère se livre à l’éloge des contribuables, et se met à vanter la grandeur du pays en accouchant d’un petit projet de loi qui demande des crédits supplémentaires. Il y a cette similitude que tout cela se fait dans la Chambre, en gouvernement comme en ménage. Il en ressort cette vérité profonde que le système constitutionnel est infiniment plus coûteux que le système monarchique. Pour une nation comme pour un ménage, c’est le gouvernement du juste-milieu, de la médiocrité, des chipoteries, etc.
Adolphe, éclairé par ses misères passées, attend une occasion d’éclater, et Caroline s’endort dans une trompeuse sécurité.
Comment arrive la querelle? sait-on jamais quel courant électrique a décidé l’avalanche ou la révolution? elle arrive à propos de tout et à propos de rien. Mais enfin, Adolphe, après un certain temps qui reste à déterminer par le bilan de chaque ménage, au milieu d’une discussion, lâche ce mot fatal: —Quand j’étais garçon!...
Le temps de garçon est, relativement à la femme, ce qu’est le:
«Mon pauvre défunt!» relativement au nouveau mari d’une veuve. Ces deux coups de langue font des blessures qui ne se cicatrisent jamais complétement.
Et alors Adolphe de continuer comme le général Bonaparte parlant aux Cinq-Cents: —Nous sommes sur un volcan! —Le ménage n’a plus de gouvernement, —l’heure de prendre un parti est arrivée. —Tu parles de bonheur, Caroline, tu l’as compromis, —tu l’as mis en question par tes exigences, tu as violé le Code civil t’immisçant dans la discussion des affaires, —tu as attenté au pouvoir conjugal. —Il faut réformer notre intérieur.
Caroline ne crie pas, comme les Cinq-Cents: _A bas le dictateur!_ car on ne crie jamais quand on est sûr de l’abattre.
—Quand j’étais garçon, je n’avais que des chaussures neuves! je trouvais des serviettes blanches à mon couvert tous les jours! Je n’étais volé par le restaurateur que d’une somme déterminée! Je vous ai donné ma liberté chérie!... qu’en avez-vous fait?
—Suis-je donc si coupable, Adolphe, d’avoir voulu t’éviter des soucis? dit Caroline en se posant devant son mari. Reprends la clef de la caisse... mais qu’arrivera-t-il?... j’en suis honteuse, tu me forceras à jouer la comédie pour avoir les choses les plus nécessaires. Est-ce là ce que tu veux? avilir ta femme, ou mettre en présence deux intérêts contraires, ennemis...
Et voilà, pour les trois quarts des Français, le mariage parfaitement défini.
—Sois tranquille, mon ami, reprend Caroline, en s’asseyant dans sa chauffeuse comme Marius sur les ruines de Carthage! je ne te demanderai jamais rien, je ne suis pas une mendiante! Je sais bien ce que je ferai... tu ne me connais pas.
—Eh bien! quoi?... dit Adolphe, on ne peut donc, avec vous autres, ni plaisanter, ni s’expliquer? Que feras-tu?...
—Cela ne vous regarde pas!...
—Pardon, madame, au contraire. La dignité, l’honneur...
—Oh!... soyez tranquille à cet égard, monsieur... Pour vous, plus que pour moi, je saurai garder le secret le plus profond.
—Eh bien! dites? voyons, Caroline, ma Caroline, que feras-tu?...
Caroline jette un regard de vipère à Adolphe, qui recule et va se promener.
—Voyons, que comptes-tu faire? demande-t-il après un silence infiniment trop prolongé.
—Je travaillerai, Monsieur!
Sur ce mot sublime, Adolphe exécute un mouvement de retraite, en s’apercevant d’une exaspération enfiellée, en sentant un mistral dont l’âpreté n’avait pas encore soufflé dans la chambre conjugale.
L’ART D’ÊTRE VICTIME.
A compter du Dix-Huit Brumaire, Caroline vaincue adopte un système infernal, et qui a pour effet de vous faire regretter à toute heure la victoire. Elle devient l’Opposition!... Encore un triomphe de ce genre, et Adolphe irait en cour d’assises, accusé d’avoir étouffé sa femme entre deux matelas, comme l’Othello de Shakspeare. Caroline se compose un air de martyr, elle est d’une soumission assommante. A tout propos elle assassine Adolphe par un: «Comme vous voudrez!» accompagné d’une épouvantable douceur. Aucun poëte élégiaque ne pourrait lutter avec Caroline, qui lance élégie sur élégie: élégie en actions, élégie en paroles, élégie à sourire, élégie muette, élégie à ressort, élégie en gestes, dont voici quelques exemples où tous les ménages retrouveront leurs impressions.
APRÈS DÉJEUNER. —Caroline, nous allons ce soir chez les Deschars, une grande soirée, tu sais...
—Oui, mon ami.
APRÈS DÎNER. —Eh bien! Caroline, tu n’es pas encore habillée?... dit Adolphe, qui sort de chez lui magnifiquement mis.
Il aperçoit Caroline vêtue d’une robe de vieille plaideuse, une moire noire à corsage croisé. Des fleurs, plus artificieuses qu’artificielles, attristent une chevelure mal arrangée par la femme de chambre. Caroline a des gants déjà portés.
—Je suis prête, mon ami...
—Et voilà ta toilette?...
—Je n’en ai pas d’autre. Une toilette fraîche aurait coûté cent écus.
—Pourquoi ne pas me le dire?
—Moi, vous tendre la main!... après ce qui s’est passé!...
—J’irai seul, dit Adolphe, ne voulant pas être humilié dans sa femme.
—Je sais bien que cela vous arrange, dit Caroline d’un petit ton aigre, et cela se voit assez à la manière dont vous êtes mis.
Onze personnes sont dans le salon, toutes priées à dîner par Adolphe; Caroline est là comme si son mari l’avait invitée: elle attend que le dîner soit servi.
—Monsieur, dit le valet de chambre à voix basse à son maître, la cuisinière ne sait où donner de la tête.
—Pourquoi?
—Monsieur ne lui a rien dit; elle n’a que deux entrées, le bœuf, un poulet, une salade et des légumes.
—Caroline, vous n’avez donc rien commandé?...
—Savais-je que vous aviez du monde, et puis-je d’ailleurs prendre sur moi de commander ici?... Vous m’avez délivrée de tout souci à cet égard, et j’en remercie Dieu tous les jours.
Madame Fischtaminel vient rendre une visite à madame Caroline! elle la trouve toussotant et travaillant le dos courbé sur un métier à tapisserie.
—Vous brodez ces pantoufles-là pour votre cher Adolphe?
Adolphe est posé devant la cheminée en homme qui fait la roue.
—Non, madame, c’est pour un marchand qui me les paye; et, comme les forçats du bagne, mon travail me permet de me donner de petites douceurs.
Adolphe rougit; il ne peut pas battre sa femme, et madame de Fischtaminel le regarde en ayant l’air de lui dire: —Qu’est-ce que cela signifie?...
—Vous toussez beaucoup, ma chère petite!... dit madame de Fischtaminel.
—Oh! répond Caroline, que me fait la vie!...
Caroline est là, sur sa causeuse, avec une femme de vos amies à la bonne opinion de laquelle vous tenez excessivement. Du fond de l’embrasure où vous causez entre hommes, vous entendez, au seul mouvement des lèvres, ces mots: _Monsieur l’a voulu!_... dits d’un air de jeune Romaine allant au cirque. Profondément humilié dans toutes vos vanités, vous voulez être à cette conversation tout en écoutant vos hôtes; vous faites alors des répliques qui vous valent des: «A quoi pensez-vous?» car vous perdez le fil de la conversation, et vous piétinez sur place en pensant: «Que lui dit-elle de moi?»
Adolphe est à table chez les Deschars, un dîner de douze personnes, et Caroline est placée à côté d’un joli jeune homme appelé Ferdinand, cousin d’Adolphe. Entre le premier et le second service, on parle du bonheur conjugal.
—Il n’y a rien de plus facile à une femme que d’être heureuse, dit Caroline en répondant à une femme qui se plaint.
—Donnez-nous votre secret, madame, dit agréablement monsieur de Fischtaminel.
—Une femme n’a qu’à se mêler de rien, se regarder comme la première domestique de la maison ou comme une esclave dont le maître a soin, n’avoir aucune volonté, ne pas faire une observation: tout va bien.
Ceci, lancé sur des tons amers et avec des larmes dans la voix, épouvante Adolphe, qui regarde fixement sa femme.
—Vous oubliez, madame, le bonheur d’expliquer son bonheur, réplique-t-il en lançant un éclair digne d’un tyran de mélodrame.
Satisfaite de s’être montrée assassinée ou sur le point de l’être, Caroline détourne la tête, essuie furtivement une larme, et dit: —On n’explique pas le bonheur.
L’incident, comme on dit à la Chambre, n’a pas de suites, mais Ferdinand a regardé sa cousine comme un ange sacrifié.
On parle du nombre effrayant de gastrites, de maladies innommées dont meurent les jeunes femmes.
—Elles sont trop heureuses! dit Caroline en ayant l’air de donner le programme de sa mort.
La belle-mère d’Adolphe vient voir sa fille. Caroline dit: «Le salon de monsieur! —La chambre de monsieur!» Tout, chez elle, est à monsieur.