La Comédie humaine - Volume 18

Part 54

Chapter 543,896 wordsPublic domain

Adolphe se dit donc: —Les femmes sont des enfants: présentez-leur un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien toutes les contredanses que dansent les enfants gourmands; mais il faut toujours avoir une dragée, la leur tenir haut, et... que le goût des dragées ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est de Paris) sont excessivement vaines, elles sont gourmandes!... On ne gouverne les hommes, on ne se fait des amis, qu’en les prenant tous par leurs vices, en flattant leurs passions: ma femme est à moi!

Quelques jours après, pendant lesquels Adolphe a redoublé d’attentions pour sa femme, il lui tient ce langage:

—Tiens, Caroline, amusons-nous! il faut bien que tu mettes ta nouvelle robe (la pareille à celle de madame Deschars), et... ma foi, nous irons voir quelque bêtise aux Variétés.

Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes de la plus belle humeur. Et d’aller! Adolphe a commandé pour deux, chez Borrel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin.

—Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret! s’écrie Adolphe sur les boulevards en ayant l’air de se livrer à une improvisation généreuse.

Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s’engage alors dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le petit service coquet offert par Borrel aux gens assez riches pour payer le local destiné aux grands de la terre qui se font petits pour un moment.

Les femmes, dans un dîné privé, mangent peu: leur secret harnais les gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence de femmes dont les yeux et la langue sont également redoutables. Elles aiment, non pas la bonne, mais la jolie chère: sucer des écrevisses, gober des cailles au gratin, tortiller l’aile d’un coq de bruyère, et commencer par un morceau de poisson bien frais, relevé par une de ces sauces qui font la gloire de la cuisine française. La France règne par le goût en tout: le dessin, les modes, etc. La sauce est le triomphe du goût, en cuisine. Donc, grisettes, bourgeoises et duchesses sont enchantées d’un bon petit dîner arrosé de vins exquis, pris en petite quantité, terminé par des fruits comme il n’en vient qu’à Paris, surtout quand on va digérer ce petit dîner au spectacle, dans une bonne loge, en écoutant des bêtises, celles de la scène, et celles qu’on leur dit à l’oreille pour expliquer celles de la scène. Seulement l’addition du restaurant est de cent francs, la loge en coûte trente, et les voitures, la toilette (gants frais, bouquet, etc.) autant. Cette galanterie monte à un total de cent soixante francs, quelque chose comme quatre mille francs par mois, si l’on va souvent à l’Opéra-Comique, aux Italiens et au grand Opéra. Quatre mille francs par mois valent aujourd’hui deux millions de capital. Mais tout _honneur conjugal_ vaut cela.

Caroline dit à ses amies des choses qu’elle croit excessivement flatteuses, mais qui font faire la moue à un mari spirituel.

—Depuis quelque temps, Adolphe est charmant. Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me comble. Il ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous _impressionnent_ tant, nous autres femmes... Après m’avoir mené lundi au Rocher de Cancale, il m’a soutenu que Véry faisait aussi bien la cuisine que Borrel, et il a recommencé la partie dont je vous ai parlé, mais en m’offrant au dessert un coupon de loge à l’Opéra. L’on donnait GUILLAUME TELL, qui, vous le savez, est ma passion.

—Vous êtes bien heureuse, répond madame Deschars sèchement, et avec une évidente jalousie.

—Mais une femme qui remplit bien ses devoirs mérite, il me semble, ce bonheur...

Quand cette phrase atroce se promène sur les lèvres d’une femme mariée, il est clair qu’elle _fait son devoir_, à la façon des écoliers, pour la récompense qu’elle attend. Au collége, on veut gagner des exemptions; en mariage, on espère un châle, un bijou. Donc, plus d’amour!

—Moi, ma chère (madame Deschars est piquée), moi, je suis raisonnable. Deschars faisait de ces folies-là...[4], j’y ai mis bon ordre. Écoutez donc, ma petite, nous avons deux enfants, et j’avoue que cent ou deux cents francs sont une considération pour moi, mère de famille.

[4] Mensonge à triple péché mortel (mensonge, orgueil, envie) que se permettent les dévotes, car madame Deschars est une dévote atrabilaire; elle ne manque pas un office à Saint-Roch _depuis qu’elle a quêté avec la reine_.

(NOTE DE L’AUTEUR.)

—Eh! madame, dit madame de Fischtaminel, il vaut mieux que nos maris aillent en partie fine avec nous que...

—Deschars?... dit brusquement madame Deschars en se levant et saluant.

Le sieur Deschars (homme annulé par sa femme) n’entend pas alors la fin de cette phrase, par laquelle il apprendrait qu’on peut manger son bien avec des femmes excentriques.

Caroline, flattée dans toutes ses vanités, se rue alors dans toutes les douceurs de l’orgueil et de la gourmandise, deux délicieux péchés capitaux. Adolphe regagne du terrain; mais, hélas! (cette réflexion vaut un sermon de Petit Carême) le péché, comme toute volupté, contient son aiguillon. De même qu’un Autocrate, le Vice ne tient pas compte de mille délicieuses flatteries devant un seul pli de rose qui l’irrite. Avec lui, l’homme doit aller _crescendo_!... et toujours.

AXIOME.

Le Vice, le Courtisan, le Malheur et l’Amour ne connaissent que le _présent_.

Au bout d’un temps difficile à déterminer, Caroline se regarde dans la glace, au dessert, et voit des rubis fleurissant sur ses pommettes et sur les ailes si pures de son nez. Elle est de mauvaise humeur au spectacle, et vous ne savez pas pourquoi, vous, Adolphe, si fièrement posé dans votre cravate! vous qui tendez votre torse en homme satisfait.

Quelques jours après, la couturière arrive, elle essaye une robe, elle rassemble ses forces, elle ne parvient pas à l’agrafer... On appelle la femme de chambre. Après un tirage de la force de deux chevaux, un vrai treizième travail d’Hercule, il se déclare un hiatus de deux pouces. L’inexorable couturière ne peut cacher à Caroline que sa taille a changé. Caroline, l’aérienne Caroline, menace d’être pareille à madame Deschars. En terme vulgaire, elle épaissit. On laisse Caroline atterrée.

—Comment avoir, comme cette grosse madame Deschars, des cascades de chairs à la Rubens? Et c’est vrai... se dit-elle, Adolphe est un profond scélérat. Je le vois, il veut faire de moi une mère Gigogne! et m’ôter mes moyens de séduction!

Caroline veut bien désormais aller aux Italiens, elle y accepte un tiers de loge, mais elle trouve _très-distingué_ de peu manger, et refuse les parties fines de son mari.

—Mon ami, dit-elle, une femme comme il faut ne saurait aller là si souvent... On entre une fois par plaisanterie dans ces boutiques; mais s’y montrer habituellement?... fi donc!

Borrel et Véry, ces illustrations du Fourneau, perdent chaque jour mille francs de recette à ne pas avoir une entrée spéciale pour les voitures. Si une voiture pouvait se glisser sous une porte cochère, et sortir par une autre en jetant une femme au péristyle d’un escalier élégant, combien de clientes leur amèneraient de bons, gros, riches clients!

AXIOME.

La coquetterie tue la gourmandise.

Caroline en a bientôt assez du théâtre, et le diable seul peut savoir la cause de ce dégoût. Excusez Adolphe! un mari n’est pas le diable.

Un bon tiers des Parisiennes s’ennuie au spectacle, à part quelques escapades, comment aller rire et mordre au fruit d’une indécence, —aller respirer le poivre long d’un gros mélodrame, —s’extasier à des décorations, etc. Beaucoup d’entre elles ont les oreilles rassasiées de musique, et ne vont aux Italiens que pour les chanteurs, ou, si vous voulez, pour remarquer les différences dans l’exécution. Voici ce qui soutient les théâtres: les femmes y sont un spectacle avant et après la pièce. La vanité seule paye du prix exorbitant de quarante francs trois heures de plaisir contestable, pris en mauvais air et à grands frais, sans compter les rhumes attrapés en sortant. Mais se montrer, se faire voir, recueillir les regards de cinq cents hommes!... quelle franche lippée! dirait Rabelais.

Pour cette précieuse récolte, engrangée par l’amour-propre, il faut être remarqué. Or, une femme et son mari sont peu regardés. Caroline a le chagrin de voir la salle toujours préoccupée des femmes qui ne sont pas avec leurs maris, des femmes excentriques. Or, le faible loyer qu’elle touche de ses efforts, de ses toilettes et de ses poses, ne compensant guère à ses yeux la fatigue, la dépense et l’ennui, bientôt il en est du spectacle comme de la bonne chère: la bonne cuisine la faisait engraisser, le théâtre la fait jaunir.

Ici Adolphe (ou tout homme à la place d’Adolphe) ressemble à ce paysan du Languedoc qui souffrait horriblement d’un _agacin_ (en français, cor; mais le mot de la langue d’Oc n’est-il pas plus joli?). Ce paysan enfonçait son pied de deux pouces dans les cailloux les plus aigus du chemin, en disant à son agacin: —_Troun de Diou! de bagasse_! si tu mé fais souffrir, jé té lé rends bien.

—En vérité, dit Adolphe profondément désappointé le jour où on reçoit de sa femme un refus motivé, je voudrais bien savoir ce qui peut vous plaire...

Caroline regarde son mari du haut de sa grandeur, et lui dit, après un temps digne d’une actrice: —Je ne suis ni une oie de Strasbourg, ni une girafe.

—On peut, en effet, mieux employer quatre mille francs par mois, répond Adolphe.

—Que veux-tu dire?

—Avec le quart de cette somme, offert à d’estimables forçats, à de jeunes libérés, à d’honnêtes criminels, on devient un personnage, un petit Manteau-Bleu! reprend Adolphe, et une jeune femme est alors fière de son mari.

Cette phrase est le cercueil de l’amour! aussi Caroline la prend-elle en très-mauvaise part. Il s’ensuit une explication. Ceci rentre dans les milles facéties du chapitre suivant, dont le titre doit faire sourire les amants aussi bien que les époux. S’il y a des rayons jaunes, pourquoi n’y aurait-il pas des jours de cette couleur excessivement conjugale?

LES RISETTES JAUNES.

Arrivé dans ces eaux, vous jouissez alors de ces petites scènes qui, dans le grand opéra du mariage, représentent des intermèdes, et dont voici le type.

Vous êtes un soir seuls, après dîner, et vous vous êtes déjà tant de fois trouvés seuls que vous éprouvez le besoin de vous dire de petits mots piquants, comme ceci, donné pour exemple.

—Prends garde à toi Caroline, dit Adolphe, qui a sur le cœur tant d’efforts inutiles, il me semble que ton nez a l’impertinence de rougir à domicile tout aussi bien qu’au restaurant.

—Tu n’es pas dans tes jours d’amabilité!...

RÈGLE GÉNÉRALE.

Aucun homme n’a pu découvrir le moyen de donner un conseil d’ami à aucune femme, pas même à la sienne.

—Que veux-tu, ma chère, peut-être es-tu trop serrée dans ton corset, et l’on se donne ainsi des maladies...

Aussitôt qu’un homme a dit cette phrase n’importe à quelle femme, cette femme (elle sait que les buscs sont souples) saisit son busc par le bout qui regarde en contre-bas, et le soulève en disant, comme Caroline:

—Vois, on peut y mettre la main! jamais je ne me serre.

—Ce sera donc l’estomac...

—Qu’est-ce que l’estomac a de commun avec le nez?

—L’estomac est un centre qui communique avec tous les organes.

—Le nez est donc un organe?

—Oui.

—Ton organe te sert bien mal en ce moment... (Elle lève les yeux et hausse les épaules.) Voyons! que t’ai-je fait, Adolphe?

—Mais rien, je plaisante, et j’ai le malheur de ne pas te plaire, répond Adolphe en souriant.

—Mon malheur, à moi, c’est d’être ta femme. Oh! que ne suis-je celle d’un autre!

—Nous sommes d’accord!

—Si, me nommant autrement, j’avais la naïveté de dire, comme les coquettes qui veulent savoir où elles en sont avec un homme: «Mon nez est d’un rouge inquiétant!» en me regardant à la glace avec des minauderies de singe, tu me répondrais: «Oh! madame, vous vous calomniez! D’abord, cela ne se voit pas; puis c’est en harmonie avec la couleur de votre teint... Nous sommes d’ailleurs tous ainsi après dîner!» et tu partirais de là pour me faire des compliments... Est-ce que je dis, moi, que tu engraisses, que tu prends des couleurs de maçon, et que j’aime les hommes pâles et maigres?...

On dit à Londres: _Ne touchez pas à la hache!_ En France, il faut dire: Ne touchez pas au nez de la femme...

—Et tout cela pour un peu trop de cinabre naturel! s’écrie Adolphe. Prends-t’en au bon Dieu, qui se mêle d’étendre de la couleur plus dans un endroit que dans un autre, non à moi... qui t’aime... qui te veux parfaite, et qui te crie: Gare!

—Tu m’aimes trop, alors, car depuis quelque temps tu t’étudies à me dire des choses désagréables, tu cherches à me dénigrer sous prétexte de me perfectionner... J’ai été trouvée parfaite, il y a cinq ans...

—Moi, je te trouve mieux que parfaite, tu es charmante!...

—Avec trop de cinabre?

Adolphe, qui voit sur la figure de sa femme un air hyperboréen, s’approche, se met sur une chaise à côté d’elle. Caroline, ne pouvant pas décemment s’en aller, donne un coup de côté sur sa robe comme pour opérer une séparation. Ce mouvement-là, certaines femmes l’accomplissent avec une impertinence provocante; mais il a deux significations: c’est, en terme de whist, ou _une invite au roi_, ou _une renonce_. En ce moment, Caroline renonce.

—Qu’as-tu? dit Adolphe.

—Voulez-vous un verre d’eau et de sucre? demande Caroline en s’occupant de votre hygiène et prenant (en charge) son rôle de servante.

—Pourquoi?

—Mais vous n’avez pas la digestion aimable, vous devez souffrir beaucoup. Peut-être faut-il mettre une goutte d’eau-de-vie dans le verre d’eau sucrée? Le docteur a parlé de cela comme d’un remède excellent...

—Comme tu t’occupes de mon estomac!

—C’est un centre, il communique à tous les organes, il agira sur le cœur, et de là peut-être sur la langue.

Adolphe se lève et se promène sans rien dire, mais il pense à tout l’esprit que sa femme acquiert; il la voit grandissant chaque jour en force, en acrimonie; elle devient d’une intelligence dans le taquinage et d’une puissance militaire dans la dispute qui lui rappellent Charles XII et les Russes. Caroline, en ce moment, se livre à une mimique inquiétante: elle a l’air de se trouver mal.

—Souffrez-vous? dit Adolphe pris par où les femmes nous prennent toujours, par la générosité.

—Ça fait mal au cœur, après le dîner, de voir un homme allant et venant comme un balancier de pendule. Mais vous voilà bien: il faut toujours que vous vous agitiez... Êtes-vous drôles... Les hommes sont plus ou moins fous...

Adolphe s’assied au coin de la cheminée opposé à celui que sa femme occupe, et il y reste pensif: le mariage lui apparaît avec ses steppes meublés d’orties.

—Eh bien! tu boudes?... dit Caroline après un demi-quart d’heure donné à l’observation de la figure maritale.

—Non, j’étudie, répond Adolphe.

—Oh! quel caractère infernal tu as!... dit-elle en haussant les épaules. Est-ce à cause de ce que je t’ai dit sur ton ventre, sur ta taille et sur ta digestion? Tu ne vois donc pas que je voulais te rendre la monnaie de ton cinabre? Tu prouves que les hommes sont aussi coquets que les femmes... (Adolphe reste froid.) Sais-tu que cela me semble très-gentil à vous de prendre nos qualités... (Profond silence.) On plaisante, et tu te fâches... (elle regarde Adolphe), car tu es fâché... Je ne suis pas comme toi, moi: je ne peux pas supporter l’idée de t’avoir fait un peu de peine! Et c’est pourtant une idée qu’un homme n’aurait jamais eue, que d’attribuer ton impertinence à quelque embarras dans ta digestion. Ce n’est plus _mon Dodofe_! c’est son ventre qui s’est trouvé assez grand pour parler... Je ne te savais pas ventriloque, voilà tout...

Caroline regarde Adolphe en souriant: Adolphe se tient comme gommé.

—Non, il ne rira pas... Et vous appelez cela, dans votre jargon, avoir du caractère... Oh! comme nous sommes bien meilleures!

Elle vient s’asseoir sur les genoux d’Adolphe, qui ne peut s’empêcher de sourire. Ce sourire, extrait à l’aide de la machine à vapeur, elle le guettait pour s’en faire une arme.

—Allons, mon bon homme, avoue tes torts! dit-elle alors. Pourquoi bouder? Je t’aime, moi, comme tu es! Je te vois tout aussi mince que quand je t’ai épousé... plus mince même.

—Caroline, quand on en arrive à se tromper sur ces petites choses-là... quand on se fait des concessions et qu’on ne reste pas fâché, tout rouge... sais-tu ce qui en est?...

—Eh bien? dit Caroline inquiète de la pose dramatique que prend Adolphe.

—On s’aime moins.

—Oh! gros monstre, je te comprends: tu restes fâché pour me faire croire que tu m’aimes.

Hélas! avouons-le! Adolphe dit la vérité de la seule manière de la dire: en riant.

—Pourquoi m’as-tu fait de la peine? dit-elle. Ai-je un tort? ne vaut-il pas mieux me l’expliquer gentiment plutôt que de me dire grossièrement (elle enfle sa voix): «Votre nez rougit!» Non, ce n’est pas bien! Pour te plaire, je vais employer une expression de ta belle Fischtaminel: «_Ce n’est pas d’un gentleman!_»

Adolphe se met à rire et paye les frais du raccommodement; mais au lieu d’y découvrir ce qui peut plaire à Caroline et le moyen de se l’attacher, il reconnaît par où Caroline l’attache à elle.

NOSOGRAPHIE DE LA VILLA.

Est-ce un agrément de ne pas savoir ce qui plaît à sa femme quand on est marié?... Certaines femmes (cela se rencontre encore en province) sont assez naïves pour dire assez promptement ce qu’elles veulent ou ce qui leur plaît. Mais à Paris, presque toutes les femmes éprouvent une certaine jouissance à voir un homme aux écoutes de leur cœur, de leurs caprices, de leurs désirs, trois expressions d’une même chose! et tournant, virant, allant, se démenant, se désespérant, comme un chien qui cherche un maître.

Elles nomment cela _être aimées_, les malheureuses!... Et bon nombre se disent en elles-mêmes, comme Caroline: —Comment s’en tirera-t-il?

Adolphe en est là. Dans ces circonstances, le digne et excellent Deschars, ce modèle du mari bourgeois, invite le ménage Adolphe et Caroline à inaugurer une charmante maison de campagne. C’est une occasion que les Deschars ont saisie par son feuillage, une folie d’hommes de lettres, une délicieuse villa où l’artiste a enfoui cent mille francs, et vendue à la criée onze mille francs. Caroline a quelque jolie toilette à essayer, un chapeau à plumes en saule pleureur: c’est ravissant à montrer en tilbury. On laisse le petit Charles à sa grand’mère. On donne congé aux domestiques. On part avec le sourire d’un ciel bleu, lacté de nuages, uniquement pour en rehausser l’effet. On respire le bon air, on le fend par le trot du gros cheval normand sur qui le printemps agit. Enfin l’on arrive à Marnes, au-dessus de Ville-d’Avray, où les Deschars se pavanent dans une villa copiée sur une villa de Florence et entourée de prairies suisses, sans tous les inconvénients des Alpes.

—Mon Dieu! quelles délices qu’une semblable maison de campagne! s’écrie Caroline en se promenant dans les bois admirables qui bordent Marnes et Ville-d’Avray. On est heureux par les yeux comme si l’on y avait un cœur!

Caroline, ne pouvant prendre qu’Adolphe, prend alors Adolphe, qui redevient son Adolphe. Et de courir comme une biche, et de redevenir la jolie, naïve, petite, adorable pensionnaire qu’elle était!... Ses nattes tombent! elle ôte son chapeau, le tient par ses brides. La voilà rejeune, blanche et rose. Ses yeux sourient, sa bouche est une grenade douée de sensibilité, d’une sensibilité qui paraît neuve.

—Ça te plairait donc bien, ma chérie, une campagne!... dit Adolphe en tenant Caroline par la taille, et la sentant qui s’appuie comme pour en montrer la flexibilité.

—Oh! tu serais assez gentil pour m’en acheter une?... Mais, pas de folies!... Saisis une occasion comme celle des Deschars.

—Te plaire, savoir bien ce qui peut te faire plaisir, voilà l’étude de ton Adolphe.

Ils sont seuls, ils peuvent se dire leurs petits mots d’amitié, défiler le chapelet de leurs mignardises secrètes.

—On veut donc plaire à sa petite fille?... dit Caroline en mettant sa tête sur l’épaule d’Adolphe, qui la baise au front en pensant: —Dieu merci, je la tiens!

AXIOME.

Quand un mari et une femme se tiennent, le diable seul sait celui qui tient l’autre.

Le jeune ménage est charmant, et la grosse dame Deschars se permet une remarque assez décolletée pour elle, si sévère, si prude, si dévote.

—La campagne a la propriété de rendre les maris très-aimables.

M. Deschars indique une occasion à saisir. On veut vendre une maison à Ville-d’Avray, toujours pour rien. Or, la maison de campagne est une maladie particulière à l’habitant de Paris. Cette maladie a sa durée et sa guérison. Adolphe est un mari, ce n’est pas un médecin. Il achète la campagne et s’y installe avec Caroline redevenue sa Caroline, sa Carola, sa biche blanche, son gros trésor, sa petite fille, etc.

Voici quels symptômes alarmants se déclarent avec une effrayante rapidité: On paye une tasse de lait vingt-cinq centimes quand il est baptisé, cinquante centimes quand il est _anhydre_, disent les chimistes. La viande est moins chère à Paris qu’à Sèvres, expérience faite des qualités. Les fruits sont hors de prix. Une belle poire coûte plus prise à la campagne que dans le jardin (anhydre!) qui fleurit à l’étalage de Chevet.

Avant de pouvoir récolter des fruits chez soi, où il n’y a qu’une prairie suisse de deux centiares, environnée de quelques arbres verts qui ont l’air d’être empruntés à une décoration de vaudeville, les autorités les plus rurales consultées déclarent qu’il faudra dépenser beaucoup d’argent, et —attendre cinq années!... Les légumes s’élancent de chez les maraîchers pour rebondir à la Halle. Madame Deschars, qui jouit d’un jardinier-concierge, avoue que les légumes venus dans son terrain, sous ses bâches, à force de terreau, lui coûtent deux fois plus cher que ceux achetés à Paris chez une fruitière qui a boutique, qui paye patente, et dont l’époux est électeur. Malgré les efforts et les promesses du jardinier-concierge, les primeurs ont toujours à Paris une avance d’un mois sur celles de la campagne.

De huit heures du soir à onze heures, les époux ne savent que faire, vu l’insipidité des voisins, leurs petitesses et les questions d’amour-propre soulevées à propos de rien.

Monsieur Deschars remarque, avec la profonde science de calcul qui distingue un ancien notaire, que le prix de ses voyages à Paris cumulé avec les intérêts du prix de la campagne, avec les impositions, les réparations, les gages du concierge et de sa femme, etc., équivalent à un loyer de mille écus! Il ne sait pas comment lui, ancien notaire, s’est laissé prendre à cela!... Car il a maintes fois fait des baux de châteaux avec parcs et dépendances pour mille écus de loyer.

On convient à la ronde, dans les salons de madame Deschars, qu’une maison de campagne, loin d’être un plaisir, est une plaie vive.

—Je ne sais pas comment on ne vend que cinq centimes, à la Halle, un chou qui doit être arrosé tous les jours, depuis sa naissance jusqu’au jour où on le coupe, dit Caroline.

—Mais, répond un petit épicier retiré, le moyen de se tirer de la campagne, c’est d’y rester, d’y demeurer, de se faire campagnard, et alors tout change...

Caroline, en revenant, dit à son pauvre Adolphe: —Quelle idée as-tu donc eue là, d’avoir une maison de campagne? Ce qu’il y a de mieux en fait de campagne, est d’y aller chez les autres...

Adolphe se rappelle un proverbe anglais qui dit: «N’ayez jamais de journal, de maîtresse, ni de campagne; il y a toujours des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous...»

—Bah! répond Adolphe, que le Taon Conjugal a définitivement éclairé sur la logique des femmes, tu as raison; mais aussi, que veux-tu? l’enfant s’y porte à ravir.