La Comédie humaine - Volume 18
Part 50
—Une des plus belles propriétés qu’il y ait à vingt lieues à la ronde! dit le sous-préfet; mais vous retrouverez mieux aux environs de Paris.
—Qu’a-t-on de rentes avec deux millions? demanda la comtesse.
—Aujourd’hui, environ quatre-vingt mille francs, répondit Blondet.
—Les Aigues ne rapportent pas en sac plus de trente mille francs, dit la comtesse; encore, ces années-ci, vous avez fait d’immenses dépenses, vous avez entouré les bois de fossés...
—On a, dit Blondet, un château royal aujourd’hui, pour quatre cent mille francs, aux environs de Paris. On achète les folies des autres.
—Je croyais que vous teniez aux Aigues? dit le comte à sa femme.
—Ne sentez-vous donc pas que je tiens mille fois plus à votre existence? dit-elle. D’ailleurs, depuis la mort de ma pauvre Olympe, depuis l’assassinat de Michaud, ce pays m’est devenu odieux; tous les visages que j’y rencontre me semblent armés d’une expression sinistre ou menaçante.
Le lendemain soir, dans le salon de M. Gaubertin, à la Ville-aux-Fayes, le sous-préfet fut accueilli par cette phrase que lui dit le maire:
—Eh bien! monsieur des Lupeaulx, vous venez des Aigues?...
—Oui, répondit le sous-préfet avec un petit air triomphant, et en lançant un tendre regard à Mlle Elise, j’ai bien peur que nous ne perdions le général; il va vendre sa terre...
—Monsieur Gaubertin, je vous recommande mon pavillon... je n’en peux plus de ce bruit, de cette poussière de la Ville-aux-Fayes; comme un pauvre oiseau emprisonné j’aspire de loin l’air des champs, l’air des bois, dit madame Isaure de sa voix langoureuse, les yeux fermés à demi en penchant la tête sur son épaule gauche, et en tortillant nonchalamment les longs anneaux de sa chevelure blonde.
—Soyez donc prudente, madame..., lui dit à voix basse Gaubertin, ce n’est pas avec vos indiscrétions que j’achèterai le pavillon...; puis, se tournant vers le sous-préfet: On ne peut donc toujours pas découvrir les auteurs de l’assassinat commis sur la personne du garde? lui demanda-t-il.
—Il paraît que non, répondit le sous-préfet.
—Ça nuira beaucoup à la vente des Aigues, dit Gaubertin devant tout son monde; je sais bien, moi, que je ne les achèterais pas... Les gens du pays sont trop mauvais; même du temps de mademoiselle Laguerre, je me disputais avec eux, et cependant Dieu sait comme elle les laissait faire.
Sur la fin du mois de mai, rien n’annonçait que le général eût l’intention de mettre en vente les Aigues; il était indécis. Un soir, sur les dix heures, il rentrait de la forêt par une des six avenues qui conduisaient au pavillon du Rendez-vous, et il avait renvoyé son garde, en se voyant assez près du château. Au retour de l’allée, un homme armé d’un fusil sortit d’un buisson.
—Général, dit-il, voilà la troisième fois que vous vous trouvez au bout de mon canon, et voilà la troisième fois que je vous donne la vie...
—Et pourquoi veux-tu donc me tuer, Bonnébault? dit le comte sans témoigner la moindre émotion.
—Ma foi! si ce n’était par moi, ce serait par un autre; et moi, voyez-vous, j’aime les gens qui ont servi l’Empereur, je ne peux pas me décider à vous tuer comme une perdrix. —Ne me questionnez pas, je ne veux rien dire... Mais vous avez des ennemis plus puissants, plus rusés que vous, et qui finiront par vous écraser; j’aurai mille écus si je vous tue, et j’épouserai Marie Tonsard. Eh bien! donnez-moi quelques méchants arpents de terre et une mauvaise baraque, je continuerai à dire ce que j’ai dit, qu’il ne s’est pas trouvé d’occasion... Vous aurez encore le temps de vendre votre terre et de vous en aller; mais, dépêchez-vous. Je suis encore un brave garçon, tout mauvais sujet que je suis; un autre pourrait vous faire plus de mal...
—Et si je te donne ce que tu demandes, me diras-tu qui t’a promis trois mille francs? demanda le général.
—Je ne le sais pas; et la personne qui me pousse à cela, je l’aime trop pour vous la nommer. Et puis, quand vous sauriez que c’est Marie Tonsard, cela ne vous avancerait pas de beaucoup; Marie Tonsard sera muette comme un mur, et moi, je nierai vous l’avoir dit.
—Viens me voir demain, dit le général.
—Ça suffit, dit Bonnébault; si l’on me trouvait maladroit, je vous préviendrai.
Huit jours après cette conversation singulière, tout l’arrondissement, tout le département de Paris étaient farcis d’énormes affiches annonçant la vente des Aigues par lots, en l’étude de maître Corbineau, notaire à Soulanges. Tous les lots furent adjugés à Rigou et montèrent à la somme totale de deux millions cent cinquante mille francs. Le lendemain Rigou fit changer les noms; monsieur Gaubertin avait les bois, et Rigou et les Soudry les vignes et les autres lots. Le château et le parc furent revendus à la bande noire, sauf le pavillon et ses dépendances, que se réserva monsieur Gaubertin pour en faire hommage à sa poétique et sentimentale compagne.
Bien des années après ces événements, pendant l’hiver de 1837, l’un des plus remarquables écrivains politiques de ce temps, Émile Blondet, arrivait au dernier degré de la misère, qu’il avait cachée jusque-là sous les dehors d’une vie d’éclat et d’élégance. Il hésitait à prendre un parti désespéré en voyant que ses travaux, son esprit, son savoir, sa science des affaires, ne l’avaient amené à rien qu’à fonctionner comme une mécanique au profit des autres, en voyant toutes les places prises, en se sentant arrivé aux abords de l’âge mûr, sans considération et sans fortune, en apercevant de sots et de niais bourgeois remplacer les gens de cour et les incapables de la Restauration, et le gouvernement se reconstituer comme il était avant 1830. Un soir où il était bien près du suicide, qu’il avait tant poursuivi de ses plaisanteries, et qu’en jetant un dernier regard sur sa déplorable existence, calomniée et surchargée de travaux bien plus que de ces orgies qu’on lui reprochait, il voyait une noble et belle figure de femme, comme on voit une statue restée entière et pure au milieu des plus tristes ruines, son portier lui remit une lettre cachetée en noir, où la comtesse de Montcornet lui annonçait la mort du général, qui avait repris du service et commandait une division. Elle était son héritière; elle n’avait pas d’enfants. La lettre, quoique digne, indiquait à Blondet que la femme de quarante ans, qu’il avait aimée jeune, lui tendait une main fraternelle et une fortune considérable. Il y a quelques jours, le mariage de la comtesse de Montcornet et de monsieur Blondet, nommé préfet, a eu lieu. Pour se rendre à sa préfecture, il prit par la route où se trouvaient autrefois les Aigues, et il fit arrêter dans l’endroit où étaient jadis les deux pavillons, voulant visiter la commune de Blangy, peuplée de si doux souvenirs pour les deux voyageurs. Le pays n’était plus reconnaissable. Les bois mystérieux, les avenues du parc, tout avait été défriché; la campagne ressemblait à la carte d’échantillons d’un tailleur. Le paysan avait pris possession de la terre en vainqueur et en conquérant. Elle était déjà divisée en plus de mille lots, et la population avait triplé entre Conches et Blangy. La mise en culture de ce beau parc, si soigné, si voluptueux naguère, avait dégagé le pavillon du Rendez-vous, devenu la villa _il Buen-Retiro_ de dame Isaure Gaubertin; c’était le seul bâtiment resté debout, et qui dominait le paysage, ou, pour mieux dire, la petite culture remplaçant le paysage. Cette construction ressemblait à un château, tant étaient misérables les maisonnettes bâties tout autour, comme bâtissent les paysans.
—Voilà le progrès! s’écria Émile. C’est une page du _Contrat social_ de Jean-Jacques! Et moi, je suis attelé à la machine sociale qui fonctionne ainsi!... Mon Dieu! que deviendront les rois dans peu! Mais que deviendront, avec cet état de choses, les nations elles-mêmes dans cinquante ans?...
—Tu m’aimes, tu es à côté de moi; je trouve le présent bien beau, et ne me soucie guère d’un avenir si lointain, lui répondit sa femme.
—Auprès de toi, vive le présent! dit gaiement l’amoureux Blondet, et au diable l’avenir! Puis il fit signe au cocher de partir, et tandis que les chevaux s’élançaient au galop, les nouveaux mariés reprirent le cours de leur lune de miel.
1845.
* * * * *
On doit croire l’auteur des _Paysans_ assez instruit des choses de son temps pour savoir qu’il n’y avait point de cuirassiers dans la garde impériale. Il prend ici la liberté de faire observer qu’il a dans son cabinet les uniformes de la République, de l’Empire, de la Restauration, la collection de tous les costumes militaires des pays que la France a eus pour alliés ou pour adversaires, et plus d’ouvrages sur les guerres de 1792 à 1815 que n’en possède tel maréchal de France. Il se sert de la voie du journal pour remercier les personnes qui lui ont fait l’honneur d’assez s’intéresser à ses travaux pour lui envoyer des notes rectificatives et des renseignements.
Une fois pour toutes, il répond ici que ses inexactitudes sont volontaires et calculées. Ceci n’est pas une Scène de la Vie Militaire, où il serait tenu de ne pas mettre des sabretaches à des fantassins. Toucher à l’histoire contemporaine, ne fût-ce que par des types, comporte des dangers. C’est en se servant, pour des fictions, d’un cadre dont les détails sont minutieusement vrais, en dénaturant tour à tour les faits par des couleurs qui leur sont étrangères, qu’on évite le petit malheur des _personnalités_. Déjà, pour UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE, quoique le fait eût été changé dans ses détails et appartienne à l’histoire, l’auteur a dû répondre à d’absurdes observations basées sur cette objection qu’il n’y avait eu qu’_un_ sénateur d’enlevé, de séquestré, sous le règne de l’Empereur. Je le crois bien! on aurait peut-être couronné de fleurs celui qui en aurait enlevé un second!
Si l’inexactitude relative aux cuirassiers est trop choquante, il est facile de ne pas parler de la Garde. Mais la famille de l’illustre général qui commandait la cavalerie refoulée sur le Danube nous demanderait alors compte des onze cent mille francs que l’Empereur a laissé prendre à Montcornet en Poméranie.
On viendra bientôt nous prier de dire dans quelle géographie se trouve la Ville-aux-Fayes, l’Avonne et Soulanges. Tous ces pays et ces cuirassiers vivent sur le golfe immense où sont la tour de Ravensvood, les Eaux de Saint-Ronan, la terre de Tillietudlem, Gander-Cleug, Lilliput, l’abbaye de Thélème, les conseillers privés d’Hoffmann, l’île de Robinson Crusoé, les terres de la famille Shandy, dans un monde exempt de contributions, et où la poste se paye par ceux qui y voyagent à raison de 20 centimes le volume.
(_Note de l’auteur._)
FIN DES PAYSANS.
ÉTUDES ANALYTIQUES
PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE
PRÉFACE OU CHACUN RETROUVERA SES IMPRESSIONS DE MARIAGE
Un ami vous parle d’une jeune personne:
—Bonne famille, bien élevée, jolie, et trois cent mille francs comptant. Vous avez désiré rencontrer cet objet charmant.
Généralement, toutes les entrevues fortuites sont préméditées. Et vous parlez à cet objet devenu très-timide.
VOUS. —Une soirée charmante?...
ELLE. —Oh! oui, Monsieur.
Vous êtes admis à courtiser la jeune personne.
LA BELLE-MÈRE (_au futur_). —Vous ne sauriez croire combien cette chère petite fille est susceptible d’attachement.
Cependant les deux familles sont en délicatesse à propos des questions d’intérêt.
VOTRE PÈRE (_à la belle-mère_). —Ma ferme vaut cinq cent mille francs, ma chère dame!...
VOTRE FUTURE BELLE-MÈRE. —Et notre maison, mon cher monsieur, est à un coin de rue.
Un contrat s’ensuit, discuté par deux affreux notaires: un petit, un grand.
Puis les deux familles jugent nécessaire de vous faire passer à la mairie, à l’église, avant de procéder au coucher de la mariée, qui fait des façons.
Et après!... il vous arrive une foule de petites misères imprévues, comme ceci:
LE COUP DE JARNAC.
Est-ce une petite, est-ce une grande misère? je ne sais; elle est grande pour les gendres ou pour vos belles-filles, elle est excessivement petite pour vous.
—Petite, cela vous plaît à dire; mais un enfant coûte énormément! s’écrie un époux dix fois trop heureux qui fait baptiser son onzième, nommé _le petit dernier_, —un mot avec lequel les femmes abusent leurs familles.
Quelle est cette misère? me direz-vous. Eh bien! cette misère est, comme beaucoup de petites misères conjugales, un bonheur pour quelqu’un.
Vous avez, il y a quatre mois, marié votre fille, que nous appellerons du doux nom de CAROLINE, pour en faire le type de toutes les épouses. Caroline est, comme toujours, une charmante jeune personne, et vous lui avez trouvé pour mari:
Soit un avoué de première instance, soit un capitaine en second, peut-être un ingénieur de troisième classe; ou un juge suppléant, ou encore un jeune vicomte. Mais plus certainement, ce que recherchent le plus les familles sensées, l’idéal de leurs désirs: le fils unique d’un riche propriétaire!... (Voyez la _Préface_.)
Ce phénix, nous le nommerons ADOLPHE, quels que soient son état dans le monde, son âge, et la couleur de ses cheveux.
L’avoué, le capitaine, l’ingénieur, le juge, enfin le gendre, Adolphe et sa famille ont vu dans mademoiselle Caroline:
1º Mademoiselle Caroline;
2º Fille unique de votre femme et de vous.
Ici, nous sommes forcé de demander, comme à la Chambre, la division:
I.—DE VOTRE FEMME.
Votre femme doit recueillir l’héritage d’un oncle maternel, vieux podagre qu’elle mitonne, soigne, caresse et emmitoufle; sans compter la fortune de son père à elle. Caroline a toujours adoré son oncle, son oncle qui la faisait sauter sur ses genoux, son oncle qui... son oncle que... son oncle enfin... dont la succession est estimée deux cent mille francs.
De votre femme... personne bien conservée, mais dont l’âge a été l’objet de mûres réflexions et d’un long examen de la part des aves et ataves de votre gendre. Après bien des escarmouches respectives entre les belles-mères, elles se sont confié leurs petits secrets de femmes mûres.
—Et vous, ma chère dame?
—Moi, Dieu merci! j’en suis quitte, et vous?
—Moi, je l’espère bien! a dit votre femme.
—Tu peux épouser Caroline, a dit la mère d’Adolphe à votre futur gendre, Caroline héritera seule de sa mère, de son oncle et de son grand-père.
II. —DE VOUS,
Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard dont la succession ne vous sera pas disputée: il est en enfance, et dès lors incapable de tester.
De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine dans votre jeunesse. Vous avez d’ailleurs cinquante-neuf ans, votre tête est couronnée, on dirait d’un genou qui passe au travers d’une perruque grise.
3º Une dot de trois cent mille francs!...
4º La sœur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans, souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os;
5º Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on dit le _papa beau-père_), vingt mille livres de rente, qui s’augmenteront d’une succession sous peu de temps;
6º La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions: l’oncle et le grand-père.
Trois successions et les économies, ci 750,000 fr. Votre fortune 250,000 Celle de votre femme 250,000 ————————— Total 1,250,000 fr.
qui ne peuvent s’envoler!...
Voilà l’autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent leurs chœurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la boutonnière, bouquets de fleurs d’oranger, cannetilles, voiles, remises et cochers allant de la mairie à l’église, de l’église au banquet, du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale, aux accents de l’orchestre et aux plaisanteries consacrées que disent les restes de dandies; car n’y a-t-il pas, de par le monde des restes de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais. Oui, voilà l’ostéologie des plus amoureux désirs.
La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage.
Ceux du côté du marié:
—Adolphe a fait une bonne affaire:
Ceux du côté de la mariée:
—Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique, et il aura soixante mille francs de rente, _un jour ou l’autre_!...
Un jour, l’heureux juge, l’ingénieur heureux, l’heureux capitaine ou l’heureux avoué, l’heureux fils unique d’un riche propriétaire, Adolphe enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille.
Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme un peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au soldat qui se pomponne pour sa première bataille, elles aiment à faire la pâle, la souffrante; elles se lèvent d’une certaine manière, et marchent avec les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles ont un fruit: elles anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons sont excessivement charmantes... la première fois.
Votre femme, devenue la belle-mère d’Adolphe, se soumet à des corsets de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure; quand sa Caroline étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner, l’œil clairvoyant de la co-belle-mère a deviné l’œuvre de ténèbres.
Votre femme est grosse! la nouvelle éclate, et votre plus vieil ami de collége vous dit en riant: Ah! vous avez fait des nôtres?
Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain. Vous, homme de cœur, vous rougissez, vous espérez une hydropisie; mais les médecins ont confirmé l’arrivée d’un _petit dernier_!
Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à exécution un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne dans votre ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une fausse position.
—Comment! toi, vieux coquin, tu n’as pas eu honte de?... vous dit un ami sur le boulevard.
—Eh bien! oui! fais-en autant, répliquez-vous enragé.
—Comment, le jour où ta fille!... mais c’est immoral. Et une vieille femme? mais c’est une infirmité!
—Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de votre gendre.
Comme dans un bois! est une gracieuse expression pour la belle-mère.
Cette famille espère que l’enfant qui coupe en trois les espérances de fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un scrofuleux, un infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable?
Cette famille attend l’accouchement de votre femme avec l’anxiété qui agita la maison d’Orléans pendant la grossesse de la duchesse de Berri: une seconde fille procurait le trône à la branche cadette, sans les conditions onéreuses de Juillet; Henri V raflait la couronne. Dès lors, la maison d’Orléans a été forcée de jouer quitte ou double: les événements lui ont donné la partie.
La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance.
Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite fille qui ne vivra pas.
Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant douze livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes.
Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale est la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie rencontre dans cette grossesse, ce qu’il faut appeler _l’été de la Saint-Martin_ des femmes: elle nourrit, elle a du lait! son teint est frais, elle est blanche et rose.
A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits bas, se promène suivie d’une bonne, brode des bonnets, garnit des béguins. Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par l’exemple; elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant c’est une misère, petite pour vous, grande pour votre gendre. Cette misère est des deux genres, elle vous est commune à vous et à votre femme. Enfin, dans ces cas-là, votre paternité vous rend d’autant plus fier qu’elle est incontestable, mon cher monsieur!
LES DÉCOUVERTES.
Généralement, une jeune personne ne découvre son vrai caractère qu’après deux ou trois années de mariage. Elle dissimule, sans le vouloir, ses défauts au milieu des premières joies, des premières fêtes. Elle va dans le monde pour y danser, elle va chez des parents pour vous y faire triompher, elle voyage escortée par les premières malices de l’amour, elle se fait femme. Puis elle devient mère et nourrice, et dans cette situation pleine de jolies souffrances, qui ne laisse à l’observation ni une parole ni une minute, tant les soins y sont multipliés, il est impossible de juger d’une femme. Il vous a donc fallu trois ou quatre ans de vie intime avant que vous ayez pu découvrir une chose horriblement triste, un sujet de perpétuelles terreurs.
Votre femme, cette jeune fille à qui les premiers plaisirs de la vie et de l’amour tenaient lieu de grâce et d’esprit, si coquette, si animée, si vive, dont les moindres mouvements avaient une délicieuse éloquence, a dépouillé lentement, un à un, ses artifices naturels. Enfin, vous avez aperçu la vérité! Vous vous y êtes refusé, vous avez cru vous tromper; mais non: Caroline manque d’esprit, elle est lourde, elle ne sait ni plaisanter, ni discuter, elle a parfois peu de tact. Vous êtes effrayé. Vous vous voyez pour toujours obligé de conduire _cette chère Minette_ à travers des chemins épineux où vous laisserez votre amour-propre en lambeaux.
Vous avez été déjà souvent atteint par des réponses qui, dans le monde, ont été poliment accueillies: on a gardé le silence au lieu de sourire; mais vous aviez la certitude qu’après votre départ les femmes s’étaient regardées en se disant: Avez-vous entendu madame Adolphe?...
—Pauvre petite femme, elle est...
—Bête comme un chou.
—Comment, lui, qui certes est un homme d’esprit, a-t-il pu choisir?...
—Il devrait former sa femme, l’instruire, ou lui apprendre à se taire.
AXIOMES.
Un homme est, dans notre civilisation, responsable de toute sa femme.
Ce n’est pas le mari qui forme la femme.
Un jour, Caroline aura soutenu _mordicus_ chez madame de Fischtaminel, une femme très-distinguée, que le petit dernier ne ressemblait ni à son père ni à sa mère, mais à l’ami de la maison. Elle aura peut-être éclairé monsieur de Fischtaminel, et inutilisé les travaux de trois années, en renversant l’échafaudage des assertions de madame de Fischtaminel, qui, depuis cette visite, vous marque de la froideur, car elle soupçonne chez vous une indiscrétion faite à votre femme.
Un soir, Caroline, après avoir fait causer un auteur sur ses ouvrages, aura terminé en donnant le conseil à ce poëte, déjà fécond, de travailler enfin pour la postérité. Tantôt elle se plaint de la lenteur du service à table chez des gens qui n’ont qu’un domestique et qui se sont mis en quatre pour la recevoir. Tantôt elle médit des veuves qui se remarient, devant madame Deschars, mariée en troisièmes noces à un ancien notaire, à Nicolas-Jean-Jérôme-Népomucène-Ange-Marie-Victor-Joseph Deschars, l’ami de votre père.
Enfin vous n’êtes plus vous-même dans le monde avec votre femme. Comme un homme qui monte un cheval ombrageux et qui le regarde sans cesse entre les deux oreilles, vous êtes absorbé par l’attention avec laquelle vous écoutez votre Caroline.
Pour se dédommager du silence auquel sont condamnées les demoiselles, Caroline parle, ou mieux, elle babille; elle veut faire de l’effet, et elle en fait: rien ne l’arrête; elle s’adresse aux hommes les plus éminents, aux femmes les plus considérables; elle se fait présenter, elle vous met au supplice. Pour vous, aller dans le monde, c’est aller au martyre.