La Comédie humaine - Volume 18
Part 49
Pendant le déjeuner, Michaud revint; il n’avait pu rencontrer personne. Sibilet, mandé par le comte, vint aussi.
—Monsieur Sibilet, et vous, monsieur Michaud, faites savoir, avec prudence, dans le pays, que je donne mille francs à celui qui me fera saisir en flagrant délit ceux qui tuent ainsi mes arbres; il faut connaître l’outil dont ils se servent, où ils l’ont acheté, et j’ai mon plan.
—Ces gens-là ne se vendent jamais, dit Sibilet, quand il y a des crimes commis à leur profit et prémédités; car on ne peut nier que cette invention diabolique n’ait été réfléchie, combinée...
—Oui, mais mille francs pour eux, c’est un ou deux arpents de terre.
—Nous essayerons, dit Sibilet; à quinze cents je réponds de trouver un traître, surtout si on lui garde le secret.
—Mais faisons comme si nous ne savions rien, moi surtout; il faut plutôt que ce soit vous qui vous soyez aperçu de cela à mon insu, sans quoi nous serions victimes de quelque combinaison; il faut plus se défier de ces brigands-là que de l’ennemi en temps de guerre.
—Mais c’est l’ennemi, dit Blondet.
Sibilet lui jeta le regard en dessous de l’homme qui comprenait la portée du mot, et il se retira.
—Votre Sibilet, je ne l’aime pas, reprit Blondet quand il l’eut entendu quitter la maison, c’est un homme faux.
—Jusqu’à présent, il n’y a rien à en dire, répondit le général.
Blondet se retira pour aller écrire des lettres. Il avait perdu l’insouciante gaieté de son premier séjour, il était inquiet et préoccupé; ce n’était pas en lui des pressentiments comme chez madame Michaud, c’était plutôt une attente de malheurs prévus et certains. Il se disait: Tout cela finira mal; et si le général ne prend pas un parti décisif et n’abandonne pas un champ de bataille où il est écrasé par le nombre, il y aura bien des victimes; qui sait même s’il pourra s’en tirer sain et sauf, lui et sa femme? Mon Dieu! cette créature si adorable, si dévouée, si parfaite, l’exposer ainsi!... Et il croit l’aimer! Eh bien! je partagerai leurs périls, et si je ne puis les sauver, je périrai avec eux!
VIII.—VERTUS CHAMPÊTRES.
A la nuit, Marie Tonsard était sur la route de Soulanges, assise sur la marge d’un ponceau de la route, attendant Bonnébault, qui avait passé, suivant son habitude, la journée au café. Elle l’entendit de loin, et son pas lui indiqua qu’il était ivre et qu’il avait perdu, car il chantait quand il avait gagné.
—Est-ce toi Bonnébault?
—Oui, petite...
—Qu’as-tu?
—Je dois vingt-cinq francs, et l’on me _torderait_ bien vingt-cinq fois le cou avant que je les trouve.
—Eh bien! nous pourrons en avoir cinq cents, lui dit-elle à l’oreille.
—Oh! il s’agit de tuer quelqu’un; mais je veux vivre...
—Tais-toi donc, Vaudoyer nous les donne, si tu lui fais prendre ta mère à un arbre.
—J’aime mieux tuer un homme que de vendre ma mère. Toi, tu as ta grand’mère, la Tonsard, pourquoi ne la livres-tu pas?
—Si je le tentais, mon père se fâcherait et il empêcherait les farces.
—C’est vrai; c’est égal; ma mère n’ira pas en prison; pauvre vieille! elle me cuit mon pain, elle me trouve des hardes, je ne sais comment... Aller en prison... et cela par moi! je n’aurai ni cœur ni entrailles, non, non. Et de peur qu’on ne la vende, je vas lui dire ce soir de ne plus cercler les arbres...
—Eh bien! mon père fera ce qu’il voudra, je lui dirai qu’il y a cinq cents francs à gagner, et il demandera à ma grand’mère si elle le veut. C’est qu’on ne mettra jamais une femme de soixante-dix ans en prison. D’ailleurs, elle y serait mieux, au fond, que dans son grenier...
—Cinq cents francs!... J’en parlerai à ma mère, dit Bonnébault; au fait, si ça l’arrange de me les donner, je lui en laisserai quelque chose pour vivre en prison; elle filera, elle s’amusera, elle y sera bien nourrie, bien abritée, elle aura bien moins de soucis qu’à Conches. A demain, petite... je n’ai pas le temps de causer avec toi.
Le lendemain, à cinq heures du matin, au petit jour, Bonnébault et sa mère frappaient à la porte du Grand-I-Vert, où la vieille mère Tonsard seule était levée.
—Marie! cria Bonnébault, l’affaire est faite.
—Est-ce l’affaire d’hier pour les arbres? dit la vieille Tonsard; tout est arrangé, c’est moi qui la prends.
—Par exemple! mon garçon a promesse d’un arpent pour ce prix-là, de M. Rigou...
Les deux vieilles se disputèrent à qui serait vendue par ses enfants. Au bruit de la querelle, la maison s’éveilla. Tonsard et Bonnébault prirent chacun parti pour leurs mères.
—Tirez à la courte paille, dit madame Tonsard la bru.
La courte paille décida pour le cabaret. Trois jours après, au point du jour, les gendarmes emmenèrent, du fond de la forêt à la Ville-aux-Fayes, la vieille Tonsard surprise en flagrant délit, par le garde général et ses adjoints, et par le garde champêtre, avec une mauvaise lime qui servait à déchirer l’arbre, et un chasse-clou avec lequel les délinquants lissaient cette hachure annulaire, comme l’insecte lisse son chemin. On constata, dans le procès-verbal, l’existence de cette perfide opération sur soixante arbres, dans un rayon de cinq cents pas. La vieille Tonsard fut transférée à Auxerre; le cas était de la juridiction de la cour d’assises.
Quand Michaud vit au pied de l’arbre la vieille Tonsard, il ne put s’empêcher de dire: «Voilà les gens sur qui monsieur et madame la comtesse versent leurs bienfaits!... Ma foi! si madame m’écoutait, elle ne donnerait pas de dot à la petite Tonsard, elle vaut encore moins que sa grand’mère...»
La vieille leva vers Michaud ses yeux gris et lui lança un regard venimeux. En effet, en apprenant quel était l’auteur de ce crime, le comte défendit à sa femme de rien donner à Catherine Tonsard.
—Monsieur le comte fera d’autant mieux, dit Sibilet, que j’ai su que le champ que Godain a acheté, c’était trois jours avant que Catherine vînt parler à madame. Ainsi ces deux gens-là avaient compté sur l’effet de cette scène et sur la compassion de madame. Elle est bien capable, Catherine, de s’être mise dans le cas où elle était, pour avoir un motif d’avoir la somme, car Godain n’est pour rien dans l’affaire...
—Quelles gens! dit Blondet, les mauvais sujets de Paris sont des saints...
—Ah! monsieur, dit Sibilet, l’intérêt fait commettre des horreurs partout. Savez-vous qui a trahi la Tonsard?
—Non!
—Sa petite-fille Marie; elle était jalouse du mariage de sa sœur, et pour s’établir...
—C’est épouvantable! dit le comte; mais ils assassineraient donc?
—Oh! dit Sibilet, pour peu de chose; ils tiennent si peu à la vie, ces gens-là; ils s’ennuient de toujours travailler. Oh! monsieur, il ne se passe pas, au fond des campagnes, des choses plus régulières que dans Paris; mais vous ne le croiriez pas.
—Soyez donc bon et bienfaisant! dit la comtesse.
—Le soir de l’arrestation, Bonnébault vint au cabaret du Grand-I-Vert, où toute la famille Tonsard était en grande jubilation.
—Oui, oui, réjouissez-vous, je viens d’apprendre par Vaudoyer que, pour vous punir, la comtesse retire les mille francs promis à la Godain; son mari ne veut pas qu’elle les donne.
—C’est ce gredin de Michaud qui le lui a conseillé, dit Tonsard, ma mère l’a entendu, elle me l’a dit à la Ville-aux-Fayes où je suis allé lui porter de l’argent et toutes ses affaires. Eh bien! qu’elle ne les donne pas; nos cinq cents francs aideront la Godain à payer le terrain, et nous nous vengerons de ça, nous deux Godain... Ah! Michaud se mêle de nos petites affaires! ça lui rapportera plus de mal que de bien... _Qué_ que cela lui fait, je vous le demande? ça passe-t-il dans ses bois? C’est lui pourtant qu’est l’auteur de tout ce tapage-là... aussi vrai que c’est lui qu’a découvert la mèche le jour où ma mère a coupé le sifflet à son chien. Et si je me mêlais des affaires du château, moi! si je disais au général que sa femme se promène le matin dans les bois avec un jeune homme, sans craindre la rosée; faut avoir les pieds chauds pour ça...
—Le général, le général, dit Courtecuisse, on en ferait tout ce qu’on voudrait, mais c’est Michaud qui lui monte la tête... un faiseur d’embarras... quoi! qui ne sait rien de son métier; de mon temps, ça allait tout autrement.
—Oh! dit Tonsard, c’était alors le bon temps pour tous... dis donc, Vaudoyer?
—Le fait est, répondit celui-ci, que si Michaud n’y était plus, nous serions tranquilles.
—Assez causé, dit Tonsard, nous parlerons de cela plus tard, au clair de lune, en plein champ.
Vers la fin d’octobre, la comtesse partit et laissa le général aux Aigues; il ne devait la rejoindre que beaucoup plus tard; elle ne voulait pas perdre la première représentation au Théâtre-Italien; elle se trouvait d’ailleurs seule et ennuyée, elle n’avait plus la société d’Émile qui l’aidait à passer les moments où le général courait la campagne et allait à ses affaires.
Novembre fut un vrai mois d’hiver, sombre et gris, entrecoupé de froid et de dégel, de neige et de pluie. L’affaire de la vieille Tonsard avait nécessité le voyage des témoins, et Michaud était allé déposer. Monsieur Rigou s’était intéressé à cette vieille femme, il lui avait donné un avocat qui s’appuya, dans sa défense, de la seule déposition des témoins intéressés et de l’absence de tout témoin à décharge; mais les témoignages de Michaud et de ses gardes, corroborés de ceux du garde champêtre et de deux des gendarmes, décidèrent la question; la mère de Tonsard fut condamnée à cinq ans de prison, et l’avocat dit à Tonsard fils:
—C’est la déposition de Michaud qui vous vaut cela.
IX.—LA CATASTROPHE.
Un samedi soir, Courtecuisse, Bonnébault, Godain, Tonsard, ses filles, sa femme, le père Fourchon, Vaudoyer et plusieurs manouvriers étaient à souper dans le cabaret, il faisait un demi-clair de lune, et une de ces gelées qui rendent le terrain sec; la première neige était fondue; ainsi les pas d’un homme dans la campagne ne laissaient point de ces traces au moyen desquelles on finit, dans les cas graves, par avoir des indices sur les délits. Ils mangeaient un ragoût fait avec des lièvres pris au collet; on riait, on buvait, c’était le lendemain des noces de la Godain, que l’on devait reconduire chez elle. Sa maison n’était pas loin de celle de Courtecuisse. Quand Rigou vendait un arpent de terre, c’est qu’il était isolé et près des bois. Courtecuisse et Vaudoyer avaient leurs fusils pour reconduire la mariée; tout le pays était endormi, pas une lumière ne se voyait. Il n’y avait que cette noce d’éveillée et qui tapageait de son mieux. A cette heure la vieille Bonnébault entra: chacun la regarda.
—La femme, dit-elle à l’oreille de Tonsard et de son fils, a l’air de vouloir accoucher. Il vient de faire seller son cheval et il va quérir le docteur Gourdon à Soulanges.
—Asseyez-vous, la mère, lui dit Tonsard, qui lui donna sa place à table et alla se coucher sur un banc.
En ce moment on entendit le bruit d’un cheval au galop qui passa rapidement sur le chemin. Tonsard, Courtecuisse et Vaudoyer sortirent brusquement et virent Michaud qui allait par le village.
—Comme il entend son affaire! dit Courtecuisse, il a descendu le long du perron, il prend par Blangy et la route, c’est le plus sûr...
—Oui, dit Tonsard, mais il amènera monsieur Gourdon.
—Il ne le trouvera peut-être pas, dit Courtecuisse, on l’attendait à Conches, pour la bourgeoise de la poste, qui fait déranger le monde à cette heure.
—Mais alors il ira par la grande route de Soulanges à Conches, et c’est le plus court.
—Et c’est le plus sûr pour nous, dit Courtecuisse; il fait en ce moment un joli clair de lune, sur la grande route il n’y a pas de gardes comme dans les bois, on entend de loin; et des pavillons, là, derrière les haies, à l’endroit où elles joignent le petit bois, on peut tirer sur un homme par derrière comme sur un lapin, à cinq pas...
—Il sera onze heures et demie quand il passera là, dit Tonsard, il va mettre une demi-heure pour aller à Soulanges, et autant pour revenir là... Ah çà! mes enfants, si monsieur Gourdon était sur la route...
—Ne t’inquiètes donc pas, dit Courtecuisse, moi je serai à dix minutes de toi, sur la route à droite de Blangy, tirant sur Soulanges, Vaudoyer sera à dix minutes de toi, tirant sur Conches, et s’il vient quelqu’un, une voiture de poste, la malle, les gendarmes, enfin qui que ce soit, nous tirerons un coup en terre, un coup étouffé.
—Et si je le manque?
—Il a raison, dit Courtecuisse; je suis meilleur tireur que toi, Vaudoyer, j’irai avec toi, Bonnébault me remplacera, il jettera un cri, ça se fait mieux entendre et c’est moins suspect.
Tous trois rentrèrent, la noce continua; seulement, à onze heures, Vaudoyer, Courtecuisse, Tonsard et Bonnébault sortirent avec leurs fusils sans qu’aucune des femmes y fît attention. Ils revinrent d’ailleurs trois quarts d’heure après, et se mirent à boire jusqu’à une heure du matin. Les deux filles Tonsard, leur mère et la Bonnébault avaient tant fait boire le meunier, les manouvriers et les deux paysans, ainsi que Fourchon, père de la Tonsard, qu’ils étaient couchés par terre, et ronflaient quand les quatre convives partirent; à leur retour, on secoua les dormeurs, qu’ils retrouvèrent chacun à sa place.
Pendant que cette orgie allait son train, le ménage de Michaud était dans les plus mortelles angoisses. Olympe avait eu de fausses douleurs, et son mari, pensant qu’elle allait accoucher, était parti en toute hâte et sur-le-champ pour aller chercher le médecin. Mais les douleurs de la pauvre femme se calmèrent aussitôt que Michaud fut dehors, car son esprit se préoccupa tellement des dangers que pouvait courir son mari à cette heure avancée dans un pays ennemi et rempli de vauriens déterminés, que cette angoisse de l’âme fut assez puissante pour amortir et dominer momentanément les souffrances physiques. Sa servante avait beau lui répéter que ces craintes étaient imaginaires, elle n’avait pas l’air de la comprendre et restait dans sa chambre au coin de son feu, prêtant l’oreille à tous les bruits du dehors; et dans sa terreur, qui s’accroissait de seconde en seconde, elle avait fait lever le domestique dans l’intention de lui donner un ordre qu’elle ne donnait pas. La pauvre petite femme allait et venait dans une agitation fébrile; elle regardait à ses croisées, elle les ouvrait malgré le froid; elle descendait, elle ouvrait la porte de la cour, elle regardait au loin, elle écoutait... rien... toujours rien, disait-elle, et elle remontait désespérée.
A minuit un quart environ, elle s’écria: —Le voici, j’entends son cheval! et elle descendit suivie du domestique, qui se mit en devoir d’ouvrir la grille. C’est singulier, dit-elle, il revient par les bois de Conches. Puis, elle resta comme frappée d’horreur, immobile, sans voix. Le domestique partagea cet effroi, car il y avait dans le galop furieux du cheval et dans le claquement des étriers vides qui sonnaient, je ne sais quoi de désordonné, accompagné de ces hennissements significatifs que les chevaux poussent quand ils vont seuls. Bientôt, trop tôt pour la malheureuse femme, le cheval arriva à la grille, haletant et trempé de sueur, mais seul; il avait cassé ses brides, dans lesquelles il s’était sans doute empêtré. Olympe regarda d’un air hagard le domestique ouvrir la grille: elle vit le cheval, et sans dire un mot, elle se mit à courir au château comme une folle; elle y arriva, elle tomba sous les fenêtres du général en criant: Monsieur, ils l’ont assassiné!...
Ce cri fut si terrible, qu’il réveilla le comte; il sonna, mit toute la maison sur pied, et les gémissements de madame Michaud, qui accouchait par terre d’un enfant mort en naissant, attirèrent le général et ses gens. On releva la pauvre femme mourante, elle expira en disant au général: Ils l’ont tué!
—Joseph! cria le comte à son valet de chambre, courez chercher le médecin, peut-être y aurait-il encore quelque ressource... Non, demandez plutôt à monsieur le curé de venir, car cette pauvre femme est bien morte et son enfant aussi... Mon Dieu! mon Dieu! quel bonheur que ma femme ne soit pas ici!... Et vous, dit-il au jardinier, allez voir ce qui s’est passé.
—Il s’est passé, dit le domestique du pavillon, que le cheval de monsieur Michaud vient de rentrer tout seul, les brides cassées, les jambes en sang... Il y a une tache de sang sur la selle, comme une coulure.
—Que faire la nuit? dit le comte. Allez éveiller Groison, allez chercher les gardes, sellez les chevaux, et nous battrons la campagne.
Au petit jour, huit personnes, le comte, Groison, les trois gardes et deux gendarmes venus de Soulanges avec le maréchal des logis, explorèrent le pays. On finit par trouver, au milieu de la journée, le corps du garde général dans un bouquet de bois, entre la grande route et la route de la Ville-aux-Fayes, au bout du parc des Aigues, à cinq cents pas de la grille de Conches. Deux gendarmes partirent, l’un par la Ville-aux-Fayes, chercher le procureur du roi, et l’autre par Soulanges, chercher le juge de paix. En attendant, le général fit un procès-verbal, aidé par le maréchal des logis. On trouva sur la route l’empreinte du piétinement d’un cheval qui s’était cabré, à la hauteur du second pavillon, et les traces vigoureuses du galop d’un cheval effrayé jusqu’au premier sentier du bois au-dessous de la haie. Le cheval n’étant plus guidé avait pris par là; le chapeau de Michaud fut trouvé dans ce sentier. Pour revenir à son écurie, le cheval avait pris le chemin le plus court. Michaud avait une balle dans le dos, la colonne vertébrale était brisée.
Groison et le maréchal des logis étudièrent avec une sagacité remarquable le terrain autour du piétinement qui indiquait ce qu’en style judiciaire on nomme le théâtre du crime, et ils ne purent découvrir aucun indice. La terre était trop gelée pour garder l’empreinte des pieds de celui qui avait tué Michaud; ils trouvèrent seulement le papier d’une cartouche. Quand le procureur du roi, le juge d’instruction et monsieur Gourdon vinrent pour relever le corps et en faire l’autopsie, il fut constaté que la balle, qui s’accordait avec les débris de la bourre, était une balle de fusil de munition, tirée avec un fusil de munition, et il n’existait pas un seul fusil de munition dans la commune de Blangy. Le juge d’instruction et monsieur Soudry, le procureur du roi, le soir, au château, furent d’avis de réunir les éléments de l’instruction et d’attendre. Ce fut aussi l’avis du maréchal des logis et du lieutenant de la gendarmerie de la Ville-aux-Fayes.
—Il est impossible que ce ne soit pas un coup monté entre les gens du pays, dit le maréchal des logis; mais il y a deux communes, Conches et Blangy, et il y a dans chacune cinq à six gens capables d’avoir fait le coup. Celui que je soupçonnerais le plus, Tonsard, a passé la nuit à godailler; mais votre adjoint, mon général, était de la noce; Langlumé, votre meunier, il ne les a pas quittés; ils étaient gris à ne pas se tenir; ils ont reconduit la mariée à une heure et demie, et l’arrivée du cheval annonce que Michaud a été assassiné entre onze heures et minuit. A dix heures et un quart, Groison a vu toute la noce attablée, et monsieur Michaud a passé par là pour aller à Soulanges, où il est venu à onze heures. Son cheval s’est cabré entre les pavillons de la route; mais il peut avoir reçu le coup avant Blangy, et s’être tenu pendant quelque temps. Il faut décerner des mandats contre vingt personnes au moins, arrêter tous les suspects; mais ces messieurs connaissent les paysans comme je les connais; vous les tiendrez pendant un an en prison, vous n’en aurez rien que des dénégations. Que voulez-vous faire à tous ceux qui étaient chez Tonsard?
On fit venir Langlumé, le meunier et l’adjoint du général Montcornet, et il raconta sa soirée: ils étaient tous dans le cabaret; on n’en était sorti que pour quelques instants, dans la cour... Il y était allé avec Tonsard sur les onze heures; ils avaient parlé de la lune et du temps; ils n’avaient rien entendu. Il nomma tous les convives; aucun d’eux n’avait quitté le cabaret. A deux heures, ils avaient tous reconduit les mariés chez eux.
Le général convint avec le maréchal des logis, le lieutenant de la gendarmerie et le procureur du roi, d’envoyer de Paris un habile de la police de sûreté, qui viendrait au château comme ouvrier, et qui se conduirait assez mal pour être renvoyé; il boirait, deviendrait assidu au Grand-I-Vert, et resterait dans le pays mécontent du général. C’était le meilleur plan à suivre pour guetter une indiscrétion et la saisir au vol.
—Quand je devrais y dépenser vingt mille francs, je finirai par découvrir le meurtrier de mon pauvre Michaud... répétait sans se lasser le général Montcornet. Il partit avec cette idée et revint de Paris, au mois de janvier, avec un des plus rusés acolytes du chef de la police de sûreté, qui s’installa pour diriger soi-disant les travaux d’intérieur du château, et qui braconna. On fit des procès-verbaux contre lui, le général le mit à la porte et revint à Paris au mois de février.
X.—LE TRIOMPHE DES VAINCUS.
Au mois de mai, quand la belle saison fut venue, et que les Parisiens furent arrivés aux Aigues, un soir, monsieur de Troisville, que sa fille avait amené, Blondet, l’abbé Brossette, le général, le sous-préfet de la Ville-aux-Fayes qui était au château, en visite, jouaient les uns au whist, les autres aux échecs; il était onze heures et demie. Joseph vint dire à son maître que ce mauvais ouvrier renvoyé voulait lui parler; il disait que le général lui redevait de l’argent sur son mémoire. Il était, disait le valet de chambre, complétement gris.
—C’est bien, j’y vais. Et le général alla sur la pelouse, à quelque distance du château.
—Monsieur le comte, dit l’agent de police, on ne tirera jamais rien de ces gens; tout ce que j’ai deviné c’est que, si vous continuez à rester dans le pays et à vouloir que les habitants renoncent aux habitudes que mademoiselle Laguerre leur a laissé prendre, on vous tirera quelque coup de fusil aussi... D’ailleurs je n’ai plus rien à faire ici; ils se défient plus de moi que de vos gardes.
Le comte paya l’espion, qui partit, et dont le départ justifia les soupçons des complices de la mort de Michaud. Mais quand il vint dans le salon, rejoindre sa famille et ses hôtes, il y eut sur sa figure trace d’une si vive et si profonde émotion, que sa femme, inquiète, vint lui demander ce qu’il venait d’apprendre.
—Chère amie, je ne voudrais pas t’effrayer, et cependant il est bon que tu saches que la mort de Michaud est un avis indirect qu’on nous donne de quitter le pays.
—Moi, dit monsieur de Troisville, je ne quitterais point; j’ai eu de ces difficultés-là en Normandie, mais sous une autre forme, et j’ai persisté; maintenant tout va bien.
—Monsieur le marquis, dit le sous-préfet, la Normandie et la Bourgogne sont deux pays bien différents. Les fruits de la vigne rendent le sang plus chaud que ceux du pommier. Nous ne connaissons pas si bien les lois et la procédure, et nous sommes entourés de forêts; l’industrie ne nous a pas encore gagné; nous sommes sauvages... Si j’ai un conseil à donner à monsieur le comte, c’est de vendre sa terre et de la placer en rentes; il doublera son revenu et n’aura pas le moindre souci; s’il aime la campagne, il aura, dans les environs de Paris, un château avec un parc entouré de murs, aussi beau que celui des Aigues, où personne n’entrera, et qui n’aura que des fermes louées à des gens qui viendront en cabriolet le payer en billets de banque, et il ne nous fera pas faire dans l’année un seul procès-verbal... Il ira et viendra en trois ou quatre heures, et monsieur Blondet et monsieur le marquis ne nous manqueront pas si souvent, madame la comtesse...
—Moi, reculer devant des paysans, quand je n’ai pas reculé même sur le Danube!
—Oui, mais où sont vos cuirassiers? demanda Blondet.
—Une si belle terre!...
—Vous en aurez aujourd’hui plus de deux millions!
—Le château seul a dû coûter cela, dit monsieur de Troisville.