Chapter 9
Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort; Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort Et son dernier rayon, à travers la feuillée, Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement, Sur le front endormi de son bleuâtre amant, Par la porte d'ivoire et la porte de corne. Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés, Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, Au long de son dos brun pendent tout débouclés; Le vent même retient son haleine, et les mondes, Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.
O jeune homme charmant! couronné de pavots, Qui tenant sur la main une patère noire, Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire, Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, Où la vie, au trépas, s'unit et se mélange, Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau; Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, Du fond de ta caverne inconnue au soleil; Je t'implore à genoux, écoute-moi, sommeil!
Je t'aime, ô doux sommeil! et je veux à ta gloire, Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, Dont le rauque aboiement si souvent te troubla, Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. Je te donne le pas sur Phébus-Apollon, Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille; Je te préfère même à la blanche Vénus, Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie Se suspendre l'essaim des zéphirs ingénus; Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, A l'ivresse, à l'amour, à tout divin sommeil.
Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, Soit, que les chevaux blancs qui traînent le soleil Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. Sous les arceaux muets de la grotte profonde, Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, Reçois bénignement mon encens et mes voeux, Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!
TERZA RIMA.
Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, Et que de l'échafaud, sublime et radieux, Il fut redescendu dans la cité latine,
Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux; Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre; Il avait oublié le monde dans les cieux.
Trois grands mois il garda cette attitude austère; On l'eût pris pour un ange en extase devant Le saint triangle d'or, au moment du mystère.
Frère, voilà pourquoi les poëtes, souvent, Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant;
Les anges, secouant leur chevelure blonde, Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
Eux marchent au hasard et font mille faux pas; Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.
Que leur font les passants, les pierres et les boues; Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, Et le feu du désir leur empourpre les joues.
Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
Un auguste reflet de leur oeuvre divine S'attache à leur personne et leur dore le front, Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine.
Les nuits suivront les jours et se succéderont, Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; Leur âme, à la coupole, où leur oeuvre reluit, Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.
Sublime aveuglement! magnifique défaut!
MONTÉE SUR LE BROCKEN.
Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, Sans approcher du ciel qui toujours se recule, Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. Le silence est profond; la chanson de la terre Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement Du Brocken, ennuyé de son désoeuvrement. Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, S'éteint subitement sous la voûte muette; C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor Les violes d'amour et les cithares d'or, Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite; Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu, La dernière des fleurs vous jette son adieu. La neige cependant descend silencieuse, Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.
LE PREMIER RAYON DE MAI.
Hier j'étais à table avec ma chère belle, Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes; De sonores baisers et de propos joyeux. L'enfant, pour être à l'aise, et régaler mes yeux, Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine On voyait les trésors de sa blanche poitrine; Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs, Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées; Un rayon de soleil, le premier du printemps, Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants; Quelques cheveux follets, et de mille paillettes D'un verre de cristal allumant les facettes, Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! Avec un sentiment de joie et de bien-être Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; L'aubépine de mai me parfumait le coeur, Et, comme la saison, mon âme était en fleur; Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, Malgré les députés, la Charte et les ministres, Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, On n'avait pas encor supprimé le soleil, Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; Que la femme était belle et toujours désirable, Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, Célébrer le printemps, le vin et les amours.
LE LION DU CIRQUE.
Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre, Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs, Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées Pose ton mufle énorme, aux babines froncées; Dors et prends patience, ô lion du désert; Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, Demain tu sauteras dans la pleine lumière, Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, Et de tous les côtés les applaudissements Répondront comme un choeur à tes grommèlements. On te tient en réserve une vierge chrétienne, Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: Ne frotte plus ton nez contre la grille close, Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger Dans le goufre béant de ta gueule qui fume, Une tête où déjà l'auréole s'allume.
Le Belluaire ainsi gourmande son lion, Et le lion fait trève à sa rébellion.
Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore; A quoi bon te débattre et grincer et hurler? Le temps n'est pas venu de te démuseler. En attendant le jour de revoir la lumière, Silencieusement, à l'angle d'une pierre, Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.
LAMENTO.
Connaissez-vous la blanche tombe, Où flotte avec un son plaintif L'ombre d'un if? Sur l'if, une pâle colombe, Triste et seule, au soleil couchant, Chante son chant.
Un air maladivement tendre, A la fois charmant et fatal, Qui vous fait mal, Et qu'on voudrait toujours entendre; Un air, comme en soupire aux cieux L'ange amoureux.
On dirait que l'âme éveillée Pleure sous terre, à l'unisson De la chanson, Et, du malheur d'être oubliée, Se plaint dans un roucoulement Bien doucement.
Sur les ailes de la musique On sent lentement revenir Un souvenir; Une ombre de forme angélique Passe dans un rayon tremblant, En voile blanc.
Les belles de nuit, demi-closes, Jettent leur parfum faible et doux Autour de vous, Et le fantôme aux molles poses Murmure en vous tendant les bras: Tu reviendras!
Oh! jamais plus, près de la tombe Je n'irai, quand descend le soir Au manteau noir, Ecouter la pâle colombe Chanter, sur la branche de l'if, Son chant plaintif!
BARCAROLLE.
Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!
L'aviron est d'ivoire, Le pavillon de moire, Le gouvernail d'or fin; J'ai pour lest une orange, Pour voile, une aile d'ange; Pour mousse, un séraphin.
Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!
Est-ce dans la Baltique? Sur la mer Pacifique, Dans l'île de Java? Ou bien dans la Norvége, Cueillir la fleur de neige, Ou la fleur d'Angsoka?
Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!
Menez-moi, dit la belle, A la rive fidèle Où l'on aime toujours. --Cette rive, ma chère, On ne la connaît guère Au pays des amours.
TRISTESSE.
Avril est de retour. La première des roses, De ses lèvres mi-closes, Rit au premier beau jour; La terre bienheureuse S'ouvre et s'épanouit; Tout aime, tout jouit. Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
Les buveurs en gaîté, Dans leurs chansons vermeilles, Célèbrent sous les treilles Le vin et la beauté; La musique joyeuse, Avec leur rire clair, S'éparpille dans l'air. Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
En deshabillés blancs, Les jeunes demoiselles S'en vont sous les tonnelles, Au bras de leurs galants; La lune langoureuse Argente leurs baisers Longuement appuyés. Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
Moi, je n'aime plus rien, Ni l'homme, ni la femme, Ni mon corps, ni mon âme, Pas même mon vieux chien. Allez dire qu'on creuse, Sous le pâle gazon, Une fosse sans nom. Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
QUI SERA ROI?
I.
BÉHÉMOT.
Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse Comme le dos d'un mont. Je suis une montagne animée et qui marche: Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.
Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule; Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle Comme sous un bélier. Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe, Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe De blessés et de morts. Au coeur de la bataille, aux lieux où la mêlée Rugit plus furieuse et plus échevelée, Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.
Les flèches font sur moi le pétillement grêle, Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle Sur les tuiles d'un toit. Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, Et par tous les chemins je marche toujours droit.
Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; A travers les bambous, je folâtre et je passe Comme un faon dans les blés. Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, Je dessèche son urne avec ma grande trompe, Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.
Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde, Je porterais le ciel et sa coupole ronde Tout aussi bien qu'Atlas. Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle; Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule. Je le remplacerai quand il sera trop las!
II.
Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue, Léviathan, ainsi, répondit, en sa langue.
III.
LÉVIATHAN.
Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan; Comme un enfant mutin je fouette l'Océan Du revers de ma large queue. Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, Seigneur de l'immensité bleue.
Le requin endenté d'un triple rang de dents, Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants, Le kraken qu'on prend pour une île, L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, Tout le peuple squameux qui laboure le flot, Du cétacé jusqu'au nautile;
Le grand serpent de mer et le poisson Macar, Les baleines du pôle, à l'oeil rond et hagard, Qui soufflent l'eau par la narine; Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts Et montrant sa blanche poitrine;
Les oursons étoilés et les crabes hideux, Comme des coutelas agitant autour d'eux L'arsenal crochu de leurs pinces; Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi Quand je visite mes provinces.
Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir, Mon royaume est superbe et magnifique à voir: Des végétations étranges, Éponges, polypiers, madrépores, coraux, Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux, S'y découpent en vertes franges.
Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, Ma respiration soulève l'ouragan Et se condense en noirs nuages; Le souffle impétueux de mes larges naseaux, Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux Avec les pâles équipages.
Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier; Pour avoir une peau plus dure que le fer Et renversé quelque muraille; Ma gueule vous pourrait engloutir aisément. Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment Vous êtes de petite taille.
L'empire revient donc à moi, prince des eaux; Qui mène chaque soir les difformes troupeaux Paître dans les moites campagnes; Moi témoin du déluge et des temps disparus; Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus Les grands aigles sur les montagnes!
IV.
Léviathan se tut et plongea sous les flots; Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.
V.
L'OISEAU ROCK.
Là bas, tout là bas, il me semble Que j'entends quereller ensemble Béhémot et Léviathan; Chacun des deux rivaux aspire, Ambition folle, à l'empire De la terre et de l'Océan.
Eh quoi! Léviathan l'énorme, S'asseoirait, majesté difforme, Sur le trône de l'univers! N'a-t-il pas ses grottes profondes, Son palais d'azur sous les ondes? N'est-il pas roi des peuples verts?
Béhémot, dans sa patte immonde, Veut prendre le sceptre du monde Et se poser en souverain. Béhémot, avec son gros ventre, Veut faire venir à son antre, L'Univers terrestre et marin.
La prétention est étrange Pour ces deux pétrisseurs de fange, Qui ne sauraient quitter le sol. C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être, De ce monde, seigneur et maître, Et je suis roi de par mon vol.
Je pourrais, dans ma forte serre, Prendre la boule de la terre Avec le ciel pour écusson. Créez deux mondes; je me flatte D'en tenir un dans chaque patte, Comme les aigles du blason.
Je nage en plein dans la lumière, Et ma prunelle sans paupière Regarde en face le soleil. Lorsque, par les airs, je voyage, Mon ombre, comme un grand nuage, Obscurcit l'horizon vermeil.
Je cause avec l'étoile bleue Et la comète à pâle queue; Dans la lune je fais mon nid; Je perche sur l'arc d'une sphère; D'un coup de mon aile légère, Je fais le tour de l'infini.
VI.
L'HOMME.
Léviathan, je vais, malgré les deux cascades Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades; La mer qui se soulève à tes reniflements, Et les glaces du pôle et tous les éléments, Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, Quant le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. Béhémot, à genoux, que je pose la charge Sur ta croupe arrondie et ton épaule large; Je ne suis pas ému de ton énormité; Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, Et je te couperai tes immenses oreilles, Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. Oiseau Rock, prête-moi ta plume et ton duvet, Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, Sans pouvoir achever la courbe commencée, Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock.
COMPENSATION.
Il naît sous le soleil de nobles créatures, Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures;
Dieu semble les produire afin de se prouver; Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, Et souvent passe un siècle à les parachever.
Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux, Et l'ardente auréole en gerbes d'or y pousse.
Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, Sans quitter un instant leur pose solennelle, Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux.
Leur moindre fantaisie est une oeuvre éternelle, Tout cède devant eux; les sables inconstants, Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.
Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, L'orage ou le repos, la palette ou le glaive, Ils mèneront à bout, leurs destins éclatants.
Leur existence étrange est le réel du rêve; Ils exécuteront votre plan idéal, Comme un maître savant le croquis d'un élève.
Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal, Dont votre esprit en songe, arrondissait la voûte, Passent assis en croupe au dos de leur cheval.
D'un pied sûr, jusqu'au bout, ils ont suivi la route, Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, N'osant prendre une branche au carrefour du doute.
De ceux-là, chaque peuple en compte cinq ou six, Cinq ou six, tout au plus, dans les siècles prospères, Types toujours vivants dont on fait des récits.
Nature avare; ô toi! si féconde en vipères, En serpents, en crapauds tout gonflés de venins; Si prompte à repeupler tes immondes repaires;
Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites, Tant de monstres impurs échappés de tes mains;
Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!
CHINOISERIE.
Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, Ni vous non plus, Juliette; ni vous, Ophélia, ni Béatrix, ni même Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.
Celle que j'aime, à présent, est en Chine; Elle demeure, avec ses vieux parents, Dans une tour de porcelaine fine, Au fleuve jaune où sont les cormorans.
Elle a des yeux retroussés vers les tempes, Un pied petit, à tenir dans la main, Le teint plus clair que le cuivre des lampes, Les ongles longs et rougis de carmin.
Par son treillis elle passe sa tête, Que l'hirondelle, en volant, vient toucher; Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, Chante le saule et la fleur du pêcher.
SONNET.
Pour veiner de son front la pâleur délicate, Le Japon a donné son plus limpide azur, La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur Que son col transparent et ses tempes d'agate.
Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; Le chant du rossignol près de sa voix est dur, Et quand elle se lève, à notre ciel obscur, On dirait de la lune en sa robe d'ouate.
Ses yeux d'argent bruni roulent moëlleusement; Le caprice a taillé son petit nez charmant; Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;
Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, Et près d'elle, on respire autour de sa beauté, Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.
A DEUX BEAUX YEUX.
Vous avez un regard singulier et charmant; Comme la lune au fond du lac qui la reflète, Votre prunelle, où brille une humide paillette, Au coin de vos doux yeux roule languissamment;
Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète, Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.
Mille petits amours, à leur miroir de flamme, Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.
Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme, Comme une fleur céleste au calice idéal Que l'on apercevrait à travers un cristal.
LE THERMODON.
I.
J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, Et dont l'étrange aspect arrête l'oeil surpris; On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, La gravure sonner comme une vieille armure, Et le papier muet semble jeter des cris.
Un pont, par où se rue une foule en démence, Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau; A travers l'arche, on voit une ville enflammée, D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée, Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.
Une barque, pareille à la barque des ombres, Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; Une averse de sang pleut des têtes coupées; Des mains, par l'agonie, éperdument crispées, Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.
Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe; Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces, Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, Tout ce que le combat jette à leur appétit.
Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé; Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce Un cadavre déjà de cent coups traversé.
C'est un rude combat! chevelures, crinières, Panaches et cimiers, enseignes et bannières, Au souffle des clairons volent échevelés; Les lances, ces épis de la moisson sanglante, S'inclinent à leur vent en tranche étincelante, Comme sous une pluie on voit pencher des blés.
Les glaives dentelés font d'affreuses morsures; Le poignard altéré, plongeant dans les blessures, Comme dans une coupe, y boit à flots le sang; Et les épieux, rompant les armes les plus fortes, Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.