La Comédie de la mort

Chapter 8

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Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, Comme des oasis, a mis les cimetières. Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.

DESTINÉE.

SONNET.

Comme la vie est faite, et que le train du monde Nous pousse aveuglément en des chemins divers; Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers, Promène sans repos sa course vagabonde;

L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.

Eh bien! celui qui court sur la terre, était né Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille, C'était son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronné.

Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille Par le trou du volet, était le voyageur; Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.

NOTRE-DAME.

I.

Las de ce calme plat où d'avance fanées, Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années; Las d'étouffer ma vie en un salon étroit, Avec de jeunes fats et des femmes frivoles, Echangeant sans profit de banales paroles; Las de toucher toujours mon horizon du doigt.

Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme, Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame; Je suis allé souvent, Victor, A huit heures, l'été, quand le soleil se couche, Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, Flotte comme un gros ballon d'or.

Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte Trouvent là des couleurs pour charger leur palette, Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux; Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles; Ithuriel répand son écrin dans les cieux.

Cathédrales de brume aux arches fantastiques; Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, Par la glace de l'eau doublés, La brise qui s'en joue et déchire leurs franges, Imprime, en les roulant, mille formes étranges Aux nuages échevelés.

Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte, Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte, Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu; Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, Semblent les deux grands bras que la ville en prière, Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.

Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique, La vieille église attache une gloire mystique Faite avec les splendeurs du soir; Les roses des vitraux, en rouges étincelles, S'écaillent brusquement, et comme des prunelles, S'ouvrent toutes rondes pour voir.

La nef épanouie, entre ses côtes minces, Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces, Une araignée énorme, ainsi que des réseaux, Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, En fils aériens, en délicates mailles, Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.

Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, Sous un chaud baiser de soleil, Bizarrement peuplés de monstres héraldiques, Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques Aux fleurs d'azur et de vermeil.

Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires, Dévotement taillés par de naïfs ciseaux; Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues, Par les hommes et non par le temps abattues, Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux,

Dogues hurlant au bout des gouttières; tarasques, Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, Chevaliers vainqueurs de géants, Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, Myriades de saints roulés en collerettes, Autour des trois porches béants.

Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles Où l'arabesque folle accroche ses dentelles Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail; Pignons troués à jour, flèches déchiquetées, Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées, La cathédrale luit comme un bijou d'émail!

II.

Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre Et qu'on revoit enfin le bleu, Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, Une crainte vous prend, un vertige sublime A se sentir si près de Dieu!

Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous; L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, Vous fouettant de son aile en ricanant voltige Et fait au front des tours trembler les garde-fous,

Les combles anguleux, avec leurs girouettes, Découpent, en passant, d'étranges silhouettes Au fond de votre oeil ébloui, Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie, Bête apocalyptique, en se tordant aboie, Paris éclatant, inoui!

Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faîte, Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite; Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout, Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre, Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère, Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!

De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes, En se jouant, redit les dernières syllabes De l'hosanna du séraphin; Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues, Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; L'entendre murmurer sans fin;

Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées, De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées, Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, Et la lumière oblique, aux arêtes hardies, Jetant de tous côtés de riches incendies Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs.

Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille, Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille Sous les bijoux et les atours; Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine N'en porte à son col les grands jours.

Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes, Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits De toutes les couleurs, des résilles de rues, Des palais étouffés, où, comme des verrues, S'accrochent des étaux et des bouges étroits!

Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche, Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche Cent mille avec un trait de feu! Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome, Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme, Qu'on pourrait croire fait par Dieu!

III.

Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame, Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme, Il ne l'est seulement que du haut de tes tours. Quand on est descendu tout se métamorphose, Tout s'affaisse et s'éteint, plus rien de grandiose, Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.

Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, Et le Seigneur habite en toi. Monde de poésie, en ce monde de prose, A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose; L'on est pieux et plein de foi!

Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir; A regarder d'en bas ce sublime spectacle, On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.

Comme nos monuments à tournure bourgeoise Se font petits devant ta majesté gauloise, Gigantesque soeur de Babel, Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille, Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville, Et, ton vieux chef heurte le ciel.

Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque, Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque, Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, Ces panthéons bâtards, décalqués dans l'école, Antique friperie empruntée à Vignole, Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.

O vous! maçons du siècle, architectes athées, Cervelles, dans un moule uniforme jetées, Gens de la règle et du compas; Bâtissez des boudoirs pour des agents de change, Et des huttes de plâtre à des hommes de fange; Mais des maisons pour Dieu, non pas!

Parmi les palais neufs, les portiques profanes, Les parthénons coquets, églises courtisanes, Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, Les maisons sans pudeur de la ville païenne; On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne, Une matrone chaste au milieu de catins!

MAGDALENA.

J'entrai dernièrement dans une vieille église; La nef était déserte, et sur la dalle grise, Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. Comme je m'en allais, visitant les chapelles, Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau Représentant un Christ qui me parut très-beau. On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, A ces fantômes blancs qui se dressent le soir, Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires; Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds; Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique, D'un vieux maître Pisan, artiste catholique, Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté, Le nimbe rayonnant de la mysticité, Et tant l'on respirait dans leur humble attitude, Les parfums onctueux de la béatitude.

Sans doute que c'était l'oeuvre d'un Allemand, D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, A vingt ans, de misère et de mélancolie, Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.

Je restai bien longtemps dans la même posture, Pensif, à contempler cette pâle peinture; Je regardais le Christ sur son infâme bois, Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix; Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, Ses chairs, par les bourreaux, à coups de fouets trouées, La blessure livide et béante à son flanc; Son front d'ivoire où perle une sueur de sang; Son corps blafard, rayé par des lignes vermeilles, Me faisaient naître au coeur des pitiés nompareilles, Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs, Comme dut en verser la Mère de Douleurs. Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles, Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes, Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, Le pur sang de la plaie où boit le genre humain; La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mère Son divin fils en proie à l'agonie amère; Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, Plus dégouttants de pleurs qu'après la pluie un arbre, Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.

C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, Et je sentis mon cou, comme un roseau, fléchir Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, Avec le chant du soir, vers le ciel élancée. Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, Et je pris mon menton dans le creux de ma main, Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives; Après ton agonie au jardin des Olives, Il fallait remonter près de ton père, au ciel, Et nous laisser à nous l'éponge avec le fiel; Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines Entrent profondément dans tes tempes divines. Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort Recule épouvantée à ce sublime effort; Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, Lèvera de ses mains la pierre du tombeau; Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, Adorable victime entre toutes bénie; Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs, Étendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs.

O rigoureux destin! une pareille vie, D'une pareille mort si promptement suivie! Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel, Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel? La parole d'amour pour compenser l'injure, Et la bouche qui donne un baiser par blessure? Dieu lui-même a besoin quand il est blasphémé, Pour nous bénir encor de se sentir aimé, Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, N'ayant jamais pressé sur ton coeur solitaire Un coeur sincère et pur, et fait ce long chemin Sans avoir une épaule où reposer ta main, Sans une âme choisie où répandre avec flamme Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.

Ne vous alarmez pas, esprits religieux, Car l'inspiration descend toujours des cieux, Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir; Comme aux bras de l'amant, une vierge pâmée, L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée; La voix du jour s'éteint, les reflets des vitraux, Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; La foi descend des cieux avec l'obscurité; L'orgue vibre; l'écho répond: Eternité! Et la blanche statue, en sa couche de pierre, Rapproche ses deux mains et se met en prière. Comme un captif, brisant les portes du cachot, L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, L'étoile échevelée et l'archange en voyage; Tandis que la raison, avec son pied boiteux, La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux. C'est à cette heure-là que les divins poëtes, Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.

O mystère d'amour! ô mystère profond! Abîme inexplicable où l'esprit se confond; Qui de nous osera, philosophe ou poëte, Dans cette sombre nuit plonger avant la tête? Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur, Pour chanter dignement tout ce poëme obscur? Qui donc écartera l'aile blanche et dorée, Dont un ange abritait cette amour ignorée? Qui nous dira le nom de cette autre Éloa? Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?

Murs de Jérusalem, vénérables décombres, Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban! Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées, Dans leur écho fidèle, ont, depuis tant d'années, Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, Conservé leur mémoire et le son de leur voix; Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines! Tout ce que vous savez de ces amours divines! Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient, Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'élançaient! Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux, Que n'en traîne après lui le paon tout radieux; Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses, Glisser en se parlant avec des voix plus douces Que les roucoulements des colombes de mai, Que le premier aveu de celle que j'aimai; Et dans un pur baiser, symbole du mystère, Unir la terre au ciel et le ciel à la terre.

Les échos sont muets, et le flot du Jourdain Murmure sans répondre et passe avec dédain; Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance Au milieu des parfums dans les bras du palmier, Le chant du rossignol et le nid du ramier.

Frère, mais voyez donc comme la Madeleine Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux, Mélancoliquement, se tournent vers les cieux! Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde, Une telle beauté n'apparut sur le monde; Son front est si charmant, son regard est si doux, Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.

O pâle fleur d'amour éclose au paradis! Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste Une couleur si fraîche, une odeur si céleste? Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier, Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier? Quel miracle du ciel, sainte prostituée, Que ton coeur, cette mer, si souvent remuée, Des coquilles du bord et du limon impur, N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide, La perle blanche au fond de ton âme candide! C'est que tout coeur aimant est réhabilité, Qu'il vous vient une autre âme et que la pureté Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, comme à sa soeur coupable une soeur qui fait grâce; C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; C'est que l'amour est saint et peut tout expier.

Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses, Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs; Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, Et ton pinceau pieux, sur le divin contour, A promené longtemps ses baisers pleins d'amour; Elle est plus belle encor que la vierge Marie, Et le prêtre, à genoux, qui soupire et qui prie, Dans sa pieuse extase, hésite entre les deux, Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.

O sainte pécheresse! ô grande repentante! Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, Tout le rayonnement de la virginité, Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, Ineffable rosée à faire envie aux cieux! Jamais lis de Saron, divine courtisane, Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums; Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns, Laisse voir, au travers de ta peau transparente, Le rêve de ton âme et ta pensée errante, Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans! Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes; O la plus amoureuse entre toutes les femmes! Les séraphins du ciel à peine ont dans le coeur, Plus d'extase divine et de sainte langueur; Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde, Comme d'un manteau d'or la nudité du monde! Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit, Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort; Et, pour te consoler, voulut que la première Tu le visses rempli de gloire et de lumière.

En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu, Et que ta rêverie a sondé ce mystère, Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire? O poëtes! allez prier à cet autel, A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. Regardez le Jésus et puis la Madeleine; Plongez-vous dans votre âme et rêvez au doux bruit Que font en s'éployant les ailes de la nuit; Peut-être un chérubin détaché de la toile, A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, Et dans un long soupir l'orgue murmurera L'ineffable secret que ma bouche taira.

CHANT DU GRILLON.

Souffle, bise! tombe à flots, pluie! Dans mon palais, tout noir de suie, Je ris de la pluie et du vent; En attendant que l'hiver fuie, Je reste au coin du feu, rêvant.

C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre! Le gaz, de sa langue bleuâtre, Lèche plus doucement le bois; La fumée, en filet d'albâtre, Monte et se contourne à ma voix.

La bouilloire rit et babille; La flamme aux pieds d'argent sautille En accompagnant ma chanson; La bûche de duvet s'habille; La sève bout dans le tison.

Le soufflet au râle asthmatique, Me fait entendre sa musique; Le tourne-broche aux dents d'acier Mêle au concerto domestique Le tic-tac de son balancier.

Les étincelles réjouies, En étoiles épanouies, vont et viennent, croisant dans l'air, Les salamandres éblouies, Au ricanement grêle et clair.

Du fond de ma cellule noire, Quand Berthe vous conte une histoire, _Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_, C'est moi qui soutiens sa mémoire, C'est moi qui fais taire le feu.

J'étouffe le bruit monotone du rouet qui grince et bourdonne; J'impose silence au matou; Les heures s'en vont, et personne N'entend le timbre du coucou.

Pendant la nuit et la journée, Je chante sous la cheminée; Dans mon langage de grillon, J'ai, des rebuts de son aînée, Souvent consolé Cendrillon.

Le renard glapit dans le piége; Le loup, hurlant de faim, assiége La ferme au milieu des grands bois; Décembre met, avec sa neige, Des chemises blanches aux toits.

Allons, fagot, pétille et flambe; Courage, farfadet ingambe, Saute, bondis plus haut encor; Salamandre, montre ta jambe, Lève, en dansant, ton jupon d'or.

Quel plaisir! prolonger sa veille, Regarder la flamme vermeille Prenant à deux bras le tison; A tous les bruits prêter l'oreille; Entendre vivre la maison!

Tapi dans sa niche bien chaude, Sentir l'hiver qui pleure et rôde, Tout blême et le nez violet, Tâchant de s'introduire en fraude Par quelque fente du volet.

Souffle, bise! tombe à flots, pluie! Dans mon palais, tout noir de suie, Je ris de la pluie et du vent; En attendant que l'hiver fuie Je reste au coin du feu, rêvant.

CHANT DU GRILLON.

Regardez les branches, Comme elles sont blanches; Il neige des fleurs! Riant dans la pluie, Le soleil essuie Les saules en pleurs, Et le ciel reflète Dans la violette, Ses pures couleurs.

La nature en joie Se pare et déploie Son manteau vermeil. Le paon qui se joue, Fait tourner en roue, Sa queue au soleil. Tout court, tout s'agite, Pas un lièvre au gîte; L'ours sort du sommeil.

La mouche ouvre l'aile, Et la demoiselle Aux prunelles d'or, Au corset de guêpe, Dépliant son crêpe, A repris l'essor. L'eau gaîment babille, Le goujon frétille, Un printemps encor!

Tout se cherche et s'aime; Le crapaud lui-même, Les aspics méchants; Toute créature, Selon sa nature: La feuille a des chants; Les herbes résonnent, Les buissons bourdonnent; C'est concert aux champs.

Moi seul je suis triste; Qui sait si j'existe, Dans mon palais noir? Sous la cheminée, Ma vie enchaînée, Coule sans espoir. Je ne puis, malade, Chanter ma ballade Aux hôtes du soir.

Si la brise tiède Au vent froid succède; Si le ciel est clair, Moi, ma cheminée N'est illuminée Que d'un pâle éclair; Le cercle folâtre Abandonne l'âtre: Pour moi c'est l'hiver.

Sur la cendre grise, La pincette brise Un charbon sans feu. Adieu les paillettes, Les blondes aigrettes; Pour six mois adieu La maîtresse bûche, Où sous la peluche, Sifflait le gaz bleu.

Dans ma niche creuse, Ma natte boiteuse Me tient en prison. Quand l'insecte rôde, Comme une émeraude, Sous le vert gazon, Moi seul je m'ennuie; Un mur, noir de suie, Est mon horizon.

ABSENCE.

Reviens, reviens, ma bien-aimée, Comme une fleur loin du soleil; La fleur de ma vie est fermée, Loin de ton sourire vermeil.

Entre nos coeurs tant de distance; Tant d'espace entre nos baisers. O sort amer! ô dure absence! O grands désirs inapaisés!

D'ici là-bas, que de campagnes, Que de villes et de hameaux, Que de vallons et de montagnes, A lasser le pied des chevaux!

Au pays qui me prend ma belle, Hélas! si je pouvais aller; Et si mon corps avait une aile Comme mon âme pour voler!

Par-dessus les vertes collines, Les montagnes au front d'azur, Les champs rayés et les ravines, J'irai, d'un vol rapide et sûr.

Le corps ne suit pas la pensée; Pour moi, mon âme, va tout droit, Comme une colombe blessée, T'abattre au rebord de son toit.

Descends dans sa gorge divine, Blonde et fauve comme de l'or, Douce comme un duvet d'hermine, Sa gorge, mon royal trésor;

Et dis, mon âme, à cette belle, «Tu sais bien qu'il compte les jours, O ma colombe! à tire d'aile, Retourne au nid de nos amours.»

AU SOMMEIL.

HYMNE ANTIQUE.