La Comédie de la mort

Chapter 7

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L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse, Sur les débris du pot brandir ses verts poignards, Il la veut arracher, mais la tige est tenace; Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.

Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise; Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: C'est un grand aloës dont la racine brise Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.

LE SPHINX.

Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, Une chimère antique entre toutes me plaît; Elle pousse en avant deux mamelles pointues, Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.

Son visage de femme est le plus beau du monde, Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde. On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.

Les jeunes nourrissons qui passent devant elle, Tendent leurs petits bras et veulent avec cris, Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; Mais quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris.

C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères, La face en est charmante et le revers bien laid. Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises mères N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.

PENSÉE DE MINUIT.

Une minute encor, madame, et cette année Commencée avec vous, avec vous terminée Ne sera plus qu'un souvenir. Minuit: voilà son glas que la pendule sonne, Elle s'en est allée en un lieu d'où personne Ne peut la faire revenir.

Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles, Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles, Sur le bord du néant jeté; Limbes de l'impalpable, invisible royaume Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, Ce qui n'est rien ayant été;

Où va le son, où va le souffle; où va la flamme, La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme, L'amour de notre coeur chassé; La pensée inconnue éclose en notre tête; L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; Le présent qui se fait passé.

Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre Tournée avec le doigt du temps; Une scène nouvelle à rajouter au drame; Un chapitre de plus au roman dont la trame S'embrouille d'instants en instants;

Un autre pas de fait dans cette route morne De la vie et du temps, dont la dernière borne Proche ou lointaine est un tombeau, Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce, Où de votre bonheur toujours à chaque ronce, Derrière vous reste un lambeau.

Du haut de cette année avec labeur gravie, Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie Qu'un souvenir presque effacé, Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, Le vaste horizon du passé.

Ainsi le voyageur, du haut de la colline, Avant que tout à fait le versant qui s'incline Ne les dérobe à son regard, Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues Il a fait depuis son départ.

Mes ans évanouis à mes pieds se déploient Comme une plaine obscure où quelques points chatoient D'un rayon de soleil frappés. Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache Une époque, un détail nettement se détache Et revit à mes yeux trompés.

Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète; Portrait sans modèle aujourd'hui; Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte Que le passé ravit au présent qu'il emporte, Reflet dont le corps s'est enfui.

J'hésite en me voyant devant moi reparaître; Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître Sous ma figure d'autrefois. Comme un homme qu'on met tout à coup en présence De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence Ont changé les traits et la voix.

Tant de choses depuis, par cette pauvre tête, Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte, Comme dans l'aire des aiglons, Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée, Se débattent heurtant leur coquille brisée, Avec leurs ongles déjà longs.

Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère, Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire? Marcher en avant, oublier. On ne peut sur le temps reprendre une minute, Ni faire remonter un grain après sa chute Au fond du fatal sablier.

La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête, Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite L'étude austère et les soucis. Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite Et dont quelque tourmente intérieure agite Comme deux serpents les sourcils.

Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre N'en avait noirci le corail. Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles, Doublaient le ciel dans leur émail.

Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie, Aucune illusion, amèrement ravie, Jeune, ne l'avait rendu vieux; Il s'épanouissait à toute chose belle, Et dans cette existence encor pour lui nouvelle, Le mal était bien, le bien mieux.

Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, Un brin de folle avoine en main Avec son collier fait de perles de rosée, Sa robe prismatique au soleil irisée, Allait chantant par le chemin.

Et puis l'âge est venu qui donne la science, J'ai lu Werther, René son frère d'alliance; Ces livres, vrais poisons du coeur, Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; Byron et son don Juan moqueur.

Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, Les croyances, des hochets creux. Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme Et je devins bien malheureux.

La pensée et la forme ont passé comme un rêve; Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève? Dans quel coin du chaos met-il Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange Leur sert de patrie ou d'exil?

Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère; Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre Que la pioche jette au cercueil Avec sa sombre voix explique bien des choses, Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. L'éternité commence au seuil.

L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame, De vous entretenir de tout cela. Mon âme, Ainsi qu'un vase trop rempli, Déborde, laissant choir mille vagues pensées, Et ces ressouvenirs d'illusions passées, Rembrunissent mon front pâli.

Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole? Pourquoi donc vouloir retenir Comme un enfant mutin sa mère par la robe, Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe, Consolez-vous par l'avenir.

Regardez; devant vous l'horizon est immense, C'est l'aube de la vie et votre jour commence; Le ciel est bleu, le soleil luit. La route de ce monde est pour vous une allée Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée; Marchez où le temps vous conduit.

Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime: Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même, L'avenir devrait m'être cher; Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte; Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, Et je me sens le coeur amer.

LA CHANSON DE MIGNON.

Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde, Tu me veux donc quitter et courir par le monde; Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison Les nuages du soir sur le rouge horizon,

Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre; Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu, Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle! D'abandonner le nid et de déployer l'aile.

Ah! restons tous les deux près du foyer assis, Restons, je te ferai, petite, des récits, Des contes merveilleux, à tenir ton oreille Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille.

Le vent râle et se plaint comme un agonisant; Le dogue réveillé hurle au bruit du passant; Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette Les carreaux palpitants; la rauque girouette, Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. Où veux-tu donc aller?

O mon maître, sais-tu, La chanson que Mignon chante à Wilhem dans Goëthe:

«Ne la connais-tu pas la terre du poëte, La terre du soleil où le citron mûrit, Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit; C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il faut me suivre,

«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, Brûleraient ta peau blanche et ta chair diaphane. La pâle violette au vent d'été se fane; Il lui faut la rosée et le gazon épais, L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais. C'est une fleur du nord, et telle est sa nature. Fille du nord comme elle, ô frêle créature! Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger? Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer. Crois-moi, garde ton rêve.

«Italie! Italie! Si riche et si dorée; oh! comme ils t'ont salie! Les pieds des nations ont battu tes chemins; Leur contact a limé tes vieux angles romains, Les faux dilettanti s'érigeant en artistes, Les milords ennuyés et les rimeurs touristes, Les petits lords Byrons fondent de toutes parts Sur ton cadavre à terre, ô mère de Césars; Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade: Ce sont, à chaque pas, des admirations, Des yeux levés en l'air et des contorsions: Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, On pleure d'aise, on tombe en des ravissements A faire de pitié rire les monuments. L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques, Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques, O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; L'autre, plus amateur de ruines antiques, Ne rêve que frontons, corniches et portiques, Baise chaque pavé de la Via-Lata, Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. De mots italiens fardant leurs rimes blêmes, Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes, Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: Artistes et dandies, roturiers, baronnets, Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, Afin de remporter un pan de ta tunique!

«Restons, car au retour on court risque souvent De ne retrouver plus son vieux père vivant, Et votre chien vous mord ne sachant plus connaître Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître: Les coeurs qui vous étaient ouverts se sont fermés, D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimés, Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous, Et l'on a divisé votre part entre tous. Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière, Et qui, rompant un soir le linceul et la bière, Retourne à sa maison croyant trouver encor Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; Mais sa femme a déjà comblé la place vide, Et son or est aux mains d'un héritier avide; Ses amis sont changés, en sorte que le mort Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire. C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli: C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe N'est pas séchée encor, que la bouche sourit, Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'écrit.

«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! Les absents sont des morts et comme eux impuissants, Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent Au fond de la mémoire et d'autres les remplacent. Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier Ne quitte pas le nid et vive au colombier. Restons au colombier. Après tout, notre France Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici De beaux palais à voir et des tableaux aussi. Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales Aussi haut que Saint-Pierre, élevant leurs spirales; Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix, Saint Severin, dardant sa flèche entre les toits, Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques; Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, Des archipels d'argent aux flots de notre ciel; Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, Le foyer domestique, ineffable en douceurs, Avec la mère au coin et les petites soeurs, Et le chat familier qui se joue et se roule, Et pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule, Quelques anciens amis causant de vers et d'art, Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»

ROMANCE.

I.

Au pays où se fait la guerre, Mon bel ami s'en est allé; Il semble à mon coeur désolé Qu'il ne reste que moi sur terre! En partant, au baiser d'adieu, Il m'a pris mon âme à ma bouche. Qui le tient si longtemps? mon Dieu! Voilà le soleil qui se couche, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour.

II.

Les pigeons, sur le toit, roucoulent, Roucoulent amoureusement, Avec un son triste et charmant; Les eaux sous les grands saules coulent. Je me sens tout près de pleurer; Mon coeur comme un lis plein s'épanche Et je n'ose plus espérer. Voici briller la lune blanche, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour.

III.

Quelqu'un monte à grands pas la rampe, Serait-ce lui, mon doux amant? Ce n'est pas lui, mais seulement Mon petit page avec ma lampe. Vents du soir, volez, dites-lui Qu'il est ma pensée et mon rêve, Toute ma joie et mon ennui. Voici que l'aurore se lève, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour.

LE SPECTRE DE LA ROSE.

Soulève ta paupière close Qu'effleure un songe virginal, Je suis le spectre d'une rose Que tu portais hier au bal. Tu me pris encore emperlée Des pleurs d'argent de l'arrosoir, Et parmi la fête étoilée Tu me promenas tout le soir.

O toi, qui de ma mort fus cause, Sans que tu puisses le chasser, Toutes les nuits mon spectre rose A ton chevet viendra danser: Mais ne crains rien, je ne réclame Ni messe ni De Profundis; Ce léger parfum est mon âme, Et j'arrive du paradis.

Mon destin fut digne d'envie; Pour avoir un trépas si beau, Plus d'un aurait donné sa vie, Car j'ai ta gorge pour tombeau, Et sur l'albâtre où je repose Un poëte, avec un baiser, Écrivit: Ci-gît une rose Que tous les rois vont jalouser.

LAMENTO.

LA CHANSON DU PÊCHEUR.

Ma belle amie est morte, Je pleurerai toujours; Sous la tombe elle emporte Mon âme et mes amours. Dans le ciel, sans m'attendre, Elle s'en retourna; L'ange qui l'emmena Ne voulut pas me prendre. Que mon sort est amer; Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!

La blanche créature Est couchée au cercueil; Comme dans la nature Tout me paraît en deuil! La colombe oubliée, Pleure et songe à l'absent, Mon âme pleure et sent Qu'elle est dépareillée. Que mon sort est amer; Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!

Sur moi la nuit immense S'étend comme un linceul; Je chante ma romance Que le ciel entend seul. Ah! comme elle était belle Et comme je l'aimais! Je n'aimerai jamais Une femme autant qu'elle. Que mon sort est amer; Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!

DÉDAIN.

Une pitié me prend quand à part moi je songe A cette ambition terrible qui nous ronge, De faire parmi tous reluire notre nom, De ne voir s'élever par-dessus nous personne, D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, D'être salué grand comme Goëthe ou Byron.

C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; La passion du beau nous tient et nous tourmente, La sève sans issue au fond de nous fermente, Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.

De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, Combien déjà sont morts, combien encor mourront! Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front!

Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; Ne pas avoir une heure à dormir au soleil; A courir dans les bois sans arrière-pensée, Gémir d'une minute au plaisir dépensée, Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!

Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache Si le grain sortira du sillon qui le cache, Et si jamais l'été dorera le blé vert; Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, Entassant des trésors et rassemblant des marbres, Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert.

Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde, Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse La terre les boit vite; et pas une ne perce, Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.

Dieu nous comble de biens, notre mère nature Rit amoureusement à chaque créature; Le spectacle du ciel est admirable à voir; La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles; Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.

Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise Quand vous passez: «C'est lui.» Pour que dans une église, Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, On vous couche à côté de rois que le ver mange, N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»

CE MONDE-CI ET L'AUTRE.

Vos premières saisons à peine sont écloses, Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau; Tout ce que la nature a de grand et de beau, Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles: Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, L'Europe décrépite et la jeune Amérique: Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, S'est faite presque blanche à nos étés frileux. Votre enfance joyeuse, a passé comme un rêve Dans la verte savane et sur la blonde grève; Le vent vous apportait des parfums inconnus; Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure, Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous Ses coquilles de moire et son murmure doux. Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; Les tamaniers en fleurs vous prêtaient des abris; Vous aviez pour jouer des nids de colibris; Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; Les magnolias penchaient la tête en souriant; La fontaine au flot clair s'en allait babillant; Les bengalis coquets, se mirant à son onde, Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! Aux heures du midi, nonchalante créole, Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. Vous aviez tous les biens, heureuse créature, La belle liberté dans la belle nature: Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, Vous avez voulu voir et la France et Paris; La brise a du vaisseau fait onder la bannière, Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière, Et courbant devant vous sa tête de lion Sur son épaule bleue avec soumission, Vous a jusques aux bords de la France vantée, Sans rugir une fois, fidèlement portée. Après celles de Dieu les merveilles de l'art Ont étonné votre âme avec votre regard. Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises, Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, Où chaque maison dresse une gueule qui fume. Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil! Vous toute brune encor de son baiser vermeil. La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, Et triste entre vos soeurs au foyer réunies, En entendant pleurer les bûches dans le feu, Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames, Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames; Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; Toute cette nature orientale et chaude, Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, Et vous avez souffert, votre coeur a saigné, Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris, baigné D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille; Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, Et vous avez compris, pâle fleur du désert, Que loin du sol natal votre arôme se perd, Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée; Les baisers parfumés des brises de la mer, La place libre au ciel, l'espace et le grand air, Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes, Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; Au choeur mélodieux votre voix put s'unir; Le prisme du regret dorant le souvenir De cent petits détails, de mille circonstances, Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. Chaque larme furtive échappée à vos yeux Se condensait en perle, en joyau précieux; Dans le rhythme profond, votre jeune pensée Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; Vous avez pénétré les mystères de l'art; Aussi, tout éplorée, avant votre départ, Pour vous baiser au front, la belle poésie Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie: Pour dire votre coeur vous avez une voix, Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.

VERSAILLES.

SONNET.

Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; Comme Venise au fond de son Adriatique, Tu traînes lentement ton corps paralytique, Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.

Quel appauvrissement, quelle caducité! Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique, Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.

Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre, Tu guettes le retour de ton royal amant.

Le rival du soleil dort sous son monument; Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.

LA CARAVANE.

SONNET.

La caravane humaine au Zaharah du monde, Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.

Le grand lion rugit et la tempête gronde; A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.

L'on avance toujours et voici que l'on voit Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt, C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.