La Comédie de la mort

Chapter 6

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Il ne reste plus dans mon âme Qu'un seul amour pour y chanter, Mais le vent d'automne qui brame, Ne permet pas de l'écouter.

L'oiseau s'en va, la feuille tombe, L'amour s'éteint, car c'est l'hiver; Petit oiseau, viens sur ma tombe, Chanter, quand l'arbre sera vert!

LE TROU DU SERPENT.

Au long des murs, quand le soleil y donne, Pour réchauffer mon vieux sang engourdi; Avec les chiens, auprès du lazarrone, Je vais m'étendre à l'heure de midi.

Je reste là sans rêve et sans pensée, Comme un prodigue à son dernier écu, Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.

Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, Mon âme usée abandonne mon corps, Je porte en moi le tombeau de moi-même, Et suis plus mort que ne sont bien des morts.

Quand le soleil s'est caché sous la nue, Devers mon trou, je me traîne en rampant, Et jusqu'au fond de ma peine inconnue, Je me retire aussi froid qu'un serpent.

LES VENDEURS DU TEMPLE.

I.

Il est par les faubourgs, un ramas de maisons Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, Que ne sont ces maisons laides et rechignées. Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux, Les murs bâtis d'hier semblent déjà tout vieux; Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, Pareils à des vieillards de débauche pourris, Ruines sans grandeur et dignes de mépris. Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. Ce ne sont sur le bord des fenêtres, que pots, Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, Si que chaque maison, dépassant ses murailles, A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.

Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis, Leurs femmes mettent bas et leur font des petits Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, Comme sous un fumier grouille un noeud de vipères. Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, On les voit barbotter pareils à des pourceaux; On les voit scrophuleux, noués et culs-de-jattes, Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, Descendre en trébuchant quelque raide escalier Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, Sucent une mamelle épuisée et tarie, Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix Un ignoble refrain en ignoble patois. Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude, A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, Le corps entortillé dans un pâle lambeau, Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves, Nul rayon ne descend en ces affreuses caves Et n'y jette à travers la noire humidité Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. Une odeur de prison et de maladrerie, Je ne sais quel parfum de vieille juiverie Vous écoeure en entrant et vous saisit au nez. Des vivants comme nous sont pourtant condamnés A respirer cet air aux miasmes méphitiques, Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques; Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus, Ils sont déshérités de toute la nature, Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète; Certes ce n'était pas dans le dessein pieux De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie Et je dis anathème, à cette race impie.

II.

Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables Aux avares griffons dont nous parlent les fables, Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts, Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre; Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, Arracher vos clous d'or, portes du paradis! Et pour les faire fondre en vos cavernes noires, Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires.

Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, Un moyen d'imposer ses volontés à tous, Et de faire fleurir sa libre fantaisie Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, Un sérail à choisir, de belles courtisanes, Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes; Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, Une collection de grands maîtres anciens, L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, L'anneau de Salomon, le talisman fatal, Qui, forçant à venir les démons et les anges, Fait les réalités de nos rêves étranges. Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion; Le seul bonheur pour eux c'est la possession; Comme un vieil impuissant aime une jeune fille; Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille, Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.

Les choses de ce monde et les choses divines, Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies Des générations dans le temps endormies. Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, L'ange du tabernacle et les châsses des saints, Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées Gisent au fond des cours à pleines charretées; Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois Que des débris d'autel et des morceaux de croix. C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine, Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron; L'épine de son dos est collée à son ventre, Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs; Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs, Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; On peut compter les fils de sa robe de bure, Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais; Ses manches laissent voir ses coudes violets; Elle claque du bec comme fait la cigogne, Et quand elle remue et vaque à sa besogne, On entend ses os secs à chaque mouvement, Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement.

III.

Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, Hyènes du passé, vrais chakals de l'histoire, C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, Et qui ne laissez pas debout une colonne Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel. Soyez maudits!

Jamais déluge de barbares, Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares, Non, Genseric jamais; non, jamais Attila, N'ont fait autant de mal que vous en faites là; Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. Ils détruisaient, car telle était leur mission, Mais ne spéculaient pas sur leur destruction. C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues, Près de leurs piédestaux moisissent abattues; Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau Laisse une cicatrice au front de tout château;

C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; Vous qui déshabillez les saintes et les saints, Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints Et rompez les clochers, comme une jeune fille Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; C'est à cause de vous que l'on dit des Français: Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. Encor, si vous étiez la vieille bande noire! Mais vous êtes venus bien après la victoire. Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; Vous avez attendu que sa chair ait pué, Avant que de tomber sur le géant à terre, Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, Par une nuit sans lune, où le firmament noir, N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir, Vous avez abattu votre vol circulaire Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort, S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; Et les bassets trapus, arrivés les derniers, Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée; Par les chiens courageux aux lâches préparée. Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, Et dérobent l'argent dans les poches des morts.

O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, Comme ta mission, tu fus horrible et grande. Je ne sais quelle rude et sombre majesté, Drape sinistrement ta monstruosité; Une fausse auréole autour de toi rayonne Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. Des nerfs herculéens se tordent à tes bras, L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. C'est toi qui commença ce périlleux duel Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; Et quand tu secouais de tes mains insensées, Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées; On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, En signe de douleur allait pleurer le sang; On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie Et reluire à son front une auréole vraie, Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing Après l'avoir frappé ne se séchassent point. Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, Leur oeil de diamant et leurs lances de feu, A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu, La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas, En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. Tu fus la poésie et l'idéal du crime; Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. La vieille monarchie avec la vieille foi Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, Comme autrefois Anthée aux bras du grand Alcide. Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts, Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. Au seul bruit de tes pas les noires basiliques Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; Le dragon se tordant au bout de la gouttière, Tâchait de dégager ses ailerons de pierre, Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux; Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux, Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; Tu descendais sans peur sous les funèbres porches; Les spectres éblouis aux lueurs de tes torches, Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; Et quand tu soulevais de ton doigt curieux Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer Venait les emporter dans ses griffes de fer. L'épouvante crispait leur bouche violette, Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi Que pour guillotiner un véritable roi. Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes, Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, Devaient fatalement tomber sous ton marteau, Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. O tueuse de rois, souveraine d'un jour! Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, Mais tu gardais au moins la majesté du crime, Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, Et si tu profanais les cadavres des rois, C'était pour te venger et non pas pour leur prendre Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!

A UN JEUNE TRIBUN.

Ami, vous avez beau, dans votre austérité, N'estimer chaque objet que par l'utilité, Demander tout d'abord à quoi tendent les choses Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; Il est dans la nature, il est de belles choses, Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, Des poëtes rêveurs et des musiciens Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, Écoutent le récit de leurs amours naïfs. Il est de ces esprits qu'une façon de phrase, Un certain choix de mots tient un jour en extase, Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain; D'autres seront épris de la beauté du monde, Et du rayonnement de la lumière blonde; Ils resteront des mois assis devant des fleurs, Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs; Un air de tête heureux, une forme de jambe, Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. Qu'importent à ceux-là les affaires du temps Et le grave souci des choses politiques! Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns Que leur font vos discours, magnanimes tribuns! Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses. Les antiques Vénus, aux gracieuses poses, Que l'on voit, étalant leur sainte nudité, Réaliser en marbre un rêve de beauté, Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde, Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde; Restez assis plutôt que de perdre vos pas. Le lis ne file pas et ne travaille pas; Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante, Il jette son parfum et cela le contente. Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel, Une perle de pluie, une goutte de miel, Et la sylphide, au bal d'Oberon invitée, Se taille dans sa feuille une robe argentée. Qui de vous osera lui dire, paresseux! Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges, Se cachent en hiver sous la paille des bouges, Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain A tous les malheureux qui vont criant la faim? Qui donc dira cela: que toute chose belle, Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle Et son enseignement et sa moralité? Comment pourrons-nous croire à la divinité Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante, Si nous n'en voyons pas une preuve touchante Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, La fleur de la vallée avec son encensoir? Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos âmes, Laissons tourner le monde et les choses aller; Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule, Sans faire choir le ciel et déranger le pôle; Se croire le pivot de la création Est une erreur commune à toute ambition; L'on est persuadé qu'on est indispensable Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable Aux balances d'airain des grands événements. L'on tombe chaque jour en des étonnements A voir quel peu d'écume, au torrent de l'abîme, Fait un homme jeté de la plus haute cime, Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passé, Par le premier qui vient on le voit remplacé. Nos agitations ne laissent pas de trace: C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface; En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot égal, Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal, Et dans l'éternité mystérieuse et noire Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire. Quand votre nom serait creusé dans le rocher, L'intarissable flot qui semble le lécher, Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître, De sa langue d'azur le fera disparaître, Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau, Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau; Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde, A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié? Où retrouverez-vous le temps sacrifié, Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile Des révolutions la tempête éternelle? Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, Et traverser à pied ce grand désert de prose, Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose Offre candidement sa bouche à vos baisers, A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés, Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre? De ses parfums ambrés le printemps vous enivre, La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, Et la fée amoureuse, afin de vous séduire, Se baigne devant vous dans la source, et fait luire A travers les roseaux, sous le flot argentin, Son épaule de nacre et son dos de satin. Mais, sourd à tout cela comme un anachorète, Vous foulez sans pitié la pauvre violette; La fée en soupirant rattache ses cheveux, Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, Et reprend tristement ses habits sur les branches. Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches, Au pays d'Avalon vous auraient emporté; Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté Vous auriez pu passer votre vie en doux rêves; Mais non; sur les cailloux, sur les sables des grèves, Sur les éclats de verre et les tessons cassés, A travers les débris des trônes renversés, Vous avez préféré, faussant votre nature, Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure; Vous avez oublié les sentiers d'autrefois, Et vous ne suivez plus la rêverie au bois: Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; Vous fermez votre oreille au babil des fontaines Et diriez volontiers: silence! au rossignol, Le front tout soucieux et penché vers le sol, Vous passez sans répondre au gai salut des merles; Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles Et les beaux diamants aux éclairs diaprés, Que répand le matin sur le velours des prés? Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines, Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc, Que la vierge des cieux laisse choir en filant, Vous composiez avec, enfantines merveilles, Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, Au revers du sillon, de leurs petites langues, Vous faisaient autrefois de si belles harangues? De votre négligence ils sont tout attristés Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. C'est en vain que juillet les convie à sa fête; Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête, Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. Les bluets désolés ont tous la larme à l'oeil, Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire. Que vous avez perdu si vite la mémoire Des entretiens naïfs et des charmants amours Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, La blonde Amaryllis en couplets alternés. De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés, Sentent le serpolet, le thym et la frambroise; A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, Et, tout émerveillé, du sommet des ormeaux, Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques, D'une bouche formée aux chants élégiaques; Laisser cette besogne aux orateurs braillards, Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars, Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine, Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine. Rome se sauvera toute seule, très-bien; Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien; Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? Que le char de l'état s'enfonce dans la boue, Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain, S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin; Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse Quelque petit sentier, par une pente douce, Regagnant le sommet d'un coteau séparé, D'où l'oeil se perd au fond d'un lointain azuré; Et nous attendrons là que notre jour arrive, Voyant de haut la mer se briser à la rive, Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent. La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant; Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes, La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur, Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur; Elle va, du coupant de sa courbe faucille, Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout, Et dans son grenier noir elle serre le tout. A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine, Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine, Quand peut-être le fer, près de notre sillon, Se balance et fait luire un sinistre rayon. Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes? Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, Qui peut dire lequel était Napoléon, Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? Qui le décidera? L'existence est un songe Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge Le corps du citoyen utile et positif Et le corps du rêveur et du poëte oisif. Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, Entre néant et rien quelle est la différence?

CHOC DE CAVALIERS.

Hier il m'a semblé, sans doute j'étais ivre, Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre Et caparaçonnés de harnais singuliers.

Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, Des Méduses d'airain ouvraient leur yeux hagards Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque, Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards.

Par moment, du rebord de l'arcade géante, Un cavalier blessé, perdant son point d'appui; Un cheval effaré, tombait dans l'eau béante; Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.

C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées, Qui cherchiez à forcer le passage du pont, Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussées, Dorment ensevelis dans le gouffre profond.

LE POT DE FLEURS.

Parfois un enfant trouve une petite graine, Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, Pour la planter il prend un pot de porcelaine, Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.

Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.