Chapter 5
J'aime les vieux tableaux de l'école allemande; Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, Pâles comme le lis, blondes comme le miel, Les genoux sur la terre, et le regard au ciel, Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine, Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine, Les chérubins joufflus au plumage d'azur, Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur; Les grands anges tenant la couronne et la palme; Tout ce peuple mystique au front grave, à l'oeil calme, Qui prie incessamment dans les Missels ouverts, Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse: Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement Arrondir cette forme et ce linéament; Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale Tant de simplicité pieuse et virginale; Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux; Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes. Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté, Ce cachet de candeur et de sérénité. Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, Et parfois sous la vierge on sent la courtisane, On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina, Avait, passé la nuit, chez la Fornarina. Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, Ils ont parfaitement compris la Basilique; Rien de grossier en eux, rien de matériel; Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. Seuls ils ont le secret de ces divins sourires Si frais, épanouis aux lèvres des martyres; Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme, Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome. Auprès d'Albert Durer Raphaël est païen: C'est la beauté du corps, c'est l'art italien, Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, Qui met entre les bras de la Vénus antique, Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino, Ni le Caro Dolci, ni Corrége, ni Guide, L'antiquité profane est le fil qui les guide; Apollon sert de type à l'ange saint Michel; Le Jupiter tonnant devient Père Éternel; La tunique latine est taillée en étole, Et l'on fait une église avec le Capitole. J'en excepte pourtant Cimabué, Giotto, Et les maîtres Pisans du vieux Campo Santo. Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, Entre des cardinaux et des filles de joie; Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats, Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats. C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage, Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité, Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité; Leur atelier à tous était le cimetière, Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière. Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux, On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture, Les mains jointes, tout droits, dans la même posture De contemplation extatique où sont peints, Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints. Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche, Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche, Même à nos yeux savants reluit d'une beauté Toute jeune de charme et de naïveté. Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance Brille ineffablement quelque haute espérance; L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend Pour revoler aux cieux que le suprême instant. Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée; L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. C'est que la vie alors de croyance était pleine, C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine De quelque ange attardé s'en retournant au ciel; C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise, Et que sur chaque roche une cellule assise Cachait un fou sublime, insensé de la Croix; Le désert se peuplait de lueurs et de voix; Dans toute obscurité rayonnait un mystère, On aimait, et le ciel descendait sur la terre. Gothique Albert Durer, oh! que profondément Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand! Que de virginité, que d'onction divine Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine! Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit! Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit, Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, Et qui se lit partout dans ton oeuvre, ô grand maître! C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, D'autre amour dans le coeur que celui de ton art; C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries L'ovale gracieux de tes belles Maries, O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien! Comme de Raphaël et comme de Titien, Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse. Tout terrestre désir devant elle s'apaise, Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu. Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, Tu ne fais pas soûler dans de sales orgies, L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté Pour que l'on crût encore à la sainte beauté. Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse; Mais, le coeur inondé d'une austère tristesse, Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix, En Allemand naïf, en honnête bourgeois, Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique; Et ton talent caché, comme une fleur mystique, Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, Répandait ses parfums et s'épanouissait. Il me semble te voir au coin de ta fenêtre Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre. L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer, Comme dans tes tableaux; ô vieil Albert Durer! Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches, Et découpe ses toits aux silhouettes sèches, Toi, le coude au genou, le menton dans la main, Tu rêves tristement au pauvre sort humain: Que pour durer si peu la vie est bien amère, Que la science est vaine et que l'art est chimère, Que le Christ, à l'éponge, a laissé bien du fiel, Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel; Et l'âme d'amertume et de dégoût remplie, Tu t'es peint, ô Durer! dans ta mélancolie, Et ton génie en pleurs te prenant en pitié, Dans sa création t'a personnifié. Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, Plus plein de rêverie et de douleur profonde Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos, Dans l'immobilité du plus complet repos. Son vêtement drapé d'une façon austère, Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère; Son front est couronné d'ache et de nénuphar; Le sang n'anime pas son visage blafard; Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie, Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord, Son regard dans son oeil brille comme une lampe, Et convulsivement sa main presse sa tempe. Sans ordre autour de lui mille objets sont épars, Ce sont des attributs de sciences et d'arts; La règle et le marteau, le cercle emblématique, Le sablier, la cloche et la table mystique, Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; Cependant c'est un ange et non pas un démon. Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture, Lui sert à crocheter les secrets de nature. Il a touché le fond de tout savoir humain; Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre, Il est triste; et son chien, de le suivre lassé, Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, Le vieux père Océan lève sa face morne, Et dans le bleu cristal de son profond miroir, Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, Porte écrit dans son aile ouverte en banderolle: MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis, Est un enfant dont l'oeil, voilé sous de longs cils, Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. Voilà comme Durer, le grand maître allemand, Philosophiquement et symboliquement, Nous a représenté, dans ce dessin étrange, Le rêve de son coeur sous une forme d'ange. Notre mélancolie, à nous, n'est pas ainsi; Et nos peintres la font autrement. La voici: --C'est une jeune fille et frêle et maladive, Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbé; Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé, Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule, Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule; Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. La brise à plis légers fait voler son écharpe, Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; Un album, un roman près d'elle sont ouverts: Car la mode la suit jusque dans ses déserts. Notre Mélancolie est petite-maîtresse, Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut; Son groom ne pèse pas plus de soixante livres; C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, Cause fort bien musique, et peinture pas mal; Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal; Poitrinaire tout juste assez pour être artiste, Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. On ne la verra pas enterrer tristement Dans quelque Sierra son teint pâle et charmant, Ses grâces de malade et ses petites mines; Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines, Promener loin du bruit ses méditations: Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions, Il faut que les journaux en puissent rendre compte; Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; Avec chaque soupir elle souffle un roman; Elle meurt; mais ce n'est que littérairement. Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde; Et si son front de nacre est coupé d'une ride, Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort: Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. Mais c'est que de Paris une robe attendue Arrive chiffonnée et de taches perdue. Ah! quelle différence, et que près de ces vieux Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux, Comme un vin qui s'aigrit s'est tourné dans nos veines; Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur, Chez qui la tête semble avoir pompé le coeur. La passion est morte avec la foi; la terre Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, Et se suspend encore aux lèvres du soleil; Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes, Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes. D'en-bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu, Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu. Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. Nous sommes le Gemmi, le reflet du passé Brille encor sur nos fronts. Ce reflet effacé, Il ne restera plus qu'une neige incolore; Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore, Les glaciers de nouveau se mettront à fumer, Et l'incendie éteint pourra se rallumer; Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle. De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, Et le siècle futur s'asseyant sur la pierre De notre siècle, à nous, et la voyant entière, Joyeux, ne dira pas: il est ressuscité; Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonté.
NIOBÉ.
Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre, Le menton dans la main et le coude au genou, Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, Pleure éternellement sans relever le cou.
Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue? A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau? Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue, Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?
Tes larmes en tombant du coin de ta paupière, Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit, Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.
O symbole muet de l'humaine misère, Niobé sans enfants, mère des sept douleurs, Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire; Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?
CARIATIDES.
Un sculpteur m'a prêté l'oeuvre de Michel-Ange, La chapelle sixtine et le grand jugement; Je restai stupéfait à ce spectacle étrange Et me sentis ployer sous mon étonnement.
Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, Des faces de lion avec des cols de boeuf, Des chairs comme du marbre et des musculatures A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.
Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes, Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts, La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide; Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos, Sous un entablement, jamais Cariatide Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.
LA CHIMÈRE.
Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe, Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule; La voyant s'envoler je sautai sur ses reins; Et faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule, J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
Elle se démenait, hurlante et furieuse, Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; Alors elle me dit d'une voix gracieuse, Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?
Par-delà le soleil et par-delà l'espace, Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité; Mais avant d'être au but ton aile sera lasse: Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
LA DIVA.
On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini, Le basso cantante, le ténor Rubini, Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle Quand on l'eût élargie et faite colossale, Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, N'aurait pu contenir son public ce soir-là. Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître, Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître. Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais, Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français; Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie, Fausse toute musique; et la note hardie, Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine, Pour contenir mon coeur plein d'extase divine; Mes artères chantant avec un sourd frisson, Mon oreille tendue et buvant chaque son, Attentif, comme au bruit de la grêle fanfare, Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare; Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; Et la toile tomba. C'était le premier acte. Alors je regardai; plus nette et plus exacte, A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, Chaque tête à son tour passait avec ses traits. Certes, sous l'éventail et la grille dorée, Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée, Au reflet des joyaux, au feu des diamants, Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, J'en vis plus d'une belle et méritant éloge, Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord, La loge lui formant un cadre de son bord, Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione, Moins la fumée antique et moins le vernis jaune, Car elle se tenait dans l'immobilité, Regardant devant elle avec simplicité, La bouche épanouie en un demi-sourire, Et comme un livre ouvert son front se laissant lire; Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés. Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle; Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur, Rien que le repos d'âme et la bonté de coeur. Au bout de quelque temps, la belle créature, Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture: Le col un peu penché, le menton sur la main, De façon à montrer son beau profil romain, Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. Tout perdait son éclat, tout tombait à côté De cette virginale et sereine beauté; Mon âme tout entière à cet aspect magique, Ne se souvenait plus d'écouter la musique, Tant cette morbidezze et ce laisser-aller Était chose charmante et douce à contempler, Tant l'oeil se reposait avec mélancolie Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours Même au _parlar Spiegar_, je regardai toujours; J'admirais à part moi la gracieuse ligne Du col se repliant comme le col d'un cygne, L'ovale de la tête et la forme du front, La main pure et correcte, avec le beau bras rond; Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau; Ces formes sans puissance et cette fade peau Sous laquelle le sang ne court, que par la fièvre Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre; Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture D'un habit idéal revêtent la nature. Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments, N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants, J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française, Raphaël a menti comme Paul Véronèse! Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien Le marbre grec doré par l'ambre italien L'oeil de flamme, le teint passionnément pâle, Blond comme le soleil, sous son voile de hâle, Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marqués, Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes; Et tous les nobles traits de vos saintes estampes, Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, C'est la vie elle-même et la réalité. Votre Madone est là; dans sa loge elle pose, Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; Elle reste immobile et sous le même jour, Gardant comme un trésor l'harmonieux contour. Artistes souverains, en copistes fidèles, Vous avez reproduit vos superbes modèles! Pourquoi découragé par vos divins tableaux, Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux, Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, Doux fantômes bercés dans les bras du désir, Formes que la parole en vain cherche à saisir! Pourquoi lassé trop tôt dans une heure de doute, Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route! Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté, Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, Et l'épithète creuse et la rime incolore. Ah! combien je regrette et comme je déplore De ne plus être peintre, en te voyant ainsi A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi!
APRÈS LE BAL.
Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche, Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche, Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés; O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles, Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.
Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais, N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes, Qui halète à la porte et souffle son air frais.
Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses, Sur la tombe du bal, jetez à pleines mains Vos colliers défilés, vos parures soyeuses, Vos dahlias flétris et vos pâles jasmins.
Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve; La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui; C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève, C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui.
O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied.
Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, Comme un cheval que fouille un éperon pointu?
Hier, j'étais heureux. J'étais. Mot doux et triste! Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe, Il le faut embaumer avec le souvenir.
J'étais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent. Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène Au bonheur d'autrefois regretté si souvent.
Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre, La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.
Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, Et mon coeur effeuillé peut refleurir encore; Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, Nous faisant dans notre âme une chaste Oasis, Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, De quelle passion ta figure vivait, Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque, Réalisait, en toi, tout ce qu'elle rêvait.
Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate, Je posais sur ta bouche un sourire charmant, Et sur ta joue en fleur, la pourpre délicate Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle, Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux, Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.
Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride, Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, Au lieu de marque rose, une tache livide Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
Car si la face humaine est difficile à lire, Si déjà le front nu ment à la passion, Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire Si vraiment la pensée est soeur de l'action?
Et cependant, malgré cette pensée amère, Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant; Jamais rêve d'été, jamais blonde chimère, Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.
Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées, Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, Comme au sortir du bain, les péris et les fées, Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, Passer et repasser comme une aile d'oiseau, Plus suave en odeur que n'est la marjolaine Ou le muguet des bois, au temps du renouveau.
O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde, Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel, Endormeuse des maux et des soucis du monde, J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.
Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse, Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'amour, Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maîtresse, Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour.
TOMBÉE DU JOUR.
Le jour tombait, une pâle nuée, Du haut du ciel laissait nonchalamment Dans l'eau du fleuve à peine remuée, Tremper les plis de son blanc vêtement.
La nuit parut, la nuit morne et sereine, Portant le deuil de son frère le jour, Et chaque étoile à son trône de reine, En habits d'or s'en vint faire sa cour.
On entendait pleurer les tourterelles, Et les enfants rêver dans leurs berceaux, C'était dans l'air comme un frôlement d'aile, Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
Le ciel parlait à voix basse à la terre, Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, Et répétaient un acte du mystère; Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.
LA DERNIÈRE FEUILLE.
Dans la forêt chauve et rouillée, Il ne reste plus au rameau Qu'une pauvre feuille oubliée, Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.