La Comédie de la mort

Chapter 4

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Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître, Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître Dans le jardin fleuri de la mysticité, Les pétales d'argent du lis de pureté, Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés Senti des voluptés comparables aux vôtres! Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres! Quel amant a jamais, à l'âge où l'oeil reluit, Dans tout l'enivrement de la première nuit, Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, Et baisé les pieds nus de la plus belle femme Avec la même ardeur que vous les pieds de bois Du cadavre insensible allongé sur la croix! Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide, Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide! Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, Dans un calice d'or perle le sang divin; Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes, Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase. Nous, nos contentements dureront peu de jours, Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, Vous achetez le ciel avec l'éternité. Malgré ta règle étroite et ton austérité, Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes, Une tête de mort grimaçante pour nous Sourit à leur chevet du rire le plus doux; Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière, Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière, Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, Dans des transports divins, un coeur chaste et brûlant; Ils se baignent aux flots de l'océan de joie, Et sous la volupté leur âme tremble et ploie, Comme fait une fleur sous une goutte d'eau, Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau; Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle, Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, Croire que tout s'est fait comme il était écrit. Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, Qui veillent sans lumière et combattent sans armes; Il est des malheureux qui ne peuvent prier Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier; Tous ne se baignent pas dans la pure piscine Et n'ont pas même part à la table divine: Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.

Aussi je me choisis un antre pour retraite Dans une région détournée et secrète D'où l'on n'entende pas le rire des heureux Ni le chant printanier des oiseaux amoureux, L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse, Car tout son m'importune et tout rayon me blesse, Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. De tous les sentiments croulés dans la ruine, Du temple de mon âme, il ne reste debout Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; A peine vingt épis sont tombés du faisceau: Je puis derrière moi voir encor mon berceau. Mais les soucis amers de leurs griffes arides M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides Pour en faire une fosse à chaque illusion. Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, Et dès le premier mot sachant la fin du livre. Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui. Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires Plutôt que les enfants les estime les pères; Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, Le moins accompagné sur la route du monde, Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé; Celui dont le navire est le plus allégé D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. L'univers décrépit devient paralytique, La nature se meurt, et le spectre critique Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde? Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main, Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?

ROCAILLE.

Connaissez-vous dans le parc de Versailles, Une Naïade, oeil vert et sein gonflé; La belle habite un château de rocaille D'ordre toscan et tout vermiculé.

Sur les coraux et sur les madrépores, Toute l'année elle dort dans les joncs; Dans le bassin, les grenouilles sonores, Chantent en choeur et font mille plongeons.

La fête vient; la coquette Naïade S'éveille en hâte et rajuste ses noeuds, Se peigne et met ses habits de parade Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.

Elle descend l'escalier, et sa queue En flots d'argent sur les marches la suit, La raide étoffe à trame blanche et bleue, A chaque pas derrière elle bruit.

PASTEL.

J'aime à vous voir en vos cadres ovales, Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant en main des roses un peu pâles, Comme il convient à des fleurs de cent ans.

Le vent d'hiver en vous touchant la joue A fait mourir vos oeillets et vos lis, Vous n'avez plus que des mouches de boue Et sur les quais vous gisez tout salis.

Il est passé le doux règne des belles; La Parabère avec la Pompadour Ne trouveraient que des sujets rebelles, Et sous leur tombe est enterré l'amour.

Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, Vous respirez vos bouquets sans parfums, Et souriez avec mélancolie Au souvenir de vos galants défunts.

VATTEAU.

Devers Paris, un soir, dans la campagne, J'allais suivant l'ornière d'un chemin, Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne Que ma douleur qui me donnait la main.

L'aspect des champs était sévère et morne, En harmonie avec l'aspect des cieux, Rien n'était vert sur la plaine sans borne, Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.

Je regardai bien longtemps par la grille, C'était un parc dans le goût de Vatteau; Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, Sentiers peignés et tirés au cordeau.

Je m'en allai, l'âme triste et ravie, En regardant j'avais compris cela, Que j'étais près du rêve de ma vie, Que mon bonheur était enfermé là.

LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE.

A Louis Boulanger.

Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; Je marchais en aveugle et tâtant le chemin, Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.

Mon conducteur céleste avait quitté ma main, J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire, Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.

La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, La noble dame à qui j'ai donné mon amour, Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.

Béatrix, dans les cieux, avait fui sans retour, Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire, Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.

A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer D'être ainsi confiné dans la demeure noire.

Sur ma tête pesait la coupole de fer, Et je sentais partout, comme une mer glacée, Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.

Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée, Comme fait dans sa cage un captif impuissant, Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.

Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.

Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre.

Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.

Comme sur un balcon, une riche tenture Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.

Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, Se crêpaient mollement et faisaient une frange, Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.

Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange, Les grands pins balançant leur large parasol Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.

Une grêle de fleurs jonchait partout le sol, Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes, Des papillons peureux suspendus dans leur vol.

Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant, Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.

Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant, Avec ses bras de lis environnant la terre, Aux avances des fleurs répondait doucement.

Afin de célébrer le solennel mystère, La nature avait mis son plus riche manteau. Les éléments joyeux faisaient trève à leur guerre.

O miracle de l'art! ô puissance du beau! Je sentais dans mon coeur se redresser mon âme Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.

L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, M'engageait à monter par l'escalier de flamme.

Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs, Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, Et les échos charmés disaient des fins de vers.

Beau cygne italien, roi des amours fidèles, Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux Semble un roucoulement de blanches tourterelles.

Figure à l'air pensif, et toujours à genoux; Les mains jointes devant ton idole muette, Te voilà donc vivante et revenue à nous!

Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte, Le camail écarlate encadre ton front pur Et marque austèrement l'ovale de ta tête.

Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur, Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.

Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde; Tout l'univers pour toi pivote sur un nom Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.

Sous le laurier mystique et le divin rayon, Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, Entre la rêverie et l'inspiration.

Un choeur harmonieux autour de toi voltige, C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige,

Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu, C'est Clio belle et simple en son manteau sévère; Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.

Les Grâces, dénouant leur ceinture légère, Dansent derrière toi, sur le char triomphal; A l'égal d'un César le monde te révère.

A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes, D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.

Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes, Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;

De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers, Soufflent allègrement aux bouches des trompettes Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers.

Sur le devant du char les filles les mieux faites, Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté, Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.

Tu viens du Capitole où César est monté; Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.

Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. Tu n'as jamais flatté, ni peuple ni monarque.

Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes, Ton rôle fut toujours pacifique et serein.

Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, Des Alpes tout là bas bleuir les hautes cimes.

Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure; Avec les rossignols tu gazouilles des vers.

Car toujours, dans ton coeur, vibre un écho sonore, Et toujours sur ta bouche on entend palpiter Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.

Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter, C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes, Et le monde à genoux les devrait écouter.

Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites, Les tigres tachetés et les grands lions roux Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes.

Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux, De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire, Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.

Faire sortir les ours de leur caverne noire; En agneaux caressants transformer les lions, O poëtes! voilà la véritable gloire;

Et non pas de pousser à des rébellions Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme, Que l'on déchaîne au jour des révolutions.

Sur l'autel idéal, entretenez la flamme, Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, Par l'admiration et l'amour de la femme;

Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau, Mettez l'idée au fond de la forme sculptée Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau;

Que votre douce voix, de Dieu même écoutée, Au milieu du combat jetant des mots de paix, Fasse tomber les flots de la foule irritée.

Que votre poésie, aux vers calmes et frais, Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive Où vont boire les cerfs, dans l'ombre des forêts.

Faites de la musique avec la voix plaintive De la création et de l'humanité, De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.

Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté Vous représentera dans une immense toile, Sur un char triomphal par un peuple escorté.

Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!

MELANCHOLIA.