Chapter 3
Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tytire Dans la chaleur du jour à l'écart se retire Et chante Amaryllis, Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle, Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle Entre des doigts de lys!
Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable, Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table, Une écuelle de bois; Une flûte à sept trous jointe avec de la cire, Et six chèvres, voilà tout ce que je désire, Moi, le vainqueur des rois.
Une peau de mouton couvrira mes épaules, Galathée en riant s'enfuira sous les saules Et je l'y poursuivrai: Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie, Et Daphnis deviendra pâle de jalousie Aux airs que je jouerai.
Ah! je veux m'en aller de mon île de Corse, Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce, Par le ravin profond, Le long du sentier creux où chante la cigale, Suivre nonchalamment en sa marche inégale Mon troupeau vagabond.
Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe, Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe Le pur sang de ton coeur; Le seul qui devina cette énigme funeste Tua Laïus son père et commit un inceste: Triste prix du vainqueur!
IX.
Me voilà revenu de ce voyage sombre, Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre Que les yeux du hibou; Comme après tout un jour de labourage, un buffle S'en retourne à pas lents, morne et baissant le muffle, Je vais ployant le cou.
Me voilà revenu du pays des fantômes; Mais je conserve encor loin des muets royaumes, Le teint pâle des morts. Mon vêtement pareil au crêpe funéraire Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre, Pend au long de mon corps.
Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare Que celle qui veillait au tombeau de Lazare; Elle garde son bien: Elle lâche le corps mais elle retient l'âme; Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme, Et Christ n'y pourrait rien.
Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime, Et je me survis seul, Je promène avec moi les dépouilles glacées De mes illusions, charmantes trépassées Dont je suis le linceul.
Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, O mort... et je ne puis me résoudre à te suivre Dans le sombre chemin; Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne Où la gloire viendra suspendre ma couronne; O mort, reviens demain!
Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte, Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite Plus belle que le jour; J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane, Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne, Et je t'ai fait la cour.
Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges, Pour orner tes palais, je sculpterai des anges, Je forgerai des croix; Je ferai dans l'église et dans le cimetière Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre Comme au tombeau des rois!
Je te consacrerai mes chansons les plus belles: Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles Et des fleurs sans parfum. J'ai planté mon jardin, ô mort, avec tes arbres; L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres Leurs rameaux d'un vert brun.
J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère, A la tulipe d'or, A la rose de mai que le rossignol anime, J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème, A bien d'autres encor.
Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre, Frais amours du printemps; pour ce jardin austère Votre éclat est trop vif: Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës, Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës, L'odeur âcre de l'if.
Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô nature, Tu dois une jeunesse à toute créature, A toute âme un amour; Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse, N'eût-elle qu'un seul jour.
Ne me sois pas marâtre, ô nature chérie, Redonne un peu de sève à la plante flétrie Qui ne veut pas mourir; Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie, Et qui ne peut s'ouvrir.
Air vierge, air de cristal, eau principe du monde, Terre qui nourris tout, et toi flamme féconde, Rayon de l'oeil de Dieu, Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie Que de fleurir un peu!
Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes, Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes, Vos pleurs de diamant; Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire, Du fond du firmament!
Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace, Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe! Que je te voie encor; Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes: Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles, Prêtez-moi votre essor!
Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées Et les aveux d'amour aux bouches bien aimées, Air sauvage des monts, Encor tout imprégné des senteurs du melèze, Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise, Emplissez mes poumons!
Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe; Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe, Nous sommes au printemps. Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte, Entre vos seins polis, posez ma pauvre tête Et bercez-moi longtemps.
Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, Les femmes, les chansons, toutes les belles choses Et tous les beaux amours, Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique, Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique Plus jeune tous les jours!
Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire Pose tes beaux pieds nus, Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne! Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone, Puis aux dieux inconnus.
Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde; Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde. Allons, un beau baiser, Hâtons-nous, hâtons-nous. Notre vie, ô Théone, Est un cheval ailé que le temps éperonne; Hâtons-nous d'en user.
Chantons Io, Péan! Mais quelle est cette femme Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme, Je vois ton crâne ras; Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde, Courtisane éternelle environnant le monde Avec tes maigres bras!
FIN DE LA COMÉDIE DE LA MORT
LE NUAGE.
Dans son jardin la sultane se baigne, Elle a quitté son dernier vêtement; Et délivrés des morsures du peigne Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
Par son vitrail le sultan la regarde, Et caressant sa barbe avec sa main, Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
Moi je la vois, lui répond, chose étrange! Sur l'arc du ciel un nuage accoudé; Je vois son sein vermeil comme l'orange Et son beau corps de perles inondé.
Ahmed devint blême comme la lune, Prit son kandjar au manche ciselé Et poignarda sa favorite brune... Quant au nuage, il s'était envolé!
LES COLOMBES.
GHAZEL.
Sur le coteau, là-bas où sont les tombes, Un beau palmier, comme un panache vert Dresse sa tête, où le soir les colombes Viennent nicher et se mettre à couvert.
Mais le matin elles quittent les branches, Comme un collier qui s'égraine, on les voit S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon âme est l'arbre où tous les soirs comme elles De blancs essaims de folles visions Tombent des cieux, en palpitant des ailes, Pour s'envoler dès les premiers rayons.
PANTOUM.
Les papillons couleur de neige Volent par essaims sur la mer; Beaux papillons blancs, quand pourrai-je Prendre le bleu chemin de l'air?
Savez-vous, ô belle des belles, Ma bayadère aux yeux de jais, S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, Dites, savez-vous où j'irais?
Sans prendre un seul baiser aux roses A travers vallons et forêts, J'irais à vos lèvres mi-closes, Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
TÉNÈBRES.
Taisez-vous, ô mon coeur! taisez-vous, ô mon âme! Et n'allez plus chercher de querelles au sort; Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
Mon coeur, ne battez plus, puisque vous êtes mort; Mon âme, repliez le reste de vos ailes, Car vous avez tenté votre suprême effort.
Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé, Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles.
Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé; Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, Votre souvenir être à jamais effacé!
Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.
Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; On ne répandra pas les larmes argentées Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.
Votre convoi muet, comme ceux des athées, Sur le triste chemin rampera dans la nuit: Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.
La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit; Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve, Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.
Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve, Nul ne s'apercevra que vous soyez absens, Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.
Et le chaste secret du rêve de vos ans Périra tout entier sous votre tombe obscure Où rien n'attirera le regard des passants.
Que voulez-vous? hélas! notre mère nature, Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés, Et pour les malvenus elle est avare et dure.
Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés! L'occasion leur est toujours bonne et fidèle: Ils trouvent au désert des palais enchantés;
Ils tettent librement la féconde mamelle; La chimère à leur voix s'empresse d'accourir, Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle;
Les autres moins aimés, ont beau tordre et pétrir Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
S'il éclot quelque chose au milieu de leur vie, Une petite fleur sous leur pâle gazon, Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie,
Un rayon de soleil, brille à leur horizon: Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage Avec un flot de pluie éteindra le rayon.
L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage, Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment: Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, Sur leur front découvert lâchera la tortue, Car ils doivent périr inévitablement.
L'aigle manque son coup; quelque vieille statue, Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, Quitte son piédestal, les écrase et les tue.
Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; Leur chien même les mord et leur donne la rage; Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage, D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort: Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage.
Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule, Pour un pareil athlète est à peine assez fort.
Après la vie obscure une mort ridicule; Après le dur grabat un cercueil sans repos Au bord d'un carrefour où la foule circule.
Ils tombent inconnus de la mort des héros Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, Se fait effrontément un socle de leurs os.
Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille, Imbibe leur éponge avec du fiel amer, Et la nécessité les tord dans sa tenaille.
Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair, Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.
Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe, Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe.
La tombe vomira leur fantôme odieux. Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
Cette histoire sinistre est votre propre histoire; O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas! La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas De grands événements et des malheurs de drame, Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
Quelques fils bien communs en composent la trame, Et cependant elle est plus triste et sombre à voir Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.
Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
O vous que nul amour et que nul vin n'enivre! Frères désespérés, vous devez être prêts Pour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!
Le néant a des lits et des ombrages frais. La mort fait mieux dormir que son frère Morphée, Et les pavots devraient jalouser les cyprès.
Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée! Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.
Cesse de te raidir contre le sort jaloux, Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce, Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.
Le sable des chemins ne garde pas ta trace, L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
Pour y graver un nom ton airain est bien dur; O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare, Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
Il faut un grand génie avec un bonheur rare Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, Et de ce double don le destin est avare.
Hélas! et le poète est pareil à l'amant, Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale, Quelque rêve chéri caressé chastement.
Eldorado lointain, pierre philosophale Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais, Un astre impérieux, une étoile fatale.
L'étoile fuit toujours, ils lui courent après; Et, le matin venu, la lueur poursuivie, Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.
C'est une belle chose et digne qu'on l'envie Que de trouver son rêve au milieu du chemin, Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.
Quel plaisir quand on voit briller le lendemain Le baiser du soleil aux frêles colonnades Du palais que la nuit éleva de sa main!
Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades, Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, Et perce triomphant les vitreuses arcades!
Il est beau d'arriver où tendait votre essor, De trouver sa beauté, d'aborder à son monde, Et quand on a fouillé, d'exhumer un trésor.
De faire, du plus creux de votre âme profonde, Jaillir votre pensée ou votre passion, D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
D'unir heureusement le rêve à l'action, D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue, Et de donner un trône à son ambition;
D'arrêter, quand on veut, la fortune et sa roue, Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal; Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague, Montant les escaliers qui mènent à nos tours, Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.
Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
Sur les autels déserts des basiliques noires, Les saints désespérés, et reniant leur Dieu, S'arrachent à pleins poings, l'or chevelu des gloires.
Le soleil désolé, penchant son oeil de feu, Pleure sur l'univers une larme sanglante; L'ange dit à la terre un éternel adieu.
Rien ne sera sauvé, ni l'homme, ni la plante; L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
Les plumes s'useront aux ailes du vautour, Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire, Et du monde vingt fois il refera le tour.
Puis il retombera dans cette eau solitaire Où le rond de sa chute ira s'élargissant: Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent. Ce sera, cette fois, un déluge sans arche; Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche, Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
Entendez-vous là-haut ces craquements affreux? Le vieil Atlas lassé retire son épaule Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.
L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.
Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie, Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
Quand notre passion sera-t-elle finie? Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; La sueur rouge teint notre face jaunie.
Assez comme cela nous avons trop souffert. De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice, Car pour nous racheter votre fils s'est offert.
Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, Et le prêtre demande un autre sacrifice.
Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau; Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversée.
THÉBAIDE.
Mon rêve le plus cher et le plus caressé, Le seul qui rie encor à mon coeur oppressé, C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, Dans une solitude inabordable, affreuse; Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra, Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches, Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches; Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés, Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités; Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme, Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume Et boire la rosée à ton calice ouvert, O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte! De non coeur dépeuplé je fermerais la porte Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir Du monde des vivants n'y pût pas revenir; J'effacerais mon nom de ma propre mémoire; Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait, Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet; Car je sais maintenant que vaut cette fumée Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. J'ai regardé de près et la science et l'art: J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard; J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée: Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon Impalpable, qui teint l'aile du papillon, Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence, Vierge aux pâles couleurs, blanche soeur de la mort, Un pauvre naufragé des tempêtes du sort! Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, Egraine sur son front le pavot inodore, Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, Faites taire les vents et bouchez son oreille, Pour qu'il n'entende pas le retentissement Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement Qu'en s'en allant au but où son destin la mène Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; J'ai les talons usés de battre cette route Qui ramène toujours de la science au doute. Assez, je me suis dit, voilà la question.
Va, pauvre rêveur, cherche une solution Claire et satisfaisante à ton sombre problème, Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime; Mon beau prince danois marche les bras croisés, Le front dans la poitrine et les sourcils froncés, D'un pas lent et pensif arpente le théâtre, Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre, Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; Épuise ta vigueur en stériles efforts, Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie, Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie. C'est à ce degré-là que je suis arrivé. Je sens ployer sous moi mon génie énervé; Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr, Si dans un coin du coeur il éclot un désir, Lui couper sans pitié ses ailes de colombe, Être comme est un mort, étendu sous la tombe, Dans l'immobilité savourer lentement, Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: Voilà quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude, D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux, Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.
C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé, Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé Que ces vieux mendiants que jusques à la porte Le chien de la maison en grommelant escorte. C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir, Comme un petit enfant, je demande à dormir; Je veux dans le néant renouveler mon être, M'isoler de moi-même et ne plus me connaître; Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli, Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.
J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse, Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_, Où le pied d'un vivant jamais ne se posa; Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves, Dans des terrains galeux clairsemés d'arbres chauves, Avec un horizon sans couronne d'azur, Bornant de tous côtés le regard comme un mur, Et dans les roseaux secs près d'une eau noire et plate Quelque maigre héron debout sur une patte. Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil, Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte Un maigre filet d'eau suintant goutte à goutte, Marquerait par sa chute aux sons intermittents Le battement égal que fait le coeur du temps. Comme la Niobé qui pleurait sur la roche, Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche, Je demeurerais là les genoux au menton, Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras, Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère; Un couvent est un port qui tient trop à la terre; Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. Dût sombrer le navire avec toute sa charge, J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent, Aux simples naufragés de l'âme, le couvent. A moi la solitude effroyable et profonde, par dedans, par dehors!
Un couvent, c'est un monde; On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit: La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit Passer au long du cloître une forme angélique; La cloche vous murmure un chant mélancolique; La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles, Volent les Chérubins en légions vermeilles. Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; L'extase vous remplit d'ineffables délices, Et vos coeurs parfumés sont comme des calices; Vous marchez entourés de célestes rayons Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!