La cocarde rouge

Part 28

Chapter 281,397 wordsPublic domain

Denise se leva, et sous les regards de tous s’approcha de moi à pas lents; mais de ses lèvres pâles il ne sortit aucun son, et elle ne leva pas ses yeux vers les miens. Elle resta inerte lorsque suivant l’autorisation de sa mère je me penchai vers elle et mis un baiser sur sa joue froide: cette joue ne s’échauffa point, ces yeux ne s’illuminèrent point. Cependant j’eus lieu d’être satisfait, plus que satisfait, même; car en me penchant sur elle je sentis ses mains,--ces mignonnes mains que j’aspirais à retenir dans les miennes pour l’abriter et la protéger,--je les sentis agripper solidement le revers de mon habit, comme les enfants se pendent au cou de leur mère. Devant tous, je lui passai mon bras autour de la taille, et nous restâmes enlacés au pied du lit de Mme de Saint-Alais, qui nous considérait.

--Pauvre petite souris! fit-elle avec un rire gracieux. Elle est encore timide. Soyez bon pour elle, mon gendre, car c’est un morceau délicat, et... Je ne me sens pas bien, pas bien du tout! redit-elle, s’interrompant soudain.

Et elle se souleva sur sa couche, en portant avec difficulté une main à son front.

--Je ne... Qu’est-ce que j’ai? reprit-elle, et son visage blêmit à vue d’œil, et ses traits se décomposèrent, tandis que ses yeux révélaient un effroi soudain. Qu’est-ce qui me prend? Allez chercher... Quelqu’un, vite, le docteur! Et aussi Victor.

Denise s’échappa de mes bras, pour voler à son chevet. Je restai là, jusqu’au moment où le médecin me toucha l’épaule.

--Allez! me souffla-t-il. Allez. Laissez-la avec les femmes. La fin est proche.

Ce fut ainsi que Mme de Saint-Alais m’accorda enfin Denise; ce fut ainsi que s’accomplit notre mariage, qu’elle avait depuis tant d’années projeté avec mon père.

* * * * *

La marquise mourut le lendemain matin, ce qui lui épargna non seulement les maux à venir, mais ceux du présent, qui mugissaient en tourbillons par les rues de Nîmes autour du cadavre non enterré de son fils. Elle mourut sans s’éveiller du délire qui suivit sa blessure. J’entrai pour la voir couchée sur son lit de mort. Elle paraissait dormir, et dans la paix recueillie de la chapelle ardente je songeai avec respect au changement produit par une année, une brève année, qui venait à la fin de cinquante ans de prospérité. Il me parut déplorable, tandis que je me penchais pour baiser sa main cireuse, bien déplorable; mais aujourd’hui, instruit de ce que l’avenir lui réservait, je la juge heureuse, quand je me rappelle les vingt années d’exil et d’espoirs trompés qui devaient être le lot de tant de ses amis, de tant de ceux qui avaient fait l’ornement de ses salons, à Saint-Alais et à Cahors. Doués d’énergie aussi bien que d’orgueil, assemblage peu répandu dans notre caste, elle et les siens osèrent beaucoup et perdirent beaucoup; ils jouèrent le tout et perdirent le tout. Mieux valait encore cette fin que la prison ou la guillotine; ou que devenir vieille et décrépite en terre étrangère, pour revoir une patrie qui les avait oubliés depuis longtemps, et des concitoyens qui riaient sur leur passage, des vieilles berlines, des jupes et des coiffures à la mode du temps des Polignacs.

J’ai dit que les émeutes de Nîmes durèrent trois jours. Le dernier, Buton vint me trouver pour nous engager à partir. Afin d’éviter des malheurs plus grands nous devions quitter la ville sans retard, ou bien lui et le parti modéré qui nous avait sauvés ne répondraient plus de rien. Louis était d’avis de se retirer à Montpellier, et de là chez les émigrés de Turin; et pendant quelques heures je partageai son point de vue, désireux avant tout de mettre les femmes en sûreté.

Je suis redevable à Buton de n’avoir pas pris cette décision, que j’aurais sans nul doute regrettée plus tard. Il me demanda carrément si je partais, et sur ma réponse affirmative, il alla s’adosser à la porte.

--A Dieu ne plaise! fit-il. Tant pis pour ceux qui s’en vont. Il n’en reviendra guère.

Je lui répliquai avec fougue:

--Jamais de la vie! Dans moins d’un an vous nous prierez à deux genoux de revenir.

--Et pourquoi cela? fit-il.

--Vous ne sauriez maintenir l’ordre sans nous!

--Avec facilité, répliqua-t-il froidement.

--Voyez plutôt où en sont les choses ici!

--Ce n’est que passager.

--Mais qui gouvernera?

--Les plus dignes, répliqua-t-il avec obstination. Comment pouvez-vous encore croire, monsieur le vicomte, après tout ce qui s’est passé, que pour faire des lois il faille posséder un titre, sauf votre respect? Vous figurez-vous donc que le blé ne poussera plus, que les poules ne pondront plus, dès que l’ombre du seigneur ne sera plus sur elles? Vous figurez-vous que pour se battre il faille avoir de la poudre sur la tête aussi bien que dans son mousquet?

--Je crois, ripostai-je, que quand ceux qui ne connaissent pas la mer se font pilotes, il est temps de quitter le navire.

--Le pilote apprendra son métier, reprit-il. Et pour ce qui est de quitter le navire, libre à ceux qui n’ont rien à faire à son bord. Soyez raisonnable, monseigneur, poursuivit-il sur un ton différent. Soyez raisonnable. On a tué dans Nîmes trois cents personnes en trois jours.

--Et vous me conseillez de rester?

--Oui, car il y a du sang entre nous, répondit-il d’un air tragique. On ne pardonnera pas aisément ce qui vient de se passer ici. Allez à l’étranger après cela, et restez-y. Mais non, vous n’irez pas, vous serez raisonnable, reprit-il, d’une voix rude et affectueuse. Retournez chez vous au château, monsieur, et tenez-vous tranquille: personne ne vous fera de mal.

Il parlait fort sensément. Du moins l’avis me parut si bon, que, après un peu d’hésitation, je me déterminai à le suivre, et donnai le même conseil aux autres. Mais Louis refusa de m’écouter. Il avait pris la France en horreur depuis sa fuite, et il voulait partir. Il n’éleva pas d’objection, toutefois, lorsque je le sollicitai de me laisser Denise; et moins de vingt-quatre heures après le décès de sa mère, l’abbé Benoît nous unit, dans cette sombre maison aux volets clos de la venelle des Capucins. En même temps Louis épousa Mme Catinot, qui allait partager son exil. Inutile d’ajouter que ces noces furent exemptes de réjouissances: ni festin, ni joyeuses sonneries de cloches, ni toilette de gala, mais des pleurs et des sanglots, des lèvres pâles et des mains inertes.

Mais une aurore en pleurs précède parfois un beau jour. Durant trois années au moins, il est vrai, notre vie connut des périls nombreux et quelques chagrins--dont je conterai peut-être l’histoire un jour--et nous partageâmes le sort de tous les Français en ces temps de honte et d’opprobre; mais jamais, ni pour un jour ni pour une heure, je n’eus lieu de regretter ce qui s’était accompli si hâtivement à Nîmes. Des mains fidèles et des lèvres ardentes, des yeux qui brillèrent aussi clairs dans une prison que dans un palais, me réconfortèrent durant les mauvais jours; et lorsque vinrent des temps meilleurs, et avec eux les cheveux gris et une France nouvelle, ma femme sut encore embellir ma vie et la partager de plus en plus étroitement.

Un dernier mot de l’homme à qui après Dieu je dus de l’obtenir. Il survécut, mais je ne revis jamais Froment de Nîmes. Le troisième jour des émeutes on amena du canon pour réduire sa tour: elle fut emportée d’assaut et la garnison passée au fil de l’épée. Un seul homme, je crois, s’en tira avec la vie. Ce fut Froment, l’indomptable, le chef le plus habile que possédèrent jamais les Royalistes de France. Il gagna la frontière sain et sauf, et passa à Turin, où il fut reçu honorablement par ceux dont l’aide un peu plus active lui eût donné la victoire. Mais celui qui échoue ne doit s’attendre qu’à des camouflets. On ne tarda point à lui battre froid; il tomba dans l’estime, et avec les années ses maux empirèrent. Une fois je tentai de le découvrir et de l’assister; mais il était alors engagé dans une expédition sur la côte barbaresque, et mes moyens ne m’auraient pas permis de faire grand’chose pour lui si je l’avais retrouvé. On dit qu’il mourut peu après, mais je n’en ai jamais eu la certitude. N’importe, mort ou vivant, je lui dois de la reconnaissance, du respect et d’autres choses, parmi lesquelles je place le plus grand bonheur de ma vie.

FIN

IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN