Part 27
De ce qui se passa ensuite, je ne puis rien dire; car, pour une minute, tout se confondit. Je me rappelle seulement ce détail, que le soleil éclatant donnait sur le mur derrière lui, où les lignes plus sombres du ciment romain apparaissaient entre les vieilles briques minces. Nous étions environ vingt hommes et peut-être cinquante femmes, rassemblés pêle-mêle dans un espace de vingt toises de longueur. Des soupirs s’échappaient des lèvres des hommes, et ceux qui tenaient des femmes dans leurs bras--et ils étaient nombreux--s’appuyaient au mur et s’efforçaient de les consoler ou de se détacher d’elles. Un homme lançait des imprécations aux misérables qui voulaient nous massacrer, et leur montrait les deux poings; d’autres accablaient de baisers les têtes pâles et insensibles reposant sur leurs poitrines, car, Dieu merci, la plupart des femmes étaient en pâmoison. D’autres, enfin, tel Saint-Alais, adressaient un regard de muette détresse à des yeux qui leur parlaient le même langage, ou serraient la main d’un ami, et imploraient le ciel impitoyablement bleu et serein. Quant à moi... j’ignore ce que je fis, sauf contempler Denise dans les yeux, indéfiniment! Ces yeux n’avaient plus rien d’insensible.
Il faut se souvenir que le soleil illuminait toute cette scène, que les oiseaux sautillaient et pépiaient dans les jardins, par delà les murs; qu’il allait être midi, dans une heure, et un midi méridional; que dans le creux de la vallée le Rhône étincelait entre ses rives, et qu’un peu plus loin la mer battait de ses vaguelettes écumeuses les plages de la Camargue. Toute la nature était en joie; et nous seuls, nous, tassés entre ces effroyables murailles, entre ces faces menaçantes, nous voyions la mort toute proche, la sombre mort qui termine tout.
Une main m’effleura: celle de Saint-Alais. Je crois, ou plutôt je sais, car je le lus dans ses yeux, qu’il voulait se réconcilier avec moi. Mais quand je le regardai--ou peut-être fut-il troublé en voyant la muette détresse de sa sœur--il se ravisa. Comme le géant aux cheveux noirs proclamait: «Une minute de passée!» et que ses partisans vociféraient, M. le marquis leva la main.
--Arrêtez! s’écria-t-il, avec son ancien geste autoritaire. Halte. Il y a ici un homme qui n’est pas des nôtres. Il doit passer le premier, et se retirer (et il me désignait). Il n’a rien de commun avec nous. Je le jure.
Une huée de rires barbares lui répondit. Puis le géant eut l’impiété de citer la parole sacrée:
--Celui qui n’est pas pour moi est contre moi.
Et le rire recommença.
Je ne revendique pas l’honneur de ce que je fis ensuite. En ces moments d’exaltation, nous ne sommes pas responsables, et d’ailleurs je savais qu’ils n’écouteraient pas Saint-Alais, et je ne risquais rien. Frémissant de rage, je renvoyai au géant ses mots:
--Je suis contre vous! m’écriai-je. Je préfère mourir ici avec eux, plutôt que de vivre avec vous! Vous déshonorez la terre! Vous polluez l’air! Vous êtes des démons...
Je m’en tins là, car avec un rire strident mon voisin, un tout jeune homme, affolé, je suppose, et celui-là même qui les avait invectivés, me dépassa d’un bond et se précipita sur les piques. Une demi-douzaine de pointes convergèrent dans sa poitrine sous nos yeux à tous, et avec un cri affreux il leva les bras au ciel et fut rejeté en arrière contre le mur latéral, mort et ruisselant de sang.
Instinctivement j’avais voilé la face de Denise pour l’empêcher de voir. Et je fis bien; car là-dessus--par une sorte de grâce, et qu’il me soit permis de n’y pas insister--les monstres à la vue du sang se déchaînèrent et s’élancèrent sur nous. Je vis Saint-Alais rejeter sa mère derrière lui, et presque du même geste se précipiter sur les piques. Pour moi, repoussant Denise dans l’encoignure de la muraille, malgré ses enlacements et ses prières,--je tuai avec le pistolet de Froment le premier qui arriva sur moi, puis le second, à bout portant du second coup, ne ressentant, au lieu de crainte, qu’une ivresse de fureur. Le troisième m’abattit sous sa pique entrée dans mon épaule, et pour un instant je ne vis plus que le ciel, sur lequel se détachait en noir sa face hideuse; et je fermai les yeux dans l’attente du coup final.
Mais il ne vint pas. Ce fut à sa place un poids qui s’abattit sur moi, et je me mis à me débattre, cependant que toute une armée, semblait-il, me passait sur le corps, dans cet affreux abattoir de l’allée, où l’on arrachait les hommes des bras des femmes, pour les pousser, hurlants, contre le mur, et les y mettre à mort sans miséricorde; dans cette géhenne où se commirent des forfaits que je n’ose raconter.
CHAPITRE XXV
PAR DELÀ LES TOMBEAUX
Je rends grâces à Dieu de n’en avoir pas vu beaucoup plus que je ne viens d’en raconter. A une vingtaine de reprises les assassins trébuchèrent sur moi; et je fus foulé aux pieds, meurtri et couvert d’un sang qui ne m’appartenait pas. J’ouïs aussi des cris d’hommes à l’agonie, de déchirants cris de femmes qui glaçaient les moelles et arrêtaient le souffle, des rires déments, tous les bruits de l’enfer. Mais dans ma position, se lever c’était vouloir la mort immédiate, et bien que privé d’espérance et n’osant regarder l’avenir, mon ivresse passagère s’était épuisée: je restai donc immobile, car toute résistance était vaine.
A la fin je crus mon dernier instant venu. Le corps qui m’écrasait et me cachait à moitié fut brutalement retiré; je revis la lumière, et une voix s’écria avec vivacité:
--En voilà encore un! Il est vivant!
Je me mis debout tant bien que mal, niaisement obstiné à mourir avec une certaine dignité. L’exclamation provenait d’un inconnu, mais auprès de lui était Buton, derrière qui se tenait de Géol; et je vis encore d’autres visages, qui tous me regardaient. Mais je ne pouvais croire à mon salut.
--Si vous voulez m’expédier, faites vite, murmurai-je, en écartant les bras.
--Dieu nous en préserve, répondit bien vite Buton. On n’en a fait déjà que trop! Monsieur le vicomte, appuyez-vous sur moi! Appuyez-vous, et venez par ici. Mordieu! il était temps que j’arrive! S’ils vous avaient tué...
--Cela fait le cinquième, prononça de Géol.
Sans lui répondre, Buton me prit par le bras, et m’entraîna doucement, tandis que de Géol me soutenait de l’autre côté. Grâce à leur aide, je m’avançai entre deux rangées de peuple qui m’examinaient avec une sorte d’émerveillement stupide, deux rangées de visages que le grand soleil faisait paraître singulièrement pâles. J’avais perdu mon chapeau, et le soleil m’aveuglait et me troublait la tête, mais Buton me conduisait par la main, et je tournai pour franchir une porte qui s’ouvrait dans la muraille. A ce moment je laissai tomber un mouchoir que l’on m’avait donné pour me panser l’épaule. Un individu qui se tenait devant la porte, le dernier à droite de la rangée de peuple, le ramassa et me le rendit avec un empressement cordial. Il tenait une pique, et ses mains couvertes de sang me firent reconnaître en lui un des assassins.
Deux hommes en transportaient un autre dans la maison d’en face, et à la vue du cadavre inerte et de la tête pendante, je recouvrai d’un seul coup la raison et la mémoire. J’empoignai Buton par le revers de son habit et le secouai comme un prunier.
--Et Mlle de Saint-Alais! m’écriai-je. Qu’as-tu fait d’elle, misérable? Si tu lui as...
--Chut, monsieur, chut! répliqua-t-il, d’un ton de reproche. Et soyez vous-même. Elle est sauvée, je vous en donne ma parole, et vous allez la voir. On l’a transportée ici l’une des premières. On n’a pas touché à un cheveu de sa tête.
--On l’a transportée ici? fis-je.
--Oui, monsieur le vicomte.
--Saine et sauve?
--Oui, oui, saine et sauve.
A cette nouvelle, je versai des larmes que je ne crois pas indignes d’un homme, car c’étaient des larmes de joie et de reconnaissance. On ne me les reprochera pas, si l’on songe à tout ce que j’avais traversé, et à tout le sang que j’avais perdu, bien que ma blessure au bras fût légère. Je n’étais d’ailleurs pas le seul à pleurer, ce jour-là. J’ai appris depuis que l’un des massacreurs eux-mêmes, un de ceux qui furent les plus ardents à la besogne, versa des larmes amères quand il revint à lui et comprit ce qu’il avait fait.
Au cours de cette journée-là et des deux suivantes, on tua dans Nîmes trois cents hommes environ, principalement dans le couvent des Capucins,--où Froment avait installé une imprimerie et le quartier général de sa propagande--dans le _Cabaret Rouge_, et dans la propre demeure de Froment, qu’il fallut réduire au moyen du canon. Une moitié à peine de ces victimes tombèrent les armes à la main et dans l’ivresse du combat; les autres furent pourchassés dans les venelles, les maisons, les cachettes, et tués sur place, ou, s’étant rendus à discrétion, furent collés au mur le plus proche et fusillés.
Par la suite, aussi bien à Paris qu’en province, on commenta cette rigueur, et on la prôna comme un réel bienfait; en se basant sur ce principe qu’elle éteignit le feu de la révolte prête à éclater, et l’empêcha de gagner le reste de la France. Mais, rétrospectivement, je vois en elle tout autre chose: j’y vois, non un bienfait, mais l’un des premiers exemples de ce singulier mépris de la vie humaine qui distingua la Révolution dans ses dernières phases; de ce délire de férocité qui trois ans plus tard paralysa la société et frappa l’univers de stupeur, et qui, par les abominables excès où il aboutit, démontra aux philosophes humanitaires que la France, aux derniers jours du XVIIIe siècle, pouvait accomplir au grand jour, à Arras, Nantes et Paris, des forfaits que les tyrans de jadis reléguaient au fond ténébreux de leurs salles de tortures; des forfaits, je rougis de l’écrire, que nul autre pays civilisé n’a égalés dans notre ère.
Mais ces crimes--et bien entendu je ne parle pas ici de la besogne accomplie par la guillotine--n’ont, grâces à Dieu, rien à voir avec mon présent récit. Ils ont laissé leurs traces sur les pages ultérieures de ma vie, comme sur la vie de tout autre Français, et il se peut que j’y revienne un jour. Mais je m’en tairai pour cette fois. Il me suffit de dire que des dix-huit hommes qui partagèrent avec moi les affres de la venelle des Capucins, quatre seulement survécurent. Ils doivent comme moi leur vie, d’une part à l’arrivée opportune de Buton et de quelques autres représentants qui ne partageaient pas le fanatisme des Cévenols, et d’autre part à la lassitude finale des massacreurs eux-mêmes.
Parmi ces quatre survivants se trouvaient l’abbé Benoît et Louis de Saint-Alais, et ce fut une rencontre singulière, lorsque tous trois, si miraculeusement sauvés, avec nos vêtements en lambeaux et nos visages éclaboussés de sang, nous pénétrâmes dans le salon de Mme Catinot. Les volets, à l’exception d’une persienne d’angle, étaient encore fermés; il restait des cendres blanchies et refroidies dans cet âtre qui avait si joyeusement flambé en mon honneur le soir où je soupai avec la maîtresse de céans. La pièce était sombre et glaciale, les meubles projetaient au loin leurs ombres, et par l’escalier montait la clameur du peuple, qui nous ayant vus entrer dans la maison, flânait sur la scène du carnage, avec une insatiable curiosité.
J’ai dit: une rencontre singulière, car nous avions eu tous trois les uns pour les autres une amitié que la rigueur des temps avait dissoute. Nous nous retrouvions à cette heure comme sortis du tombeau, l’air de spectres, hâves, grelottants, les mains agitées d’un tremblement et les yeux allumés d’un éclat fébrile; mais il ne subsistait rien de toutes nos querelles. «Mon frère!--Oui, ton frère!» et les mains de Louis se joignirent aux miennes, comme si le défunt, celui qui était mort avec l’intrépidité de sa race, les eût réunies; cependant que l’abbé Benoît, incapable de refréner sa douleur, se tordait les mains ou marchait par la pièce, en gémissant:
--Mes pauvres enfants! Oh! mes pauvres enfants! Dieu ait pitié de notre pays!
De la chambre voisine arrivait un murmure étouffé de voix et de pleurs féminins, avec un bruit d’allées et venues rapides et assourdies; et ce fut là, je pense, ce qui nous calma. La douleur de Louis s’exhalait bien encore de temps à autre, mais il nous devint possible de converser raisonnablement. J’appris qu’il y avait là, couchée derrière la cloison, Mme de Saint-Alais, grièvement blessée dans la bagarre, soit par sa chute, soit par un coup de pied; et que Denise, Mme Catinot et un médecin se tenaient à son chevet. Le salon même avec sa pénombre était funèbre, et nos propos échangés à voix basse s’entre-coupaient de silences. Bientôt le bruit de la fusillade nous parvint aux oreilles, et nous oubliâmes un instant nos soucis pour parler de Froment et des chances de salut qui lui restaient. Dans les intervalles de silence nous prêtions l’oreille aux hurlements qui s’élevaient de la foule. Mais nous savions qu’ils ne nous concernaient plus: c’était comme si la mort nous eût libérés des communes obligations.
Puis on vint chercher Louis de la part de sa mère. Après un autre intervalle, ce fut l’abbé Benoît qui sortit, et je restai seul à arpenter la pièce. Le silence après de telles émotions, la solitude alors qu’une heure plus tôt j’avais vu la mort en face dans cet enfer, la sécurité après un danger aussi pressant, tout remuait mon cœur profondément. Lorsque, de plus, je songeai à la mort de Saint-Alais, et me rappelais les brillantes promesses, l’audace, l’éclat de cet esprit hautain aujourd’hui disparu pour toujours, je sentis à nouveau les larmes m’envahir. Je marchai par la pièce, en proie à une émotion irrésistible, trop heureux que l’obscurité me permît de lui donner libre cours. Le passé, les souvenirs, les affections de jadis, s’évoquaient à ma mémoire, avec mon enfance; le rappel de nos jeux d’alors me faisait oublier que, depuis, nos chemins avaient divergé.
Après un long temps, après des heures et des heures, peu avant la fin du jour, Louis rentra.
--Veux-tu venir? me demanda-t-il sans préambule.
--Auprès de ta mère?
--Oui, elle désire te voir, répondit-il, sans quitter la porte, et sa voix morne et atone disait qu’il n’y avait plus d’espoir.
Je subissais la réaction inévitable après de telles scènes d’horreur. A bout de forces, je l’accompagnai machinalement, plus occupé du passé que du présent. Mais dès le seuil de la chambre voisine, toute transformée depuis que je ne l’avais vue, par sa brillante illumination, car les volets étaient clos, je me réveillai comme en sursaut. De l’autre côté de la pièce, où je la découvris tout d’abord, Mme de Saint-Alais reposait sur un lit, soutenue par des oreillers. Je m’arrêtai. Sa pâleur était rehaussée à chaque pommette par une tache rouge dont l’éclat rivalisait avec celui de ses yeux; mais ce ne furent pas ces détails qui me saisirent brusquement, ni de la voir tirailler ses draps tout en parlant avec un geste de mauvais augure. Ce fut un je ne sais quoi dans son expression, si peu appropriée à la circonstance, si bizarre et folâtre, que j’en restai médusé.
Elle remarqua mon hésitation, et d’un ton joyeux et quelque peu maniéré, qui me révéla sur-le-champ toute la vérité, d’un ton plus terrifiant vu l’occurrence que les plus pathétiques éclats, elle m’en fit le reproche.
--Vous êtes le bienvenu, monsieur le vicomte, avancez, dit-elle. N’importe, je vois avec plaisir que vous avez quelque pudeur. Mais nous ne serons pas trop sévères pour vous. Un repentir, même tardif, a ses mérites... Mais où donc est mon éventail, Denise? Petite, mon éventail!
Denise, étouffant un sanglot, se leva d’un siège voisin du lit, et je crus que sa douleur allait éclater. Mais Mme Catinot sauva la situation. Bien vite elle prit un éventail sur une console, et d’une main ferme obligea la jeune fille à se rasseoir.
--Merci, ma chère, fit Mme de Saint-Alais, qui s’éventa une minute et sourit de toutes ses dents, comme je l’avais vue sourire mille fois dans son salon. Et maintenant, monsieur le vicomte, reprit-elle avec une espièglerie navrante, vous allez me faire le plaisir d’avouer que j’étais bon prophète.
Je murmurai quelques mots vagues; la mine souriante de la marquise et l’attitude accablée des autres faisaient un contraste déchirant.
--Je le savais bien, que vous finiriez par nous revenir, continua-t-elle, en se rengorgeant. Et si j’étais sévère, je vous en dirais jusqu’à demain. Mais puisque vous êtes rentré au bercail avant qu’il ne soit trop tard, oublions le passé. Sa Majesté est si bonne que... Mais où sont les autres? Nous ne pouvons nous passer d’eux pour la suite.
Elle nous parcourut du regard; puis, à sa manière tranchante de jadis:
--Où donc est M. de Gontaut? reprit-elle. Dites-moi, Louis, M. de Gontaut n’est-il pas arrivé? Il m’a promis d’assister comme témoin à la signature du contrat.
Louis, debout à l’une des fenêtres closes, entre l’abbé Benoît et le médecin, répondit de sa place, et d’une voix contrainte, qu’il n’était pas encore là.
La marquise perçut quelque chose d’anormal dans le ton et l’attitude de son fils, et elle nous examina à tour de rôle avec défiance.
--Vous ne me cachez rien, j’espère? fit-elle, en agitant plus vivement son éventail. Il ne lui est rien arrivé?
--Non, non, madame, absolument rien, répondit Louis, pour la calmer. On l’attend d’une minute à l’autre.
Mais une ombre d’inquiétude voilait encore les traits de la marquise.
--Et Victor? demanda-t-elle. Il n’est pas venu non plus? Louis, vous m’assurez qu’il ne leur est rien arrivé?
--Je vous assure, madame, que vous ne tarderez pas à les voir, répondit-il, en étouffant un sanglot.
Et il se détourna avec un geste navré, que sa mère eût vu sans l’un des rideaux de son alcôve.
Elle ne s’aperçut de rien, bien qu’il y eût dans l’air de son fils de quoi mettre en garde une personne lucide. Mais tandis qu’il parlait, les yeux de la marquise se posèrent sur moi, et l’inquiète sollicitude qui venait d’assombrir ses traits s’évanouit, aussi vite qu’un nuage dans un matin d’avril. Elle reprit son éventail, et me lança un regard joyeux.
--Savez-vous bien, monsieur le vicomte, fit-elle, que j’ai eu le rêve le plus singulier, la nuit dernière?... ou bien était-ce pendant ma maladie, Denise?... Peu importe... Bref, j’ai rêvé toutes sortes de vilaines choses: que notre château avait brûlé, ainsi que notre hôtel de Cahors, et qu’il nous avait fallu fuir et nous réfugier à Montauban, et ensuite à Nîmes, je crois. Et M. de Gontaut était tué, et toute la canaille se levait en armes! Comme si, reprit-elle avec un petit rire, que coupa un halètement de douleur, comme si le roi allait permettre de telles choses, ou comme si elles étaient possibles! Mais il y avait encore un détail plus absurde concernant l’Église. (Elle se tut, les sourcils froncés; puis, d’un coup d’éventail, écarta le sujet.) Mais j’ai oublié... tout à fait. Et au moment où cela devenait le plus affreux, je me suis réveillée. Un cauchemar absolument ridicule. Au point que ce serait à vous faire tous mourir de rire si je pouvais me le rappeler. Je me figurais qu’une paire de talons rouges valait quasi un arrêt de mort, et que la poudre et les mouches vous condamnaient sans rémission.
Elle se tut. L’éventail s’échappa de ses doigts, et elle eut un regard d’angoisse.
--Il me semble... que je ne suis pas très bien, fit-elle, d’une voix changée, la face tiraillée d’une contraction.
Hélas! on ne le voyait que trop, qu’elle souffrait!
--Louis! reprit-elle avec pétulance, où donc est le notaire? Il pourrait toujours nous lire le contrat. Victor et M. de Gontaut ne sauraient manquer d’être ici avant longtemps... Où est ce notaire? fit-elle d’un ton acerbe.
On se demande peut-être ce qui nous empêchait de jouer nos rôles; mais cette scène pitoyable et navrante, s’imposant à des cœurs déjà torturés par celles de la journée, nous démoralisait entièrement. Denise se cachait le visage, et tremblait au point d’agiter son fauteuil; et tandis que Louis se détournait en frissonnant, je restai debout au pied du lit, pétrifié. Cette fois, ce fut le médecin, frêle jeune homme au teint bistré, qui prit sur lui de répondre.
--Les papiers sont dans la pièce à côté, madame, fit-il avec sérieux.
--Vous n’êtes donc pas M. Pettifer? répliqua-t-elle, d’un ton chagrin.
--Non, madame, il s’est trouvé indisposé, et n’a pu sortir de chez lui.
--Il n’a pas le droit d’être indisposé, répartit la marquise d’un ton sévère. Pettifer indisposé, le jour de signer le contrat de Mlle de Saint-Alais! Mais vous avez quand même les papiers?
--Dans la pièce à côté, oui, madame.
--Allez les chercher! allez vite! reprit-elle, promenant de l’un à l’autre son regard inquiet.
Elle s’agita sur son lit, et poussa un soupir douloureux. Puis elle demanda avec impatience:
--Où est Victor? Pourquoi ne vient-il pas?
--Je crois l’entendre, fit tout à coup Louis.
C’était la première fois qu’il parlait de son propre mouvement, et je perçus dans sa voix une intonation nouvelle.
--Je vais voir, reprit-il, et se dirigeant vers la porte, il me fit signe, en passant, de le suivre.
Je le suivis, balbutiant une excuse. Dans le salon où j’avais attendu, dans cette pièce aux volets presque tous fermés, aux ombres lugubres, où Louis était venu me prendre, nous trouvâmes le médecin qui cherchait de tous côtés avec agitation.
--Du papier, monsieur, fit-il, en levant les yeux impatiemment à notre entrée. Du papier, n’importe lequel fera l’affaire.
--Arrêtez! dit Louis, d’une voix rendue rauque par la douleur. Cette comédie n’a que trop duré. Je veux qu’elle cesse.
--Vous dites, monsieur?
--Je dis que cela suffit! riposta Louis d’un ton farouche, un sanglot dans la gorge. Avouez-lui la vérité.
--Elle ne me croira pas.
--C’est égal, tout vaut mieux que ceci.
--Parlez-vous sérieusement, monsieur? interrogea le médecin avec gravité, en le regardant.
--Tout à fait sérieusement.
--Alors je ne m’en mêle plus, reprit l’homme de l’art. Je décline toute responsabilité. Mais je ne vous laisserai pas intervenir, monsieur, avant de vous exposer les conséquences inévitables qui en résulteront.
--Ma mère ne peut guérir! fit Louis avec obstination.
--Non, monsieur, elle ne peut guérir; et elle ne vivra plus, à mon avis, que peu d’heures. Lorsque la fièvre qui la soutient viendra à tomber, ce sera le coma, puis la mort. A vous de voir si elle fermera les yeux, ignorante du malheur qui la frappe dans la personne de son fils, ou si elle mourra...
--C’est affreux!
--A vous de décider, reprit le médecin, inexorable.
Louis regarda autour de lui.
--Voilà du papier, fit-il brusquement.
Notre absence avait duré tout au plus trois minutes, mais quand nous revînmes auprès de Mme de Saint-Alais, elle nous réclamait avec impatience, ainsi que Victor.
--Où est-il donc? où est-il? répétait-elle fiévreusement. Pourquoi donc choisit-il ce jour-ci pour être en retard? Il n’y a pas eu... de querelle entre vous?
Et elle me jeta un regard défiant.
--Pas la moindre, madame, répondis-je d’une voix mouillée de larmes. J’en fais le serment.
--Alors pourquoi n’est-il pas ici? Et M. de Gontaut?
Ses yeux restaient brillants, la tache rouge brûlait encore sur ses pommettes; mais ses traits se tiraient, elle changeait à vue d’œil, et elle ne cessait de remuer les doigts. Sa voix était rauque et méconnaissable, et de temps à autre elle promenait autour d’elle un regard attristé.
--Je ne me sens pas bien aujourd’hui, soupira-t-elle, au bout d’un moment, avec un effort douloureux pour se ressaisir. Et je n’arrive pas à être joyeuse comme je le devrais. Mademoiselle, allez rejoindre M. le vicomte, et dites-lui quelques gentillesses pour distraire son attente... Mais vous rêvez, monsieur le vicomte! Dans mon jeune temps, les fiancés avaient coutume d’embrasser leur promise en ces occasions-là. Fi, monsieur, vous devriez rougir de votre indifférence! Vous m’avez tout l’air d’un triste amoureux!