Chapter 3
--Et les docteurs seraient de mauvais fantassins. Afin d'amuser le chemin, je vous conterais bien l'histoire de la dame Coletta, pour peu que vous m'en fissiez la demande.
--Contez-nous cela, quoiqu'un verre de limonade fût plus à propos qu'une histoire.
--De la limonade, reprit le muletier, par cette chaleur, ce serait fait pour vous ôter les jambes. Prenez cette gourde, et vous y trouverez un vin _del Greco_ qui vous pousse un homme fatigué à quinze milles sans qu'il sache comment.
Les deux soldats burent quelques gorgées de vin et passèrent la gourde à Cicio, après quoi le muletier commença le récit diffus et incompréhensible de l'aventure de la dame Coletta. Lorsqu'il vit les deux fantassins occupés à suive avec application le fil embrouillé de son histoire, le narrateur, qui n'avait point encore regardé Cicio, tourna son visage du côté du prisonnier en fermant son oeil gauche, ce qui voulait dire:
--Je me moque de tes gardiens. Entendons-nous ensemble.
Cicio abaissa imperceptiblement l'une de ses paupières, et ce fut comme s'il eût répondu:
--J'ai compris.
Le muletier, regarda les montagnes, comme pour demander au prisonnier s'il voulait tenter de s'évader, et Cicio frappa sur son genou pour assurer qu'il avait de bonnes jambes. Après ce dialogue muet, l'histoire de la dame Coletta se trouva finie un peu brusquement.
--Signori, dit le muletier, quand nous serons à deux milles d'Avolo, il ne faudra point bavarder, car le passage est mauvais. On y a tué un de mes confrères la semaine dernière.
Les soldats ouvrirent de grand yeux, et le nez du muletier, en se tordant d'un air narquois, dit clairement à Cicio que ses gardiens n'étaient pas fort braves.
--Mais, reprit le vieux Sicilien, je ne vous quitte point, et je passerai à l'ombre de vos fusils. Ça, dites-moi: sont-ils _animés_, ces fusils?
--Le mien, répondit l'un des Napolitains, est animé par une charge de poudre et une balle; mais celui de Giovanni est _endormi_.
--Eh bien! signor Giovanni, je vous avertirai du moment où il sera prudent de briser une cartouche.
Un oiseau de mer s'approchait de la côte en volant lourdement; le muletier le coucha en joue avec la longue perche qui lui servait à aiguillonner ses mules.
--Signor soldat, dit-il, voilà une bonne pièce à faire bouillir dans un pot. Tirez un peu en ajustant l'oiseau à la tête, et vous le toucherez dans les ailes.
Le Napolitain tira sur l'oiseau et le manqua.
--Par Bacchus! s'écria le Sicilien, la balle a glissé sur les plumes, aussi vrai comme il l'est que je m'appelle Trajan. Armes à feu, armes peu sûres; il y a toujours dans une charge de poudre vingt grains qui appartiennent au hasard.
Cicio, qui ne perdait pas un mot de la conversation, voyant l'occasion favorable, interrogea le muletier du regard pour savoir s'il devait tenter de s'enfuir; mais don Trajan lui fit signe d'attendre encore; le muletier posa le bout de sa perche sur le numéro de la _lettiga_, ce qui signifiait: «Il ne faut pas me compromettre», et il entonna la chanson catanaise: _Talé cornu mi penninu_, que tout le monde chantait alors en Sicile. La chèvre jaune, habituée à danser sur l'air de cette _popolana,_ se dressa sur ses pieds de derrière en secouant ses cornes. Don Trajan s'arrêta, comme frappé d'étonnement, et prit à part les deux soldats.
--Signori, leur dit-il, vous ne savez pas qui vous menez à Noto. Ce garçon-là est un sorcier, et sa chèvre n'est autre que le diable auquel il a vendu son âme.
Le muletier appuya cette révélation d'un signe de croix.
--Jeune homme, dit-il ensuite à Cicio avec un clignement d'yeux significatif, je gage que tu n'as pas fait asperger ta chèvre d'eau bénite le jour de Pâques, comme le doit un chevrier bon chrétien.
--Il est vrai, répondit Cicio, ma chèvre est savante et n'a pas besoin d'aller au catéchisme. L'eau bénite l'incommode: mais, si je voulais traverser la mer Ionienne sur son dos, ce serait l'affaire d'un moment.
--Et pourquoi te laisses-tu conduire à l'intendance?
--Parce qu'il ne me convient pas de m'échapper; car je le pourrais assurément. Je pourrais être au sommet du mont Rosso, ou de l'Etna dans cinq minutes; je pourrais vous dire, ainsi qu'à ces deux honnêtes militaires, ce que vous avez dans l'esprit, ou bien les noms de vos parrains et marraines, ou encore quelle année et quel jour vous mourrez.
--Quoi! comment! reprit le vieux Sicilien en feignant la plus grande surprise, est-ce que tu saurais me dire ce que j'ai là dans la poche de ma veste?
Don Trajan fit avec ses lèvres la moue d'un homme qui fume; et Cicio, appliquant son oreille contre le museau de sa chèvre, répondit aussitôt:
--Gheta dit que vous avez dans votre poche une pipe.
--O l'étrange chèvre! s'écria le muletier, en montrant sa pipe. En vérité, je n'aime pas ces sortes de prodiges. Cela confond toutes mes idées. Jeune homme, je ne t'envie point tes connaissances; elles te coûteront trop cher. Mais tu ne pourrais pas deviner le nom de mon cousin le contrebandier.
Cicio causa tout bas avec sa chèvre, et dit avec assurance:
--Si votre cousin ne s'appelle pas Joseph, il ne s'en manque pas de plus de deux notes; et, quanta sa profession, Gheta certifie qu'elle est mal vue des gens du roi.
--Vive Dieu! s'écria le muletier, c'est cela même; sauf les deux notes, le nom de mon cousin est bien Joseph, et la contrebande est un métier périlleux, comme le dit la chèvre. Seigneurs fantassins, je vous demande pardon de vous fausser compagnie; mais les chemins sont assez mauvais sans qu'on s'amuse encore à voyager avec le diable. Le gouvernement de là bas vous paie pour avoir plus de courage qu'un muletier. Que le ciel vous conduise! moi je crains la chèvre jaune et je m'en vais.
Le vieux Trajan fit trois signes de croix, piqua ses mules du bout de sa perche, et partit en courant; à peine avait-il cent pas d'avance, que Cicio se tourna vers ses deux gardiens et leur dit avec la fierté d'un véritable magicien:
--Étrangers, si vous n'étiez forcés d'obéir à vos maîtres, je vous changerais en poissons et je vous jetterais dans cette mer. Retournez à Syracuse, et dites au Carthaginois ordinateur qu'on priera Dieu pour lui le jour des Morts de cette année.
Cicio poussa le cri guttural auquel sa chèvre obéissait, et courut de toutes ses jambes vers les montagnes. L'un des soldats voulut le poursuivre; mais en moins d'une minute, il comprit que ses efforts étaient inutiles, et revint vers son compagnon. L'autre soldat essaya de charger son fusil; mais le fuyard était déjà hors de portée. Les deux fantassins s'arrêtèrent paisiblement à regarder le petit chevrier sauter par dessus les buissons et les cactus; ils le virent bientôt grimper parmi des rochers et s'enfoncer dans un ravin, où il disparut, toujours suivi de la fidèle Gheta qui galopait derrière lui.
--Par saint Janvier! dit l'un des soldats, si l'on nous donne un sorcier à mener en prison, et que le diable nous l'enlève, ce n'est point notre faute.
--Le seigneur juge n'avait pas songé que cette chèvre jaune était Satan lui-même, et à présent la chose n'est plus douteuse.
--Si peu douteuse que j'ai vu le sorcier à plus de mille coudées dans les airs, à cheval sur sa chèvre qui avait des ailes longues comme ce fusil.
--Et moi, ne l'ai-je pas vu, comme je te vois, se précipiter du haut des nuages dans un trou d'où sortaient des flammes.
--Notre rapport établira le fait, et si l'on nous met en prison, nous jouerons à la _murra_.
--Et la petite Cattina nous apportera des figues d'Inde et des graines de citrouille.
Les deux fantassins retournèrent tout doucement à Syracuse, en préparant leur véridique rapport. Sans trouver leur récit absolument dénué de vraisemblance, le seigneur-juge les appela sots et maladroits. Il envoya le dossier de Cicio à Noto, avec l'épingle d'argent et la ceinture, plus un procès-verbal des circonstances de l'évasion. Les deux soldats furent mis en prison, et la petite Cattina leur apporta des figues d'Inde et des graines de citrouille, qui les consolèrent amplement de leur disgrâce. Mast'-André apprit ces détails chez le limonadier, de la bouche même du seigneur-juge, et il se caressa le menton d'un air satisfait en répétant plusieurs fois:
--Contumace, voleur, sorcier, peu importe le titre que mérite ce pendard de chevrier, pourvu qu'il ne puisse plus reparaître à Syracuse.
--C'est à moi que vous devez votre tranquillité, lui dit le juge. C'est de cette tête-là qu'est sorti l'heureux expédient. Réjouissez-vous donc d'avoir pour ami et compère un homme ingénieux, car, sans moi, Dieu sait ce qu'allait devenir la belle Angélica.
--Seigneur juge, répondit Mast-André, Angélica aurait toujours été ma fille; je dis la fille de Mast'-André, le plus riche notaire de Syracuse. Je l'ai engendrée et fait mettre au monde par ma femme. Laissons à chacun son mérite, s'il vous plaît. Si vous êtes un habile magistrat, je suis un hardi notaire; vous êtes un ami complaisant, et moi un père sage. L'un vaut bien l'autre.
Tandis que les deux compères se décernaient à eux-mêmes ces justes éloges, Cicio était revenu à Floridia. Devant la porte de la chaumière, il trouva la vieille Barbara, chaussée de ses demi-bottes, coiffée de son chapeau d'homme et la carabine sur l'épaule.
--Mon fils, dit la vieille, tu arrives à propos. Je pars pour Syracuse dans le dessein de tuer l'Athénien ordinateur. Le ciel a pitié de nous, puisque tu as réussi à t'échapper. J'ai vendu nos chèvres et notre mobilier, pour la somme de six piastres, au voisin Benedetto. Prends cet argent et va chercher fortune à Catane. Embrasse-moi: dans deux heures nous serons vengés; mais tu vas perdre ta mère.
Cicio connaissait trop bien l'entêtement et l'exaltation de dona Barbara, pour combattre de front cette belle entreprise.
--J'approuve votre projet, dit le chevrier; mais qui vous indiquera ce Carthaginois que vous n'avez jamais vu? Comment pénétrerez-vous jusqu'à lui? Quelle figure allez-vous faire dans les rues de la ville avec votre carabine? Vous laissera-t-on seulement passer sur le pont-levis? C'est à moi qu'il appartient de tuer un homme, et je saurai m'échapper encore sur les ailes de la vengeance. Gardez les six piastres et partez pour Catane. Vous m'attendrez au village de Priolo, où je vous rejoindrai demain au point du jour. Emmenez avec vous Gheta, et donnez-moi votre bénédiction.
--Oui, s'écria la vieille en battant des mains, tu as dans les veines le pur sang de la Sicile. Prends cette carabine, ces deux balles de plomb, cette boite à poudre et ce couteau. A présent, je te bénis. Et toi, pauvre maisonnette où sont morts mon mari et les aïeux de mon fils, sois aussi bénie de celle qui a dormi sous ton chaume pendant quarante ans. Puisses-tu dire à ceux qui te verront: «J'appartenais à la vieille Barbara: j'étais le patrimoine du jeune Cicio; mais la persécution et l'injustice m'ont fait changer de maîtres.»
Cicio et sa mère descendirent le sentier de Floridia et traversèrent la plaine en silence. Au pied du grand aqueduc, dona Barbara se mit à genoux pour demander au ciel avec ferveur d'accorder à son fils une bonne et facile vengeance; elle prit ensuite le chemin de Priolo en traversant les ruines d'Epipolis, et Cicio se dirigea vers la porte de Syracuse.
CHAPITRE V.
A peine le petit chevrier eut-il perdu de vue la vieille Barbara, qu'il ralentit le pas et s'arrêta pour délibérer avec lui-même. L'amour lui tenait au coeur, bien plus que la vengeance, et son envie était de revoir sa maîtresse avant de quitter son pays. Il chercha donc un endroit couvert de ronces où il pût cacher sa carabine, et il se mit à l'ombre dans le tombeau d'Archimède pour y attendre le soir. Les églises sonnaient l'Angélus et on allait fermer les portes de la ville, lorsque Cicio entra dans Syracuse. La boutique du notaire était close; mais on voyait de la lumière à la fenêtre d'Angélica. Cicio s'arrêta au pied de cette fenêtre et chanta les deux premiers vers de la chanson populaire: «_N'es-tu donc née, ô Philis, que pour me briser le coeur_?» Aussitôt la belle Cangia, devinant que ces paroles s'adressaient à elle, parut sur son balcon; et, malgré l'obscurité, elle reconnut celui qu'elle aimait, à ses haillons et à son air d'empereur romain.
--Alerte! lui dit-elle à voix basse; il ne faut pas rester là.
--Alerte! vous aussi, répondit Cicio; car je vais pénétrer dans la maison.
Et il partit comme un trait. Une petite ruelle qu'il trouva sur sa droite le conduisit derrière les jardins. Il grimpa sans peine sur les murs délabrés; le myrte centenaire lui servant d'indice, il entra dans le domicile de Mast'-André par le chemin des amants et des voleurs. La servante, occupée à laver la vaisselle, ne le vit point passer devant la porte de la cuisine. Cicio franchit lestement l'escalier, se jeta dans un grenier et monta sur le toit de la maison. Angélica était encore sur le balcon, rassemblant ses idées pour trouver un moyen d'introduire près d'elle son amoureux, lorsqu'une branche de giroflée, qui lui tomba sur la main, vint l'avertir que le problème était résolu. Au printemps, les toits de Syracuse ressemblent à des parterres, tant il y pousse de fleurs entre les pierres et le ciment. La belle Cangia ne fit qu'un bond de sa chambre au grenier; Cicio lui tendit la main pour l'aider à monter sur le toit; et, le plus pressé pour des amants malheureux étant de se témoigner leur tendresse, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; après quoi ils s'assirent sur les tuiles comme dans un boudoir, pour y causer de leurs affaires.
--Ne nous le dissimulons pas, dit la jeune fille: les obstacles qui nous séparent sont plus grands que je ne l'avais supposé d'abord.
--Je m'en aperçois, répondit Cicio, puisque votre père me fait poursuivre par les bonnets carrés et les gendarmes.
--De quel crime es-tu donc accusé?
--Ils ne peuvent pas seulement le dire.
--Je ne connais point les lois, mais il me semble impossible qu'elles ordonnent d'arrêter un homme parce qu'il est amoureux.
--Que sais-je? je suis seul et je ne possède rien. Mes ennemis sont puissants et nombreux; ils m'accableront si Dieu ne vient à mon secours.
--Il y viendra. Notre plus grand malheur, c'est ta pauvreté. Fais fortune et tout ira bien.
--Sans doute: si j'avais un habit noir et si j'étais notaire, votre papa s'adoucirait; mais comment devenir notaire et avoir un habit noir?
--Apprends à lire et à écrire.
--Ce serait trop long; je mourrai cent fois d'impatience. J'avais bien songé à me faire domestique de quelque Anglais.
--Il t'emmènerait dans son pays: cela ne vaut rien.
--Si j'en croyais ma mère, j'irais sur la route de Palerme ou celle de Messine dévaliser les voyageurs, et dans leurs bagages je trouverais des habits et de l'argent.
--Fi! Cicio, je ne veux pas que tu sois brigand.
--Je pensais encore à m'installer devant l'auberge _Del Sole_ avec une boîte en carton, pour vendre aux étrangers des médailles, des morceaux de mosaïques, du corail et de l'ambre vert.
--Tu gagnerais peu de chose à ce commerce-là.
--Si je m'embarquais sur le navire d'un pirate?
--On te pendrait.
--Si j'allais de porte en porte avec la robe de capucin?
--On te donnerait plus de croûtes de pain que de monnaie.
--Je ne vois plus qu'une ressource; c'est de parcourir les grandes villes et d'y montrer ma chèvre savante sur les places publiques pour de l'argent.
--Ceci vaut mieux; c'est un moyen sûr et honnête de faire fortune. Gheta est un prodige. Ne cherche pas autre chose; tu as trouvé le chemin du bonheur. On dit qu'il y a quarante mille habitants à Catane et quatre fois davantage à Palerme; si chacun d'eux te donnait un _grano_, je ne sais pas combien cela ferait; mais assurément ce serait une somme considérable. Or, tout le monde à Catane et à Palerme voudra voir ta chèvre savante.
--Et combien de temps me faut-il pour montrer ma chèvre à tant de gens?
--Peut-être trois mois.
--Grand Dieu! ne peut-on faire fortune en moins de trois mois? Ce seront trois siècles; et que deviendra votre amour pour moi?
--Il se fortifiera dans l'attente et l'espérance.
--Et comment allez-vous rassurer mon pauvre coeur?
--Je jure de te rester fidèle par ce ciel et ces étoiles qui nous regardent, par ces fleurs et ces herbes qui vivent sur ce toit, où je reviendrai tous les jours m'asseoir pendant ton absence. Va, ne perds pas une minute. Fais fortune, et dans trois mois, Cicio transformé se présentera chez mon père, vêtu comme un prince et suivi d'un mulet chargé d'or et de pierres précieuses.
--Mais, si l'ordinateur m'accuse de quelque nouveau crime?
--Y penses-tu? Lorsqu'il te verra riche, il voudra te marier avec sa fille, et ce sera mon tour d'avoir peur que tu ne m'oublies.
--Vous avez raison. Mon plan est fait: dans trois mois je serai ici avec le mulet chargé d'or et de bijoux. Votre père m'accueillera bien, et on nous mariera.
Les deux enfants, bercés par leurs illusions, se mirent à faire des châteaux en Espagne. Ils y seraient encore si la cuisinière ne se fût avisée de crier à tue-tête que le souper était servi, et que le patron attendait la signorina. Le petit chevrier reçut de son amie le baiser d'adieu, et tous deux descendirent à pas de loup du toit dans le grenier, et du grenier dans la cour. Cicio, ayant escaladé les murs, se retrouva ensuite dans la ruelle déserte, où il chanta encore, en manière de salut, l'air populaire:
Dunca nascisti, ô Fillidi, Pii divideri stu eori?
Et il s'éloigna plein de confiance en sa fortune, sans autre souci que la longueur insupportable du délai de trois mois. Comme les portes de la place étaient fermées, Cicio, qui ne voulait pas attendre le jour à Syracuse, se rendit à la pointe de la presqu'île d'Ortigia. Un vieux puits desséché, duquel on avait jadis tiré de l'eau par le moyen d'une poutre, lui fournit un expédient pour descendre au pied des remparts; il posa l'_as'a_ du puits du haut des murailles sur un terrassement, et parvint, en se laissant glisser le long de la poutre, jusqu'au rivage delà mer. Afin de ni point gâter sa veste et son caleçon de toile, il fit du tout un turban qu'il posa sur sa tête, et, traversant à la nage le Petit-Port, il n'eut pas soixante brasses à faire pour aborder sur la rive d'Acradine, plage désolée, dont les fondrières représentent la chaussée d'Antin de l'antique Syracuse.
Le carillon de minuit n'était pas sonné quand notre chevrier tira des ronces sa carabine, et se mit en marche pour Priolo. La route n'avait pas été restaurée depuis le voyage en Sicile de Cicéron; mais elle n'est point encore méconnaissable à cette heure, tant les ingénieurs d'autrefois étaient d'habiles gens. En arrivant au village, Cicio trouva sa mère assise au pied d'un chêne vert, et Gheta endormie sous un buisson de grenadiers. Il était aisé de voir, à la mine de Barbara, quelles sinistres pensées elle roulait dans sa tête, car elle avait enfoncé son chapeau jusqu'à moitié de son long nez. La vieille se leva impétueusement et courut vers son fils.
--Tu es un homme! lui dit-elle. Puissent tous les Carthaginois qui dévorent cette terre opprimée finir comme celui dont tu viens de régler les comptes. Embrasse-moi, et partons pour Cutané.
Dona Barbara traça une croix dans la poussière avec le bout de son bâton, pour indiquer aux passants qu'à cette place on avait parlé de mort. Cicio se garda bien de dire que l'ordinateur se portait à merveille; il appela sa chèvre, qui accourut en bondissant d'un air espiègle, et on reprit en silence le chemin de Catane.
Au-delà de Priolo, la rente, qui est presque achevée aujourd'hui, n'était pas même commencée en 1842. Les trois voyageurs suivirent le bord de la mer sans remarquer la beauté des sites, la fraîcheur des bois, le charme et la variété d'une nature vivace excitée par la fièvre du printemps; ils troublèrent des rossignols qui donnaient un concert dans un ravin où coulait un ruisseau; ils traversèrent des champs de blé, des bataillons de cactus, des lits pierreux de torrents et des bosquets d'orangers en fleurs. Quand le soleil sortit tout nu de la mer, ils le saluèrent en faisant leur prière du matin; mais sans songer qu'ils jouissaient du plus beau spectacle du monde. Derrière eux étaient les regrets, leur vie passée, et devant, l'inquiétude et l'inconnu. La chèvre jaune elle-même, comprenant la situation, avait cessé ses gambades matinales et cheminait à pas comptés le museau penché sur les talons de son jeune maître.
A dix heures, la chaleur devenant intolérable, nos aventuriers se couchèrent sous le feuillage noir d'un bois de citronniers et de figuiers sauvages, pour manger de la citrouille grillée, avec un peu de pain que dona Barbara portait dans une besace. Ils dormirent jusqu'à l'heure des vêpres. La nuit tombait lorsqu'ils entrèrent dans le village de Lagnone, composé d'une douzaine de maisons qui n'avaient, pour la plupart, que trois murs au lieu de quatre. L'hospitalité ne se refuse pas dans ces pays-là; il y a si peu de différence entre la belle étoile et l'intérieur d'une habitation, que la misère vous invite à entrer comme chez vous par la brèche, qui tient lieu de porte. Cicio, sa mère, et la chèvre Gheta, s'installèrent chez de bons paysans, et ils occupèrent un coin dans une chambre, à l'autre bout de laquelle reposaient le maître de la maison, sa femme, ses enfants, des chiens et des pourceaux. Quelques poules, grimpées sur un perchoir complétaient ce tableau domestique. Le lendemain, au point du jour, on se remit en route, et, avant le soir, on arriva dans la riche cité de Catane.