Chapter 2
--Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de César. A quoi donc penses-tu? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais monté sur un trône d'ivoire. Non, ce n'est point un vil métier que le tien. De grands hommes ont mené leurs chèvres aux champs du temps de nos pères. Ton ignorance, dis-tu? ne t'en embarrasse pas: je t'apprendrai à lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux; je te donnerai un habit noir, une cravate rouge et un pantalon de nankin. Qu'ya-t-il entre nous? la volonté de Mast-André: rien de plus. Reculerons-nous devant un seul obstacle? Tu as une mère; dis-lui de venir demander ma main. Nous saurons par là jusqu'où vont les difficultés. Qu'on m'oppose une barrière, je monterai sur les toits; une montagne, je m'élèverai par dessus les nuages. Je te le répète: je suis à toi. S'il n'y a pas d'autre ressource, je te suivrai comme ta chèvre jaune, car tu m'as apprivoisée aussi bien qu'elle. Mais nous n'en sommes pas là. Voici mon père qui vient; ne bouge pas, et garde notre secret.
Tandis que sa maîtresse débitait cette tirade avec une pétulance passionnée, Cicio eût merveilleusement représenté la figure du jeune David triomphant, car au fond de son coeur sonnaient le sistre et les clairons. Au dernier mot prononcé par Angélica, il reprit sa mine impassible et se retourna pour saluer Mast'-André. Quand la chèvre jaune eut donné sa représentation quotidienne, la jeune fille cueillit une petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant Cicio jusqu'à la porte de la rue:
--Ne parle plus, lui dit-elle, de misère et de vil métier. Reconnais à ce signe ce que tu es dans ma pensée.
Angélica déposa la couronne de myrte sur la tête de son amant et rentra dans la maison en courant.
De retour à son village, le petit chevrier employa tous les ambages et précautions imaginables pour raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Dona Barbara n'était pas sortie quatre fois de ses montagnes pour descendre à Syracuse et n'avait pas une idée nette de ce qu'on fait dans une ville. Les rares pièces de monnaie qu'elle avait maniées en sa vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu'on apercevait au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était riche en naissant, mais facile à duper, puisqu'il était assez fou pour donner son argent en échange d'un peu de lait; tout montagnard, au contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d'aller en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoyés de Naples, c'étaient des Carthaginois, contre lesquels la révolte était légitime.
--Mon fils, dit la vieille à Cicio, s'il est vrai que ta maîtresse soit aussi sage que belle, je puis consentir à demander sa main à ce notaire que tu as sauvé à la nage; mais j'exige que ta femme te suive dans la montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.
--Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n'allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d'obstacles à mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d'emmener ma femme où il me plaira.
--Ne crains rien, reprit la mère; je saurai m'y prendre avec l'habileté nécessaire. Tu es beau, la jeune fille t'aime; le plus difficile est fait.
Le lendemain dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d'une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son défunt mari. C'était une façon recherchée de couvrir la moitié de ses jambes; quelques loques déchirées qui descendaient à peine jusqu'aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d'homme; son bras nu et brûlé par le soleil fut armé d'un bâton de chêne vert, et dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville, accompagnée de son fils. Les gens qu'elle rencontra sur son chemin ne firent aucune attention à son accoutrement, car la misère est chose sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde à la porte d'Ortigia se permit un léger sourire; mais la vieille lui lança un regard si terrible et si fier, qu'il baissa les yeux. Cicio ayant indiqué à sa mère la maison de Mast'-André, partit suivi de ses chèvres pour distribuer son lait, en attendant la fin de la conférence. La vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper à la porte de la cuisine. Une servante sortit sa tête par une lucarne, et voyant une personne mal vêtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne répondit point. Au bout d'une minute, la vieille frappa de son bâton contre la porte en criant d'une voix sinistre:
--Est-ce la mort ou le sommeil qui règne ici?
--Bonne femme, dit la servante, point de malédictions, s'il vous plaît; vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix: on vous donnera du pain un autre jour.
--Accident sur vous! répondit la vieille. Je ne demande point l'aumône, fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du Mont-Rosso pour lui parler d'affaires de conséquence.
La cuisinière, subjuguée par le ton impérieux de la montagnarde, courut chercher son patron, et Mast'-André arriva les mains dans les poches et le cure-dent à la bouche.
CHAPITRE III.
Sans avoir la conscience de son origine, Dona Barbara était un rejeton de cette race civilisée qui rendit la liberté à des prisonniers par admiration pour les vers d'Euripide. Le culte de l'éloquence est inné en Sicile, et le guide qui fait un marché avec un étranger ne croirait pas mériter son pourboire s'il ne l'enlevait par un effort de rhétorique.
--Seigneur notaire, dit la vieille, vous dont la sagesse est fameuse dans le monde entier, vous qui exercez la noble profession de donner des conseils aux mères de famille, prêtez-moi les lumières de votre esprit.
--Volontiers, interrompit Mast'-André; mais il faut me payer mes consultations, car j'ai acheté fort cher mon privilège. Si vous avez quatre _tari_ à m'offrir, je vous donnerai tant de bons avis que vos affaires en iront bien.
--Ce serait grand dommage, reprit la vieille, si, faute de quatre _tari_, ma bouche se fermait et vos oreilles refusaient d'entendre des révélations qu'il vous importe de connaître. Apprenez, seigneur notaire, qu'une jeune fille de cette ville est éperduement amoureuse d'un garçon de nos montagnes. Le père de la demoiselle ne voudra point d'un gendre sans argent, et la mère du jeune homme craint pour son fils la corruption des villes. Cependant l'amour va croissant, et si les parents ne s'entendent, ils perdront leurs enfants et se trouveront seuls sur la terre. Que doivent-ils résoudre, sage Mast'-André? prononcez vous-même, et ce que vous ordonnerez sera fait.
Liona Barbara employait le subterfuge par lequel Annibal avait annoncé à son gouvernement sa première défaite; mais le notaire, au rebours du sénat de Carthage, ne donna point dans le piège oratoire:
--Que la mère, dit-il, retienne son fils dans les montagnes, et que le père enferme sa fille dans un couvent. Voilà ce que ma sagesse ordonne. Payez-moi ma consultation, et que Dieu vous conduise.
--Point d'argent, s'écria la vieille avec véhémence; point d'argent pour un avis aussi mauvais, car le jeune homme est Cicio, le beau chevrier, et la jeune fille est la tendre Cangia, cette douce colombe blessée que rien ne saurait plus guérir de son amour.
--Je m'en doutais, reprit Mast'-André; mais il y a remède à tout, hormis à la mort. J'enverrai ma fille à Taormine, et je donnerai tant de coups de bâton à l'amoureux que je le guérirai de sa passion.
Cicio, qui venait d'entrer dans la cour avec ses chèvres, entendit cette sentence accablante, et la belle Cangia, debout derrière son père, se mit à pleurer.
--Qu'on m'enferme dans un couvent, s'écria la jeune fille, qu'on me creuse une tombe et qu'on m'arrache le coeur, je t'aimerai encore, ô mon cher Cicio. Tu es trop beau, tu as trop de grâce, ton parler est trop doux pour que je t'oublie jamais.
--Moi, dit Cicio en levant une main vers le ciel et posant l'autre sur son coeur, je veux qu'on me pende à un gibet, que tous les fusils de Naples soient ajustés sur ma poitrine, qu'on me brûle tout vif, qu'on me mette à la question, et que mon corps soit partagé en mille portions; je veux que l'on me tue, et je sortirai du cimetière pour répéter aux oreilles de mes bourreaux: J'adore la charmante Cangia.
C'est la chose la plus commune du monde, dans les fictions du théâtre et la plus rare dans la réalité, que de voir deux amants se jeter dans les bras l'un de l'autre, et se tenir embrassés jusqu'à ce que leurs tyrans les séparent. Il faut que la passion soit bien grande pour que la jeunesse en vienne à cette extrémité de surmonter le respect, la crainte et la pudeur; mais, sous le 38e degré, les coeurs sont brûlants, et l'amour, les yeux couverts de son bandeau, marche guidé par un autre aveugle, le délire. La belle Cangia courut à son amant; Cicio la reçut éperdue entre ses bras, et tous deux pleurèrent à chaudes larmes, en se prodiguant les serments et les caresses. Mast'-André criait comme un aigle en furie, et la vieille montagnarde riait aux éclats en dansant un pas de sorcière.
--Ils seront unis, chantait Barbara, ils seront unis les jeunes amants. Bénissez-les, sainte Venus; protégez-les, sainte Proserpine! ô merveille de l'amour: la fille d'un puissant notaire pressée sur le coeur d'un simple chevrier! A la mort seule il n'est point de remède; il en est à tous les autres maux. Le notaire l'a dit lui-même, et c'est la vérité; car il mourra, l'injuste père, et je mourrai aussi, vieille Barbara; mais les enfants vivront pour s'aimer, et la marmite sera toujours pleine, et les jeunes époux danseront à se briser les reins, tandis que je dormirai avec une grosse pierre sur l'estomac. Aujourd'hui on crie et on pleure; mais la mort ramènera le silence et puis la paix et le bonheur.--Partons, mon fils; retournons dans nos montagnes, et si ton coeur est malade, console-toi en songeant que ta maîtresse a bu comme toi dans la coupe empoisonnée.
--Va-t-en, Cicio, dit la belle Cangia, car mon père pourrait te battre, et j'en mourrais de douleur.
La jeune fille tira violemment l'épingle d'argent qui ornait ses cheveux, détacha le ruban de sa ceinture et donna ces gages de sa tendresse au petit chevrier; puis elle remonta dans sa chambre en poussant des sanglots à fendre les pierres. Cicio, emporté par son désespoir, se sauva en courant comme un fou, et chercha un coin solitaire où il pût se lamenter commodément. La chose n'était pas difficile à trouver: depuis quelque mille ans on n'a pas vu de foule dans les rues de la pauvre Syracuse. Notre héros souleva des tourbillons de poussière en passant le long des remparts; des chiens couchés à l'ombre d'un mur aboyèrent après lui; des enfants qui jouaient sur le seuil d'une maisonnette délabrée le suivirent du regard avec étonnement, et il arriva au bord de ce bassin tout encombré de ruines qui porte encore le nom de fontaine Arétuse. Deux nymphes en chemise, plongées dans l'eau jusqu'aux genoux, lavaient du linge qui avait grand besoin de cette opération. Cicio reprit sa course et acheva le tour de la ville, toujours éperonné par son désespoir. Il tomba enfin accablé de douleur dans l'enceinte du Prytanée. Quand il eut bien pleuré, la face contre terre, le petit chevrier se sentit touché à l'épaule. Il releva la tête et vit auprès de lui sa chèvre jaune qui le regardait d'un air de blâme et de reproche.
--Tu as raison, Gheta, lui dit-il: cette conduite est indigne de ton maître. Ce n'est pas en pleurant comme une femme que j'apprivoiserai la fortune. Courons ensemble après elle. Cherchons-la dans les grandes villes qu'elle habite. Fuyons bien loin de l'ingrate Syracuse. Voyageons par tout l'univers, c'est-à-dire d'un bout à l'autre de la Sicile, et nous reviendrons peut-être aussi riche que Mast'-André lui-même.
L'espérance s'étant glissée dans le coeur de Cicio, il se releva plus calme et s'achemina vers son village en préparant dans sa tête les entreprises les plus hardies.
Pendant ce temps-là, Mast'-André, ému par sa querelle avec la vieille Barbara, laissait ses clercs et sa boutique, et prenait son chapeau pour aller se distraire. Chez un limonadier qu'il fréquentait depuis dix ans, il rencontra un juge _ordinateur_ de ses amis, qui lui proposa une partie de _bazzica_, et comme Mast'-André poussait des soupirs en mêlant les cartes, le seigneur juge lui demanda la cause de son chagrin. Le notaire raconta en confidence le sujet de ses peines et la triste obligation où il était d'envoyer sa fille à Taormine pour l'éloigner d'un misérable chevrier qu'elle aimait follement.
--Par le Christ! vous n'êtes guère ingénieux, Mast'-André, s'écria le juge, de ne pas savoir vous défaire d'un chevrier qui vous gêne, lorsque vous avez pour ami un homme puissant. Ignorez-vous que si je dis à un gendarme: «Faites ceci; arrêtez telle personne; mettez-la en prison; serrez-lui les pouces jusqu'au sang,» à l'instant la personne est saisie, appréhendée au corps, mise au secret, et que le sang jaillit de ses pouces selon mon commandement? Regardez-moi là, entre les deux sourcils, et vous verrez celui qui a le pouvoir de vous délivrer de votre inquiétude. La belle Angélica n'ira pas à Taormine; c'est votre chevrier qui sera conduit sous bonne escorte à Noto, où est le siège de l'intendance.
--Mais, dit le notaire, encore faudrait-il accuser Cicio de quelque délit.
--Vous commencez à comprendre, reprit le juge. Ne suis-je pas votre compère et votre ami, et de plus un homme serviable et accommodant? Choisissez vous-même le délit: voulez-vous que j'accuse ce drôle de vous avoir séduit votre fille? de l'avoir ensorcelée? Dans l'intérêt de l'aimable Angélica, il serait mieux d'imaginer un vol. Ne manque-t-il rien chez vous? une pièce d'argenterie, un mouchoir de poche, ou quelque autre objet?
--J'y songe, s'écria Mast-André: ce pendard possède l'épingle d'argent que ma fille portait dans ses cheveux, plus un ruban de ceinture, mais la vérité est que Cangia lui a donné volontairement ces deux objets comme des gages de son amour.
--Nous y voilà, reprit le seigneur juge: adressez-moi une lettre en manière de plainte, et je me charge du reste.
Depuis le postillon qui menait _l'ordinario_, jus-qu'au gouverneur-général, tous les fonctionnaires de la Sicile étaient des Napolitains et se considéraient comme en pays conquis: c'était un excellent moyen d'entretenir la haine entre deux peuples qui auraient pu s'entendre et s'aimer. Mast'-André goûta fort l'expédient du seigneur juge. Il demanda une feuille de papier sur laquelle il écrivit une plainte en bonne forme, et Cicio fut accusé d'avoir volé une épingle d'argent et une ceinture, en s'introduisant dans la maison du seigneur Mast'-André, notaire privilégié, sous le prétexte de fournir du lait de chèvre.
Le lendemain, dona Barbara se chauffait au soleil sur son balcon de bois (car la plus chétive chaumière de la Sicile est encore ornée d'un balcon) lorsqu'elle aperçut de loin trois gendarmes qui montaient par un sentier. La vieille montagnarde appela Cicio à grands cris, et, grimpant sur un escabeau, elle décrocha la carabine de son défunt mari, qu'elle chargea elle-même, en femme exercée au maniement des armes:
--Mon fils, dit-elle, jamais les uniformes ne viennent dans ce désert. N'en doute pas, tu vas être arrêté. Il y a là dessous une vengeance et une machination des étrangers. Tu as le temps de tuer les trois Carthaginois par cette fenêtre. Ne perds pas une minute, ajuste d'abord celui qui marche devant, et qui paraît conduire les deux autres.
Cicio prit la carabine et courut la cacher dans un grenier:
--Je ne suis point coupable, dit-il à sa mère, et ne le deviendrai pas, à moins qu'on ne me pousse à la dernière extrémité. Si c'est à moi qu'en veulent ces uniformes, je saurai jusqu'où peut aller l'injustice des étrangers.
Au bout d'un quart-d'heure les gendarmes entrèrent dans la maisonnette.
--Tu vas nous suivre, dit le sergent à Cicio. Où est ta chèvre jaune?
--La voici.
--Il faut qu'elle nous accompagne.
--Est-elle accusée d'un crime?
--Assurément. Elle amuse les gens tandis que tu fais tes coups.
--Et quels coups est-ce donc que je fais?
--Les _ordinateurs_ te l'apprendront. Je vais examiner un peu l'intérieur de cette armoire.
--Une épingle d'argent! c'est justement ce que nous cherchons.--Un ruban vert avec une boucle de ceinture!--Ton affaire est claire.
--Que vois-je encore là? Une vieille montre d'argent.
--C'est l'héritage de mon père, dit Cicio.
--Un misérable comme toi possède une montre quand je n'en ai point!
Le sergent mit la montre dans sa poche.
--Qu'as-tu sur toi? dit-il ensuite; un couteau, cela peut figurer au procès; quatre _grani_, ce sera pour ma peine. A présent, marchons.
Dona Barbara se tordait les bras et reprochait amèrement à son fils de se laisser dépouiller par les Carthaginois; mais, comme le sergent la menaça de l'arrêter si elle ne se taisait, la vieille prit son rouet et se mit à filer en chantant d'une voix lugubre la complainte sicilienne de _Dona Carmina._
Le petit chevrier appela sa chèvre jaune, et sortit entouré des gendarmes. En descendant le sentier, il se retourna pour regarder encore une fois sa maisonnette, et il aperçut la vieille Barbara qui, par une lucarne du grenier, essayait de coucher en joue le sergent avec son antique carabine de famille; mais Cicio, sans changer de visage, se plaça derrière l'étranger, de façon à le couvrir de son corps, jusqu'à ce qu'un détour du chemin eût mis les gendarmes à l'abri de tout danger.
Ce n'était pas par résignation ni par faiblesse que Cicio ne murmurait point, encore moins par confiance dans la justice. De la part des étrangers, il n'attendait au contraire que des iniquités. Il n'obéissait qu'à sa dissimulation naturelle, et avant de prendre une résolution, il voulait avoir la mesure de son malheur. Cette conduite prudente fut prise pour de la douceur et lui épargna les mauvais traitements dont les agents de la force publique n'étaient pas avares dans le pays du pauvre Cicio. Il fit donc tranquillement son entrée à Syracuse, au milieu des gendarmes et suivi de sa chèvre jaune. On le conduisit chez le juge ordinateur.
--Scélérat! s'écria impétueusement le seigneur juge, dont la modération n'était pas la plus belle vertu; je te ferai lier avec des cordes; je te ferai donner cinquante coups de bâton, et enfermer dans une prison où tu n'auras point d'eau à boire que tu n'aies avoué ton crime; ainsi parle vitement; je n'ai pas de temps à perdre.
--Excellence, répondit Cicio avec sang-froid, je ne sais pas de quel crime je suis accusé.
--Il ne s'agit pas de savoir si tu connais ton crime, mais bien si tu l'as commis. Entends-tu, impie, brigand, vagabond? Je te commande d'avouer que tu l'as commis, et prends garde à ce que tu vas répondre.
--Votre excellence se trompe en m'appelant impie: je fais mes prières et je vais à l'église. Je n'ai volé personne, et, pour un vagabond, comment le serais je, puisque j'ai une chaumière à cinq milles d'ici, dans la montagne?
--Le gueux m'interroge, je crois! dit le seigneur juge. C'est moi qui dois t'interroger. Dépêche-toi d'avouer, afin qu'on te punisse.
--Je n'ai mérité aucune punition.
--Et qu'importe, pourvu que tu serves d'exemple?
--Je supplie votre excellence d'avoir pitié de moi.
--Ne me fais pas parler de choses étrangères au procès.
--Seigneur, je suis innocent.
--Tu vas bien voir que tu n'es pas innocent. Qu'on le mène en prison et qu'on enferme aussi la chèvre.
Les gendarmes emmenèrent Cicio, et après le départ du prévenu, le seigneur juge, encore agité par la colère, répéta vingt fois, en rangeant ses papiers et ses plumes:
--Qu'on le mène en prison!... Il verra bien qu'il n'est pas innocent... Qu'on enferme aussi la chèvre...
Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier s'était senti au pouvoir de l'ennemi, et il avait pensé que son innocence ne lui servirait à rien; aussi ne songea-t-il plus qu'aux moyens d'échapper à la fureur des Carthaginois.
CHAPITRE IV.
Dans le sud de la Sicile, les routes n'existent point. On passe à travers des bras de mer, des torrents et des ravins, et le voyageur est étonné de trouver au bout de ces déserts des villes considérables, d'où on ne sort pas sans péril. Quant aux modes de transport, ils se réduisent à deux, les mulets et la _lettiga_, espèce de boîte incommode, exposée à verser, et qu'on suspend sur le dos des mules au moyen de deux traverses. La seule manière vraiment sûre d'aller d'un lieu à un autre c'est de se servir de ses jambes. Cette manière étant aussi la plus économique, ce fut celle que le seigneur juge adopta pour expédier le petit chevrier à Noto entre deux fantassins.
Quand une passion ne trouble point son caractère, le Napolitain est le meilleur homme du monde. Si son naturel n'est pas endommagé par la vengeance, ni par le fanatisme, ni par la cupidité, ni par l'instinct du vol et de la fourberie, ni par l'intérêt personnel ou les préjugés de l'ignorance, vous le trouvez toujours gracieux, ouvert, et volontiers disposé à lier conversation. La facilité de moeurs est telle dans le royaume de Naples, que les galériens eux-mêmes vivent doucement et familièrement avec leurs gardiens; sauf l'obligation de porter l'habit jaune et la chaîne au pied, les condamnés mènent la vie de tout le monde, et il n'est pas rare de voir des soldats attendre patiemment devant un café que le _galant'uomo_ confié à leur garde ait achevé de prendre une glace.
Les deux fantassins chargés de conduire le petit chevrier n'avaient pas contre le prévenu la même animosité que les gendarmes. On ne leur avait point défendu de parler à leur prisonnier, et d'ailleurs, c'eût été une recommandation inutile, attendu que la langue d'un bon Napolitain ne se repose jamais. Le voyage était de huit lieues, et déjà, au bout d'une heure de marche, les deux soldats causaient avec Cicio, en riant bonnement de la peine qu'ils avaient à comprendre son dialecte mélodieux.
De Syracuse à Noto, le rivage de la mer sert à la fois de guide et de chemin. On ne voit devant soi que des sables, coupés par des rivières qui descendent des montagnes.
Les sons d'une cornemuse ou les clochettes des vaches vous indiquent de temps à autre que ce pays n'est pas absolument abandonné; mais vous ne trouvez pas une maison ni un arbre pour vous abriter contre l'ardeur du soleil. Cicio, suivi de sa chèvre, marchait résolument entre les deux fantassins par vingt degrés de chaleur, et faisait sortir des touffes d'herbes, dont la plage était marquetée, des milliers de lézards et d'insectes bourdonnants. La mer, endormie, traînait mollement ses lames sur le sable en produisant un bruit semblable à l'explosion d'une fusée volante. L'un des soldats napolitains, entendant des grelots résonner derrière lui, dit à son camarade d'un air satisfait:
--Nous allons avoir de la compagnie.
En effet, un vieux muletier de Noto, qui avait conduit du monde à Syracuse la veille, retournait chez lui avec ses deux mules chargées d'une _lettiga_. Quand il eut rejoint les trois voyageurs, il marcha au pas militaire à côté d'eux, et dit gaîment aux soldats:
--Signori, je vous souhaite une heureuse journée. Il me paraît que vous menez ce joli garçon où il n'a pas envie d'aller.
--Eh! répondit l'un des fantassins, nous faisons ce qu'on nous commande.
--Vous avez raison. Quel crime a donc commis ce bambin?
--Il dit qu'il ne sait point son crime; mais la chose est consignée sur des papiers que j'ai dans ma poche, et je connaîtrais déjà le cas si je savais lire. Que voulez-vous? Un fantassin n'est pas un docteur?