Part 7
Moi, je ne pense qu'à Norette. Je suis prêt à rester ainsi, loin de tous, sans rien regretter, aussi longtemps qu'il plaira aux follets de l'air qui mènent vacarme autour de notre tourelle enchantée.
D'autres fois, quand le vent redouble, assis à côté de Norette, il nous semble que tout va partir, que les murs tanguent et s'ébranlent, et nous faisons le rêve de nous trouver seuls, tranquilles et perdus sur l'infini des flots, dans un naufrage sans danger.
Presque tous les jours, vers une heure, il se produit une accalmie.
Nous nous réfugions alors sur ma terrasse. Je sais là un angle où la tempête ne donne pas. Le soleil est doux. Tout cependant frissonne encore, et des tourbillons de poussière blanche courent se poursuivant sur les routes.
Mais bientôt le mistral reprend avec rage. Comment traverser la terrasse? Et Norette, qui feint d'avoir peur, se suspend, espiègle, à mon bras...
Un matin, le mistral ne souffla plus.
La mer était bleue au lointain, les arbres avaient apaisé leur feuillage.
On entendait, montant de la rue, des voix joyeuses de femmes et d'enfants; et là-haut, au voisinage des toits, dans le ciel balayé, les martinets, en ronde éperdue, passant dans le soleil avec des reflets d'acier, poussaient leurs cris stridents pareils au bruit de la faucille qui scie le blé mûr.
—«Vous voilà délivré?
—Hélas! oui, mademoiselle Norette; mais j'eusse autant aimé que ma prison durât éternellement.»
Le rêve des neuf jours était fini, la réalité allait me reprendre.
Robinson eut peur en trouvant l'empreinte d'un pied nu sur le sable de son île, qu'il croyait déserte. J'éprouvai, ce jour-là, une émotion aussi désagréable; car, sorti pour faire un tour de promenade, la première personne que je rencontrai, ce fut Galfar, tout de neuf vêtu, la barbe taillée, ainsi que patron Ruf me l'avait décrit, mais toujours suivi de son chien, et son éternel fusil sur l'épaule.
Je dois constater toutefois que, l'ayant salué, M. Galfar daigna me rendre mon salut.
XXXIV
CARTES SUR TABLE
La journée me réservait encore une surprise.
A peine avais-je dépassé l'antique porte du village, que j'entends courir derrière moi. C'est Ganteaume soufflant, affairé:
—«Un monsieur vous attend à l'auberge, un vieux monsieur qui a des lunettes. Il voudrait vous parler. Je pense que c'est pour la Chèvre d'Or.
—Depuis quelque temps, vous vous occupez un peu trop de la Chèvre d'Or, ami Ganteaume... Qui empêchait, d'ailleurs, le monsieur à lunettes de venir me trouver chez moi?
—Je le lui ai dit, mais il préfère...
—C'est bien! Va devant, je te suis!»
Le personnage qui m'attendait n'était autre que l'excellent M. Blaise Pascal, M. Blaise, citoyen de Monte-Carlo et professeur juré de trente-et-quarante et de roulette.
Ce vieux fou m'a tenu le plus raisonnable des discours.
—«Jouons cartes sur table. Je pourrais vous en vouloir, étant persuadé que, sans ma proposition d'il y a six mois et les imprudentes paroles échappées à Galfar ivre, vous n'eussiez jamais, tout seul, trouvé la piste de la Chèvre d'Or... Vous dites non? Tant mieux! Il me répugnait de vous supposer capable d'une indélicatesse. Admettons qu'un hasard seul vous a conduit ici, c'est possible, je crois au hasard! et qu'une série d'autres hasards interprétés par la réflexion aient fini par vous faire connaître une partie de notre secret.
«Il n'en est pas moins vrai que Galfar, avec assez d'apparente logique, vous accuse de le lui avoir volé, ce secret. Il n'en est pas moins vrai que Galfar qui, lui aussi, voulut l'épouser, fera l'impossible pour empêcher le mariage que vous rêvez avec sa cousine Norette.
«D'ailleurs sur ce dernier point, moyennant certaines conditions, je me charge de faire entendre raison à Galfar.
«Pourquoi ne pas nous associer? Ce que vous savez, nous le savons: l'ombre indiquant la place où une cassette est enfouie; et les papiers ou parchemins contenus dans cette cassette indiquant à leur tour l'entrée, cachée par une pierre mouvante, des souterrains où gît le trésor. Ce qui vous manque, nous manque aussi. Vous voyez que je joue, ainsi que je l'ai promis, cartes sur table! C'est une clochette en argent, d'apparence talismanique, un instant dans vos mains,—ne niez pas: Ganteaume l'a dit à Peu-Parle et Peu-Parle me l'a redit,—et rendue aussitôt parce que, mal renseigné encore, vous en ignoriez l'importance. Avez-vous seulement songé à dessiner l'inscription, pourtant curieuse, qu'elle porte? Tenez, afin de vous prouver ma bonne foi, je vous dirai que cette inscription est tout simplement du grec écrit à l'envers en caractères arabes, ou de l'arabe écrit en grec suivant les méthodes naïves des cryptographes d'autrefois. La déchiffrer serait un jeu. Mais, pour la déchiffrer, il faut l'avoir, et on ne l'aura qu'en devenant l'époux de Mlle Norette.
«Maintenant, si vous voulez savoir pourquoi un pareil trésor est resté si longtemps inviolé, pourquoi, leurs femmes étant dépositaires du secret, pendant six cents ans, les Galfar et les Gazan ont, plutôt que d'y toucher, laissé tomber leurs créneaux et crouler leurs tours, je répondrai qu'il y a là une cause mystérieuse, et que, si je la connaissais, je n'aurais peut-être pas besoin de vous.
«Et si vous voulez savoir encore comment j'ai appris toutes ces choses, je vous dirai que Galfar me les confia un matin que je revenais d'Afrique, et que, pieds nus, il lavait le pont du paquebot.
«Lui tient cela des traditions de sa famille.
—«Dire pourtant, s'écriait-il en montrant de son écouvillon mouillé un village de la côte, tout blanc sur un pic, le village même où nous sommes, dire que je suis à racler des planches, les jambes dans l'eau, tandis que là-haut, avec un peu d'argent et un peu d'aide, en quinze jours, je deviendrais maître d'un incalculable trésor!»
«J'écoutai Galfar, étant homme pratique. Je trouvai de l'argent pour lui, et le mis en mesure de faire sa cour à Norette. Il ne réussit point, qu'attendre d'un simple matelot? C'est alors que je songeai à vous mettre dans l'affaire. Mais vous manquiez de confiance, vous eûtes le tort de refuser. Acceptez aujourd'hui, et il n'y aura que du temps perdu. Ennemis, nous nous nuirons; amis, la réussite est sûre. Nous partageons: vous épousez Norette, et je donne ma fille, car j'ai une fille, musicienne et blonde! à Galfar...»
Ce diable d'homme, avec son éloquence, avait presque fini par me tenter.
Je croyais voir, pendant qu'il parlait, l'ombre portée du roc, le trou, la cassette; puis, derrière la pierre tournante, l'étroit souterrain des légendes peuplé d'innombrables chauves-souris dont le vol obscur et silencieux semble un frôlement de fantômes, et des portes, des portes, des portes, hérissées de clous, s'enguirlandant, ô merveilles du fer forgé! d'ornements défensifs à la mode arabe; je croyais voir surtout le dernier réduit, le caveau en cul-de-sac bourré, comme a dit Peu-Parle à Ganteaume, de diamants et d'«or en barre».
Quel beau rêve à réaliser, quel renouvellement de vie large et libre! Car enfin cette prétendue civilisation, à la fois très raffinée et très financière, enchaîne les mains, entrave les jambes tout en élargissant les cerveaux, et cantonne, par matérielle indigence, notre pauvre corps dans un coin, tandis que l'esprit, au corps lié, souffre de ne pouvoir prendre son vol et réaliser le divin sur terre!
Par malheur, au moment où je me laissais ainsi emporter sur les ailes de la chimère, M. Blaise, horrible décidément, eut la fâcheuse inspiration d'étaler devant moi, sur la table, les sortant d'un portefeuille d'ailleurs indécemment crasseux, trois papiers timbrés, nos traités libellés d'avance et qu'il n'y avait plus qu'à signer.
J'eus honte pour la Chèvre d'Or, je fus humilié pour Norette, de les voir marchander ainsi.
—«Assez, monsieur Blaise, répondis-je, qu'il s'agisse des trésors du roi de Majorque ou de l'amour de Mlle Norette, et même de tous les deux ensemble, j'en fais assez haut cas pour désirer les conquérir à moi seul.
—Ainsi, vous refusez?
—Je refuse.
—Alors c'est la guerre.
—Va pour la guerre!
—J'ai fait ce que j'ai pu, je m'en lave les mains,» conclut M. Blaise.
Et M. Blaise me regardait de cet air triste et apitoyé qu'on ne peut s'empêcher de prendre en regardant les fous.
XXXV
GUERRE DÉCLARÉE
C'est vraiment la guerre!
En quelques jours, se servant habilement des imprudences de Ganteaume, des radotages de Peu-Parle, Galfar et l'estimable M. Blaise ont su ameuter tout le Puget-Maure contre moi.
La chose ne leur a pas été difficile avec cette population de paysans libres et fiers, prompts à rêver trésors pendant les loisirs que leur fait une existence de demi-paresse orientale, tous d'ailleurs plus ou moins faiseurs de poudre ou braconniers, et chez qui, pour un rien, en subites colères, se réveille le vieux sang des corsaires.
Ils s'étaient habitués à vivre pauvres sous leurs oliviers, parmi leurs ravins, se consolant, comme Peu-Parle, à l'idée qu'ils pouvaient se dire riches, après tout.
Cette illusion dorait leur misère, et les faisait regarder de haut les habitants des autres villages.
Chacun d'eux, vaguement, obscurément, espérait qu'un jour, en défrichant quelque aride plateau fleuri de touffes de lavande, deux ou trois coups de pioche heureux mettraient à découvert l'entrée de la caverne féerique. Lequel d'entre eux ne se souvenait pas, étant à l'affût, d'avoir entendu bêler la Chèvre et tinter sa claire clochette?
Que la Chèvre continue, comme par le passé, à dormir sur une litière d'or au fond de sa retraite ignorée, et que les sequins, les lingots du roi de Majorque restent sous terre pour toujours, ils en sont contents, ils l'admettent sans désirer plus.
Mais je viendrais, moi étranger, à moi tout seul les voler tous et ravir l'immémorial héritage du Puget-Maure! Ceci aussitôt fait scandale, allume les haines et déchaîne les convoitises.
Je suis surveillé, suspecté.
Dans les rues, je surprends, à chaque tournant, des regards, des gestes hostiles. Les femmes, me montrant, se parlent à voix basse. Les enfants ne m'injurient pas encore, mais déjà ils oublient de me saluer.
Aux champs, il n'y a pas de coin de muraille, il n'y a pas de tronc d'arbre ni de bouquet de cactus, où je ne devine, m'épiant, un œil soupçonneux et noir; et ce n'est plus uniquement par contenance que je prends mon fusil lorsque je sors en promenade.
Le curé lui-même, cet excellent abbé Sèbe, par amour de la paix, se détourne de moi.
Seul, Peu-Parle ne craint pas de rester notre ami.
Ganteaume va le voir tous les jours, dans son désert, malgré mes recommandations de prudence, et, bavardant avec lui de la Chèvre d'Or, s'exalte aux divagations fatalistes et visionnaires du bonhomme.
Mais hier Ganteaume, qu'enveloppe la tempête déchaînée sur moi, Ganteaume est rentré tout meurtri, après un combat à coups de pierres héroïquement soutenu contre une embuscade des gamins du pays.
Mlle Norette l'a pansé.
Et je suis devenu triste, me rappelant cette parole de Peu-Parle: «Il y a du sang, des gouttes rouges, mêlées aux traces d'or que laisse la Chèvre sur les rochers.»
Pansé par Mlle Norette, lui, Ganteaume était radieux.
XXXVI
LES DEUX QUI SONT MORTS
J'accusais le curé à tort. Aujourd'hui même j'ai reçu sa visite. Mais cette visite ne produira pas l'effet que l'excellent homme en espère, car il voulait me faire renoncer au trésor, et n'a réussi qu'à me rendre plus certain de son existence.
J'étais dans ma chambre en train de paperasser quand, m'approchant de la fenêtre, j'ai aperçu l'abbé Sèbe qui, discrètement, comme s'il avait peur d'être épié, sortait par la petite porte du presbytère, regardait la tour, et se dirigeait de mon côté.
Pendant la demi-heure qui précède la fin du jour, rues et ruelles sont désertes. Dans leurs maisons, dont le toit fume, les femmes enfermées préparent le repas du soir; les hommes ne rentrent pas encore des champs. L'abbé Sèbe pouvait venir chez moi sans rencontrer personne.
Après quelques instants, on frappe. C'est l'abbé, visiblement ému et gêné. Il souffle, il s'essouffle pour deux misérables étages, lui qui gravissait, sans perdre haleine, les plus escarpés raidillons; et son chapeau, pétri à deux poings, prend des formes extraordinaires.
Je lui offre, pour le mettre à l'aise, un verre d'eau-de-vie de myrte. Il s'assied, nous trinquons; alors seulement il ose parler.
—«Voilà! s'écrie-t-il, par la faute de Ganteaume, deux hommes qui s'aiment et s'estiment, en sont réduits à ne plus se voir.»
Ce début m'étonne.
—«Pourquoi donc ne nous verrions-nous plus, mon cher abbé, et, dans tous les cas, qu'est-ce que l'ingénieux Ganteaume peut avoir à faire en ceci?
—Ganteaume! Mais vous ignorez donc son dernier exploit? Vous ne savez pas que, devenu le disciple du vieux Peu-Parle et partageant toutes ses folies, il a essayé, avant-hier, d'évoquer le diable, à minuit, dans un carrefour? Ne dites pas non; je l'ai surpris, debout, le grimoire à la main, au milieu d'un rond, entre trois cierges. Je descendais, mon clergeon éclairant le chemin avec la lanterne, du Mas des Truphémus où j'étais allé porter le bon Dieu. Ganteaume criait, se démenait...
—Et le diable n'est pas venu?
—Non! mais au seul aspect de mon ombre, au seul aspect de la lanterne, Ganteaume, pris de male-peur, a laissé là ses cierges et couru jusqu'au village. J'avais ordonné au petit clergeon de se taire. Malheureusement, il a bavardé. Et, déjà compromis comme chercheur de trésors, vous voilà en train de passer pour sorcier, grâce à Ganteaume. Au four, au lavoir, à la fontaine, partout où se trouvent deux commères, il ne s'agit plus que de vous... Et de moi aussi, hélas! car, ayant essayé de vous défendre, les gens me soupçonnent déjà d'être du noir complot ourdi par vous contre la Chèvre d'Or!»
L'abbé riait. Mais tout à coup devenu grave:
—«Écoutez! ajouta-t-il, par mon caractère, par ma robe, je suis responsable de la paix du village, et les choses qui s'y passent depuis quelques jours m'ont douloureusement affecté.
«Je ne vous accuse pas, je m'accuse. J'aurais dû garder le silence au sujet de l'inscription de l'ermitage, j'aurais dû vous tenir caché le livre de raison des Gazan. Mais puisque c'est fait, le mieux sera que vous sachiez tout.
«Je ne dirai pas: dans votre intérêt! mais, dans l'intérêt de M. Honnorat, dans celui de Mlle Norette, partez, renoncez à la Chèvre d'Or. Vous reviendrez plus tard, après six mois, un an, quand les préventions auront disparu, quand les colères seront apaisées.
«Vous avez le droit, sur des espérances peut-être chimériques, de risquer votre tranquillité, non celle des autres. Or, Galfar est capable de tout, et un crime ne se prévient pas.»
Je voulus interrompre l'abbé. Mais il avait pris le livre de raison, parmi mes papiers, sur ma table:
—«Si vous saviez! Toujours la Chèvre d'Or a attiré quelque malheur sur la demeure des Gazan; c'est pour cela qu'ils n'en parlent jamais et que personne ne leur en parle... Bien des pages, vous avez dû le remarquer, manquent à ce livre. C'est moi-même qui, à la prière de Mme Honnorat expirante, les ai toutes arrachées et brûlées pour faire disparaître les dernières traces d'un drame presque oublié aujourd'hui, mais dont le sanglant souvenir s'éleva longtemps, comme un mur de haine, entre les Galfar et les Gazan. Toutes les pages? Non! Avant de me confier le livre, Mme Honnorat, de ses mains tremblantes, se faisant aider par Norette, qui pouvait avoir douze ans, en déchira une, qu'elle garda... Peut-être cette page contenait-elle le secret du trésor? Peut-être Mlle Norette la possède-t-elle encore? Peu importe! Ce sont là secrets de famille qu'il ne m'appartient pas de pénétrer.
«Mais en présence de l'aventure où vous paraissez vouloir vous engager, j'ai le devoir de vous faire connaître, comme exemple, l'événement tel qu'il était relaté sur les pages par moi détruites.
«Vers l'année 1500, deux cousins, l'un Gazan, l'autre Galfar, se trouvèrent en rivalité pour épouser une cousine. Non qu'ils l'aimassent! Elle était, il est vrai, admirablement belle; mais aussi pauvre l'un que l'autre, s'étant ruinés, l'aîné à faire ses caravanes sur mer, l'autre dans les tripots d'Avignon sous prétexte d'étudier la médecine, c'est surtout le secret du trésor qu'ils désiraient d'elle.
«Aucun ne voulait céder. Ils se querellèrent, et le cadet souffleta l'aîné.
«Puis, sans que personne les vît, un soir, tous deux Caïn, tous deux Abel, ils allèrent dans la montagne, du côté de la chapelle que déjà un ermite gardait.
«Au milieu de la nuit, l'ermite crut rêver que quelqu'un frappait de grands coups à sa porte, et s'éveillant, il entendit crier: «Au secours! J'ai tué mon frère!» Alors, étant sorti, il vit à la clarté des étoiles, dans l'herbe du cimetière, un jeune homme étendu, dont un cavalier, plus âgé, mais lui ressemblant singulièrement, soutenait la tête.
«Comme le jeune homme se mourait, l'ermite le confessa. Et quand le jeune homme fut mort, le cavalier qui se tenait debout, appuyé au mur, dit: «Mon père, il est grand temps que vous me confessiez aussi!» Alors l'ermite, se retournant, vit sur son pourpoint ensanglanté le manche d'un long poignard qu'il s'était planté dans la poitrine. Et quand il fut confessé, le cavalier retira la lame et se coucha dans l'herbe à côté de l'autre, dont il baisait en pleurant les cheveux et les yeux.
«Le matin, au moment de les ensevelir, on les trouva enlacés si étroitement que, pour séparer leurs cadavres, il aurait fallu briser les os des bras. On les mit ensemble, sans cercueil, dans la même fosse, et une messe fut fondée pour l'âme des deux qui sont morts.
«C'est après-demain, jour anniversaire, conclut l'abbé en se levant, que je célèbre cette messe.
—J'y assisterai dévotement avec Ganteaume, afin qu'on cesse de nous croire sorciers.
—Vous ne partez donc pas?
—Non, certes! même après cet émouvant récit.
—A votre volonté! Mais il n'est pas prudent de tenter Dieu!»
XXXVII
SALADIN ET LES PIÉMONTAIS
L'abbé me semble bien tragique.
Pourtant cette émotion dans le village est gênante, et les façons de Galfar commencent à me préoccuper.
Pourvu que Norette continue à me croire ingénument épris d'elle et ignore mes coquetteries avec la Chèvre d'Or! Sur ce point, ce qu'a dit l'abbé me rassure. Personne ne parlera de la Chèvre d'Or devant Norette. D'ailleurs, à supposer une indiscrétion, le naturel de notre rencontre, mon indifférence quand j'ai trouvé la clochette, la façon dont je l'ai restituée, le silence que j'observe depuis, suffiraient à m'innocenter.
Galfar, absent quelques jours, vient de reparaître, amenant à sa suite un trio de parfaits brigands, les mêmes sans doute que ceux avec lesquels patron Ruf l'a surpris en conférence au cabaret de l'_Antico limon verde_.
Peut-être, décidé à chercher le trésor sur les insuffisantes données qu'il possède avec M. Blaise, compte-t-il les employer aux fouilles? Auquel cas il n'aurait pas tort, car ces Piémontais à figure ingrate sont, dès qu'il s'agit de remuer la terre ou de tutoyer le rocher, de vaillants et rudes ouvriers.
Peut-être aussi, et le choix, à en juger par leur seule mine, ne serait pas mauvais non plus dans ce cas, les destine-t-il à quelque ténébreux coup de main? En attendant, pour tout travail, ils tiennent, au _Bacchus navigateur_, sous la présidence de Galfar, d'interminables séances, jouant la _mourre_ du matin au soir, hurlant: _tré! cinque!_ s'éborgnant de leurs doigts ouverts, et faisant, à grands coups de poing, tressauter les couteaux posés près de chaque joueur, sur la table, selon l'usage.
Galfar a également amené un âne surnommé Saladin, comme son prédécesseur, à l'intention de Saladine, et qu'il loge au fond du couloir, dans son écurie, en compagnie des trois Piémontais. Un bon petit âne, à poil brun, inconscient, j'en suis sûr, du rôle double que Galfar lui fait jouer.
Car Galfar a intenté un procès au malheureux M. Honnorat pour qu'on répare, à frais communs, le passage d'âne, sous prétexte que le pavé gondole et que Saladin a le sabot tendre; puis, le procès gagné, c'est Saladin qui, dans les _ensarris_ de sparterie à califourchon sur son bât, doit aller chercher au torrent le sable et les cailloux roulés.
Maintenant Saladin, par le sentier pendant, sous l'étroite porte de ville, fait philosophiquement le va-et-vient pour la restauration, imaginée en son honneur, mais dont il se fût bien passé; et les paveurs pavent, prenant leurs aises, sans se presser, comme gens au contraire désireux de faire durer la besogne.
Notre demeure, si paisible, est devenue inhabitable.
Dérangé dans son doux repos musulman, irrité, chaque fois qu'il entre ou sort, d'avoir à franchir des barricades, M. Honnorat s'enferme chez lui et fume éperdument, cachant dans un nuage de tabac ses apoplectiques fureurs.
Saladine se montre le moins possible, ironiquement poursuivie de: «Hue! Saladin!» qui la poignardent.
Mais Norette, fière, méprisante, après avoir, avec un sang-froid d'avocat, défendu sa cause en justice de paix, surveille les paveurs et les gourmande.
—«Qui paie a droit sur le travail!» dit-elle sans s'inquiéter des grands airs de Galfar, lequel, d'ailleurs, devient singulièrement timide en sa présence. Et quand une affaire l'appelle, elle se fait remplacer par Ganteaume qui, fier de sa mission, s'installe sur un tas de sable en des attitudes à la fois prudentes et dignes.
Moi je suis inquiet en feignant de ne l'être pas. J'aime peu, sans compter Galfar, ces trois sacripants ainsi campés dans la maison où dort Norette.
XXXVIII
COUP DOUBLE
Il est évident que je gêne Galfar.
Cet estimable faiseur de poudre a même trouvé, pour me l'apprendre, un moyen vraiment peu commun.
J'étais parti en chasse de grand matin, un peu par désœuvrement, un peu par bravade, pour me prouver d'abord que les sourdes menaces du Puget conjuré ne me troublent point, et aussi dans l'intention d'échapper aux doléances dont M. Honnorat m'accable.
Je suivais, mon fusil en bretelle et sans songer à mettre à mal aucun gibier, le bord du vallon escarpé qui va contournant le plateau où se dresse le roc de la Chèvre.
Sur l'autre bord, les perdrix chantaient; mais l'abbé Sèbe n'étant plus là, je m'intéressais peu aux perdrix. Mes pensées, à ce moment, je ne sais pourquoi, étaient à Norette.
Un aboi de chien, d'un timbre connu, me tira de la rêverie.
Galfar suivait le bord opposé.
Nous n'étions séparés que par la largeur du vallon. Galfar certainement m'observait. Je me mis à l'observer aussi. Il menait une chasse étrange.
Deux fois, très correctement levées par son chien, les perdrix, une superbe compagnie de perdrix rouges, lui partirent au bout du canon; deux fois il ne les tira point.
Quoique médiocre chasseur et nullement fanatique, j'enrageais.
Mais Galfar devait avoir son idée.
Au troisième vol, la compagnie prit un parti, et, traquée, franchit le vallon, selon une tactique d'ailleurs connue.
On eût dit que Galfar attendait cela.
Je le vis sauter dans les ronces, disparaître, traverser le vallon, remonter la pente, et reparaître tout gaillard, portant son chien à bras tendu.
Puis les voilà qui prennent les perdrix à revers comme pour les rabattre sur moi.
Le chien se met en quête et va.
Les perdrix s'envolent du milieu d'un plan d'herbes sèches, là, devant mon nez, en rideau. Galfar épaule... Un instant je tremblai, tant je me trouvais dans sa ligne, croyant qu'il allait faire feu sur moi. Il vise, il tire: pan! pan! J'entends quelque chose siffler aux alentours de mes oreilles. Deux perdrix tombent à mes pieds.
Galfar s'approche, me salue. Galfar devient très gentilhomme, depuis qu'il a des habits neufs.
—«Un joli coup double, lui dis-je.
—Peuh! le mérite n'est pas grand quand on fabrique sa poudre soi-même.»
Puis il ramassa les deux perdreaux.