Part 6
—«Je vous avais vu, je vous attendais.» Elle m'a dit cela d'un air tranquille, ingénument, sans fausse honte, en personne sûre d'elle-même et sûre de moi.
Mais, ayant prononcé le mot de départ, tout à coup je l'ai vue devenir subitement pâle, de cette pâleur mate des brunes qui les fait ressembler au marbre des statues.
Les paupières baissées sans doute pour ne pas pleurer, immobile, oui! la petite Norette était de marbre. Et quand elle m'a regardé, dans ses yeux où des larmes montaient, il y avait une immense tristesse.
Sans une parole, elle m'a fait signe de l'attendre.
Elle est allée jusqu'à sa chambre chercher la boîte des souhaits, symbolique coffret où tiennent ses espérances et ses bonheurs de jeune fille; et l'ayant ouvert, l'ayant vidé, elle m'a montré, pêle-mêle avec l'œuf, le sel et la quenouille, vingt bouquets pareils à celui que je lui ai offert, les uns frais encore, et les autres déjà flétris.
—«Mes fleurs, mes pauvres fleurs! soupirait-elle. J'étais, chaque matin, si contente de les trouver, là, sur ce banc, frileuses, baignées de rosée... Je les réchauffais sur mon cœur, sachant qu'elles venaient de vous... Je me disais: il n'ose pas me les donner lui-même; mais il est brave, c'est un homme; le courage, un jour ou l'autre, lui viendra... Le courage vous était venu, puisque hier vous m'avez offert un bouquet de ces mêmes fleurs, devant mon père... Et, maintenant, vous nous quittez!... Que vous importe notre amitié! Que vous font les pleurs de Norette?»
Son désespoir s'en allait en larmes. Et, ne comprenant pas, mais délicieusement ému, je ne pus m'empêcher de sourire, quand j'entendis Norette, dans mes bras, entre deux sanglots, s'écrier d'une voix redevenue enfantine:
—«Ah! je suis malheureuse et bien punie de tant aimer quelqu'un que je ne connais presque pas!»
Qu'ai-je répondu? Je l'ignore. Mais, quand nous sommes sortis du jardin, Mlle Norette ne pleurait plus, et, malgré mes dénégations étonnées, on m'avait prouvé que c'était moi qui, chaque soir depuis vingt jours, laissais, du haut de ma terrasse, tomber un bouquet sur le banc aimé de Norette.
Le diable, évidemment, se mêle de mes amours et cette histoire de bouquets cache quelque sorcellerie.
Ne cherchons pas. Le mieux est encore de laisser aller les choses. Est-il tant besoin de comprendre pour être heureux?
XXIX
LES AMOURS DE GANTEAUME
Et pourtant ces bouquets ne sont pas tombés du ciel, ils n'ont pas poussé tout seuls sur le banc!
Or personne, sauf les Gazan, ne pénètre dans le jardin; et personne aussi, sauf Ganteaume et moi, n'a la clef de la terrasse.
Je suis bien sûr, à moins de me croire somnambule, de n'avoir jamais jeté aucun bouquet du haut de la tour. Reste Ganteaume. Est-ce que Ganteaume?...
J'avais bien remarqué ses extases devant Norette, son empressement à la servir, et son trouble mal dissimulé, le jour de lessive, à l'aspect des fleurs offertes par moi.
Ganteaume doit être coupable.
Je l'ai fait comparaître. Il est venu, l'air repentant, la mine basse.
—«Holà! maître Ganteaume, lui ai-je dit, est-ce ainsi qu'on comprend ses devoirs de page? Et pensez-vous que j'autoriserai une personne de ma suite à nouer de coupables intrigues dans la maison qui nous offre l'hospitalité?»
La solennité d'un tel début achève de décontenancer le misérable. C'est en sanglotant qu'il avoue toute une série de méfaits.
Pendant que je le croyais occupé à rouler les ruelles du Puget-Maure en compagnie des galopins de son âge, à pêcher la truite au torrent, ou à dénicher, capture rare, quelque couvée de merles de roches, Ganteaume, ambitieux déjà, rêvant de plus hautes destinées, entreprenait, pour son compte, la conquête de la Chèvre d'Or.
Il s'est lié avec Peu-Parle. Ce vieux fou l'honore de ses confidences et maître Ganteaume, en échange, lui a fait part de mes projets.
Le soir, Ganteaume apprend à connaître le nom des étoiles. Puis, s'asseyant dans la lavande, tous deux s'entretiennent longuement du roi de Majorque et de la Chèvre.
Ganteaume croit fermement à l'existence du trésor. Il sait, d'ailleurs, toujours par Peu-Parle, des détails curieux que j'ignorais.
C'est bien, comme je l'avais conjecturé, l'ombre d'une pierre, à certaine heure du jour, à certaine époque de l'année, qui doit marquer la place où il s'agit de fouiller.
Là, on ne trouvera pas encore le trésor, mais une cassette en fer contenant des papiers mystérieux. Avec ces papiers, la réussite est certaine. Seulement on ne peut rien faire sans Mlle Norette qui possède le talisman, portant gravé le secret de l'ombre.
—«Une clochette peut-être?
—Oui! il me semble que Peu-Parle a prononcé le mot de clochette.»
Ganteaume, au surplus, me jure qu'il n'a jamais prétendu accaparer seul le trésor. Son intention était d'en faire trois parts: l'une à moi destinée, l'autre destinée à patron Ruf. Comme troisième part, Ganteaume se contentait du bonheur d'épouser Norette et de vivre éternellement auprès d'elle.
C'est avec l'espoir de plaire à Norette que, d'après les conseils de Peu-Parle, il avait imaginé le galant envoi de bouquets dont Norette me fait honneur.
Mais Ganteaume comprend désormais combien tout cela est irréalisable. Il a renoncé à Norette silencieusement, sans se plaindre, dès qu'il a vu qu'elle m'aimait.
Et maintenant, meurtri par l'écroulement de son rêve, il me supplie de le garder, de ne pas le renvoyer à patron Ruf.
La joie est mère d'indulgence: je pardonne à mon rival de douze ans.
Il essuie ses larmes, il me remercie.
Mais Norette, visiblement, lui tient au cœur, et la blessure saigne encore.
Hélas! qui eût imaginé que Ganteaume, l'infortuné Ganteaume, serait la première victime de cette capricieuse Chèvre d'Or?
XXX
LES FLEURS DE LA REINE
Une autre Norette!
J'aurais peine à reconnaître, quand elle passe me souriant, volontaire et vive, la demi-paysanne dont l'inconsciente timidité se déguisait de brusquerie.
Désormais Mlle Norette ignore la timidité. Mlle Norette est confiante, quoiqu'on ait négligé de faire M. Honnorat le confident de nos amours, et nous serions époux depuis deux ans qu'elle n'agirait pas d'autre sorte.
Ce matin, Mlle Norette m'aborde:
—«Vos fleurs sont belles, je les aime; mais j'en sais de plus belles que les vôtres.
—Plus belles?
—Les fleurs de la Reine! Vos fleurs ne sont que fleurs de montagne. Les miennes sont du jardin féerique qu'une princesse venue d'Orient avait autour de son château.
«Aux veillées d'hiver où, un galet sur les genoux, un autre galet pour marteau, les filles, en chantant, cassent l'amande amère, vous pourriez entendre raconter à ce propos, par les paysans braconniers et les paysannes ramasseuses de litière et de feuilles mortes, des choses tout à fait surprenantes.
«Du jardin redevenu lande, du logis admirable autrefois, on ne voit plus qu'un grand rempart noir, et, çà et là, des pierres tombées. Mais, aussitôt les beaux jours parus, sous le vieux rempart, entre les vieilles pierres, poussent des fleurs comme personne n'en a vu, à coup sûr descendantes de celles qu'avait la reine en son jardin, et dont là-haut, tout près du ciel, la race s'est perpétuée.
—Et c'est bien haut, là-haut, près du ciel?
—Très haut! reprit Norette sérieuse, plus haut encore que le rocher de la Chèvre. Mais où ne monterait-on pas, avec l'espérance de trouver ce parterre des _Mille et une Nuits_, ces fleurs de la Reine, variées, innombrables, couleur de ciel et de rosée, des fleurs qui n'ont rien de terrestre et ne ressemblent pas plus aux grossières fleurs écloses dans nos vallons...
—Que Mlle Norette ne ressemble...
—Sans doute! répondit Norette. C'est pourquoi, ce soir, nous irons; mais Ganteaume nous accompagnera.
—Ganteaume?
—Préféreriez-vous Saladine?»
Trois heures! la chaleur commence à tomber, c'est le moment de se mettre en route.
Misé Jano, heureuse d'être libre, nous précède. Ganteaume, un peu mélancolique, porte le panier aux provisions.
Norette se signe en passant devant le cimetière où dorment «les deux qui sont morts». On laisse à gauche l'ermitage, le roc de la Chèvre, au pied duquel je reconnais de loin la haute taille de Peu-Parle, et nous voilà en pleine montagne.
A droite, à gauche, des rochers gris-bleu où l'arrachement des blocs éboulés laisse de larges taches blanches que les immortelles sauvages brodent de leur feuillage d'argent pâle et de leurs rigides grappes d'or.
Au pied des rochers, ce sont de grands chardons pareils à des acanthes, des genévriers aux baies violettes, des caroubiers bossus décorant leur sombre verdure de gousses luisantes, comme vernissées, et des pins dont les branches basses, tranchées par la hache, pleurent des larmes d'ambre au soleil.
Sur tout cela, dans la pénétrante odeur des romarins et des lavandes, un grand silence à peine troublé par quelque chant d'oiseau, grêle et fin, en harmonie avec le paysage, et le bruit d'innombrables limaçons vides qui, jonchant le sentier, s'écrasent et craquent sous nos pas.
Ganteaume et Misé Jano vont devant.
Je marche côte à côte avec Norette, la main dans sa main, sans rien dire. Parfois nous retournant, éblouis de lumière, entre les troncs lisses des pins, par delà les pentes brûlées, nous voyons le bleu de la mer.
—«Qu'on s'arrête ici, et goûtons!» commande Norette.
Ganteaume déballe les provisions, on s'installe sur l'herbe menue. Pendant quelques instants, un appétit noblement gagné par cette pittoresque mais rude montée nous fait oublier nos soucis d'amour.
—«Maintenant, tandis que je vais cueillir mes fleurs, libre à vous de contempler le paysage.»
Et Norette éclate de rire, toujours charmante et malicieuse.
Je relève la tête, mais le paysage a disparu... Un brouillard taquin, comme, à cette saison, il en rampe au flanc des montagnes, nous a sournoisement enveloppés. Un gentil brouillard, certes! vrai brouillard de Provence, blanc, clair, plus léger qu'une gaze et tout pénétré de rayons. Arrivant sur nous par petits nuages pressés, il n'en cache pas moins l'étendue. Et d'en bas, tout près, le vent nous apporte les cocoricos des coqs dans les fermes, le bruit continu des flots.
—«C'est gentil de se savoir seuls!»
En effet, la brume gagnant peu à peu, nous nous trouvons dans une atmosphère de nacre et d'opale, lumineuse pourtant, où Norette apparaît grandie, comme transfigurée, et sur laquelle, visibles à deux pas de nous, se découpent avec une singulière vigueur quelques tiges de graminées, et la silhouette d'un figuier enraciné au bord du précipice.
Tout à coup, Norette s'agenouille près du figuier, elle se penche, elle m'appelle. J'arrive à temps pour la relever, un instant dans mes bras, émue et frémissante.
—«Ah! Ganteaume, que j'ai eu peur!»
Heureuse d'avoir été secourue par moi, effrayée encore du léger péril et ne sachant comment exprimer cette émotion complexe, bravement, follement, n'écoutant que son cœur, elle embrasse?... M. Ganteaume.
Et ce baiser, en contentant Norette, fit encore deux heureux par surcroît: Ganteaume qui l'avait reçu, et moi qui me le savais indirectement destiné.
XXXI
SAINTE SARE
—«Bon! conclut Norette, ceci n'est rien, puisque j'ai tout de même mon bouquet... Voyons, Ganteaume: le ruban? le cierge? le carré de drap rouge?»
Ganteaume sort tout cela de l'inépuisable panier.
—«Et maintenant il s'agirait de ne plus perdre une minute si nous voulons passer par le Pas du Sarrasin... Ganteaume, appelez Misé Jano. Heureusement que la brume ne doit pas s'étendre bien bas, et que je sais le bon chemin.»
En effet, la brume n'était qu'une ligne mince et droite, coupant la montagne. En quelques pas nous l'avions franchie; et tandis que ses légers flocons enveloppaient encore Misé Jano et Ganteaume, nous nous trouvions déjà, avec Norette, dans la lumière et le soleil.
Quel est ce Pas du Sarrasin où me mène Norette?
Car Norette, je m'en aperçois, commence à me mener où elle veut, et mes amis s'amuseraient, eux qui ont connu mon indépendance, de me voir, en l'honneur de la Chèvre d'Or, obéir ainsi à ses caprices. Mais est-ce que depuis quatre jours, depuis l'aventure des fleurs jetées, j'y songe seulement à cette Chèvre d'Or?
Norette daigne m'expliquer que le Pas du Sarrasin est un étroit défilé fermant, du côté de la mer, le plus important des trois vallons qui conduisent au Puget-Maure. Il s'y est jadis livré des batailles, et, de chaque côté, s'amorçant à la roche, on voit des restes de barricade.
—«La chose pourra peut-être vous intéresser, monsieur le savant!»
Pourtant, dans la pensée de Norette, notre excursion n'a rien de spécialement archéologique. Le Pas du Sarrasin s'ouvre presque en plaine, à un demi-kilomètre de la route menant à Fréjus. L'endroit, quoique sauvage et solitaire, est accessible aux chariots; et les Bohémiens, avec leurs caravanes roulantes, se détournent volontiers pour y faire halte, lorsque au changement de saison ils rejoignent leurs quartiers d'hiver.
Or les Bohémiens sont arrivés. Ils attendent Norette avertie et qui doit leur confier une mission des plus graves. Comme ils se rendent à Notre-Dame-de-la-Mer, c'est eux que Norette chargera de déposer le bouquet noué du ruban et de faire brûler le cierge sur le tombeau de sainte Sare.
—«Sainte Sare?
—Vous ne connaissez pas sainte Sare, la fidèle servante des Trois Maries, qui, venue avec elles en Provence, après la mort du Christ, sur une barque sans voile et sans rames, mourut près de Marie Jacobé et de Marie Salomé, en l'île de Camargue, entre les deux Rhônes, pendant que Marie-Magdeleine pleurait au désert?
«D'Aigues-Mortes à Fos, le long du golfe, autour des grands étangs, il n'y a pas un matelot, pas un pêcheur, pas un gardien de taureaux et pas un meneur de cavales, qui ne connaisse sa légende!
«Depuis, dans la magnifique église que la Provence leur a bâtie, Jacobé avec Salomé habitent, au-dessus de l'autel, une chapelle aérienne d'où l'on voit, mon père m'y conduisit, étant petite, des plages sans fin et la mer.
«Sainte Sare, dédaignée, se contente d'une humble crypte, où seuls, ou peu s'en faut, les Bohémiens la vénèrent parce qu'elle était, prétendent-ils, de leur race et de leur couleur...»
Nous approchions du campement, presque désert, les hommes et tout ce qui avait plus de dix ans étant parti en expédition, dès le matin. Rien qu'une vieille femme restée pour faire bouillir le pot, soigner le cheval, et surveiller une demi-douzaine de marmots noirs comme charbon, qui, tout nus, se roulaient dans l'herbe.
C'est à la vieille précisément que Mlle Norette avait affaire.
Elle a donné le morceau d'étoffe rouge à la vieille qui, tout de suite, où diantre la coquetterie va-t-elle se nicher? se l'est épinglé au corsage. Puis elles se sont mises à causer, me regardant, tandis que le plus jeune et le plus crépu des marmots tétait, le ventre en l'air, cramponné aux poils dorés de Misé Jano, et que les autres donnaient l'assaut aux débris de provisions restés dans le panier que Ganteaume ne quitte point. Après quoi, tous, y compris le nourrisson improvisé, sont venus me mendier quelques pincées de tabac pour bourrer leurs pipes, culottées déjà, et se faire des cigarettes.
La vieille nous a dit:
—«Vivez sans crainte! Avant qu'il soit huit jours, le cierge brûlera sur le tombeau, près de ces fleurs dont les graines vinrent d'Orient; et j'aurai, pour vous la rendre favorable, dit les paroles en langue inconnue que sainte Sare aime entendre.»
Elle ajoute, s'adressant à moi:
—«Tout le bonheur vous était dû!»
Puis, à Norette, avec des douceurs dans la voix, des nuances de flatterie qui m'étonnent un peu dans cette bouche d'immémoriale sorcière:
—«Elle est si noble! elle est si belle, la demoiselle du Puget-Maure! Belle et brune comme Sara, noble comme la princesse dont elle m'apporta les fleurs. Si elle voulait, nous la ferions reine. Mais elle ne veut pas, son Destin est ailleurs... Nous la ferions reine au village des Saintes, selon la coutume, dans le rond de nos chariots, sur un trône en plein air, parée de diamants et d'or. Et le peuple l'admirerait, et de la voir ainsi, les gardiens de Camargue, serrant le mors à leurs chevaux blancs, envieraient et deviendraient pâles...»
La vieille ne s'arrêtait plus.
—«Partons!» dit Norette qui feignait de rire, mais visiblement gênée, en ma présence, par ce flux d'énigmatiques paroles.
Le soleil avait disparu. Nous dûmes nous presser pour être de retour au Puget-Maure avant la nuit.
Cependant Norette, ingénument exaltée, me racontait qu'elle s'appelait Sara, comme sa mère, et que sainte Sare était leur patronne. Maintenant, elle se sentait plus heureuse, sûre de la protection de sainte Sare pour quelque chose qu'elle ne me disait pas, mais que son regard, bien qu'à chaque fois il se détournât du mien, me faisait deviner.
Sans la présence de Ganteaume, Norette m'en eût peut-être dit davantage!
Malgré l'impatience de M. Honnorat, dont l'appétit n'avait pas attendu, et la sourde révolte de Saladine, elle voulut encore me montrer, avant le dîner, un morceau de bois assez informe que je n'avais pas remarqué dans son musée des souvenirs.
—«Tenez! la voilà, sainte Sare, la protectrice des Gazan! Nous l'avons depuis plus de trois cents ans dans la famille. Admirez-la, au moins. Elle n'est pas belle, mais je l'aime.»
C'était une de ces antiques images dont la dorure, en s'oxydant, prend des tons d'ébène, et que l'imagination populaire transforme volontiers en vierges noires longtemps enfouies, puis un beau jour miraculeusement découvertes, dans quelque hallier qu'on défriche, par les deux bœufs de labour meuglant et agenouillés.
Seulement, sainte Sare, avec son profil oriental, très caractéristique malgré la naïveté du ciseau, avec les légères traces d'or restées aux plis du long manteau et aux torsades de la coiffure, avait un petit air païen qu'en général les vierges n'ont pas, et ressemblait à une sultane qui aurait tant soit peu ressemblé à Norette.
XXXII
PREMIER BAISER
Il serait prudent de partir, et patron Ruf avait raison. Toute la nuit, ne pouvant dormir, j'ai donné raison à patron Ruf.
Les choses vont trop vite à mon gré, Norette est trop dangereusement ingénue. La pente de notre amourette, si ma fantaisie s'y attardait, a chance d'aboutir au mariage.
Voilà où me conduirait la Chèvre d'Or!
Sans compter que, par une étrange contradiction, m'étant mis en tête de me faire aimer de Norette à cause de la Chèvre d'Or, depuis que Norette m'aime, j'ai oublié la Chèvre d'Or, et ne pense plus qu'à Norette.
Passe encore pour la sentimentale histoire des bouquets, passe pour sainte Sare et les fiançailles à la mode bohémienne! Mais hier, il s'est passé quelque chose de plus grave.
Le clair de lune était magnifique, et l'on prolongeait la soirée au jardin. Nous étions assis, Norette et moi, sur le banc de pierre. M. Honnorat nous tournait le dos, fumait sa pipe et rêvassait, appuyé des deux coudes à la crête du petit mur.
Nous causions doucement, de choses indifférentes, comme causent les amoureux, une émotion se devinant sous le flot des paroles vaines.
Les dents de Norette brillaient. Je songeais, vaguement jaloux, l'amour est fait de ces sottises! à l'enfantin baiser dont Ganteaume connaissait la douceur.
J'aurais dû me méfier. Mais je me croyais bien tranquille, puisque M. Honnorat était là et que la lune nous gardait.
Tout à coup, de sa bonne grosse voix, M. Honnorat s'écrie:
—«Bon! voilà la lune qui passe derrière le pic de l'Aigle, nous en avons pour cinq minutes à n'y rien voir.»
Comme si un rideau fût tombé, tout le jardin se trouva dans l'ombre. Nous cessâmes de parler. La main de Norette chercha ma main.
Et quand, par degrés démasquée, la lune pleine reparut, je n'avais plus à être jaloux de Ganteaume...
Oui! il serait prudent de partir.
Mais tout semble se conjurer contre moi: la lune après le brouillard, et le mistral après la lune.
Ce matin, comme je m'apprêtais, le départ irrévocablement décidé, à traverser la place pour régler mon compte au _Bacchus navigateur_, je me suis heurté contre Saladine qui, fiévreuse, verrouillait la porte, en général grande ouverte, du passage d'âne.
—«Sortir? Jésus, Marie! y pensez-vous? s'est-elle écriée, les yeux au ciel, en faisant craquer ses mains ridées. Mais, par un temps pareil, le Père Éternel resterait chez lui. Écoutez un peu cette musique. Il pleut des tuiles, les arbres se rompent, l'eau des fontaines s'envole en farine; et tout à l'heure, voulant aller chez un voisin, à deux pas, où tourne la rue, de peur de me voir emportée, j'ai dû me cramponner au mur, et je recevais dans la figure, en guise de sable, des poignées de cailloux plus gros que les dragées d'un baptême.
—C'est le mistral?
—C'est le mistral.
—Et le mistral dure longtemps?
—Jamais moins de trois jours, quelquefois six, neuf jours le plus souvent,» m'a répondu Saladine.
XXXIII
LE MISTRAL
Norette aussi a voulu sortir. Mais au moment où, hésitante, elle posait le pied sur les premiers pavés de la place, une rafale l'enveloppa, brusque, violente et glacée.
—«Monsieur?... Saladine?... au secours!...»
Elle riait, ses yeux mi-clos, abrités sous leurs longs cils bruns; sa robe, que le vent tordait, laissait voir sa fine cheville, et, du coup, comme la poussière d'eau des fontaines, et comme les pierreuses dragées reçues par cette excellente Saladine, toutes mes sages résolutions s'envolèrent.
—«Montons au troisième étage; là-haut, bien à l'abri, nous regarderons le mistral souffler.
—Nous l'écouterons aussi?
—Rassurez-vous! même sans qu'on l'en prie, il se charge de se faire entendre.»
Le ciel était bleu, d'un bleu dur et uni de pierre précieuse, mais aucun oiseau n'y volait: et, devant la maison commune, le vieux peuplier de 48, secouant ses feuilles luisantes, saluait, jusqu'à toucher terre, quoique républicain, Sa Majesté le mistral.
Par moment, le vent se taisait et le peuplier restait immobile.
Puis, après un intervalle de profond silence, c'était, parti du lointain, un bruit de houle qui montait, grandissait et nous donnait l'assaut, vague, invisible, se brisant, comme le flot sur les falaises, autour du petit logis collé à son roc.
—«De toute la nuit, je n'ai pu dormir, disait Norette; je pensais aux pauvres gens qui sont en mer.»
Et cette idée, l'idée du patron Ruf seul, par un temps pareil, dans sa barque, donnait à Ganteaume des envies de pleurer.
A deux reprises, après le troisième et le sixième jour, ce mistral obstiné renouvela son bail; et neuf jours durant, prisonniers du vent, gardés par la tempête, nous goûtâmes, Norette et moi, les plaisirs d'un perpétuel tête-à-tête, d'autant plus délicieux que nous ne l'avions pas cherché.
Grâce au mistral, toutes les habitudes de la maison étaient bouleversées.
On ne voyait plus Saladine, qui, énervée, incapable de tenir en place et courant tout le jour de la cuisine au grenier, vieille chatte que le vent affole, paraissait seulement pour les repas.
L'air était froid malgré la saison, quoique le soleil luisît joyeux à travers les vitres. Un froid taquin, paradoxal, qui s'en prenait aux nerfs! M. Honnorat restait, du matin au soir, devant un grand feu de sarments, occupé à soigner je ne sais quelles fièvres imaginaires, rapportées du Sénégal et que le mistral réveillait; taciturne, bougon, comme personnellement blessé de ce que le maudit vent semblait vouloir le persécuter jusque chez lui, s'introduisant par la cheminée, faisant s'éparpiller les cendres, et des flammes claires se rabattre sur la traverse des landiers.
Quant à Ganteaume, il profite du désarroi général pour disparaître, partant à heure fixe, des après-midi tout entières. Il s'en va, je le lui ai fait avouer, il s'en va, ses poches pleines de cailloux, de peur que le vent ne l'enlève, retrouver son ami Peu-Parle dans la montagne.
Heureux Ganteaume! Il pense toujours à la Chèvre d'Or, et cela le console un peu de Norette.