Part 9
Une fois seulement, il y a environ quatre ans, au Jardin d’Acclimatation, j’ai été assez curieusement troublé,--vous en souvenez-vous, Franz Toussaint?--devant la cage où, sans regarder personne, sans regarder même son épouse en train d’allaiter le plus attristant des bébés, un chimpanzé entonna soudainement une sorte de mélopée lugubre, dont certaines syllabes, distinctes parce que lentement proférées, revenaient comme un refrain à intervalles presque égaux. Le malheureux père, ai-je dit, ne nous regardait pas; il regardait ses paumes grisâtres, grattant tantôt celle-ci, tantôt celle-là des doigts de son autre main, comme s’il se fût agi de marquer la mesure et le rythme auxquels il entendait qu’obéissent ses paroles; contrairement à ce qui arrive chez les singes, même anthropomorphes, cela dura relativement longtemps,--de trois à cinq minutes... Et je ne pouvais m’empêcher de penser aux chants de deuil des peuplades sauvages, à ce que dut être la première élégie du premier poète, car il était impossible de ne pas éprouver, en écoutant cette lamentation, la sensation de je ne sais quoi de réfléchi, de composé, de voulu.
Or, si primitif que soit un poème, on ne saurait guère en concevoir la possibilité là où manqueraient absolument les mots.
Peut-être, dans l’humanité elle-même, le monologue, l’expression lyrique et désintéressée, modulée ou chantée, a-t-elle précédé le dialogue courant, la conversation utilitaire. J’ai donc connu un chimpanzé qui était probablement, dans son genre, un grand poète élégiaque, mais je n’ai jamais vu ou entendu des singes causer entre eux, au sens que nous donnons à ce mot quand il s’agit de nous.
Il se peut qu’il n’en soit pas de même lorsqu’ils vivent en liberté, par couples et même quelquefois par tribus, dans les forêts vierges du Gabon, de la Guinée ou de la Malaisie, et j’envie les explorateurs ou les savants qui sont allés se faire sur place une opinion pour ou contre le réalité des idiomes simiesques. Mais, à ceux qui voudront se convaincre que les hommes ne sont pas les seuls êtres terrestres capables de parler, ou plutôt de converser entre eux, il ne sera pas besoin de lointains et périlleux voyages. Qu’ils se penchent, après avoir procédé comme je l’ai indiqué, sur un nid de chauves-souris, qu’ils aient la patience d’accoutumer les hôtes de ce nid à leur visage.
Leur patience, je jure qu’ils ne la regretteront pas.
* * * * *
Car c’est bien d’une conversation qu’il s’agit ici, ou plutôt de conversations fréquentes, interminables: ces pauvres gens, désœuvrés malgré eux durant la plus grande partie du jour, font bien ce qu’ils peuvent pour rester tranquilles, dormir et ménager leurs réserves de chaleur interne; mais, surtout quand l’enfant va naître ou est né, trop d’espoirs, trop d’inquiétudes aussi rôdent autour de leurs frêles cœurs; et, dès trois ou quatre heures de l’après-midi, ils ne peuvent plus être maîtres de leur langue.
A noter que, dès qu’un intrus de mon espèce est parvenu à se rendre familier, ils font preuve vis-à-vis de lui d’une insolente indifférence; discutent à son nez de leurs petites affaires tout comme s’il n’était pas là, et ne s’occupent guère plus de lui, s’il sait ne point bouger et se taire, que pour lui rappeler son devoir, qui est de leur apporter au déclin du jour, ou même plus tôt, une sérieuse provende d’insectes à point.
Moins habile ou subtil que les savants qui vont jusqu’à distinguer une cinquantaine de syllabes pour certains idiomes simiesques, je n’ai guère catalogué dans ma mémoire auditive, après avoir des heures et des ans assisté à de conjugales ou ménagères palabres de chauves-souris, qu’une douzaine de sonorités différentes. Mais, différentes, ces sonorités le sont très nettement, et il en est deux ou trois qui se répètent dans des circonstances assez précises et définies pour qu’une ébauche de traduction devienne ici possible.
Ainsi de la sonorité qui signifie la faim et de celle qui signifie la colère; je serai moins affirmatif à propos de celle qui signifierait la peur, car elle serait aussi celle de la tendresse; d’ailleurs, que peur et tendresse se confondent dans l’âme des homuncules-volants, cela paraîtrait-il tellement extraordinaire aux hommes qui savent réellement chérir?
Ce qui est parfaitement naturel de la part de cette créature ataviquement affamée, c’est que la sonorité par laquelle elle exprime la faim, demeure, pour l’observateur, la plus indiscutable, la plus distincte. La chauve-souris habituée à moi qui me rappelle à l’ordre quand je néglige de lui fournir sa pitance, et la chauve-souris inconnue qui entreprend dans les airs sa chasse quotidienne, tiennent exactement le même discours; celle-ci l’adresse au ciel souvent ingrat, celle-là à l’horrible géant qui subvient à ses besoins pour des motifs inconnus, par chance rare et merveilleuse, peut-être parce qu’il est assez subtil pour juger comme la bestiole qu’une certaine paresse est préférable à de pauvres et vains labeurs... Mais, que le mot de la faim soit prononcé à l’adresse du ciel ou du géant, _il est le même_ chez toutes les noctuelles par moi observées,--libres, demi-captives ou captives, et à peine plus prolongé chez les ratons-volants,--et à peine raccourci et plus gravement émis chez les roussettes.
Quand c’est en naviguant sous le ciel que Noctu et ses cousines le répètent, il s’accompagne parfois d’un autre mot, très différemment modulé, qui m’a tout l’air soit d’un appel, soit d’un avertissement,--invitation à ne pas s’écarter ou à rentrer au gîte, signalement d’une proie que l’époux ou l’épouse, ou un ami, a manquée et qu’il serait bon, néanmoins, de ne point laisser définitivement fuir.--Ce dernier mot, en tout cas, vous ne l’entendrez jamais sur les babines des chauves-souris observées au nid et nourries par vous. Il faut bien admettre ici, jusqu’à un certain point, cette fixité et cette stabilité qui permettent de donner le nom de langage à une série, si rudimentaire soit-elle, de sonorités vocales dans le gosier d’un animal.
Série rudimentaire: douze sonorités en tout, à une ou deux unités près!... Mais que l’on relise cette émouvante _Histoire des Voyages_, chère à M. Bergeret et célèbre grâce à lui, où sont relatées toutes les expéditions maritimes qui, du commencement du XVIe siècle à la moitié du XVIIIe, contribuèrent à chasser le mystère de notre étroite planète, et à diminuer l’étendue du domaine que l’homme considère comme son fief. Seize gros volumes chez Didot, libraire, quai des Augustins, à l’enseigne de la Bible d’or, Paris; seize gros volumes dont l’édition, après la mort ou le renoncement de la veuve Didot, fut laborieusement poursuivie jusqu’au XXe par Arkstée et Merkus, d’Amsterdam, puis par Rozet et Maradan, Parisiens, puis par un certain Panckoucke qui était peut-être, en somme, d’origine britannique,--car c’était l’époque où la France perdait avec tant de nonchalante bonne grâce son titre de dominatrice des mers et son empire colonial...
Vingt gros volumes, qui me semblent plus courts que bien des romans et que je ne me lasserai probablement jamais de relire! On y trouve de ces descriptions nues et saisissantes, comme seuls en peuvent concevoir des yeux merveilleusement neufs; les pays gâtés ou perdus revivent avec leur faune et leur flore vierges, leurs ressources et leurs habitants encore anonymes, ou dénommés, quelle que fût leur couleur, quels que fussent leurs usages, Indiens... Mais les bêtes sont-elles moins mystérieuses pour les sages d’aujourd’hui que ne l’étaient alors les «Indiens» pour les beaux aventuriers du monde?
Or, à chaque récit de voyage en Océanie, en Patagonie, en bien d’autres lieux encore, reviennent, refrains apitoyés, à peine méprisants ou ironiques, des phrases comme:
«Il ne paroît point que le parler des gens de ce pays comporte plus de cent mots, et encore, selon les accents qu’ils y mettent ou la plus ou moins grande rapidité avec laquelle ils les prononcent, ces mots peuvent-ils changer de sens du tout au tout. Nous essayerons néanmoins de donner un échantillon de leur langage: ainsi _turo_ signifie nourriture, mais signifie aussi beau temps, comme si c’étoit le beau temps qui leur apportoit la nourriture...»
Ceci est noté dans le relation du voyage de Kolben au pays des Hottentots (1713). Cet explorateur hollandais avait fait un long séjour dans leur pays, et remarquait, en fin de compte, que «la prononciation des Hottentots est accompagnée de tant de vibrations, de tours et d’inflexions de langue, qu’elle ne paroît qu’un bégayement aux oreilles des étrangers... Il est fort difficile, et peut-être impossible, pour un étranger d’apprendre jamais leur langage...»
* * * * *
A l’encontre de la plupart des gens de me génération, je suis assez fier d’avoir été jadis fort en grammaire, et même fort en thème; cette vertu peu fréquente prépare des joies tranquilles, inattaquables, dont on peut être assuré pour toute une vie, et qui vous valent dans le secret du cœur mûri de bien savoureuses satisfactions. Ceci dit, rien d’étonnant à ce que j’eusse rêvé, dès que je connus bien Noctu, d’établir, un jour dans l’avenir, un lexique et peut-être même une syntaxe de la langue qui lui est propre. Risquer aujourd’hui pareille tentative serait puérilité de ma part.
Et ceci pour les raisons qui laissaient Kolben découragé devant la difficulté, non pas tant de l’interprétation que de la transcription d’une sonorité hottentote. Nul doute que, depuis Kolben, les Hottentots de race pure eux-mêmes, s’il en reste, n’aient profité des bienfaits de la civilisation et acquis un parler plus transcriptible. Mais pour donner sur le papier une sensation auditive exacte des quelques douze mots des chauves-souris d’Europe, il ne suffirait pas d’un jeu de voyelles truquées et de consonnes modifiées parce qu’inexistantes dans la plupart des graphies humaines; il faudrait tout un système de notations, tenant compte de la quantité et de l’acuité ou de la gravité du son, et je crois avoir dit que je n’entendais rien à l’écriture musicale; il faudrait enfin, pour un seul mot, des pages d’explications, de précisions et de commentaires. Je ne dis pas que l’étude serait sans intérêt, mais je ne la crois pas indispensable en ce discours et j’aime mieux la signaler à la curiosité des autres chercheurs que l’entreprendre moi-même.
Pourtant, puisque Kolben eut le courage d’écrire le mot _turo_, à propos du parler des Hottentots, au cours de sa relation de voyage, il y aurait quelque pusillanimité à ne pas tenter de noter ici le mot qui se rapporte à un ordre de sentiments et de besoins très proches dans le langage de Noctu.
A titre d’échantillon, je signalerai donc que le mot, ou la phrase, qu’on peut sans hésiter traduire en français par _j’ai faim_, s’imprimerait approximativement chez nous par: _M’vrou-ou-ik_; à noter que _m’vrou_ est une syllabe longue, _ou_, une syllabe très brève, et _ik_, une syllabe demi-longue lancée à un octave au-dessus des deux autres. _J’ai très faim_, se dit en répétant deux fois la phrase, plus rapidement. _Je meurs littéralement de faim_ s’exprime en ajoutant les _m’vrou-ou-ik_ aux _m’vrou-ou-ik_, mais avec une telle volubilité qu’ils sont alors produits par une seule émission de voix, les trois syllabes étant liées et fondues en une audacieuse synérèse.
Je pense que cet exemple suffit. Quoique j’aie avoué plus haut tout ce qu’il y a nécessairement de puéril et d’imparfait en de telles notations,--qu’il s’agisse de chauves-souris ou de singes,--je ne regrette pas de m’être laissé aller à ce jeu, en passant. Car ici ressort une réalité infiniment troublante, une incontestable analogie constructive et syntaxique entre le langage de Noctu et les langages humains les plus primitifs. En celui-là comme en ceux-ci, c’est par le redoublement ou la répétition du mot que s’exprime l’énormité ou la quantité considérable de l’objet, comme aussi l’intensité du sentiment; redoublements et répétitions constituent le superlatif, et déjà sans doute le comparatif, dans ces frustes grammaires.
Les soldats de notre armée noire transposent ces habitudes linguistiques jusque dans notre parler à nous.
Écrivant ceci, je ne puis m’empêcher de penser à mon ami Moussi-Bebeker, tirailleur sénégalais, bambara, pour qui «y a bon», n’était guère qu’une simple formule de politesse, mais qui, lorsqu’il s’agissait d’une satisfaction de qualité rare, et notamment de l’offre d’une bouteille aux environs de notre commun hôpital, multipliait les bon-bon-bon à l’infini, avec une volubilité qui croissait selon l’agrément du vin ou la gravité de sa soif.
Je suis si peu parvenu à lui apprendre l’usage d’un adverbe comme _très_, qu’il prit celui-ci, en définitive, pour un synonyme de _bon_. Au terme de nos relations, tout ce que j’avais pu obtenir de lui, c’était qu’il exprimât son contentement par: «Y a très très très...» Pure courtoisie de sa part, désir de s’exprimer en un dialecte qui m’était spécial et auquel je semblais tenir... Mais, du moment qu’il employait l’adverbe très, le mot bon, à sa suite, lui eût fait l’effet d’un pléonasme ridicule.
III
Au reste, pour qu’aucun doute ne demeure, penchons-nous de nouveau vers Noctu en son ménage.
Qui dit conversation véritable entre êtres humains, conversation poursuivie et posée, ne peut en concevoir l’idée sans l’accompagnement d’une mimique et sans que s’entre-croisent les regards des interlocuteurs.
J’ai dit que ce n’était pas le cas chez les singes, du moins tels qu’il m’a été donné de les voir. On ne saurait non plus écrire le mot de conversation, sinon en manière de plaisanterie, à propos de chiens ou de chats se disputant un os ou une amoureuse; non plus à propos de cochers de fiacre parisiens comme il en existait encore il y a quelque vingt ans et qui, sans même tourner la tête l’un vers l’autre, s’adressaient au passage de joviales ou hargneuses injures: il n’y a là ni conversation ni langage (même quand il s’agit de cochers de fiacre), mais simplement expansion sonore d’un cœur à tort ou à raison trop gonflé ou trop lourd.
Penchons-nous vers Noctu en son ménage, vous dis-je, et aussitôt les dissertations deviennent parfaitement inutiles: la conviction naît. Ces gens-là se racontent des choses, se communiquent des impressions, échangent des mots tendres ou s’invectivent. La mimique est encore plus compréhensible et traduisible que les syllabes ou les mots: les dents se découvrent plus ou moins, le nez grimace, les yeux clignotent, le front se plisse ou se défripe selon les cas; les gestes, eux aussi, sont là; l’aile reprend cet aspect de cape que j’ai déjà décrit à propos de Noctu allaitant son enfant; la main entoilée donne la parfaite illusion d’un bras sans main s’agitant avec plus ou moins de véhémence sous une draperie vestimentaire, avec une précision, une opportunité à nous-mêmes sensibles, et que l’auteur de l’_Institution oratoire_ aurait probablement admirées et louées, peut-être même citées en exemple, s’il eût connu les mœurs et coutumes de la chauve-souris.
Et puis, les regards se croisent, ou s’appuient les uns sur les autres, ou se détournent vers l’objet dont il est question: l’enfant presque toujours, ou les insectes que ma munificence vient d’apporter au ménage, ou la couleur de l’heure que masque et dénature mon visage inquiétant... L’enfant presque toujours! Ces pauvres diables, quand ils vivent en famille, sont des éducateurs consciencieux, tatillons même et assez souvent incohérents; ils adorent leur rejeton, le choient, se disputent âprement son voisinage et ses caresses; puis, sans raison bien apparente, celui des deux conjoints qui s’est montré trop sévère ou trop tendre se fait dire des sottises par l’autre, et une véritable scène de ménage s’ensuit.
Il ne serait pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour se croire transporté dans un milieu de bourgeois français nécessiteux. La mère, plus impulsive, gifle le petit plus volontiers et plus fréquemment que le mâle; je regrette que le mot gifle soit impropre, puisque la structure de la chauve-souris lui permettrait en somme de lancer un bon coup d’aile dans la figure de sa fille ou de son fils; mais je dois à la vérité d’avouer que le châtiment consiste en menues morsures, qui font brailler la gamine à la façon de Totor ou de Nénette corrigés pour de courantes menues bêtises. Après quoi, si c’est madame qui a donné la correction, monsieur s’en prend le plus souvent à madame, et réciproquement. Il arrive aussi que tous deux s’entendent pour cogner ensemble. Le bébé, selon son caractère, manifeste plus ou moins haut sa fureur et sa vexation.
En vérité, ne sommes-nous pas «chez nous», nous autres hommes?
Les motifs de ces corrections données par la mère, le père ou tous les deux, je ne crois pas qu’il serait très difficile de les élucider.
Je n’en veux retenir qu’un qui saute aux yeux, et qui est d’ordre hygiénique; à peine l’enfant est-il capable de se traîner sur ses pauvres pattes, qu’il veut, comme une grande personne, prendre sa part du festin que lui offre le ridicule géant; si la mère ou le père n’estiment pas que le moment en soit venu, que cela risque de nuire à sa santé,--j’ai assez montré, je pense, le souci qu’ont mes bêtes de leur race menacée,--corrections et gronderies retentissantes, suivies de chamailleries qui ne le sont pas moins... Elles ne le sont pas moins non plus, chamailleries, gronderies et corrections, quand la mère estime que le moment est venu de sevrer l’enfant et que celui-ci s’obstine à vouloir téter encore.
Le ménage Noctu apporte donc incontestablement une activité un peu brouillonne, assez humaine, et incontestable, à l’éducation de son rejeton. Peut-être aussi apprend-il à celui-ci l’art de s’exprimer convenablement dans le langage de la race; nouveau-né, l’enfant de Noctu crie comme un simple bébé; il ne part pas du gîte, il ne prend pas l’essor sans _savoir parler_ comme père et mère, c’est-à-dire avant la fin de juillet, et bien plus souvent vers la fin d’août,--car, dans la race des noctuelles, les époques des accouplements et des naissances sont beaucoup moins fatales que chez la plupart des bêtes, ce qui les rapproche encore de nous. Ce qui est sûr, c’est que l’enfant, dans le ménage Noctu, est instruit, éduqué, gâté (même maladroitement parfois!) aussi longtemps qu’il est possible.
Après ses premiers vols, il retrouve quotidiennement sa place au nid; et, à peu près certainement, si ses parents ne sont pas de ces aristocrates qui demeurent dans leur hôtel particulier en hiver, il les suit et dort près d’eux dans l’habitation hivernale commune à plusieurs familles.
L’enfant, fille ou garçon, ne se considérera en aucun cas comme nubile avant d’avoir hiberné. Je ne sais si d’autres que moi ont professé une opinion contraire; j’entends garder jusqu’au bout mon horreur des observations transmises, écrites ou orales; mais vingt-cinq années d’expérience me laisse croire que j’ai raison d’affirmer cela.
J’ajoute que, contrairement à ce qu’a conté un savant, par ailleurs digne de toute admiration et de tout respect, Noctu n’enseigne pas à son enfant l’art du vol en l’emportant dans les airs accroché à ses épaules. L’art du vol est inné chez le bébé; et l’adolescent, ainsi que je l’ai noté lors du départ un peu ingrat de ma première pensionnaire et de son fils, risque du premier coup la mort ou sa chance de vivre.
* * * * *
D’où vient cette légende d’une chauve-souris voyageant accrochée aux épaules d’une autre? Pour ma part, cela non plus, je ne l’ai vu jamais. Il ne saurait donc y avoir ici aucune confusion ni lieu de dire, par exemple, à propos de ces vols à deux, qu’ils signifieraient, sinon apprentissage aérien, du moins voyage de noces. De ce fait que la plupart des insectes ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus du sol, n’allons pas enfantinement inférer que l’exception monstrueuse, le mammifère volant, agit de même.
A la vérité, les conditions dans lesquelles celui-ci s’accouple me demeurent assez mystérieuses. Nous connaissons la fidélité conjugale de Noctu, son amour d’une vie très réellement familiale, et je crois avoir déjà fait allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi qui, évoquant irrésistiblement ce mot dans l’âme, le fait affleurer à mes lèvres, le laisse tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher l’homuncule-volant de l’homme, je n’insisterai pas cependant sur ce point; car la pudeur, dans l’humanité, est un sentiment d’invention assez récente, et qui participe à l’incertitude de ces modes en matière d’amour que j’ai signalée dans _Vie de Grillon_.
«La pudeur», écrit à peu près, je ne sais plus où, M. Anatole France, «est une forme ou un dérivé du sentiment de la propriété...»
Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les femmes indigènes d’O’Taïti, recevant Cook, Bougainville, leurs officiers et leurs hommes d’équipage, aient soupçonné que la pudeur existât, alors que, malgré une civilisation confinant à l’état de nature, elles possédaient le sentiment de la propriété au point de ne pratiquer le vol que sournoisement.
L’_humanité_ de Noctu, si je croyais devoir davantage m’étendre, c’est d’autres constatations que je tenterais de la dégager.
Je la montrerais notamment malade à notre manière, phtisique peut-être parfois, partageant avec nous diverses misères physiologiques, dont le goitre. Un rapport à l’Académie de Médecine aurait même, m’a-t-on dit, rendu mon personnage responsable de cette affection chez mes semblables. Je n’ai pu avoir connaissance de ce rapport, j’en ignore la teneur; j’ai, d’autre part, constaté personnellement que bon nombre de chauves-souris sont en effet goitreuses; mais, de ce que Noctu est soumise à des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de conclure que c’est à son influence que nous devons ceux-ci, lorsqu’ils nous atteignent à notre tour? Et n’a-t-on pas, en somme, considéré il y a quelques années comme parfaitement honorable pour certains singes anthropomorphes, qu’ils pussent se laisser inoculer avec succès les germes de telle maladie qui semblait être rigoureusement réservée à l’espèce humaine?...
Adieu, petite sœur ailée et malheureuse!
LIVRE VII
L’ADIEU A NOCTU
I
Adieu Noctu!
O frêle chose soyeuse et long-voilée, qui sembles porter d’avance le deuil de ta race au delà du deuil de toi-même, c’est ici que je dois te dire adieu, pour cette saison. Ici, c’est encore et toujours mes Landes, et le beau presbytère campagnard où m’accueillit, il y a quelques jours, un grand poète trop modeste, ami entre les amis. Où pouvais-je mieux me désassocier des pensers et des sentiments parfois très lourds que la connaissance de ton sort m’a fait subir, durant que je tentais de raconter telles circonstances de ta vie, vue de mes yeux enfantins ou virils?
Plus d’un an, déjà, que j’ai commencé d’écrire ton histoire! Qu’en sera-t-il? Que saura-t-elle indiquer, en fait de connaissance d’eux-mêmes, aux hommes,--et surtout à ceux des hommes qui, plus riches de loisirs et de science que je ne le suis, relèveront mes omissions et peut-être mes erreurs?... Je ne crois pas m’être trompé sur ton compte, mais je suis sûr d’avoir oublié bien des choses, et d’en avoir rejeté de parti pris d’autres, sur lesquelles j’étais mal fixé moi-même, ou qui eussent risqué de passer, dans le monde des instituteurs de sagesse, pour de la fantaisie, de la poésie, de la légende, du roman.
Et pourtant...
Mais cet adieu n’est pas éternel, si quelque vie encore m’est prêtée, parce que j’ai la sincère persuasion que toi-même et les autres bêtes avez de précieux renseignements à m’apprendre, à nous apprendre.
* * * * *
Voici un soir si beau que je sens ma plume inégale à s’emparer de lui. Noctu tente ses premiers ballets aériens, précurseurs de la retraite hivernale. Et ici se présente un cas particulier que je ne saurais élucider dès à présent. Encore une omission! Tant pis, et que ma sincérité jaillisse de ce que je viens d’écrire!