Part 10
L’année 1921 a été exceptionnelle au point de vue chaleur et sécheresse. Octobre à son milieu est plus orageux et brûlant qu’août en son éclat ordinaire. Et voilà, de ce fait, mes amies ailées qui n’ont guère envie d’hiberner, ni moyen de vivre. Car, du moins dans ce pays-ci, les insectes dont elles peuvent se nourrir, plus vieux, ou plus heureusement évolués qu’elles, sont à peu près tous morts, tranquillement,--ou meurent. Le soir bleuit le pré devant lequel j’achève ce livre, en face d’un clocher et du ciel. Les oiseaux se sont à peine tus que Noctu, Raton-volant et Roussette circulent fiévreusement, à la poursuite des très rares proies dont la conquête est une vertu. Dans la génération à venir, dans celle qui sera capable de se réveiller au printemps prochain, de produire ou de naître, quelle hécatombe! Que de manquants et de manquantes à l’appel, quand reviendra la saison où Aphrodite ressuscitera Adonis, parmi ceux et celles qui, ce soir, regagneront les fissures des vieux murs ou les trous des vieux arbres voisins, le ventre à peu près vide, en se demandant peut-être pour quel crime elles sont ainsi torturées?
Car, à ces bêtes qui ont un langage, qui ont, en outre, tant de traits humains, pourquoi une mémoire, embryonnaire d’ailleurs elle aussi, serait-elle déniée? Imaginons-les comptant leurs morts au printemps prochain, et faisons un retour sur nous-mêmes, sur des années qu’un «soi-disant» progrès nous autorise à juger exceptionnelles.
Nous aussi, nous comptons nos morts, et les morts du monde entier, du monde en faillite. En faillite, pourquoi? A cause du _progrès_ trop rapide, de ce progrès cher à quelques imbéciles. Noctu a cru devoir prendre des ailes, ou a été forcée de les prendre: elle en meurt, et sa race en meurt aussi; nous, nous avons cru devoir les prendre,--tout court, et les prendre artificielles, encore!--Le résultat? Voici: les guerres, monstruosités inévitables entre animaux, et même entre végétaux, au lieu de supprimer comme autrefois quelques milliers d’individus, en suppriment maintenant des millions. Le progrès, c’est Homais fait raison humaine, telle que l’entendent les imbéciles dont j’ai parlé ici et ailleurs.
Les chauves-souris, comptant leurs morts au printemps prochain, prononceront peut-être en leur langage, le mot de cataclysme mondial... Mes lecteurs, mes amis, vous me comprenez? Je crois, je suis même sûr que, nous autres hommes aussi, nous sommes décidément mal équipés pour une longue traversée dans le temps, sur l’infime espace de la planète Terre. Un paysan,--non pas landais, mais breton,--me disait il y a quelques années, avec cette conviction placide et augurale qui distingue ceux de sa race:
--C’est à croire que toutes les fois qu’on trouve le moyen de guérir une maladie, Dieu en invente une autre, car jamais les hommes n’ont vécu mieux ou plus «long» en notre époque qu’autrefois.
Sous la brutalité de la formule, quelle vérité tombait des lèvres de cet humble! Non que je nie l’immense dignité de ceux qui se consacrent, et parfois en risquant leur propre vie, à chercher des remèdes à nos maux physiques, à nos périls de mort antidatée. Mais qui pourrait certifier que ce ne soit pas, précisément, ce que les imbéciles appellent _progrès_ qui les ait contraints et liés à leurs études?
La planète Terre, à moins de cataclysme non pas mondial, mais céleste, a devant elle des millions d’années autorisant l’homme à y vivre. Mais le faux progrès aurait bien des chances d’en supprimer l’homme, le «parvenu orgueilleux», d’ici des temps _relativement_ aussi proches que ceux que je dénonce pour la chauve-souris, si ses néfastes effets se reflétaient en des guerres pareilles à celle que nous venons de subir. Ayant côtoyé ici des questions pour lesquelles j’éprouve une parfaite horreur, et qui sont les politiques, je me garderai, en pareil livre, d’éclairer parfaitement ma lampe. A l’humilité un peu attristée que me conseille, à tort ou à raison, la couleur de l’heure, je voudrais répondre tantôt servilement, tantôt insolemment. Je ne saurais pourtant laisser passer les lignes que je viens d’écrire sans leur donner une conclusion brève, car de faux amis pourraient les détourner de leur sens: l’étude du ciel d’en bas m’a rendu patriote et militariste, individualiste aussi... Pour vivre,--c’est de l’humanité que je parle,--il faut la guerre; mais il ne la faut pas telle que nous venons de la subir et que nous la pratiquerons, en plus atroce, demain peut-être; les végétaux et les insectes les plus infimes passent leur vie à s’entre-tuer; je ne tiens pas pour absolument certain que ce soit là une loi valable dans tous les mondes de l’espace, mais la façon dont la vie s’est organisée sur le nôtre nous oblige, nous les rois de la planète Terre, à subir cette loi au même titre que les plantes et les animaux. Je ne pense pas qu’on me prenne, après cette profession, pour un partisan du désarmement, en dépit de l’épouvantement dont la seule idée des prochaines guerres me glace.
Il ne s’agira plus alors de l’anéantissement d’une nation, mais de celui même de l’humanité. Quatre années de carnage ont suffi à la faillite matérielle du monde, au déséquilibrement des sentiments et des pensées dans les âmes les plus nobles, au retour vers la barbarie et la misère absolues d’un peuple qui était, quoi qu’on raconte à présent, en grande partie européen. On parle du fatalisme, de la résignation slave: à combien de défaites morales ou physiques les peuples vainqueurs ne se sont-ils pas eux-mêmes abandonnés?
* * * * *
Nous n’avons pas le droit de désespérer de l’avenir humain. Mais le parvenu orgueilleux doit employer tous ses efforts à se rabaisser à sa juste valeur et à sa juste taille. Si, parmi les dons à nous accordés par celui que j’ai appelé ailleurs l’Usurier indulgent, nous ne cultivons pas l’_humanité_, la bonté, l’amour de la beauté,--termes vagues,--du même élan, du même cœur que l’intelligence et la raison, mots dont on sait le cas que je fais, nous autres aussi nous n’en avons plus pour bien longtemps. La plupart de nos inventions ne sont que des pis-aller lamentables, comme les ailes de ma bête. S’il ne s’allie avec le progrès de l’âme, avec l’ascension intellectuelle et morale, le progrès tout court n’est et ne saurait être qu’un instigateur de discordes, un moteur d’activités déraisonnables, un ferment de cupidités, un tripoteur de mauvais or, donc un fomentateur de guerres, donc,--les guerres, devenant par lui de plus en plus cruelles et ruineuses,--une cause directe de régression, de marche à la mort.
Or, depuis que l’humanité est entrée dans sa propre histoire, il y a eu des hauts et des bas, mais il serait puéril d’affirmer qu’elle ait montré une réelle avidité de cette ascension intellectuelle et morale, indispensable à sa vie. Supputant la valeur des actes et considérant, d’une part, un roi sauvage des autres âges qui mange son prisonnier de guerre, d’autre part Guillaume II et quelques financiers qui bouleversent le monde du seul jeu de leur volonté, je ne puis, quoi qu’il m’en coûte, ne point crier à la décadence. Encore quelques dégringolades de ce genre, et ces pages prendront toute leur valeur, s’il reste encore quelqu’un qui sache lire.
Mon optimisme incorrigible m’inclinerait parfois à croire que l’histoire de l’humanité ne représente qu’un âge ingrat dont la pré-histoire fut l’enfance. Mais toujours s’impose à moi la pensée des millions d’années durant lesquelles la Terre permettra la vie, telle que nous l’imaginons, à ses créatures. Serons-nous capables de _tenir le coup_, de ne pas laisser tomber le sceptre?
L’optimisme l’emporte cette fois encore; je me laisse glisser mollement sur la pente; et, malgré la tentation, malgré le jeu d’imagination qui se propose en outre, ce n’est pas dans ce livre-ci que je tenterai de prévoir et de décrire L’ÊTRE QUI VIENDRA, ou plutôt _qui viendrait_,--comme nous croyant en Dieu, comme nous (ou à sa façon) intelligent et raisonnable,--si, jamais, et par notre faute, de nos mains le sceptre venait à tomber.
II
Adieu, Noctu!
Cette fois, la nuit va exister tout à fait, comme une récompense du jour, et c’est l’heure entre toutes préférée; je regarde naître les étoiles; je suis, de mes yeux déjà lassés par trop de soleil, par trop de lampes et de flammes, les capricieux vagabondages de la petite amie ailée et malheureuse que j’ai tenté de faire chérir ici.
Toujours le même décor; toujours les catalpas, les platanes, et le clocher en face de moi. En cet automne de douceur anormale, les catalpas offrent à la transparence du ciel des feuilles d’émeraude à peine roussie; les troncs des platanes sont violemment violets. Heure entre toutes préférée, heure que je reconnais toujours et aime du même cœur, en dépit de la sournoise avance de l’âge! Lorsque c’est, en outre, ce bel et tiède automne, comment résister à tant d’harmonie et charme, comment ne pas céder au rêve de devenir, sous son conseil, plus maître de soi-même et des événements, plus fort, plus sage, meilleur?
Heure entre toutes préférée! L’orage menace; le vent, qui vient de la mer proche, roule dans les bas-fonds du ciel des nuages qui l’obscurcissent prématurément, effarent les suprêmes insectes volants et restreignent encore le bénéfice alimentaire de Noctu, pour ces vingt-quatre heures-ci; présage sinistre, des feuilles de platanes dont la forme imite la découpure de ses ailes, et dont la couleur, sous celle du ciel, n’est pas très distincte de la sienne, s’envolent au vent. Les vieux mots tragiques et sublimes reviennent à ma mémoire: je comprends mieux que jamais le sort des générations des hommes et des feuilles, et de toutes les races animales ou végétales à qui notre monde consent à prêter la vie.
De toutes les races, et de tous les individus de ces races. Heure entre toutes préférée, heure des étoiles et du vieux Pile, heure du labeur fini et des jeux graves, des jeux qui préparent dans les âmes enfantines l’essor de l’amour humain et divin! Les prochaines amoureuses y passaient dans les ineffables paysages du rêve, et les étoiles étaient au ciel, et Noctu volait si près de mes cheveux...
Amoureuses!
Amoureuses, ou amours qu’on souhaitait, pour mieux dire: petites formes féminines blanches passant dans la pénombre avec autant de grâce et de sainteté que dans le plus païen ou le plus chrétien des poèmes inoubliables! Tout était là. Tout: présent savoureux, avenir qui semblait immense, infime passé... Celles dont on rêvait promenaient des robes toutes blanches, et étaient encore des gamines... De ces visions de tendresse si vaguement perçues parfois, toutes les aspirations naissaient qui méritent qu’un homme ait droit à la vie sur la planète Terre, et que son passage s’y marque de quelque lumière et de quelque dignité: amour du beau et amour du divin! La première joue qui s’offrit à ma lèvre, vers ma seizième année, était la même admirable chose qu’un vers de Théocrite ou de Chénier, lancé comme un rayon de lumière dans mes yeux, puis chantant éperdument dans mon cœur.
* * * * *
Adieu, Noctu!
Ce n’était pas seulement l’heure entre toutes préférée, c’était aussi l’heure entre toutes bénie, puisque l’angélus y ajoutait sa voix charmante et grave. Alors, l’élan vers l’avenir emportait les rêves du présent, les balayant, pour ainsi dire, et faisant place nette aux aspirations plus hautes: au delà du goût qu’offre une joue de jeune fille, il y avait l’amour de l’amour humain, tel qu’il se doit concevoir, immuable, entier, confiant, pur, et qui fait de deux êtres des forces et des douceurs appuyées les unes sur les autres; au delà du plaisir de voir naître les étoiles, au delà de l’involontaire caresse de ma petite amie ailée volant tout près de mes cheveux, il y avait comme un désir affamé de savoir et de comprendre; il y avait toutes les voix des bêtes du ciel d’en bas, familières à la saison, et qui me répétaient inlassablement le conseil dont je ne me suis pas lassé: écoute et regarde... Il y avait surtout la divinité de l’heure, de ses bruits, de ses parfums, de ses couleurs.
Ainsi, l’on s’approchait du divin par une pente toute facile et, à vrai dire, irrésistible,--irrésistible au point que nul mérite ne fut jamais en moi de m’y laisser aller. Point de vagues aspirations, point d’effusions romantiques, point de rêveries vaguement lamartiniennes vers la certitude d’un au-delà que j’ai toujours portée allègrement, vers laquelle je marche, chaque an, avec une peine chaque an diminuée par la lumière dont je suis sûr. Paix des nuits et des jours; nulle fièvre à mes tempes. L’insomnie même était et demeure heureuse.
Il est une clarté qui ne se discute pas et qui doit être précisément celle que j’ai toujours cherchée, quand l’heure de Noctu, qui est l’heure d’entre chien et loup, me sollicitait vers l’infini et me guidait vers la voie certaine. J’ai fait tout ce qu’il était possible pour ne m’en jamais écarter. Les fautes que je regrette sont de celles qu’on ne peut véritablement déplorer, parce que l’on marchait dans la nuit et par des sentes hasardeuses. Les sentes ont rejoint la grande route et je suis sûr que le seul astre valable prépare sa montée à mon horizon.
* * * * *
Adieu, Noctu!
La nuit est tout à fait noire à présent et tu es rentrée au gîte précaire, affamée sans doute. Nuit tout à fait noire où les pensées succèdent aux aspirations! Les nuages ne se sont appliqués au ciel que comme pour me permettre de voir un peu clair dans ma propre obscurité. Et qu’y vois-je, créature malheureuse? Un peu de la destinée humaine, beaucoup de ta destinée: ton sommeil s’impose prématurément; comme je te plains, moi, dont le sommeil, tout à l’heure, sera une trêve amicale entre la vie et le songe!
Le vent qui vient de la mer, _que bouhe de le mâ_, ou _que bufa de la mar_, comme on dit en divers dialectes de ma vraie langue, s’est réveillé soudain, ainsi qu’un enfant heurté dans un riche berceau par une servante maladroite ou trop dévouée. Il accourt, alourdi de trésors sylvestres et palustres; toute l’odeur de l’automne, des feuilles de platanes brûlées, des pins exténués, et ce goût de brouillard qui flotte autour de nous, quand c’est la nuit commençante, se joint à lui. Et à nous de choisir parmi les impressions qu’il apporte.
Je crois que j’ai déjà choisi, pour toujours.
La nuit étroite et fermée s’est ouverte tout à coup, parce que le vent souffle plus fort; il s’entend si bien à mettre en fuite les nuages qu’il n’a pas de peine à réveiller, à allumer, à attiser les étoiles. De grands voiles, dans le même moment, se déchirent autour de mes pensées... Que pourrais-je espérer comme sérénité majeure en ce monde? La lune amicale a cédé elle-même à l’esprit du vent. Le vent magicien se résigne à cette clarté qu’il a fait naître.
Au delà des catalpas et des platanes, résumant et expliquant le sévère paysage, le clocher se détache, rigide, strict, seigneurial.
Et, derrière le clocher, il y a la lune.
1920-1922.
FIN
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY