La Chauve-Souris

Part 2

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Il me semble qu’aujourd’hui je serais de dix ans pour le moins plus jeune s’il ne m’avait pas joué ce mauvais tour-là. Ah! père Pile, mauvais enchanteur, mon guide en cet art de l’ironie qui vous allait si bien et qui convient si mal à ceux qui voudraient savoir toutes choses, je vous déteste à cette heure tout en continuant de vous bien aimer! Je croyais alors prendre un commencement de revanche, mais quelle victoire mes souvenirs vous font remporter, en cet endroit de mon chemin où j’évoque votre voix et votre visage!

* * * * *

Ainsi pourvu d’une belle _canebère_, je nouai à son extrémité flexible un vieux rideau; alors, armé de cette sorte d’oriflamme, on put me voir durant toute une semaine poursuivre ou guetter les noctuelles qui promettaient de passer à hauteur de la loque et risquaient d’y entraver leur vol. J’essayai aussi d’un filet à papillons à large ouverture et à manche exagérément long, mais y renonçai vite: cet engin était d’un maniement très fatigant, et puis, surtout, il me paraissait beaucoup plus honorable de capturer ma bête à l’aide de cette canne à pêche qui m’avait été offerte par dérision.

Assis sur le talus, mâchant son oignon ou son pain à l’ail, Pile admirait mon ardeur et mes efforts de la plus désobligeante manière: «Celle-ci, j’ai cru qu’elle y passait... Gare à la prochaine!... Hardi petit!... De mieux en mieux. Le métier entre!...» Quand, enfin, s’étant un peu par hasard heurtée à la loque, une petite chose douce et grise vint s’abattre dans la poussière, à mes pieds, avec un bruissement de soie et des cris grêles, l’impitoyable bonhomme se leva pour me complimenter:

--Bravo! Du travail soigné, ça se peut dire... Et quelle agilité, seigneur Dieu, et quelle justesse dans le coup d’œil, _moun Jèsu_!

Louanges qui eussent été amplement méritées, si l’événement ne s’était, je le répète, produit un peu par hasard et tandis que je ne m’y attendais guère. Essayez donc, champions du tir aux pigeons, votre adresse sur les chauves-souris, et vous m’en direz des nouvelles! Je ne sais plus qui a écrit au sujet de la noctuelle que «son vol est moins un vol qu’une sorte de voltigement incertain»; j’ai peur, à vrai dire, que cette phrase assez peu glorieuse ne remonte à ma mémoire des pages lues et relues d’un _Buffon des enfants_ dont on m’avait fait don voici très longtemps; j’en ai peur pour la mémoire vénérée du grand précurseur, car, en somme, voltigement n’est pas le mot propre; le voltigement, c’est le vol stationnaire, ou presque, du papillon au-dessus de la fleur, du passereau aux abords de sa nichée, ou même de la chauve-souris regagnant le rebord de toit où elle ira, sa chasse terminée et sa panse pleine, s’accrocher par les crochets de ses pattes, pouces ou ergots, et dormir assez souvent la tête en bas, position qui, pour nous autres, pauvres hommes, serait infiniment peu propice au repos et à une heureuse digestion.

Mais, au cours de sa chasse quotidienne, la chauve-souris vole, tout simplement; il n’y a pas d’autre mot et ce serait vanité d’en vouloir créer un autre spécial, qui définirait mieux la façon dont Noctu et ses plus volumineuses cousines se déplacent dans l’atmosphère. Les chéiroptères sont les seuls mammifères à qui la locomotion aérienne est permise par la nature, mais il y a plus de différence entre le vol du condor et celui du passereau, physiologiquement et mécaniquement parlant, qu’entre le vol du passereau et celui de la noctuelle.

* * * * *

Ah! comment décrire celui-ci sans risquer la confection d’un piteux poème en prose ou de phrases qui sembleraient empruntées à des dialogues de snobs discourant d’un ballet russe? Dans le vol, comme dans la figure même de la bestiole, il y a je ne sais quoi qui tient de la gageure, une fantasmagorie de sinuosités qui s’exerce dans toutes les dimensions connues de l’esprit humain, une allégresse capricieuse et inquiétante de sabbat, une jonglerie éperdue avec soi-même et le reste du monde; mais ceci n’est que littérature, et tellement plus belle est la nue et naturelle réalité!

Le vol des plus volumineuses cousines de Noctu est, je l’ai dit, sage, méthodique; position du corps à part,--car Roussette et Raton-volant nagent dans l’air presque verticalement, comme fait un chien dans l’eau,--il ne diffère guère de celui d’un placide et balourd pigeon domestique regagnant sans hâte son pigeonnier: vol à ailes battantes et ne battant guère plus de trois fois à la seconde.

Le moteur qui anime la progression de Noctu tourne plus vite, il est plus _poussé_, presque du double. Venant d’user d’une métaphore empruntée à l’argot de l’automobilisme, je n’hésite pas à poursuivre, par une comparaison du même acabit, qui aura l’humble mérite de me faire familièrement et rapidement entendre: Roussette évoque l’image d’une limousine de tout repos, bien stable, aux pneus jumelés, au moteur solide et relativement lent; Noctu est la rapide et fantaisiste voiturette de sport, dont le moteur «ronfle comme une toupie», mais qui, en vitesse, «décolle» un peu, risque le dérapage dans les virages,--frêle comme elle l’est!--et chez qui la fatigue et l’usure se font sentir vite.

En fait, Noctu ne saurait voler guère plus de dix minutes sans être exténuée et éprouver le besoin de se reposer un instant, si fort que l’heure la presse et si peu que sa faim soit assouvie. Il suffit d’avoir repéré un de ces gîtes,--rebord de toit, creux d’arbre, trou dans un mur,--d’où ces bêtes, dès le printemps, sortent en général par couples, pour s’apercevoir que monsieur et madame reviennent environ toutes les dix minutes au logis. Pour gorger la nichée me direz-vous? Non, ô naïfs qui assimilez la chauve-souris aux oiseaux!... Les petits ne sont pas nés encore,--et ils tettent.

Mais, me direz-vous aussi, comment pouvez-vous affirmer que ce sont les mêmes chauves-souris qui reviennent toutes les dix minutes, à l’endroit par vous repéré? Je l’affirme parce qu’elles sont deux, parce que le mari de Noctu est résolument monogame, ainsi que je le montrerai plus loin; parce qu’un couple ne tolérerait pas à l’ordinaire un intrus ou une intruse dans le gîte élu par lui pour la saison des amours; parce que...

Mais il ne s’agit pour le moment que de spécifier le temps de vol que peut fournir Noctu: dix minutes au grand maximum. Du reste, c’est bien simple: la prochaine fois qu’une de sa race entrera dans votre salle à manger campagnarde, fermez portes et fenêtres, et vous n’attendrez guère avant qu’elle aille se suspendre au cadre d’un tableau ou dans un pli de rideau, si effrayée qu’elle soit de sa captivité pressentie; vous pourrez même aller la cueillir, comme un fruit à une basse branche: elle essaiera bien rarement de fuir, tant elle est lasse.

Méthode bien commode, on le voit, pour s’emparer de Noctu. Ai-je besoin de dire que je ne la soupçonnais point, le soir où, après tant de peines, je parvins à faire choir la bestiole, soyeuse et criarde, dans la poussière, sur la route de Jolibeau?

LIVRE II

LA PLUS PITEUSE BESTIOLE SOUS LE CIEL

I

Or, durant les dix misérables minutes de vol que lui concède sa machine à voler, poumons et ailes, moteur et voiture, Noctu n’aura guère parcouru plus de huit kilomètres.

Voici la façon un peu simple dont j’opérais dans mon adolescence pour mesurer à quelle vitesse volait mon animal: armé d’un chronomètre de sport obligeamment prêté par mon professeur de gymnastique et d’escrime, je me plaçais, au soir, dans une vaste orangerie, vide aux beaux jours, dont je fermais les baies et éclairais vivement les murs blancs à l’aide d’une forte lampe à acétylène; après quoi, je trempais dans de l’encre assez grasse le bout des ailes d’une de mes captives et lâchais celle-ci dans l’orangerie; en heurtant les murs aveuglants de blancheur, comme c’est son usage, Noctu y laissait sa marque; je n’avais ensuite qu’à compter les secondes écoulées entre les apparitions successives d’une tache sur ce mur-ci, d’une autre sur ce mur-là, et à mesurer ensuite la distance qui séparait aériennement les deux taches. Jamais,--et nombreuses furent mes expériences,--je n’ai constaté une vitesse dépassant cinquante kilomètres à l’heure; c’est peu quand on réfléchit que le canard sauvage et la bécasse peuvent couvrir dans le même temps près de quatre-vingts kilomètres, et l’hirondelle légèrement plus de cent.

C’est peu, surtout, à notre point de vue, parce que le déplacement dans l’air de la noctuelle nous semble, à nous, extraordinairement rapide. Mais il n’y a là qu’illusion d’optique et conséquence d’une association d’images et de mots consacrée par l’usage.

Illusion d’optique parce que la noctuelle évolue très près de nous, très bas; association d’images et de mots, parce qu’il est entendu qu’une rapidité doit toujours être plus ou moins vertigineuse. Or, le vol de Noctu, s’il n’est pas rapide, est vraiment vertigineux. Si, imprégnées d’encre, les extrémités pointues de ses ailes laissaient trace de leur passage contre la grande toile bleu foncé du ciel crépusculaire, nous aurions sous les yeux comme le plan du plus fantasque et du plus ahurissant des labyrinthes; sauts en largeur, sauts en longueur, sauts en hauteur, chutes et virevoltes, cabrioles et dérapages, rien ne manque là pour nous donner cette impression de gageure et de fantasmagorie que j’ai notée plus haut; nous pensons aussi à une fuite éperdue, hagarde, épouvantée devant on ne sait quel ennemi invisible...

Or, comme il arrive si souvent dans la nature, la créature semble persécutée dans le moment même où elle fait sa petite vie de quantité de morts encore plus infimes! Mais il faut reconnaître, et nous le verrons encore mieux plus loin, que la façon dont Noctu conquiert sa nourriture est infiniment hasardeuse et pénible; elle a déjà, de ce fait, droit à notre respect.

Pénible et hasardeuse est sa subsistance, parce que Noctu, lamentablement infirme sur le sol, doit la chercher dans l’air où nous savons qu’elle n’est pas brillante non plus, ni par la résistance, ni par la vitesse. En fait, son appareil volant est le plus fruste et le plus imparfait qu’il nous soit donné d’observer dans le règne animal,--car on ne saurait qualifier d’êtres volants certains lémuriens qui usent de membranes tendues entre leurs pattes et leurs flancs pour faciliter ou prolonger leurs sauts de branche à branche.

* * * * *

Un retour sur une de mes études antérieures me paraît ici nécessaire, par crainte qu’on ne m’accuse de me contredire.

J’ai écrit dans _Vie de Grillon_, à propos du système sensoriel de l’insecte, que la nature laissait volontiers s’atrophier les organes qui ne sont pas indispensables à la vie de l’espèce, et l’on m’a fait grief, à propos de cela, de professer que simplification signifiait progrès. C’est que je n’entends pas ce mot de progrès comme béatement le faisaient les philosophes du XVIIIe siècle et comme le font à leur suite quelques contemporains un peu bien retardataires, qui en sont encore à tenir pour des prophètes ou des évangélistes les assez piètres rêveurs de l’Encyclopédie; j’emploie le mot progrès dans son sens étymologique; parlant d’un être en progrès sur nous, et plus simplifié, je ne veux pas dire qu’il soit meilleur ou pire, plus beau ou plus laid, plus heureux ou plus malheureux,--car il n’y a pas de commune mesure, et, de ceci, personne n’est juge,--mais simplement que son espèce est plus évoluée, plus près de son terme que la nôtre.

Ceci dit, je n’ai, je pense, aucun mérite à maintenir que simplification est synonyme de progrès, du moins en ce qui concerne les œuvres animales bien réussies ou moyennement réussies de la nature, et qui, comme telles, subsistent encore,--ou même méritent de survivre, quand l’humanité ne sera plus là. Mais j’ai écrit aussi,--et je n’apprends rien ici à personne,--que, dans l’infinie diversité de ses créations, la nature, sur notre planète si bornée pourtant, n’a pas été perpétuellement bien inspirée et que quantité d’êtres devaient fatalement rester à l’état d’essais, trop compliqués, peu simplifiables et destinés en conséquence à une plus ou moins rapide disparition.

Je crois pouvoir affirmer dès à présent que les chéiroptères représentent les derniers en date de ces essais fâcheux.

Le reptile volant a existé lui aussi durant quelques myriades d’années, sans grand succès, petite créature timide et maladroite, peu protégée, destinée à périr de faim ou de misère: le ptérodactyle. Le premier oiseau, ou archéopteryx, avait des plumes grossières,--presque des écailles,--mais demeurait encore reptile par son bec-museau pourvu d’une dentition compliquée, ce qui d’ailleurs permet de considérer autrement que comme mythique ou légendaire l’époque où les poules avaient des dents, et même, pour peu qu’on soit audacieux, d’estimer qu’il existait encore quelques-uns de ces oiseaux «mal finis» lors de l’apparition de l’homme sur la planète Terre. Mais, ce qu’il importe de retenir ici, c’est que les reptiles volants, pour subsister, ont dû nécessairement évoluer, se singulariser et presque toujours se simplifier en innombrables espèces d’oiseaux.

Considérons à présent la noctuelle, essai de mammifère volant. Son vol, avons-nous dit, est fruste et imparfait, ce qui ne veut pas dire qu’il soit simple, car la simplification et la rudimentarité,--pour employer cet affreux mot faute d’autre,--sont choses totalement différentes. Les études qui précédèrent la naissance ou accompagnèrent la réalisation du vol artificiel humain ont éclairé les principes du vol des oiseaux de manière assez satisfaisante pour que nous puissions aujourd’hui nous extasier en connaissance de cause sur celui tout au moins des grands planeurs, des bons voiliers,--principes auxquels, du reste, nos modernes chercheurs n’auraient eu qu’à donner une forme moins ailée et suave, s’ils avaient pris la peine de relire quelques pages sur ce sujet du prodigieux Léonard de Vinci; mais, au fait, même pour les profanes, le vol du goéland ou de l’aigle n’est-il pas acte d’harmonie, de facilité et de simplesse, tandis que celui de la noctuelle est visiblement le résultat d’une exténuante et précaire acrobatie?

* * * * *

S’il m’est arrivé de rédiger avec une minutie qui me semblait à moi-même fâcheuse et pédantesque certaines observations anatomiques à propos d’insectes encore mal connus, c’est justement parce que je ne pouvais renoncer à mettre en lumière un détail inédit, si mesquin fût-il. Ici, et j’en suis fort aise, la qualification de chéiroptère suffit en somme à décrire l’organe qui permet à ma bête de se soutenir et de procéder dans l’air: cet organe est une main monstrueuse au bout d’un bras vigoureux et ridiculement court, mais une main tout de même; on me fera remarquer que l’aile de l’oiseau est elle aussi la transformation d’un bras, d’un avant-bras et d’une main; seulement, dans le cas de l’oiseau, la transformation se présente comme une synthèse, donc comme une simplification et une adaptation, tandis que dans le cas des chéiroptères on ne saurait parler d’ailes que par facilité et commodité excessives de langage.

Des phalanges et des os amollis comme par leur croissance exagérée, aux jointures plus ou moins flexibles presque en tous sens, mais des phalanges et des os dont les équivalents se retrouvent, réduits à de plus justes proportions et gouvernés par une plus heureuse mécanique musculaire, dans les mains des hommes et des singes... Il y a donc là réellement un organe de préhension atrophié par gigantisme, si l’on peut dire, et tout se passe comme si un sort cruel, pour permettre à Noctu le vol nécessaire, l’avait amputée de ses bras et de ses mains.

Pour la même raison, le même sort l’a amputée à peu près de ses jambes, lesquelles sont presque immobilisées par l’obligation de collaborer à la fixation et au tendage de la déplorable voilure accrochée à la va-comme-je-te-pousse autour des os des mains. Les oiseaux qui n’ont pas besoin de voler, tels que les pingouins ou même les poules, ou qui n’en ont guère envie, comme certains perroquets, sont du moins pourvus de bonnes et solides pattes postérieures, aptes à la course ou au grimpement; en outre, ils possèdent un instrument de préhension merveilleux, si sommaire qu’il nous paraisse, à nous autres hommes: le bec. Avec le bec, l’oiseau ne se contente pas de se nourrir et de le faire le plus commodément du monde; il se défend aussi grâce à lui, établit grâce à lui ces merveilles de bâtisses ou de tissages que sont ses nids, grâce à lui fait sa toilette, lisse ses plumes et s’épouille; la poule peut se gratter avec l’une de ses pattes ou s’en servir pour fouir le sol, stablement installée sur l’autre; l’une et l’autre ployées servent de coussins et d’équilibreurs tout ensemble au sommeil ou au repos des oiseaux. Chez les grimpeurs, déjà nommés, et chez les rapaces, les mêmes pattes sont encore des armes défensives ou offensives, et enfin des instruments de préhension supplémentaire, dont le bec n’a qu’à se louer.

Ah! comme imprudemment le bon La Fontaine faisait proclamer à mon infortunée petite amie: «je suis oiseau» ou «je suis souris», selon les prétendus besoins de sa cause!

Quoi de commun, je vous en prie, entre elle et la souris si agile sur le sol, et dont les pattes de devant sont, en plus, fort habilement préhensiles? Quoi de commun entre elle et l’oiseau, magistral marcheur, coureur émérite, ascensionniste et excursionniste admirable par le don du grimpement, du saut ou du vol à longue distance et à grande hauteur, sans essoufflement ni fatigue?

II

Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au bout des possibilités de la race, en vertu des ordres obscurs donnés par la nature, si misérables que soient les moyens que nous ayons de lui obéir; il faut vivre jusqu’au temps plus ou moins lointain où nous ne pourrons plus même essayer d’obéir et où l’espèce mourra,--car c’est ainsi que les espèces déshéritées meurent, que les essais malencontreux sont rayés du nombre des vivants de la Terre, s’ils sont vraiment trop malencontreux pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou se réadapter.

A peu près absolument infirme sur le sol ou dans son gîte, Noctu en est réduite à le demeurer encore dans le domaine aérien, sous ce ciel qui n’est pour elle qu’un pis-aller.

Mais il est bien d’autres pis-aller que force lui est de subir. Les insectes qu’elle peut atteindre et dévorer ne hantent guère les crépuscules que durant cinq mois de l’an; il faut donc qu’elle mette les bouchées plus que doubles et accumule des réserves de graisse suffisantes pour ne point passer du sommeil à la mort, durant les six ou sept mois de l’hibernation. En fait, beaucoup de chauves-souris meurent dans le courant de l’hiver, sans avoir atteint la limite de leur âge; cette limite, pour la petite espèce dont je parle, peut être estimée à quatre ou cinq années, si la bête a mangé suffisamment durant quatre ou cinq séries de beaux jours.

Dans le même ordre d’idées, observons que, si la chasse annuelle de Noctu ne peut avoir lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne est forcément bornée à trois ou quatre vols de dix minutes au plus chacun. Comptons une heure de chasse sur vingt-quatre heures, tel est le maximum d’indispensable exercice que puisse se donner cette malheureuse, cette immobilisée, cette amputée et cette entravée. Les insectes dont elle parvient à s’emparer ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps qu’une heure après le coucher du soleil; et si, par paresse ou négligence, elle laissait passer l’instant propice, force lui serait de rentrer bredouille, avec plus de chances de mourir durant l’hiver, faute de quelques indispensables centigrammes de graisse.

Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant tôt pour la chasse ou la pêche, de voir des noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un exploit de bestiole plus avide, plus courageuse et plus prévoyante que ses pareilles; à cette heure-là, les proies ordinaires sont engourdies dans la rosée des herbes ou des branches, où jamais noctuelle n’aurait la présomption de chercher à s’en emparer.

Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés de menus cris plaintifs, ont une cause très simple: la noctuelle, qui n’y voit pas très clair ni en plein jour ni en pleine nuit, s’est égarée la veille, a dormi dans un gîte de fortune, suspendue à une branche ou lovée au creux d’une gouttière, et elle recherche à présent son gîte à la lumière dont ses yeux s’accommodent le mieux; mâle ou femelle, Noctu, depuis le réveil printanier, a déjà son épouse ou son époux qui, plus heureux la veille, a regagné le gîte commun et qui lui servira de guide en répondant à ses cris,--du moins la petite bête errante l’espère-t-elle...

Le nature, décidée à se comporter avec Noctu en marâtre, est allée jusqu’à lui refuser ce sens mystérieux de l’orientation que tant d’animaux possèdent, et qui serait tellement plus nécessaire à notre pitoyable créature qu’à nombre d’entre eux.

* * * * *

Donc, c’est pour ma bête une vertu que de se nourrir, vertu qu’il faudra exagérer lorsque l’enfant sera né, l’enfant presque toujours unique que la misère permette d’élever à un tel couple.

Encore heureux que ce rejeton vienne en général au monde dans la plus fastueuse et la plus nourricière saison de l’an! Aux petits insectes crépusculaires des premiers beaux jours, moucherons ou papillonnets peu abondants et de pénible capture, juin et juillet adjoignent dans l’air du soir des personnages autrement considérables, intéressants, substantiels. Le hanneton surtout est recherché pour sa chair grasse et de bon profit; Noctu et son mari s’en gavent tout en circulant, puis en entassent dans leur gîte, s’ils ont le temps, en prévision du cas toujours possible, hélas! où la prochaine chasse serait moins fructueuse.

Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces pauvres êtres: force leur est, bien entendu, de tuer les proies volantes qu’ils emportent chez eux, mais s’ils consentent à manger du gibier mort, encore faut-il que la mort soit toute récente; sinon un dégoût invincible et que ne surmonterait pas la pire fringale les pousse à balayer de l’aile dans le vide les menus cadavres qui n’ont pu être consommés durant la nuit et le jour qui suivirent la chasse bénie. C’est même grâce à certains petits tas de ces cadavres anormalement amoncelés au bas d’un mur ou au pied d’un arbre creux qu’il me fut maintes fois donné de repérer le gîte printanier ou estival d’un couple de chauves-souris, et d’observer leur ménage avec quelque chance de certitude et d’intérêt.

Noctu ne s’en tient pas d’ailleurs, par ces soirs de frairie et de liesse, aux hannetons ordinaires, aux divers scarabées de moyenne taille qui hantent l’heure dénommée «entre chien et loup»; nulle proie ne semble devoir intimider son courage et sa vertu, lesquels se confondent, je l’ai dit, avec sa volonté de se nourrir au mieux, durant les rares instants où cela lui est concédé par l’avare nature.