La Chauve-Souris

Part 1

Chapter 13,731 wordsPublic domain

CHARLES DERENNES

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

LA CHAUVE-SOURIS

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR PARIS--22, RUE HUYGHENS--PARIS

DU MÊME AUTEUR

POÈMES

_L’Enivrante Angoisse._ (Ollendorff.) _La Tempête._ (Ollendorff.) _La Chanson des deux jeunes filles._ (François Bernouard.) _Le Livre d’Annie._ (François Bernouard.) _Perséphone._ (Garnier frères.)

EN PRÉPARATION:

_La Princesse._ (François Bernouard.) _La Fontaine Jouvence._

ROMANS ET CONTES

_L’Amour fessé._ (Mercure de France.) _Le Peuple du Pôle._ (Mercure de France.) _La Guenille._ (Louis-Michaud.) _Le Miroir des Pécheresses._ (Louis-Michaud.) _Nique et ses cousines._ (Louis-Michaud.) _M. de Tournèves._ (Bernard Grasset.) _Les Caprices de Nouche._ (Renaissance du Livre.) _Le Béguin des Muses._ (Renaissance du Livre.) _Les Enfants sages._ (Renaissance du Livre.) _Leur tout petit cœur._ (Renaissance du Livre.) _Cassinou va-t-en guerre._ (G. Crès.) _Le Pèlerin de Gascogne._ (G. Crès.) _Les Conquérants d’Idoles._ (G. Crès.) _La Nuit d’été._ (L’Édition.) _Épuisé._ _La petite Faunesse._ (L’Édition.) _Les bains dans le Pactole._ (Albin Michel.) _Le Renard bleu._ (Albin Michel.) _Le beau Max._ (Ferenczi.)

EN PRÉPARATION:

_Ceux qui parlaient avec les morts._ (Albin Michel.)

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

_Vie de Grillon._ (Albin Michel.)

EN PRÉPARATION:

_La Société des Fourmis._ (Albin Michel.)

Il a été tiré de cet ouvrage

10 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 10.

25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25.

75 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la presse de 1 à 75.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright 1922, by Albin Michel.

A

CHRISTIANE DERENNES

tendre et sage clarté de ma mortelle vie,

ces images des nuits commençantes.

LIVRE PREMIER

LES IRONIES DU VIEUX PILE

I

En un lieu joliment ou bellement dénommé Jolibeau, il y avait le jardin de la sœur de ma grand’mère, entre le jardin du vieil aumônier de l’Hospice et le jardin du vieux monsieur qui jouait de la flûte devant la volière de ses poules, dans le dessein bien arrêté de leur apprendre à secouer en mesure leur tête stupide, et même de leur enseigner la danse. Je ne sais s’il y était parvenu quand il mourut, ce qui ne date plus d’hier.

Jolibeau et ses jardins constituent un faubourg déjà campagnard de ma ville natale, et qui la domine; il la domine de quelques mètres, mais comme les collines adverses sont lointaines et que, jusqu’à elles, la plaine du Lot est absolument plate, cela suffit pour que le paysage, devant la maison où vivait ma tante, soit dominé par beaucoup de ciel.

L’enfant s’intéresse de préférence à ceux des objets et à celles des âmes qui s’offrent à lui le plus libéralement et le plus généreusement. Aussi, à Jolibeau, mes cousins, mes camarades et moi, regardions-nous plus volontiers le ciel que les pelouses, les parterres et les bassins,--ceux-ci pleins, pourtant, d’une grouillante et passionnante vie.

Le jour, il y avait souvent, vers la colline de Pujol, de jolis nuages où nous essayions de reconnaître des monstres et de retrouver des visages. D’autres fois, le ciel était vide, mais nous nous consolions en pensant que ce sont ces ciels purs, nus et dépourvus d’images que la nuit enrichit le mieux. Splendides nuits d’août et de septembre! Vacances!... Nous avions découvert, je ne sais plus où, une Astronomie populaire, et bientôt les noms des astres nous furent doucement familiers: Véga de le Lyre était au zénith dès le commencement de l’ombre; c’était à qui de nous apercevrait le premier la belle et bienveillante étoile bleue; il est probable que nous avons triché quelquefois.

Puis les jours passaient, le ciel «tournait», Véga glissait à mesure que raccourcissaient les jours; et Capella bientôt apparaissait vers le nord, au ras de l’horizon; celle-ci brillait d’un éclat jaunâtre et louche, sinistre présage de l’automne et de la rentrée au lycée.

Les constellations que j’aimais le mieux étaient, bien entendu, celles que le ciel boréal ignore depuis quelques dizaines ou centaines de millénaires. La Croix du Sud étincelait dans mes rêves et dans mes rêveries. Ne comptant guère aller la contempler de si tôt aux lieux où sa splendeur pavoise la voûte nocturne, je ne désespérais pas, en revanche, d’un menu incident qui eût fait, une nuit ou l’autre, «tourner» le ciel suffisamment pour qu’elle parvint à charmer les yeux d’un petit garçon amoureux d’elle.

Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour moi. J’ai eu raison, car l’incident tant souhaité ne s’est jamais produit.

* * * * *

A force de guetter l’apparition des étoiles, j’ai remarqué l’existence des chauves-souris. Ce fut donc de ma part comme un précoce renoncement à la contemplation de ce ciel d’en haut dont nous savons tout ce qu’il est possible de savoir avec nos moyens d’investigation actuels et où, par conséquent, il n’y a plus momentanément rien à espérer, pour qui désire avant tout connaître mieux les siens et se mieux connaître lui-même. Le but de l’astronome, aujourd’hui, selon moi, serait d’abord d’inventer les moyens de se rapprocher des objets de ses études; il doit être doublé et même précédé d’un mécanicien, et ne pas se contenter du matériel dont il use, sous prétexte que la télescopie semble avoir dit son dernier mot. Je crois, en effet, que des télescopes encore plus puissants et encore plus perfectionnés n’ajouteront pas grand’chose à nos conquêtes; nous sommes là au bout d’une possibilité; mais il n’y a qu’à en chercher une autre, ou d’autres; trop spécialisés de nos jours, beaucoup de savants, d’ailleurs méritoires et peu aidés, pèchent par routine, manque d’invention imaginative et excès de timidité.

Où l’œil humain, même aidé par de colossales lentilles, ne perçoit encore que brumes et nuages,--et où il ne percevra vraisemblablement rien de plus désormais par des moyens de ce genre,--une autre machine, un autre supplément à nos sens risquerait, demain peut-être, d’exercer victorieusement sa vertu neuve. Personnellement, je crois qu’il n’y a aucune difficulté à concevoir et même à réaliser la machine à photographier de loin, la machine permettant de reproduire, d’un point quelconque des objets que sépare de l’opérateur une distance variable de zéro à l’infini,--à l’infini théoriquement, et, pratiquement, une bonne moitié par exemple des millions de lieues qui séparent l’orbite terrestre et l’orbite de Neptune.

Peut-être expliquerai-je prochainement tout au long comment m’est venue l’idée de cette machine. Le principe en est tellement simple qu’il faudrait un bien grand hasard pour qu’un autre le retrouve avant qu’il m’ait été donné à moi-même de contempler, le premier, de près, quelques coins du ciel d’en haut. Mais, que je tienne à les contempler le premier de près, on m’accordera que c’est excusable, et que je ne ferais pas là preuve d’un égoïsme excessif.

Que serait-ce d’ailleurs, sinon uniquement une plus grande part du secret de ce que nous sommes, que j’irais demander aux planètes voisines? Je n’attends pas beaucoup plus de la connaissance du ciel d’en haut que de celle du ciel d’en bas, si féconde en imprévu et en émerveillements.

Un soir, entre les astres naissants et mes yeux enfantins, passèrent des noctuelles; et, comme si j’avais eu dès lors un pressentiment de mes principales pensées et de mes préoccupations viriles, l’intérêt que j’éprouvai pour ces bestioles fut tel que, des mois et des ans, trouvant plus sage de regarder à peine au-dessus de moi et surtout au-dessous de moi, j’en oubliai les étoiles.

* * * * *

Les noctuelles passaient si près de mes cheveux que, parfois, le battement de leur vol précipité et en apparence incohérent les soulevait sur mon front comme d’un coup d’éventail. Un peu plus haut, des chauves-souris plus importantes circulaient, usant d’un vol assez régulier et où les ailes battaient sagement. Je ne veux même pas m’inquiéter du nom scientifique de cette race, dont j’appelai bientôt les représentants, pour moi seul, ratons-volants. La noctuelle adulte est en général d’un beau gris sombre, velouté, couleur d’ailes de grand paon de nuit, et elle est pourvue d’un museau de bouledogue, d’oreilles de carlin. Le raton-volant est de couleur plus fade et terne, moins oreillard et devancé d’un nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les suprêmes rayons du soleil, un couple de chauves-souris encore plus considérables, de celles que l’on nomme, je crois, _roussettes_, s’était laissé tomber d’un recoin du toit de M. l’Aumônier et poursuivait jusqu’à des altitudes de soixante mètres et plus, une chasse méthodique, lente, posée et presque diurne encore.

Telles sont les trois variétés de petits mammifères aériens qui, du printemps à l’automne, hantent les crépuscules de France.

Quelques années plus tard, je parvenais à m’emparer d’une roussette de belle taille, dans la cave d’un antique château dont il ne restait plus déjà qu’une tour et de vagues ruines, sur une des collines adverses, de l’autre côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de chauve-souris, des jardins de Jolibeau. C’était une créature impressionnante, de vingt-cinq bons centimètres d’envergure, nerveuse, musclée, se débattant comme une diablesse quand j’essayais de la saisir dans la cage où je l’avais logée, nourrissant l’espoir de la rendre plus sociable en la comblant de friandises et de caresses. C’était, en miniature, un de ces renards volants qui abondent dans certaines îles océaniennes et que je n’ai jamais observés, hélas! que le long d’un des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir, il y a une quinzaine d’années: pelure ocre et brune, museau chafoin, oreilles droites comme celles d’un chien de berger alsacien ou malinois... Et quelle dentition! Le pouce de ma main gauche en porte encore la marque. Ma bête y accrocha ses mâchoires, sans crier gare, un jour où, justement, j’avais la persuasion qu’elle s’apprivoisait un peu. Un geste instinctif m’amena à secouer ma main au bout de mon bras levé; il y a tout lieu de croire que ma pensionnaire avait prévu cela; l’essor lui fut permis, et elle en profita pour prendre son vol et s’enfuir par la fenêtre ouverte au plein soleil de midi, avec une précision merveilleuse et un à-propos étonnant.

J’ai dit que Roussette et toutes celles de sa race chassent avant même que le soleil se soit caché sous l’horizon. L’aventure que je viens de conter brièvement montre, en tout cas, qu’elles y voient clair en plein jour. Je serais même presque tenté d’écrire que Roussette a le don de l’ironie car, au moment de franchir le cadre de la fenêtre,--je revois cette scène de quatre ou cinq secondes comme si je l’avais encore sous mes yeux,--elle m’apparut de profil, et la position de sa grande main membraneuse, dont la pointe semblait toucher le bout de son museau, était comme un hâtif, pied de nez à mon adresse.

D’ailleurs, ce sera par hasard seulement qu’interviendront en ce récit Roussette et Raton-volant. Mon héroïne principale est Noctuelle, la toute petite qui voletait parfois si près de mes cheveux; j’ai dit que j’avais déjà borné mon ambition, entre l’espace sans limite et moi-même (qui n’en ai peut-être pas davantage), et que je préférais rêver de ce qui me paraissait saisissable immédiatement.

Je ne sais plus qui m’avait révélé un des noms de la toute petite chauve-souris, la plus tardive et la plus abondante sous le ciel, la véritable annonciatrice des étoiles, leur compagne dans l’espace durant quelques minutes; peut-être fût-ce le doux vieillard qui ne désespérait pas, avant de mourir, d’enseigner la danse à ses poules. Mais Noctuelle, comme nom, était bien long et me paraissait prétentieux. Aussi, la première que je capturai s’appela-t-elle Noctu tout court, par une de ces abréviations si familières à l’enfance, à l’argot des lycées et des collèges. Noctu, en outre, a le mérite--essayez d’orthographier Noc-Tuh ou Noktu, et vous verrez!--de sonner sur un timbre d’Extrême-Orient, de donner à la bête un nom qui complète sa silhouette, sa configuration cocasse, aiguë et précise de jouet sinon d’objet d’art indochinois ou japonais.

Ce ne fut pas sans peine que je parvins à m’emparer de Noctu, qui passait pourtant si près de mes cheveux.

II

Le vieux Pile,--car tel était son nom exact, et peut-être a-t-il l’occasion encore de le signer d’une croix au bas de certains actes civils,--le vieux Pile habitait dans le «contre-bas», comme nous disions, près du jardin de la sœur de ma grand’mère. J’ai indiqué que la plaine commençait de l’autre côté de la route, sans jamais varier de plus de deux ou trois mètres d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui se traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, très loin, en face de Jolibeau.

Le vieux Pile était maraîcher de son état; son immense et plat laboratoire de salades, de choux, de radis, d’asperges et de melons s’étendait de la route déjà campagnarde jusqu’à la première rue urbaine, dont les maisons blanches et rouges étaient grises et roses dans le soir, à l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où Pile montait jusqu’à la route pour y prendre, assis sur le talus, son repas du soir en causant avec les voisins et les passants.

--Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais mieux aller me coucher avec du vide dans l’estomac que de ne pas _souper_ ici devant mon monde, expliquait-il.

Son _souper_, du moins dans la saison des vacances, était composé comme il suit, immuablement: un oignon cru avec du gros sel ou des piments, ensuite du pain frotté d’ail et d’huile, qu’il mangeait indifféremment avec un gros raisin de chasselas ou de minces tranches de saucisson. Après quoi, il déclarait:

--Je vais chercher le dessert.

Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus, porteur d’une fastueuse écuellée de soupe, qu’il avalait à petites cuillerées, posément, avec un discours entre chaque gorgée. Sa barrique, comme il disait, était à côté de lui; une pompe... La soupe finie, à la longue, il rentrait dans sa maison un instant, absorbait une gorgée de vin, s’en rinçait la bouche et la recrachait.

--Ce n’est que pour le goût, déclarait-il.

Il ne se grisait en effet que les jours de viande,--dimanches et fêtes...--Et jamais on n’aurait pu imaginer, après ces libations comme rituelles, de plus jovial compagnon; tout le quartier s’assemblait pour l’entendre chanter et plaisanter de courtoise manière, même ma tante, même M. l’aumônier, même le vieux maître-à-danser des poules. On pense bien que je n’aurais manqué pour rien au monde aucune de ces séances, et que j’y avais ma place au premier rang.

* * * * *

Cher vieux Pile! Peut-être vit-il encore, après tout. Il était grand, maigre, héronnier: une dégaine à la don Quichotte et une figure d’Arabe, aux poils grisonnants, aux yeux terribles, noirs comme du jais. Je suis sûr qu’il n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai et plus farceur que lui en ce bas monde, mais, sinon aux soirs des dimanches et des fêtes, jamais je ne l’ai vu rire; parfois, il secouait la tête, pinçait les lèvres; les bouts de son nez et de son menton devenaient encore plus pointus et il toussotait drôlement: c’était sa façon à lui de sourire.

Il était sobre de paroles, mais toutes celles qu’il prononçait dissimulaient une ironie immense et sans fiel. Des heures durant, il restait assis devant sa porte ou sur le talus, le nez en l’air, fumant sa pipe, ne bougeant guère, silencieux; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y trompe pas: il se racontait de bons tours par lui joués jadis, en méditait d’autres, supputait le comique de l’existence, imaginait des phrases lapidaires, des répliques définitives; il adorait de taquiner les enfants et les chiens, et,--allez expliquer cela!--ni les chiens ni les enfants, qui sont infiniment plus sensibles aux vexations et au ridicule que les hommes raisonnables, ne lui en voulaient jamais. Jusqu’à moi, qui pourtant, vers dix ans, me plaisais terriblement à berner ou moquer mon monde et qui aurais dû être jaloux et irrité de son talent de mystification, infiniment supérieur au mien; jusqu’au chien du coutelier ambulant, un vieux roquet méfiant et peu communicatif, qui venait le saluer au passage et accueillait avec de petits grognements de joie les grimaces qu’il lui faisait en le montrant du doigt, ce qu’on sait que les chiens ont à l’ordinaire en horreur.

--_En la fin, porqué il te quierre tant, esto perro?_ demandait à Pile le coutelier, Antonio, un Espagnol installé depuis beau temps en Lot-et-Garonne, mais qui n’en continuait pas moins à écorcher de manière épouvantable le français, la langue d’oc et le castillan par-dessus le marché.

Un des procédés ironiques les plus familiers à Pile, dans le cours d’une conversation, était de répondre à une question nigaude qu’on lui posait par une autre question n’ayant absolument aucun rapport avec celle de son interrogateur. On voit souvent, dans Platon, Socrate en user de même.

--Antonio, faisait Pile posément, pourquoi continues-tu à parler chez nous ainsi qu’une vache de ton pays, tandis que ton chien, qui vient de Pampelune comme toi, aboie déjà presque aussi bien que ses semblables de la ville?

Ah! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants du vieux Pile, tandis qu’Antonio, très offensé, gesticulant, croyait devoir lui expliquer sérieusement, en son charabia, qu’un chien n’avait à cela aucun mérite!

* * * * *

Dans ses relations avec les gosses du voisinage, le sac à malices de Pile était inépuisable. Il leur promettait un sifflet, se mettait à l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant de l’essayer et expliquait d’un air navré qu’il fallait attendre la pluie, que les sifflets étaient comme les grenouilles, qu’on risquait de les buter et de les rendre à jamais muets en voulant les faire fonctionner par un temps sec, surtout la première fois... Et il interrogeait anxieusement le ciel:

--Ce ne sera pas pour aujourd’hui; mais demain, peut-être...

Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre outil qu’un couteau de poche; quand on lui demandait pourquoi il mettait du plomb à la quille:

--Pour qu’il nage mieux... Plus il y en a, mieux ça va... Ah! si tu pouvais y attacher un poids de cinq livres!

Ou encore il remplaçait habilement le noyau d’un abricot par une cigale mâle, et l’offrait à un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles au fruit, entendait celle-ci pousser une stridente clameur.

Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient enfin; mais une main bienveillante repêchait dans les bassins les bateaux qu’avaient fait couler à fond les armateurs puérils et trop crédules; mais on se méfiait du don de l’abricot, à la longue, qui était pourtant tout bénéfice, puisque l’intéressé se trouvait du même coup possesseur d’un fruit appréciable et d’un éphémère jouet vivant.

Les gosses et le chien d’Antonio étaient du même sang, eux et lui, du même sang et de la même âme... Car je n’ai pas avoué que le roquet avait ses raisons d’accepter les grimaces avec plaisir, et que ces raisons consistaient en furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre, données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui n’étions guère plus au-dessus du sol que le chien du coutelier: avec Pile, on gagnait toujours beaucoup, en ne risquant que d’infimes et passagères blessures d’amour-propre. Le chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être plus sensés que beaucoup de personnes dites raisonnables, qui aimions Pile d’un élan instinctif et sûr, silencieux presque toujours, hargneux et jaloux parfois, mais définitif et comme éternel, parce que le rire et la bonté unis quasi conjugalement représentent, en cet âge-ci de notre race, les plus sûrs dieux ou les plus favorables idoles que nous puissions chérir pour le bien commun.

III

--Tu as raison de regarder en l’air quand tu n’as rien à faire de mieux, me dit un soir Pile qui, depuis des soirs, m’observait: dans cette pose, les alouettes finissent toujours par vous tomber rôties dans la bouche; il n’y a qu’à user de quelque patience avec elles, et voilà tout.

J’avais douze ans, des lectures désordonnées et de l’orgueil. Ma vraie ambition eût été que Pile possédât de l’orgueil, des lectures et mon âge, car je l’admirais au profond de mon cœur. Pour placer les faits sur un plan plus visible, j’aurais désiré d’être par lui traité en homme... Peut-être le vieux le comprenait-il, ce qui eût expliqué, parfois, au cours de nos entretiens, certain air d’une tristesse qu’il semblait éprouver beaucoup moins pour son compte que pour le mien.

Supputant mes mérites, je me tenais déjà pour «celui à qui on ne la fait plus», qui croit savoir ce qu’il vaut en tant que mystificateur ou ironiste; et j’aurais souhaité par-dessus tout que mon maître, sans pousser la flatterie jusqu’à me déclarer hautement son égal, n’en usât pas du moins avec moi comme avec le commun des hommes. J’en vins à rêver de revanches et de lui montrer de quel bois je me chauffais. Et je dissimulais de mon mieux ces sournoises et grandes intentions, et je faisais subtilement la bête. Cela prenait-il? J’en doutais. Je suis même sûr, à quelque cinq ou six lustres de là, que Pile m’avait vu (ou entendu) venir de loin avec mes gros sabots, et qu’il n’exerçait plus ses talents contre moi que pour le principe, en amateur inguérissable et désenchanté.

--Ou bien, continua Pile, serais-tu chasseur de _rates-pennades_?

--Comme tu dis, Pile. Les chauves-souris ne sont pas mauvaises en salmis. Mais je cherche encore la façon de les attraper.

Pile réfléchit un instant, puis:

--Il n’y a qu’à tendre quantité de lacets en crin de cheval dans les branches d’autant d’arbres que tu en trouveras, justement comme on fait pour les alouettes dans les sillons.

Je haussai les épaules, ostensiblement, ayant, sans le vouloir, omis ma résolution de faire la bête.

--Oh! oh! tu as raison de te méfier de ce procédé, poursuivit Pile imperturbablement... Je ne suis qu’un pauvre vieux à qui la mémoire, laquelle est l’huile du cerveau, faut souventes fois dans la lampe. C’est vrai! La chasse au lacet vient d’être interdite et tu pourrais avoir de sérieux ennuis... Mais je ne connais aucun décret, venu de la mairie ou de plus loin, qui défende de pêcher les _rates-pennades_ à la ligne,--à la ligne volante, bien entendu.

--Ça, m’écriai-je, c’est une fameuse idée!

--Ce n’est pas que je réponde de rien...

--Me permets-tu, en tout cas, de descendre dans ton clos pour y couper une gaule?

--Pas la peine! J’ai des _canebères_ sèches à point et toutes prêtes, accrochées au mur du hangar. L’épicier du coin de Bricou, pour cinq sous, te vendra une ligne bien montée, fine et solide, comme pour pêcher les _assièges_...

--Merci! Et après?

Pile secoua la cendre de sa pipe, la mit dans sa ceinture, et me dit en français, avec un peu de cette tristesse que j’avais parfois remarquée de lui à moi:

--Après? Eh! té, je t’enseignerai et te montrerai, à moins que tu ne sois déjà de taille à m’en remontrer toi-même!

J’eus «barre sur lui», dès ce moment, me parut-il. Mais j’avais aussi l’impression que quelque chose venait de mourir, entre le vieux bonhomme et moi, quelque chose qui était peut-être, après-tout, mon enfance. Jamais nous n’avions jusque-là conversé qu’en gascon; j’en conçus quelque superbe sur la minute: le vieux Pile m’avait parlé dans la langue officielle, comme il faisait aux messieurs, à l’aumônier ou au maître à danser des poules.