Part 17
Pour toute réponse, le docteur Hudelson fit une douzaine de pas en avant. Mais il fut obligé de reculer précipitamment. C'était comme s'il se fût aventuré devant la gueule d'un four. Mr Dean Forsyth, qui s'était élancé à sa suite, dut battre en retraite avec non moins de hâte.
--Voyons, mon oncle, reprit à son tour Francis Gordon, voyons Mr Hudelson, il est temps de regagner le bord... Que diable! le bolide ne se sauvera pas maintenant. De le dévorer des yeux, ce n'est pas cela qui vous remplira l'estomac.
Vains efforts. C'est seulement le soir que, tombant de fatigue et d'inanition, Mr Forsyth et Mr Hudelson se résignèrent à quitter la place, bien décidés à revenir le lendemain.
Ils y revinrent, en effet, dès la première heure, mais ce fut pour se heurter à une cinquantaine d'hommes armés--toutes les forces groënlandaises--assurant le service d'ordre autour du précieux météore.
Contre qui le gouvernement prenait-il cette précaution? Contre Zéphyrin Xirdal? En ce cas, cinquante hommes, c'était beaucoup. D'autant plus que le bolide se défendait fort bien tout seul. Son insoutenable chaleur maintenait les plus audacieux à distance respectueuse. A peine si l'on avait gagné un mètre depuis la veille. De ce train-là, il faudrait des mois et des mois pour que M. de Schnack pût prendre effectivement possession du trésor au nom du Groënland.
N'importe, on faisait garder ce trésor. Quand il s'agit de cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards, on ne saurait être trop prudent.
A la prière de M. de Schnack, un des navires en rade était parti, afin de porter télégraphiquement la grande nouvelle à la connaissance du monde entier. Dans quarante-huit heures, la chute du bolide serait donc universellement connue. Cela n'allait-il pas déranger les plans de M. Lecœur? En aucune façon. Le départ de _l'Atlantic_ remontant à vingt-quatre heures, et la marche du yacht étant notablement supérieure, le banquier disposait de trente-six heures d'avance, délai suffisant pour mener à bonne fin sa spéculation financière.
Si le gouvernement groënlandais s'était senti rassuré par la présence de cinquante gardiens, à quel point ne dut-il pas l'être dans l'après-midi du même jour, en constatant que soixante-dix hommes surveillaient désormais le météore?
Vers midi, un croiseur avait mouillé devant Upernivik. A sa corne flottait le pavillon étoilé des États-Unis d'Amérique. Son ancre à peine par le fond, ce croiseur avait débarqué vingt hommes, qui, sous le commandement d'un midshipman, campaient maintenant dans les alentours du bolide.
Quand il connut cet accroissement du service d'ordre, M. de Schnack éprouva des sentiments contradictoires. S'il fut satisfait de savoir le précieux bolide défendu avec tant de zèle, ce débarquement de marins américains en armes sur le territoire groënlandais ne laissa pas de lui causer de sérieuses inquiétudes. Le midshipman, à qui il s'en ouvrit, ne put le renseigner. Il obéissait à l'ordre de ses chefs et ne cherchait pas plus loin.
M. de Schnack se résolut donc à porter dès le lendemain ses doléances à bord du croiseur, mais, quand il voulut exécuter son projet, il se trouva en face d'un travail double.
Pendant la nuit, un deuxième croiseur, anglais celui-là, était arrivé, en effet. Le commandant, apprenant que la chute du météore était un fait accompli, avait, à l'exemple de son collègue américain, débarqué, lui aussi, une vingtaine de marins, et ceux-ci, sous la conduite d'un second midshipman, se dirigèrent au pas accéléré vers le nord-ouest de l'île.
M. de Schnack devint perplexe. Que signifiait tout cela? Et ses perplexités augmentèrent à mesure que le temps s'écoula. L'après-midi, on signala un troisième croiseur battant pavillon tricolore, et, deux heures plus tard, vingt matelots français, sous le commandement d'un enseigne, allaient à leur tour monter la garde autour du bolide.
La situation se corsait décidément. Elle ne devait pas en rester là. Dans la nuit du 21 au 22, ce fut un croiseur russe qui survint, lui quatrième. Puis, dans la journée du 22, on vit arriver successivement un navire japonais, un italien et un allemand. Le lendemain 23, un croiseur argentin et un espagnol ne précédèrent que de peu un bateau chilien, suivi de très près par deux autres navires, l'un portugais et le second hollandais.
Le 25 août, seize bâtiments de guerre, au milieu desquels _l'Atlantic_ avait discrètement repris son mouillage, formaient devant Upernivik, une escadre internationale comme n'en avaient jamais vu ces parages hyperboréens. Et chacun d'eux ayant débarqué ses vingt hommes sous la conduite d'un officier, trois cent vingt marins et seize officiers de toutes nationalités foulaient maintenant un sol que n'eussent pu défendre, malgré leur courage, les cinquante soldats groënlandais.
Chaque navire apportait son contingent de nouvelles, et ces nouvelles ne devaient pas être satisfaisantes, à en juger par leur effet. S'il était constant que la Conférence Internationale siégeât toujours à Washington, il ne l'était pas moins qu'elle ne continuait ses séances que pour la forme. Désormais, la parole était à la diplomatie... en attendant, ajoutait-on dans l'intimité, qu'elle appartînt au canon. On discutait ferme dans les chancelleries, et non sans une certaine acrimonie.
A mesure que les navires se succédaient, les nouvelles devaient être plus inquiétantes. On ne savait rien de précis, mais de sourdes rumeurs couraient dans les états-majors et parmi les équipages, et les relations se faisaient chaque jour plus tendues entre les divers corps d'occupation.
Si le commodore américain avait tout d'abord invité à sa table son collègue anglais, et si celui-ci, en lui rendant cette politesse, avait profité de l'occasion pour rendre un cordial hommage au commandant du croiseur français, c'en était fini de ces amabilités internationales. Maintenant, chacun restait cantonné chez soi, attendant de savoir, pour régler sa conduite, de quel côté viendrait le vent, dont les premiers souffles semblaient être précurseurs de tempêtes.
Pendant ce temps, Zéphyrin Xirdal ne décolérait pas. M. Lecœur avait les oreilles rebattues de ses récriminations incessantes et s'épuisait en vain à faire appel à son bon sens.
«Tu dois bien comprendre, mon cher Zéphyrin, lui disait-il, que M. de Schnack a raison, et qu'il est impossible de laisser à une seule créature la libre disposition d'une somme aussi colossale. Il est donc naturel qu'on intervienne. Mais laisse-moi faire. Quand la première émotion sera calmée, j'interviendrai à mon tour, et je considère comme impossible qu'on ne tienne pas compte dans une large mesure de la justice de notre cause. J'obtiendrai quelque chose, ce n'est pas douteux.
--Quelque chose! se récriait Xirdal. Eh! je m'en moque pas mal, de votre quelque chose. Que voulez-vous que je fasse de cet or? Est-ce que j'en ai besoin, moi?
--Alors, objectait M. Lecœur, pourquoi t'exciter si fort?
--Parce que le bolide est à moi. Ça me révolte qu'on veuille le prendre. Je ne le supporterai pas.
--Que peux-tu contre toute la terre, mon pauvre Zéphyrin?
--Si je le savais, ce serait fait. Mais, patience!.. Quand cette espèce de délégué a émis la prétention de prendre mon bolide, c'était dégoûtant. Que dire aujourd'hui!.. Maintenant, autant de pays, autant de voleurs. Sans compter qu'ils vont se déchirer entre eux, à ce qu'on prétend... Du diable si je n'aurais pas bien fait de laisser le bolide où il était! Ça m'a paru farce à moi, de le faire tomber. J'ai trouvé l'expérience intéressante... Si j'avais su!.. De pauvres hères qui n'ont pas dix sous en poche, qui vont se battre maintenant à propos de milliards!.. Vous direz ce que vous voudrez, c'est de plus en plus dégoûtant!»
Xirdal ne sortait pas de là.
Il avait tort, en tous cas, d'être irrité contre M. de Schnack. Le malheureux délégué, pour employer une expression familière, n'en menait pas large, lui non plus. Cet envahissement du territoire groënlandais ne lui disait rien qui vaille, et la prodigieuse fortune de la République lui paraissait reposer sur des bases bien fragiles. Que faire cependant? Pouvait-il rejeter à la mer, avec ses cinquante hommes, les trois cent vingt marins étrangers, canonner, torpiller, couler bas, les seize mastodontes cuirassés qui l'entouraient?
Non évidemment, il ne le pouvait pas. Mais, ce qu'il pouvait, du moins, ce qu'il devait même, c'était protester au nom de son pays contre la violation du sol national.
Un jour que les deux commandants anglais et français étaient descendus à terre de compagnie, en qualité de simples curieux, M. de Schnack saisit cette occasion de demander des explications et de faire des représentations officieuses, dont la modération diplomatique n'exclurait pas la véhémence.
Ce fut le commodore anglais qui répondit. M. de Schnack, dit-il en substance, avait tort de s'émouvoir. Les commandants des bâtiments en rade se conformaient simplement aux ordres de leurs Amirautés respectives. Il ne leur appartenait, ni de discuter, ni d'interpréter ces ordres, mais seulement de les exécuter. On présumait, toutefois, que le débarquement international n'avait d'autre but que le maintien de l'ordre, en présence d'une affluence de curieux fort importante en réalité, mais qui avait sans doute été prévue plus importante encore. Pour le surplus, M. de Schnack devait être tranquille. La question était à l'étude, et les droits de chacun seraient incontestablement respectés.
«Très exact, approuva le commandant français.
--Puisque tous les droits seront respectés, je pourrai donc défendre les miens, s'écria tout à coup un personnage en intervenant sans façon dans la discussion.
--A qui ai-je l'honneur?.. interrogea le commodore.
--Mr Dean Forsyth, astronome, à Whaston, le véritable père et légitime propriétaire du bolide, répondit l'interrupteur avec importance, tandis que M. de Schnack haussait légèrement les épaules.
--Aoh! très bien! prononça le commodore. Je connais parfaitement votre nom, Mr Forsyth... Mais certainement, si vous avez des droits, pourquoi ne seriez-vous pas mis à même de les faire valoir?
--Des droits!.. s'écria en ce moment un deuxième interrupteur. Alors, que dirai-je des miens? N'est-ce pas moi, moi seul, le docteur Sydney Hudelson, qui, le premier, ai signalé le météore à l'attention de l'univers?
--Vous!.. protesta Mr Dean Forsyth, en se retournant comme s'il eût été piqué par une vipère.
--Moi.
--Un médicastre de faubourg prétendre à une telle découverte!
--Aussi bien qu'un ignorant de votre espèce.
--Un hâbleur qui ne sait même pas de quel côté on regarde dans une lunette!
--Un farceur qui n'a jamais vu un télescope!
--Ignorant, moi!..
--Moi, un médicastre!..
--Pas tellement ignorant que je ne sache démasquer un imposteur.
--Pas si médicastre que je ne trouve le moyen de confondre un voleur.
--C'en est trop! cria d'une voix étranglée Mr Dean Forsyth écumant. Prenez garde, Monsieur!
Les deux rivaux, poings serrés, regards furibonds, se menaçaient du geste, et la scène eût probablement mal fini, si Francis et Jenny ne se fussent élancés entre les combattants.
--Mon oncle!.. s'écriait Francis en maîtrisant Mr Dean Forsyth d'une main vigoureuse.
--Papa!.. Je vous en supplie... Papa!.. implorait Jenny toute en pleurs.
--Quels sont ces deux énergumènes? demanda à Mr Seth Stanfort, à côté duquel il se trouvait par hasard, Zéphyrin Xirdal, qui, à quelque distance, assistait à cette scène tragico-burlesque.
En voyage, on fait aisément bon marché du protocole mondain. Mr Seth Stanfort répondit sans façon à cette question qu'un inconnu lui posait sans façon.
--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de Dean Forsyth et du docteur Sydney Hudelson.
--Les deux astronomes amateurs de Whaston?
--Précisément.
--Ceux qui ont découvert le bolide qui vient de tomber ici?
--Ce sont eux.
--Qu'ont-ils à se disputer de la sorte?
--Ils ne peuvent se mettre d'accord sur celui à qui revient la priorité de la découverte.
Zéphyrin Xirdal haussa dédaigneusement les épaules.
--Belle affaire! dit-il.
--Et ils réclament tous deux la propriété du bolide, reprit Mr Seth Stanfort.
--Sous prétexte qu'ils l'ont vu par hasard dans le ciel?
--C'est cela même.
--Ils ont du toupet, déclara Zéphyrin Xirdal. Mais, ce jeune homme et cette jeune fille, que viennent-ils faire là-dedans?»
Complaisamment, Mr Seth Stanfort exposa la situation. Il raconta par quel concours de circonstances les deux fiancés avaient dû renoncer à l'union projetée, et par suite de quelle absurde jalousie la haine corse qui séparait les deux familles avait brisé leur tendre et touchante affection.
Xirdal paraissait bouleversé. Il regardait de l'air dont il eût regardé des phénomènes, Mr Dean Forsyth retenu par Francis Gordon, et Jenny Hudelson entourant de ses faibles bras son père exaspéré. Quand Mr Seth Stanfort eut achevé son récit, Zéphyrin Xirdal, sans le moindre remercîment, lança un retentissant: «Cette fois, c'est trop fort!» et s'éloigna à grandes enjambées. Avec flegme, le narrateur suivit des yeux cet original, puis il n'y pensa plus et retourna près de Mrs Arcadia Walker, exceptionnellement délaissée pendant ce court dialogue.
Cependant, Zéphyrin Xirdal était hors de lui. D'une main brutale, il ouvrit la porte de sa maisonnette.
«Mon oncle, dit-il à M. Lecœur que cette virulente apostrophe fit sursauter, je déclare que c'est par trop dégoûtant.
--Qu'y a-t-il encore? demanda M. Lecœur.
--Le bolide, parbleu! Toujours le maudit bolide!
--Qu'a-t-il fait, le bolide?
--Il est en train de dévaster la terre, tout bonnement. On n'en est plus à compter ses méfaits. Non content de transformer tous ces gens-là en voleurs, il risque de mettre le monde à feu et à sang, en semant partout la discorde et la guerre. Ce n'est pas tout. Ne voilà-t-il pas qu'il se permet de brouiller les fiancés? Allez la voir, cette petite fille, mon oncle, et vous m'en donnerez des nouvelles. Elle est à faire pleurer une borne kilométrique. Tout ça, décidément, c'est trop dégoûtant.
--Quels fiancés? De quelle jeune fille parles-tu? Qu'est-ce que c'est encore que cette nouvelle lubie? interrogea M. Lecœur ahuri.
Zéphyrin Xirdal dédaigna de répondre.
--Oui, c'est trop dégoûtant, proclama-t-il avec violence. Ah mais! ça ne va pas se passer comme ça. Je vais les mettre tous d'accord, et raide encore!
--Quelle sottise vas-tu faire Zéphyrin?
--Parbleu! ça n'est pas sorcier. Je vais flanquer leur bolide à l'eau.
M. Lecœur se leva d'un bond. Son visage avait pâli sous le coup de l'intense émotion qui lui paralysait le cœur. Pas un instant, la pensée ne lui vint que Xirdal obéît à la colère et qu'il proférât des menaces dont la réalisation ne fût pas en son pouvoir. Il avait donné des preuves de sa puissance. De lui, on devait s'attendre à tout.
--Tu ne feras pas cela, Zéphyrin, s'écria M. Lecœur.
--Je le ferai, au contraire. Rien ne m'en empêchera. J'en ai assez, moi, et je vais m'y mettre pas plus tard que tout de suite.
--Mais tu ne songes donc pas, malheureux...
M. Lecœur s'interrompit brusquement. Une pensée de génie, éblouissante et soudaine comme l'éclair, venait de naître tout d'une pièce dans son cerveau. Quelques instants suffirent à ce grand capitaine des batailles de l'argent pour en examiner le fort et le faible.
--Au fait!.. murmura-t-il.
Un second effort de réflexion lui confirma l'excellence de son projet. S'adressant alors à Zéphyrin Xirdal:
--Je ne te contredirai pas plus longtemps, dit-il carrément, en homme pressé pour qui les minutes sont des heures. Tu veux rejeter le bolide à la mer? Soit! Mais ne pourrais-tu me donner quelques jours de répit?
--J'y suis bien forcé, s'écria Xirdal. Il faut que je fasse subir des modifications à la machine en vue du nouveau travail que je lui demande. Ces modifications exigeront cinq ou six jours.
--Cela nous reporterait donc au 3 septembre.
--Oui.
--Fort bien,» dit M. Lecœur, qui sortit et se dirigea rapidement vers Upernivik, tandis que son filleul se mettait à l'ouvrage.
Sans perdre de temps, M. Lecœur se fit conduire à bord de _l'Atlantic_, dont la cheminée se mit aussitôt à vomir des torrents de fumée noire. Deux heures plus tard, son armateur retourné à terre, _l'Atlantic_ fuyait à toute vapeur et disparaissait à l'horizon.
Comme tout ce qui est génial, le plan de M. Lecœur était d'une sublime simplicité.
De ces deux solutions: dénoncer son filleul aux troupes internationales et le mettre dans l'impossibilité d'agir, ou laisser les choses suivre leur cours, M. Lecœur avait adopté la seconde.
Dans le premier cas, il pouvait raisonnablement compter sur la reconnaissance des gouvernements intéressés. Une part lui serait sans doute réservée du trésor sauvé grâce à son intervention. Mais quelle part? Dérisoire probablement et rendue plus dérisoire encore par l'avilissement de l'or, qu'un tel afflux de ce métal devait logiquement provoquer.
Si, au contraire, il gardait le silence, outre qu'il supprimait toutes les calamités que cette malfaisante masse d'or portait en germe dans ses flancs et qu'elle allait, comme un torrent dévastateur, répandre sur la surface de la terre, il évitait les inconvénients qui lui étaient personnels et s'assurait, en revanche, de grands avantages. Seul pendant cinq jours à connaître un tel secret, il lui était facile d'en tirer parti. Pour cela, il lui suffisait d'expédier par _l'Atlantic_ un nouveau télégramme, dans lequel, après déchiffrement, on lirait rue Drouot: «Événement sensationnel imminent. Achetez Mines quantité illimitée.»
Cet ordre serait facilement exécuté. La chute du bolide était certainement connue à cette heure et les actions de Mines d'or devaient être effondrées à presque rien. Sans aucun doute, on les offrait à des prix insignifiants sans trouver de contre-partie... Quel boum, par contre, quand on apprendrait la fin de l'aventure! Avec quelle rapidité elles remonteraient alors à leurs cours primitifs, au grand profit de leur heureux acheteur.
Disons tout de suite que M. Lecœur avait eu le coup d'œil juste. La dépêche fut distribuée rue Drouot, et, à la bourse du même jour, on exécuta ponctuellement ses instructions. La banque Lecœur acheta au comptant et à terme toutes les mines d'or qui furent offertes, et le lendemain elle en fit autant.
Quelle moisson elle récolta en ces deux jours! Mines de peu d'importance pour quelques centimes par titre, mines autrefois florissantes tombées à deux ou trois francs, mines de premier ordre avilies à dix ou douze, elle ramassa tout indistinctement.
Au bout de quarante-huit heures, le bruit de ces achats commença à circuler dans les diverses bourses du monde et y causa quelque émotion. La banque Lecœur, maison sérieuse bien connue pour son flair, ne devait pas agir à la légère, en se jetant ainsi sur une catégorie spéciale de valeurs. Il y avait quelque chose là-dessous. Tel fut le sentiment général, et les cours remontèrent sensiblement.
Il était trop tard. Le coup était fait. M. Robert Lecœur possédait alors plus de la moitié de la production aurifère du globe.
Pendant que ces événements s'accomplissaient à Paris, Zéphyrin Xirdal utilisait pour modifier sa machine les accessoires dont il avait eu soin de se munir au départ. A l'intérieur, il branchait des fils se croisant en circuits compliqués. A l'extérieur, il ajoutait des ampoules de formes singulières, au centre de deux nouveaux réflecteurs. A la date fixée, le 3 septembre, tout était terminé, et Zéphyrin Xirdal se déclara prêt à l'action.
La présence de son parrain lui assurait exceptionnellement un auditoire véritable. C'était une occasion unique d'exercer ses talents oratoires. Il ne la laissa pas passer.
«Ma machine, dit-il en fermant le circuit électrique, n'a rien de mystérieux ni de diabolique. Ce n'est pas autre chose qu'un organe de transformation. Elle reçoit de l'électricité sous sa forme ordinaire et la rend sous une forme supérieure découverte par moi. Cette ampoule que vous voyez là et qui commence à tourner comme une petite folle, est celle qui m'a servi à attirer le bolide. Avec l'aide du réflecteur au centre duquel elle est située, elle envoie dans l'espace un courant d'une nature particulière, décoré par moi du nom de courant neutre hélicoïdal. Ainsi que son nom l'indique, il se meut à la façon d'une hélice. D'autre part, il a la propriété de repousser avec violence tout corps matériel venu à son contact. L'ensemble de ses spires constitue un cylindre creux, d'où l'air, comme toute autre matière, est chassé, si bien que, dans l'intérieur de ce cylindre, il n'y a rien. Comprenez-vous bien, mon oncle, la valeur de ce mot: RIEN? Vous dites-vous que, partout dans l'infini de l'espace, il y a _quelque chose_, et que mon cylindre invisible qui se visse dans l'atmosphère est, pendant un instant, le seul point de l'univers où il n'y ait RIEN? Instant très court, plus court que la durée de l'éclair. Cet endroit unique où règne le _vide absolu_, c'est un exutoire par lequel s'échappe en vagues pressées l'indestructible énergie que le globe terrestre retient prisonnière et condensée dans les lourdes mailles de la substance. Mon rôle s'est donc borné à supprimer un obstacle.
M. Lecœur, très intéressé, concentrait toute son attention pour suivre ce curieux exposé.
--La seule chose un peu délicate, reprit Zéphyrin Xirdal, c'est de régler la longueur d'onde du courant neutre hélicoïdal. S'il atteint l'objet que l'on désire influencer, il le repousse, au lieu de l'attirer. Il faut donc qu'il expire à une certaine distance de cet objet, mais le plus près possible, de telle sorte que l'énergie libérée rayonne dans son voisinage immédiat.
--Mais, pour faire rouler le bolide à la mer, il faut le pousser et non l'attirer, objecta M. Lecœur.
--Oui et non, répondit Zéphyrin Xirdal. Suivez-moi bien, mon oncle. Je connais la distance précise qui nous sépare du bolide. Cette distance est exactement de cinq cent onze mètres quarante-huit centimètres. Je règle la portée de mon courant en conséquence.
Tout en parlant Xirdal manœuvrait un rhéostat intercalé dans le circuit entre la source électrique et la machine.
--Voilà qui est fait, reprit-il. Maintenant, le courant meurt à moins de trois centimètres du bolide, du côté de sa convexité nord-est. L'énergie libérée l'entoure donc sur cette face d'un intense rayonnement. Cela, toutefois, ne serait peut-être pas suffisant pour mouvoir une pareille masse si intimement adhérente au sol. Aussi, pour plus de prudence, vais-je employer deux autres moyens accessoires.
Xirdal plongea la main dans l'intérieur de la machine. Aussitôt l'une des deux nouvelles ampoules se mit à crépiter furieusement.