Part 16
Une première difficulté se présenta tout de suite. Non pas que M. Biarn Haldorsen eût la velléité de contester les titres de propriété qui lui étaient soumis; mais leur interprétation n'était pas évidente. Aux termes de ces titres très réguliers et revêtus de toutes les signatures et de tous les sceaux officiels désirables, le gouvernement groënlandais, représenté par son agent diplomatique à Copenhague, cédait à M. Zéphyrin Xirdal une surface de neuf kilomètres carrés délimitée par quatre côtés égaux de trois kilomètres chacun, orientés selon les points cardinaux et se coupant à angles droits à semblable distance d'un point central situé par 72° 53' 30" de latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest, le tout au prix de cinq cents kroners le kilomètre carré, soit un peu plus de six mille francs au total.
M. Biarn Haldorsen ne demandait qu'à s'incliner, mais encore fallait-il connaître l'emplacement du point central. Certes, il n'était pas sans avoir entendu parler de latitude et de longitude, et il n'ignorait pas que de telles choses existassent. Par exemple, à cela se bornait le savoir de M. Biarn Haldorsen. Que la latitude fût un animal ou un végétal, la longitude un minéral ou un objet d'ameublement, cela lui paraissait également plausible et il se gardait de toute préférence.
Zéphyrin Xirdal compléta en quelques mots les connaissances cosmographiques du chef de l'Inspectorat du Nord et rectifia ce qu'elles avaient d'erroné. Il offrit ensuite de procéder lui-même, à l'aide des instruments de _l'Atlantic_, aux observations et aux calculs nécessaires. Le capitaine d'un navire danois actuellement en rade pourrait d'ailleurs en contrôler les résultats, afin de rassurer pleinement Son Excellence M. Biarn Haldorsen.
Il fut ainsi décidé.
En deux jours, Zéphyrin Xirdal eut terminé son travail, dont le capitaine danois ne put que confirmer la méticuleuse exactitude, et c'est alors que se présenta la seconde difficulté.
Le point de la surface terrestre ayant comme coordonnée 72° 51' 30" de latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest, était situé en pleine mer, à deux cent cinquante mètres environ dans le nord de l'île d'Upernivik!
M. Lecœur, atterré par cette découverte, s'emporta en véhémentes récriminations. Qu'allait-on faire? Ainsi donc, on serait venu jusque dans ces contrées perdues pour voir bêtement le bolide se payer une pleine eau! Avait-on idée d'une pareille légèreté! Comment Zéphyrin Xirdal--un savant!--avait-il pu commettre une erreur aussi grossière?
L'explication de cette erreur était des plus simples. Que le mot «Upernivik» désignât, non seulement une agglomération, mais aussi une île, Zéphyrin Xirdal ne le savait pas, voilà tout. Après avoir déterminé, au point de vue mathématique, le lieu de chute du bolide, il s'en était fié à une méchante carte extraite d'un petit atlas scolaire, carte qu'il tira de l'une de ses nombreuses poches et qu'il mit sous les yeux du banquier irrité. Cette carte indiquait bien que le point du globe situé par 73° 51' 30" de latitude nord et par 55° 35' 18" de longitude ouest était proche de la bourgade d'Upernivik, mais elle négligeait d'indiquer que cette bourgade, audacieusement figurée assez avant dans les terres, était au contraire située sur l'île du même nom, en bordure immédiate de la mer. Zéphyrin Xirdal, sans chercher plus loin, avait cru sur parole cette carte un peu trop approximative.
Puisse ceci servir de leçon! Puissent les lecteurs de ce récit s'adonner à l'étude de la géographie, et ne pas oublier qu'Upernivik est une île! Cela pourra leur être utile, le jour où ils auront à recueillir un bolide de cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards!
Par contre, cela n'arrangera pas les choses en ce qui concerne celui de Whaston.
Si du moins le terrain avait pu être tracé plus au Sud, cette tricherie aurait été encore favorable, dans le cas d'une déviation du météore. Mais, Zéphyrin Xirdal ayant commis l'imprudence de compléter l'éducation de Son Excellence M. Biarn Haldorsen et d'accepter un contrôle devenu bien gênant, ce modeste truquage n'était même plus possible. Il fallait, coûte que coûte, accepter la situation telle quelle et prendre livraison du terrain acheté partie en surface aquatique et partie en surface terrestre.
La limite sud de cette seconde fraction, la plus intéressante des deux, se trouva, en dernière analyse, portée à douze cent cinquante et un mètres du rivage septentrional d'Upernivik, et sa longueur de trois kilomètres excédant la largeur de l'île en cet endroit, il en résulta que les limites est et ouest auraient dû être tracées en plein Océan. Zéphyrin Xirdal reçut donc effectivement un peu plus de deux cent soixante-douze hectares, au lieu de neuf kilomètres carrés achetés et payés, ce qui rendait infiniment moins avantageuse cette opération immobilière. C'était une mauvaise affaire.
Au point de vue spécial de la chute du bolide, elle devenait même exécrable. Le point visé avec trop d'adresse par Zéphyrin Xirdal était en mer! Certes, il avait admis la possibilité d'une déviation, puisqu'il s'était «donné de l'air» sur quinze cents mètres dans tous les sens autour de ce point. Mais de quel côté se produirait-elle? Voilà ce qu'il ignorait. S'il pouvait évidemment se faire que le météore tombât dans la portion restreinte qui demeurait en sa possession, le contraire n'aurait rien de surprenant. De là, grande perplexité de M. Lecœur.
«Que vas-tu faire maintenant? demanda-t-il à son filleul.
Celui-ci leva les bras au ciel en signe d'ignorance.
--Il faut agir pourtant, reprit son parrain d'un ton courroucé. Il faut que tu nous sortes de cette impasse.
Zéphyrin Xirdal réfléchit un instant.
--La première chose à faire, dit-il enfin, c'est de clore le terrain et d'y construire une baraque suffisante pour nous loger. J'aviserai ensuite.»
M. Lecœur se mit à l'œuvre. En huit jours, les marins de _l'Atlantic_, aidés de quelques Groënlandais attirés par la haute paye offerte, eurent élevé une clôture en fils de fer dont les deux extrémités allaient plonger dans la mer, et construit une cabane en planches qui fut sommairement meublée des objets les plus indispensables.
Le 26 juillet, trois semaines avant le jour où devait s'effectuer la chute du bolide, Zéphyrin Xirdal se mit au travail. Après avoir pris quelques observations du météore dans les hautes zones de l'atmosphère, il s'envola dans les hautes zones des mathématiques. Ses nouveaux calculs ne purent que prouver la perfection de ses calculs antérieurs. Aucune erreur n'avait été commise. Aucune déviation ne s'était produite. Le bolide tomberait exactement à l'endroit prévu, soit par 72° 51' 30" de latitude nord et 55° 35' 18" de longitude ouest.
«Dans la mer, par conséquent, conclut M. Lecœur, en dissimulant mal sa fureur.
--Dans la mer, évidemment, dit avec sérénité Xirdal, qui, en vrai mathématicien, n'éprouvait d'autre sentiment qu'une grande satisfaction, en constatant la précision supérieure de ses calculs.
Mais presque aussitôt l'autre face de la question lui apparut.
--Diable!.. fit-il en changeant de ton et en regardant son parrain d'un air indécis.
Celui-ci se contraignit au calme.
--Voyons, Zéphyrin, reprit-il en adoptant le ton bonhomme qui convient avec les enfants, nous n'allons pas rester les bras croisés, je présume. Une gaffe a été commise; il faut la réparer. Puisque tu as été capable d'aller chercher le bolide en plein ciel, c'est un jeu pour toi de lui faire subir une déviation de quelques centaines de mètres.
--Vous croyez ça, vous! répondit Zéphyrin Xirdal en secouant la tête. Quand j'agissais sur le météore, il était à quatre cents kilomètres. A cette distance, l'attraction terrestre s'exerçait dans une mesure telle que la quantité d'énergie que je projetais sur une de ses faces était capable de provoquer une rupture d'équilibre appréciable. Il n'en est plus ainsi, à présent. Le bolide est plus près, et l'attraction terrestre le sollicite avec tant de force qu'un peu plus un peu moins n'y changera pas grand'chose. D'autre part, si la vitesse absolue du bolide a diminué, sa vitesse angulaire a beaucoup augmenté. Il passe maintenant comme l'éclair dans la position la plus favorable et l'on n'a guère le temps d'agir sur lui.
--Alors, tu ne peux rien? insista M. Lecœur en se mordant les lèvres pour ne pas éclater.
--Je n'ai pas dit ça, rectifia Zéphyrin Xirdal. Mais la chose est difficile. On peut essayer, cependant, bien entendu.»
Il l'essaya, en effet, et avec tant d'obstination que, le 17 août, il considéra comme certain le succès de sa tentative. Le bolide définitivement dévié tomberait en plein sur la terre ferme, à une cinquantaine de mètres du rivage, distance suffisante pour écarter tout danger.
Malheureusement, pendant les jours qui suivirent, cette violente tempête qui secoua si fort les navires en rade d'Upernivik balaya toute la surface de la terre, et Xirdal redouta à bon droit que la trajectoire du bolide ne fût modifiée par un aussi furieux déplacement de l'air.
Cette tempête, on le sait, se calma dans la nuit du 18 au 19, mais les habitants de la cabane ne profitèrent pas de ce répit que leur laissaient les éléments déchaînés. L'attente de l'événement ne leur permit pas de prendre une minute de repos. Après avoir assisté au coucher du soleil, un peu après dix heures et demie du soir, ils virent l'astre du jour se lever moins de trois heures plus tard, dans un ciel presque entièrement dégagé de nuages.
La chute se produisit juste à l'heure annoncée par Zéphyrin Xirdal. A six heures cinquante-sept minutes trente-cinq secondes, une lueur fulgurante déchira l'espace dans la région du Nord, aveuglant à demi M. Lecœur et son filleul, qui, depuis une heure, surveillaient l'horizon du pas de leur porte. Presque en même temps, on entendit un bruit sourd, et la terre trembla sous un choc formidable. Le météore était tombé.
Quand Zéphyrin Xirdal et M. Lecœur eurent retrouvé l'usage de la vue, ce qu'ils aperçurent tout d'abord, ce fut le bloc d'or à cinq cents mètres de distance.
«Il brûle, balbutia M. Lecœur en proie à une forte émotion.
--Oui,» répondit Zéphyrin Xirdal, incapable d'articuler autre chose que ce bref monosyllabe.
Peu à peu, cependant, ils retrouvèrent le calme et se rendirent un compte plus exact de ce qu'ils voyaient.
Le bolide était bien, en effet, à l'état incandescent. Sa température devait dépasser mille degrés et être voisine du point de fusion. Sa composition de nature poreuse se révélait nettement, et c'est justement que l'observatoire de Greenwich l'avait comparé à une éponge. Traversant la surface, dont le refroidissement dû au rayonnement assombrissait la teinte, une infinité de canaux permettaient au regard de pénétrer dans l'intérieur, où le métal était porté au rouge vif. Divisés, croisés, recourbés en mille méandres, ces canaux formaient un nombre immense d'alvéoles, d'où l'air surchauffé s'échappait en sifflant.
Bien que le bolide eût été fortement aplati dans sa chute vertigineuse, sa forme sphérique se discernait encore. La partie supérieure demeurait assez régulièrement arrondie, tandis que la base disloquée, écrasée, épousait intimement les irrégularités du sol.
«Mais... il va glisser dans la mer! s'écria M. Lecœur au bout de quelques instants.
Son filleul garda le silence.
--Tu avais annoncé qu'il tomberait à cinquante mètres du bord!
Il en est à dix, car il faut tenir compte de son demi-diamètre.
--Dix ne sont pas cinquante.
--Il aura été dévié par la tempête.»
Les deux interlocuteurs n'échangèrent pas d'autres paroles et contemplèrent la sphère d'or en silence.
En vérité, M. Lecœur n'avait pas tort d'éprouver une certaine inquiétude. Le bolide était tombé à dix mètres de l'extrême arête de la falaise, sur le sol déclive qui réunissait cette arête au reste de l'île. Son rayon étant de cinquante-cinq mètres, ainsi que l'Observatoire de Greenwich avait eu raison de l'affirmer, il se trouvait en surplomb de quarante-cinq mètres au-dessus du vide. L'énorme masse de métal, déjà amollie par la chaleur, et ainsi projetée en porte-à-faux, avait pour ainsi dire coulé le long de la falaise verticale et pendait lamentablement jusqu'à peu de distance de la surface de la mer. Mais l'autre partie, littéralement imprimée dans le roc, retenait l'ensemble au-dessus de l'océan.
Assurément, puisqu'il ne tombait pas, c'est qu'il était en équilibre. Toutefois cet équilibre paraissait bien instable et on comprenait que la moindre impulsion aurait suffi à précipiter dans l'abîme le fabuleux trésor. Une fois lancé sur la pente, rien au monde ne serait capable de l'arrêter, et il glisserait alors invinciblement dans la mer qui se refermerait sur lui.
Raison de plus de se hâter, pensa soudain M. Lecœur, en reprenant conscience de lui-même. C'était folie de gâcher ainsi son temps dans une sotte contemplation, au grand dommage de ses intérêts.
Passant, sans perdre une minute de plus, derrière la maisonnette, il hissa le drapeau français au sommet d'un mât assez élevé pour être aperçu des vaisseaux mouillés devant Upernivik. On sait déjà que ce signal devait être vu et compris. _L'Atlantic_ avait aussitôt pris la mer, en route pour le poste télégraphique le plus proche, d'où s'élancerait, à l'adresse de la Banque Robert Lecœur, rue Drouot, à Paris, une dépêche rédigée en langage clair: «Bolide tombé. Vendez.»
A Paris, on s'empresserait d'exécuter cet ordre, et cela vaudrait encore un immense bénéfice à M. Lecœur, qui jouait à coup sûr. Quand la chute serait connue, nul doute que les mines ne subissent un dernier effondrement. M. Lecœur se rachèterait alors dans d'excellentes conditions. Allons! l'affaire avait du bon, quoi qu'il pût arriver, et M. Lecœur ne pouvait manquer d'encaisser un nombre respectable de millions.
Zéphyrin Xirdal insensible à ces intérêts vulgaires, était resté plongé dans sa contemplation, quand un grand bruit de voix vint frapper son oreille. En se retournant, il aperçut la foule des touristes, qui, M. de Schnack à leur tête, s'étaient enhardis à pénétrer sur son domaine. Voilà qui était intolérable, par exemple! Xirdal, qui avait acquis un terrain pour être maître chez lui, fut outré d'un tel sans-gêne.
D'un pas rapide, il se porta au-devant des indiscrets envahisseurs.
Le délégué du Groënland lui épargna la moitié du chemin.
«Comment se fait-il, Monsieur, dit Xirdal en l'abordant, que vous soyez entré chez moi? N'avez-vous pas vu les écriteaux?
--Pardonnez-moi, Monsieur, répondit poliment M. de Schnack, nous les avons parfaitement vus, mais nous avons pensé qu'on était excusable d'enfreindre, en raison de circonstances si exceptionnelles, les règles généralement admises.
--Circonstances exceptionnelles?.. demanda Xirdal avec candeur. Quelles circonstances exceptionnelles?
L'attitude de M. de Schnack exprima à bon droit quelque surprise.
--Quelles circonstances exceptionnelles?.. répéta-t-il. Sera-ce donc à moi de vous apprendre, Monsieur, que le bolide de Whaston vient de tomber sur cette île?
--Je le sais parfaitement, déclara Xirdal. Mais il n'y a rien d'exceptionnel là-dedans. C'est un fait très banal que la chute d'un bolide.
--Pas quand il est en or.
--En or ou en autre chose, un bolide, c'est un bolide.
--Ce n'est pas l'avis de ces messieurs ni de ces dames, répliqua M. de Schnack, en montrant la foule des touristes dont la grande majorité ne comprenait pas un mot à ce dialogue. Tout ce monde n'est ici que pour assister à la chute du bolide de Whaston. Avouez qu'il aurait été dur, après un pareil voyage, d'être arrêté par une barrière de fils de fer.
--Il est vrai, reconnut Xirdal disposé à la conciliation.
Les choses étaient ainsi en bonne voie, quand M. de Schnack commit l'imprudence d'ajouter:
--En ce qui me concerne, je pouvais d'autant moins me laisser arrêter par votre barrière, qu'elle s'opposait à l'accomplissement de la mission officielle dont je suis investi.
--Mission qui consiste?
--A prendre possession du bolide au nom du Groënland, dont je suis ici le représentant.
Xirdal avait sursauté.
--Prendre possession du bolide!.. s'écria-t-il. Mais vous êtes fou, mon bon Monsieur!
--Je ne vois pas pourquoi, répliqua M. de Schnack d'un ton pincé. Le bolide est tombé en territoire groënlandais. Il appartient donc à l'État groënlandais, puisqu'il n'appartient à personne.
--Autant de mots, autant d'erreurs, protesta Zéphyrin Xirdal avec une violence naissante. D'abord, le bolide n'est pas tombé sur le territoire du Groënland mais sur mon territoire à moi, attendu que le Groënland me l'a bel et bien vendu contre espèces. En outre, le bolide appartient à quelqu'un, et ce quelqu'un, c'est moi.
--Vous?..
--Parfaitement moi.
--A quel titre?
--Mais à tous les titres possibles, mon cher Monsieur. Sans moi, le bolide graviterait encore dans l'espace, où, tout représentant que vous êtes, vous seriez bien en peine d'aller le chercher. Comment ne serait-il pas à moi, puisqu'il est chez moi et que c'est moi qui l'y ai fait tomber?
--Vous dites?.. insista M. de Schnack.
--Je dis que c'est moi qui l'ai fait tomber. J'ai d'ailleurs eu soin d'en informer la Conférence Internationale qui s'est réunie, paraît-il, à Washington. Je présume que ma dépêche a interrompu ses travaux.
M. de Schnack considérait son interlocuteur avec incertitude. Avait-il affaire à un farceur ou à un fou?
--Monsieur, répondit-il, je faisais partie de la Conférence Internationale, et je peux vous affirmer qu'elle siégeait toujours quand j'ai quitté Washington. D'autre part, je peux également vous affirmer que je n'ai eu aucune connaissance de la dépêche dont vous parlez.
M. de Schnack était sincère. Un peu dur d'oreille, il n'avait pas entendu un seul mot de cette dépêche, lue, comme il est d'usage dans tout parlement qui se respecte, au milieu de l'infernal vacarme des conversations particulières.
--Je ne l'en ai pas moins envoyée, affirma Zéphyrin Xirdal qui commençait à s'échauffer. Qu'elle soit ou non arrivée à destination, cela ne change rien à mes droits.
--Vos droits?.. riposta M. de Schnack que cette discussion inattendue irritait également. Osez-vous bien élever sérieusement des prétentions quelconques sur le bolide?
--Non, mais, je me gênerai peut-être! s'exclama Xirdal gouailleur.
--Un bolide de six trillions de francs!
--Et puis après?.. Quand il vaudrait trois cent mille millions de milliards de billiards de trilliards, cela ne l'empêcherait pas d'être à moi.
--A vous!.. c'est de la plaisanterie... Un homme posséder à lui seul plus d'or que le reste du monde!.. Ce ne serait pas tolérable.
--Je ne sais pas si c'est tolérable ou pas tolérable, cria Zéphyrin Xirdal tout à fait en colère. Je ne sais qu'une chose, c'est que le bolide est à moi.
--C'est ce que nous verrons, conclut M. de Schnack d'un ton sec. Pour le moment, vous voudrez bien souffrir que nous poursuivions notre route.»
Ce disant, le délégué toucha légèrement le bord de son chapeau, et, sur un signe de lui, le guide indigène se remit en marche. M. de Schnack lui emboîta le pas, et les trois mille touristes emboîtèrent le pas à M. de Schnack.
Zéphyrin Xirdal, planté sur ses longues jambes, regarda passer cette foule, qui semblait l'ignorer. Son indignation était grande. Entrer chez lui sans sa permission et s'y comporter comme en pays conquis! Contester ses droits! Cela dépassait les bornes.
Rien à faire, cependant, contre une pareille foule. C'est pourquoi, quand le dernier étranger eut défilé, il en fut réduit à battre en retraite vers sa bicoque. Mais, s'il était vaincu, il n'était pas convaincu, et, chemin faisant, il donna libre cours à sa bile.
«C'est dégoûtant... dégoûtant!» proclamait-il à satiété en gesticulant comme un sémaphore.
Cependant, la foule se hâtait derrière le guide. Celui-ci s'arrêta enfin à l'amorce de l'extrême pointe de l'île. On ne pouvait aller plus loin.
M. de Schnack et M. Wharf le rejoignirent aussitôt. Puis ce furent MM. Forsyth et Hudelson, Francis et Jenny, Omicron, Mr Seth Stanfort et Mrs Arcadia Walker, et enfin toute la masse des curieux que la flottille avait déversée sur ce littoral de la mer de Baffin.
Oui, impossible d'aller plus loin. La chaleur, devenue insoutenable, n'aurait pas permis un pas de plus.
D'ailleurs, ce pas aurait été inutile. A moins de quatre cents mètres, la sphère d'or apparaissait, et tout le monde pouvait la contempler, comme Zéphyrin Xirdal et M. Lecœur l'avaient contemplée une heure plus tôt. Elle ne rayonnait plus, comme au temps où elle traçait son orbite dans l'espace, mais tel était son éclat que les yeux avaient peine à le supporter. En somme, insaisissable quand elle sillonnait le ciel, elle n'était pas moins insaisissable maintenant qu'elle reposait sur le sol terrestre.
En cet endroit, le littoral s'arrondissait en une sorte de plateau, un de ces rochers désignés sous le nom d'_Unalek_, en langue indigène. Incliné vers le large, il se terminait en une falaise verticale élevée d'une trentaine de mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est sur le bord de ce plateau que le bolide était tombé. Quelques mètres de plus à droite, et il se fût englouti dans les abîmes où plongeait le pied de la falaise.
«Oui! ne put s'empêcher de murmurer Francis Gordon, à vingt pas de là, il était par le fond...
--D'où on ne l'aurait pas facilement retiré, termina Mrs Arcadia Walker.
--Eh! M. de Schnack ne le tient pas encore, fit remarquer Mr Seth Stanfort. Il s'en faut qu'il soit encaissé par le gouvernement groënlandais.»
En effet, mais il le serait un jour ou l'autre. Question de patience, tout simplement. Il suffirait d'attendre le refroidissement et, à l'approche d'un hiver arctique, cela ne tarderait guère.
Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient là, immobiles, hypnotisés, pour ainsi dire, par la vue de cette masse d'or qui leur brûlait les yeux. Tous deux avaient essayé de se porter en avant, et tous deux avaient dû reculer, aussi bien que l'impatient Omicron qui faillit être grillé comme un roastbeef. A cette distance de quatre cents mètres, la température atteignait cinquante degrés centigrades, et la chaleur dégagée par le météore rendait l'air irrespirable.
«Mais enfin... il est là... Il repose sur l'île... Il n'est pas au fond de la mer... Il n'est pas perdu pour tout le monde... Il est aux mains de cet heureux Groënland!.. Attendre... il suffira d'attendre...»
Voilà ce que répétaient les curieux arrêtés par la suffocante chaleur à ce tournant de la falaise.
Oui, attendre... Mais combien de temps? Le bolide ne résisterait-il pas un mois, deux mois, au refroidissement? De telles masses métalliques, portées à une température si élevée, peuvent rester longtemps brûlantes. Cela s'est déjà vu pour des météorites de volume infiniment moindre.
Trois heures se passèrent et personne ne songeait à quitter la place. Voulait-on attendre qu'il fût possible d'approcher du bolide? Mais ce ne serait ni aujourd'hui, ni demain. A moins d'établir un campement et d'y apporter des vivres, il faudrait bien retourner aux navires.
«Mr Stanfort, dit Mrs Arcadia Walker, pensez-vous que quelques heures suffiront à refroidir ce bloc incandescent?
--Ni quelques heures ni quelques jours, Mrs Walker.
--Je vais donc retourner à bord de _l'Oregon_, quitte à revenir plus tard.
--Vous avez parfaitement raison, répondit Mr Stanfort, et, à votre exemple, je me dirigerai du côté du _Mozik_. L'heure du déjeuner a sonné, je pense.
C'était le parti le plus sage, mais, ce sage parti, il fut impossible à Francis Gordon et à Jenny de le faire adopter par MM. Forsyth et Hudelson.
En vain la foule s'écoula peu à peu, en vain M. de Schnack, le dernier, se décida à regagner la station d'Upernivik, les deux maniaques s'entêtèrent à demeurer seuls en tête à tête avec leur météore.
«Enfin, papa, venez-vous? demanda pour la dixième fois Jenny Hudelson vers deux heures de l'après-midi.