La Cendre: Roman

Part 8

Chapter 83,700 wordsPublic domain

--Quoi! Cela vous effraie de venir chez moi?... Et vous reconnaissez cependant que je ne vous déplais pas, que vous avez du plaisir en ma société!... C'est enfantin!

--Pas si enfantin que vous le dites! fit Mme Lozières.

Et elle donna ses motifs. D'abord, bien qu'ayant cessé de pratiquer, en province, afin de ne pas nuire à l'avancement de son mari et pour éviter les criailleries des radicaux, elle était restée religieuse. Elle gardait l'aversion, la terreur du péché. Ensuite, elle aimait M. Lozières, non pas, certes, d'une passion aiguë et emportée, mais d'une affection solide, fortifiée par le temps; et elle ne se fût pas pardonné d'être pour lui une cause de chagrin ou de honte.

Elle avait proféré cette déclaration traditionnelle d'une voix presque administrative, comme un maire lisant, avec une solennité voulue, les articles délabrés du Code, et elle ajouta:

--Vous devinez que vous n'avez rien à espérer de moi,--rien, sinon une bonne amitié et un bon souvenir ...

Il pensa: «Elle ne disait pas tout cela, chez elle, quand elle râlait dans mes bras!»--et d'un ton attendri:

--Je vous suis très reconnaissant de votre franchise! fit-il ... Il y aurait beaucoup à vous répondre ... Mais pourquoi discuter?... Je ne désire vous prendre ni par la pitié ni par le raisonnement. Tout ce que je souhaite, c'est de ne pas vous perdre, c'est que vous acceptiez de revenir à ces rendez-vous, si toutefois ils ne vous sont pas désagréables ...

--Désagréables? Aucunement ... A condition, pourtant, que vous me promettiez de ne jamais me parler de ce que vous savez!...

--Je vous le promets!

Pendant les quatre jours qui suivirent, il tint sa promesse.

Il avait son plan, ne guettait qu'une occasion de se trouver seul à seul avec Mme Lozières, dans une chambre close, chez elle, chez lui, n'importe où, et là, de lui fermer la bouche sous ses baisers, d'en faire de nouveau cette pauvre chose inanimée, sans volonté, sans force qu'il avait vue une fois entre ses mains, vaincue, et que maintenant il ne lâcherait plus.

* * * * *

Un matin, il crut le moment propice. Depuis l'aube, la pluie ne cessait de tomber, une pluie épaisse et obstinée, qui chassait des rues la gaieté printanière, salissait toute la ville, jetait dans l'air mouillé des fraîcheurs rudes de bord de mer. Et lorsque Lucie arriva au rendez-vous, avenue Montaigne, Mareuil s'écria:

--Il me semble qu'aujourd'hui notre à-pied sera un peu humide!

Elle répondit:

--Aussi je ne suis venue que par correction, que pour échanger un petit bonjour, et je rentre vite ...

Mareuil la retint:

--Attendez, j'ai une autre idée ... Votre mari déjeune ce matin chez le ministre ... n'est-ce pas?... Si, vous, vous veniez déjeûner avec moi à la campagne?... A Ville d'Avray, par exemple!... Outre que nous sommes en semaine, par ce temps de canard, il est certain que nous ne rencontrerons personne ... Nous aurons le restaurant à nous, à nous tout seuls ... Voyons, qu'en dites-vous?

Elle se taisait. Mareuil reprit:

--Pas chez moi, vous comprenez! A Ville-d'Avray! Vous avez justement une voilette tout à fait pour campagne ... Et je vous donne mon billet que ce ne serait pas ennuyeux cette petite excursion de camarades!

Elle se taisait encore.

--Vous ne voulez pas? J'ai une voiture excellente. Elle m'enlève ... Elle vous enlève ... L'oiseau chante dans les bois!...

Il montrait du regard une Victoria de louage stationnant à quelques pas de là.

Mme Lozières souriait, paraissait séduite,--sa pudeur comme en détresse, comme usée par tous ces rendez-vous fréquents.

--Et chez moi? fit-elle enfin ... Chez moi? Que raconterai-je? Comment expliquer mon absence?

Gilbert répondit d'un air sceptique:

--Chère Madame et amie, vous ne me ferez pas croire que c'est le manque d'imagination qui arrête une personne aussi spirituelle ...

Elle se récria, mais il poursuivit:

--Non, la vérité, dois-je vous l'avouer?... La vérité est que vous avez peur de moi!...

--Peur de vous? fit Mme Lozières avec hauteur.

--Oui, peur de moi!... Vous redoutez que dans le tête-à-tête je ne sois pas de force à observer nos conventions ... Vous avez tort, et au risque de vous paraître fat, j'oserai vous dire qu'en ce qui me concerne, vos craintes sont exagérées ...

Elle eut la faiblesse de s'offusquer:

--Ah! vous avez des façons de me parler!...

Mareuil l'interrompit:

--Des façons bien sincères, sincères jusqu'à la maladresse ... Je vous rappelais que depuis l'autre fois, je vous ai toujours témoigné un respect de première qualité et que j'étais disposé à continuer ... Cela vous blesse?... Je retire ce que j'ai dit ... Entendu!... Ce n'est pas de moi que vous avez peur!...

--Et de qui, alors? fit-elle brusquement, comme giflée par cette impertinence.

Mareuil s'esquiva:

--Je l'ignore ... Je vous propose une partie inoffensive ... Vous refusez ... J'en conclus qu'elle vous effraie ... Voilà tout!...

Il se mit à inspecter son soulier droit qu'encerclait une fine bordure de boue séchée.

Mme Lozières se sentait glisser au piège de ce défi, envahir par une de ces rages enjôleuses qu'on sait stupides, funestes,--mais toujours plus puissantes que la raison, la prudence, l'intérêt.

Elle répéta avec un ton d'ironie:

--Cela m'effraie?... Voilà tout?... Eh bien! vous vous trompez, mon cher ... Vous allez être bien étonné!... J'accepte!...

«Allons donc!» pensa-t-il--et à haute voix:

--Je vous fais mes excuses, chère Madame, et tous mes remerciements!...

Ils montèrent dans la voiture, qui fila, par le Bois de Boulogne, vers Ville-d'Avray.

Mareuil se tenait ostensiblement dans un des coins de la Victoria, laissant entre lui et Mme Lozières un large espace, un espace pudique et rassurant qui empêchait les cahots effarouchants, les rapprochements incorrects. Cependant, malgré ses efforts de discrétion, il l'apercevait toute repentante d'avoir cédé à ce bête mouvement de bravoure, tout apeurée de se voir auprès de lui, sous cette geôle obscure de la capote baissée, du tablier tendu; et, en l'observant, il pensait maussadement:

«Elle est sur l'œil!... Mauvaise affaire!... Cela n'ira pas tout seul!...»

Il était midi et demi, quand ils atteignirent le restaurant des Etangs.

Trois maîtres d'hôtel s'empressèrent à leur rencontre. Le cabaret était vide, absolument silencieux, à part le ruissellement de l'eau le long des charmilles abandonnées, des tonnelles solitaires. On les introduisit dans un étroit cabinet sombre, attenant au jardin. De la fenêtre on découvrait le lac gris, comme en ébullition sous les piqûres ricochantes de la pluie et, au loin, des arbustes, penchés, décoiffés par l'averse.

Mareuil commanda; puis, se tournant vers Lucie, assise en face de lui sur un divan de velours rouge.

--Préférez-vous que la porte demeure ouverte?

Elle comprit son intention, et avec un sourire:

--Non, Monsieur ... Pas de générosité!... Fermez toutes les portes!

--Vous êtes simplement héroïque! dit-il en s'inclinant.

On servait le déjeuner. Ils commencèrent à manger.

Mme Lozières s'animait peu à peu, causait gaiement, sans aucune gêne maintenant; mais à mesure que le repas avançait, Mareuil se demandait comment il allait passer de cette conversation amicale et confiante, de ces plaisanteries cordiales, au reste, au dramatique reste, à ce qu'il voulait faire là, ici même, tout à l'heure ...

Dans l'intervalle, il voyait une sorte d'abîme infranchissable et noir, toute la profondeur de l'impossible; et, à son tour, il avait peur.

Il essayait de se représenter les mouvements à accomplir, ce peu de chose que cela est, matériellement, de renverser une femme, de la saisir,--ce qu'il avait tenté une fois, rue Galilée, par instinct:

«Toc! je l'embrasse!... Bon!... Et puis, je la serre ... et puis, ftt!...»

Mais il restait hésitant, intimidé. Il lui manquait cette fougue intrépide d'amour, de désir ou de haine qui aide à commettre aisément les violences; et c'était en lui les reculs du criminel qui raisonne, le respect de la victime, les lâches angoisses de la préméditation.

Avec Mme Hardouin? Avec Mme Hardouin, oh! c'avait été plus vite enlevé, chez lui, tout de suite, sans trac ni commentaires! Il l'avait prise, comme on tue, dans un accès de folie silencieuse.

Il songeait, en rapprochant:

«Nom d'un bonhomme! je ne suis pas brillant!»

Et, pour s'enhardir, il se mit à boire, à vider et à remplir son verre aussitôt vidé.

Mme Lozières s'en aperçut:

--Vous supportez bien le champagne?

--Comme un Suisse! fit Mareuil.

Puis, afin de détourner les soupçons, il ajouta:

--D'ailleurs, ce n'est rien à côté du Grand Cob!

--Le Grand Cob?

--Oui, Gendrey, un de mes amis ... Tenez, une nuit, je l'ai vu boire, à un souper, en une heure, trois bouteilles de Mümm!

--Et après?

--Après, dame, il était un peu raide ... Pas davantage ...

--Et pourquoi l'appelle-t-on le Grand Cob?

Mme Lozières voulait des explications détaillées sur Gendrey, ses mœurs, son entourage. Gilbert les fournit.

Elle disait:

--C'est très amusant ... très amusant, ces histoires!

Et elle riait en se renversant un peu sur le divan rouge.

Mareuil continuait, accumulait les anecdotes, très en verve; et, comme il la regardait rire, il distingua dans ses yeux bruns tachetés d'or non plus l'odieux regard d'âme, de tendresse qu'il craignait tellement, mais un vague éclat sensuel, cette langueur involontaire et rêveuse qui naît de la griserie.

Il éprouva comme un choc au cœur, une palpitante sensation de courage, d'énergie, et, emplissant de kummel le petit verre placé devant Mme Lozières, il lança hâtivement:

--Ce kummel est au-dessous de tout... Chez moi, vous en boiriez de bien meilleur!... Avouez que chez moi, sous tous les rapports, nous serions mieux!...

Elle répondit sans s'offenser:

--Et votre promesse?

--Ma promesse! Certes, je m'en souviens ... Certes ... Seulement, à la longue, je me désole, je m'irrite ...

Elle implora doucement:

--Oh! ne prenez pas votre air méchant ... Ne parlons plus de cela ... C'est inutile ... Je vous ai déclaré que j'aimais mon mari, et ...

Mareuil l'interrompit:

--Votre mari! Votre mari! Mais pensez-vous qu'il rigolerait, votre mari, s'il vous voyait ici?

Elle le contempla avec une mine effarée, tout interdite de cette sortie grossière, presque prête à pleurer, et balbutia:

--Qu'est-ce que vous dites?... Qu'est-ce que vous avez dit?...

Il rejeta sa chaise, et, s'asseyant près de Lucie, sur le divan:

--Ne faites pas attention!... Je suis une brute, un malotru ... Je n'ai rien dit. Aussi, c'est votre faute ... Pourquoi m'affolez-vous par vos refus, après ce qui s'est passé un jour entre nous, après ces baisers, ces caresses?... Je n'ai pas oublié, moi!... J'en deviens fou, je vous assure!...

Il la fixait de ses yeux allouvis, la face contractée de désirs, de tous ces désirs si longtemps contenus, et qui, dans l'ombre de ce cabinet, à côté d'elle, sous l'entraînement du vin, de la facilité proche, se déchaînaient, réclamaient leur droit, leur pâture.

--Oh! je vous en prie, vous viendrez, n'est-ce pas? supplia-t-il en posant sa main sur celle de Lucie.

Elle fit le geste de la retirer, mais ce fut comme un de ces imprudents mouvements d'effroi qui, dans une cage, décident de la fin du dompteur.

Mareuil, la voyant échapper, l'avait, d'un élan furieux, saisie, et il l'embrassait fiévreusement, sans un mot, sans une excuse.

Elle fléchissait entre ses bras:

--Mais c'est indigne!... Oh! Gilbert!... Vous aviez juré!... C'est indigne!

Elle s'était cramponnée à la nappe. Elle lâcha prise. Il y eut un grand fracas de verres brisés, de vaisselles entrechoquées. Elle succombait.

* * * * *

--Vous me pardonnez? chuchota Mareuil, qui surveillait anxieusement son réveil.

Elle inclina lentement la tête. Puis elle marcha vers la fenêtre, et resta quelques instants à examiner le paysage, la campagne effacée sous la pluie tombant toujours.

Gilbert s'était approché et avait glissé son bras sous celui de Mme Lozières.

Elle le pressa contre son buste tiède et mouvant encore.

Alors, ne sachant que dire, il interrogea:

--Voulez-vous partir?

--Je veux bien!

Il sonna pour l'addition, et, la voiture avancée, ils reprirent la route de Paris, le long des allées latérales, par crainte de rencontrer du monde.

La pluie ne cessait pas, fouettant la capote, fouettant leurs visages, formant dans le tablier de cuir des petites flaques noires que Mareuil secouait distraitement. Et, sur leur chemin, c'était un vivant frémissement de boue, une permanente giclée de boue jaune et gluante, comme les lambeaux de quelque être jaunâtre, qu'ils auraient écrasé en passant.

Mareuil se sentait affreusement triste. Il se rappelait le jour où Mme Hardouin s'était donnée à lui, l'atmosphère de triomphe dans laquelle il avait vécu, les dernières heures de ce jour-là, et plusieurs jours après. Aujourd'hui, non, il n'éprouvait pas cette joie intense, ce gonflement d'âme extraordinaire et délicieux. Mais plutôt une prodigieuse lassitude, au souvenir des deux mois écoulés, de ces deux mois consacrés à des espionnages, à des correspondances mystérieuses, à des ruptures, à des supplications serviles, à des stratagèmes rabaissants.

«Quel métier! Et tout cela, pour arriver à quoi, en somme?»

Mme Lozières se serrait contre lui et dit tout bas:

--Je vous aime infiniment!

Il répondit:

--Eh bien! Et moi, est-ce que vous croyez que je ne vous aime pas?

Jusqu'à Paris ils ne parlèrent plus. Quelquefois seulement, la main de Lucie étreignait sa main davantage, et il lui rendait machinalement cette étreinte.

Près de l'Arc de Triomphe, elle descendit, promettant de venir le lendemain chez lui.

La voiture repartit aux allures vives, mais, en tournant le boulevard Malesherbes, elle eut un arrêt brusque. Elle avait failli renverser un vieillard à barbe blanche qui, maintenant, se hâtait vers le refuge du trottoir.

Mareuil le reconnut:

«C'est Bourgueil ... Le pauvre vieux!... Il marque mal, en civil!»

Il revoyait l'illustre peintre dans son costume vert de membre de l'Institut, avec la barre oblique du grand cordon rouge de la Légion d'honneur, l'épinglette de croix scintillantes gagnées années par années--tel qu'il l'avait vu, à un enterrement officiel, quelques semaines auparavant; et il pensa:

«Il n'a pas dû perdre beaucoup de temps à Ville-d'Avray, celui-là!»

Il songeait aussi à la vie laborieuse de certains de ses camarades, aux ateliers où ils s'emprisonnaient tout le jour, à ces ateliers mornes et austères comme des cellules, où rien ne distrait de l'idéal cherché, où par les vitres dépolies rien ne vient du dehors que la lumière du ciel.

«Peuh! C'est l'ambition qui les tient, la vanité!... Pas grand'chose, encore!»

Les paroles de Brévannes lui revinrent à l'esprit: «Moquez-vous donc de la gloire, faites donc ce qui vous amuse!»

Il se les redisait en souriant; puis, soudain, il murmura avec découragement:

«Oui, mais voilà! Est-ce que cela m'amuse?»

VII

Entre une femme à son premier adultère et une femme ayant cédé à plusieurs amants, il n'y a pas grande différence. C'est immédiatement, chez les novices, la même astuce, la même liberté d'expressions et de gestes, la même dépravation que chez les anciennes. On dirait qu'avant la faute les plus honnêtes avaient de l'adultère un sens secret, une habitude atavique et cachée qui n'attendait que la chute pour se révéler; et, dès les débuts de l'abandon, on voit ces dames se mouvoir sans répugnance dans leurs fonctions nouvelles, comme de jeunes canetons s'ébattant naturellement dans la croupissure des mares.

Gilbert sut d'abord gré à Mme Lozières de cette prompte métamorphose.

Elle venait chaque après-midi chez lui, toujours gaie, toujours affectueuse, ne mentionnant jamais ni mari, ni remords, et pleine d'ardeurs complaisantes.

Parfois, tandis qu'il se rhabillait, elle se mettait au piano, vêtue seulement de ses fines lingeries blanches, les cheveux dénoués, retombant en masses d'or sur ses épaules nues, et elle chantait.

Ses doigts effleuraient à peine les touches, les frôlaient comme des cordes de harpe, laissant le dessus à sa voix amoureuse et chaude. Elle chantait des mélodies de Massenet, de Gounod, des airs énervants et sensuels où la tendresse gémit sur le ton des désirs.

Et Mareuil, se recoiffant devant la glace qui la reflétait, pensait:

«Il n'y a pas à dire, elle est charmante!... Quel succès elle aurait ainsi, dans le monde!...»

Pourtant, il n'atteignait pas souvent à ces remarques admiratives, et plus il connaissait Mme Lozières, au contraire, plus il se sentait mécontent et déçu.

Certainement, elle était charmante, tout à fait charmante de corps, d'esprit, d'élégance. Elle causait ingénieusement, drôlement, d'une manière sautillante et comique, aussi bien que Mme Hardouin, sinon mieux. Elle se montrait envers lui une maîtresse dévouée, docile, une maîtresse parfaite.

Mais il fallait, pour l'apprécier, qu'il fût près d'elle, tout près, chez lui, sous l'influence directe de ses caresses, de ses baisers, de sa fraîche beauté.

Autrement, il avait la sensation d'être seul, libre, sans passion, sans compagne d'âme.

Il se rendait rue Fortuny, l'esprit tranquille, avec cette démarche paisible et traînarde qu'on a pour faire une course, une visite due.

Puis, Lucie partie, il lui semblait, au bout de quelques minutes, qu'elle s'effaçait, disparaissait de sa pensée derrière un voile montant d'indifférence et de néant. Rien ne lui demeurait de l'avoir vue, de compter la revoir; et les heures d'amour terminées, il se trouvait dans la rue, comme un employé au sortir du bureau, inactif, désœuvré, insoucieux de la besogne du jour ou de celle du lendemain.

Il se souvenait alors de ce qu'il ressentait au temps de Mme Hardouin, au temps de cette Jack dont l'image pâlissait graduellement en sa mémoire comme l'image d'un mauvais démon défunt. C'était, après les rendez-vous, des retours glorieux, des soirées passées, dans le silence de l'atelier, à revivre l'honneur enivrant de l'avoir possédée, des rêveries continues vers elle, une poursuite imaginaire de sa personne dans des théâtres, des salons supposés,--ou encore de longues veillées employées à dessiner des bibelots qu'il lui commanderait, des bibelots rares et uniques, où la matière serait presque signée de sa tendresse inventive.

Et lorsqu'il comparait au présent, il en voulait un peu à Mme Lozières de le laisser, loin d'elle, tellement calme, inoccupé, comme si la jeune femme eût manqué à un pacte, violé les conditions de leur engagement.

Mais bientôt, quelque chose de plus grave commença à l'inquiéter.

Il s'était présenté à Mme Lozières comme un chevalier exceptionnel et passionné, un personnage héroïque de roman d'amour; et, à tout instant, il oubliait son rôle, il lâchait des phrases maladroites qui décelaient la froideur de ses sentiments, tout son égoïsme d'homme qui désirait sans beaucoup aimer.

Elle le regardait avec stupeur:

--Comme vous êtes ironique!... Vous! Un amant! C'est vous qui dites cela?...

Il s'excusait, corrigeait ses paroles, et le lendemain, par négligence, recommettait les mêmes erreurs.

Ou bien--et c'était pis--il se rappelait son rôle. Il le débitait, il le jouait, comme un rôle de théâtre, avec les lacunes de souvenir qu'on a en scène, ces durs moments où l'on cherche ses mots, la suite de la tirade. Il balbutiait, bafouillait, terminait par une plaisanterie, et toujours il restait agacé de s'entendre réciter ces déclarations vaines, ces théories mensongères, écœuré de toute cette parodie de passion où il s'était si étourdîment contraint.

Il finit par s'effrayer des rendez-vous comme d'un examen à subir. Il ne se décidait à y aller qu'à la dernière minute; et fréquemment il arrivait en retard. Dès le seuil, il apercevait, blottie piteusement en un coin de la chambre, Mme Lozières, gardant encore ses gants, son chapeau, sa voilette, n'ayant osé se dévêtir dans la crainte qu'il ne viendrait pas.

Elle disait simplement:

--Ah! vous n'êtes guère exact!

Et il lisait sur sa figure l'angoisse qu'il avait eue en espérant Mme Hardouin, cette crispation douloureuse que donne, quand on aime, l'attente incertaine et solitaire.

Il avait des regrets, consolait Lucie, se jetait à ses genoux, par raillerie, pour obtenir son pardon; et ces jours-là, il redoublait d'attentions, de tendresse fictive, ne voulant pas qu'elle souffrît comme il avait souffert.

* * * * *

Juillet cependant finissait dans une chaleur lourde. Tout le monde, peu à peu, quittait Paris. Mme Mareuil était allée, comme chaque année, rejoindre son frère à Monneville. Les Brévannes s'installaient pour trois mois à Plouhinec, un trou sauvage de la Bretagne. Mme Lozières hésitait sur le choix d'une villégiature.

Enfin, dans la première quinzaine d'août, elle apprit à Gilbert que son mari avait loué une villa à Saint-Germain.

Elle pleurait presque à l'idée de la séparation.

--Oh! mon ami chéri, deux mois sans vous!... Pensez donc!...

Il répliqua de même, car il ne parvenait pas à la tutoyer:

--Allons, allons, ne pleurez pas!... Je ne quitterai pas Paris cet été, et lorsque vous serez libre, vous viendrez vite ici ...

Elle lui sauta au cou:

--Oh! merci! merci!... Je vois que vous m'aimez!...

Il avait l'arrière-pensée de tenter un essai, de se rendre compte si, de la voir moins, cela augmenterait ses désirs, son amour peut-être.

Mais dès que Mme Lozières fut partie, il eut à vaincre une difficulté nouvelle.

Il avait promis de répondre régulièrement à ses lettres, et toutes les fois qu'il s'asseyait pour lui écrire, il avait un frisson de paresse en face des pages à remplir.

«Qu'est-ce que je vais lui dire?»

Il traçait en tête du papier: «Ma chère petite amie ...»--puis des minutes, des minutes fuyaient sans qu'il lui vînt quoi que ce fût à ajouter, à mettre au-dessous, d'un peu sincère ou vraisemblable.

Il regrettait alors de n'avoir plus cette profusion de phrases douces, de tournures amoureuses dont il usait contre Mme Hardouin,--cette belle armée de mots caressants et charmeurs, si honteusement battue jadis et qui, à l'heure présente, l'aurait si bien servi.

Il essayait de ressaisir son vocabulaire, de retrouver quelques-unes de ces cajoleries, de ces petites confidences intimes qui sont tout dans les correspondances d'amants; mais il lui semblait que sa plume rétivait, se refusait à écrire les mots tendres, tiquait sur eux comme sur des mots grossiers:

«C'est épatant!» s'écriait-il.

Et finalement, il rédigeait une lettre glaciale, banale et brève, d'une affection forcée, et qu'en relisant, il avait envie de détruire.

Au bout de huit jours, un matin, il reçut une dépêche de Mme Lozières: «Attendez-moi onze heures et demie.--Petit Fifre.»--car elle avait adopté, sur son conseil, ce pseudonyme.

Ils déjeunèrent ensemble rue Fortuny. Elle s'arrêta un instant de manger, lui tendant, par-dessus la table, sa main à baiser, et elle murmura:

--Comme je suis heureuse!... Quand reviendrai-je?... En voilà au moins pour une semaine!... Cela ne vous paraît-il pas interminable, ces journées loin l'un de l'autre?...

--Oh! si!... Mais nous n'y pouvons rien!... C'est la vie!...

Elle répliqua:

--Je sais ... Vous vous résignez plus facilement que moi!...

Et pendant quelques moments, ils demeurèrent sans causer.

Au sujet des lettres, elle ne se permit qu'une observation détournée:

--Quel petit papier à lettre vous avez!... A peine commencé, c'est tout de suite lu!...

Il put dissimuler son embarras:

--Je suis très honoré de votre critique ... Dorénavant, je vous écrirai sur du papier ministre, ce que je découvrirai de plus grand ...

Elle ne partit qu'à six heures et demie. Elle descendait l'escalier, devant Mareuil, la tête penchée vers les marches, la nuque soucieuse d'une personne qui n'a pas tout dit, retient encore quelque chose. Il songeait: «Je parierais qu'elle ronchonne, qu'elle n'est pas satisfaite ... Est-ce qu'elle me préparerait une scène?... Aujourd'hui, bigre, ce ne serait pas le jour!»