La Cendre: Roman

Part 7

Chapter 73,737 wordsPublic domain

Lucie repartit d'un air préoccupé:

--Mais non ... Elle devait venir à deux heures!... Je n'y comprends rien ... je suis même un peu inquiète ...

Lozières la rassura:

--Elle aura été retenue chez un fournisseur ... Elle va sans doute arriver ... D'ailleurs, je suis là pour la remplacer, si tu veux bien ... Figure-toi que le ministère a été renversé cet après-midi au début de la séance ... Alors, j'en ai profité pour filer ...

Mareuil crut habile d'intervenir.

--Ah! le ministère est tombé?

--Oui, monsieur, sur une petite question de douanes ... Et il ne l'a pas volé ... Si on m'avait écouté, si le ministre avait tenu compte de mes observations, il serait encore debout ... Mais ces gens-là sont trop bêtes, ils n'ont que ce qu'ils méritent!...

Mareuil, peu initié à la politique, approuva:

--Vous l'avez dit!

M. Lozières poursuivit:

--Et tenez, justement le ministre de l'intérieur, Dubourdet, vous en avez certainement entendu parler ...

--Je ne me rappelle pas! fit Mareuil.

--Au fait, vous étiez peut-être bien jeune dans ce temps-là!... Eh bien, savez-vous, monsieur, que monsieur votre père l'a condamné avec moi à 1,000 fr. d'amende et à huit jours de prison?

--Mon père?

--Parfaitement, mon cher monsieur! Votre père ... C'était en 1876 ... Dubourdet et moi, nous faisions du journalisme dans la Nièvre ... Un jour, nous avons été appelés en correctionnelle pour des articles contre le Maréchal ... M. Mareuil présidait ... Je m'en souviens, comme si j'y étais. Un homme froid, très courtois, qui nous bourrait de prévenances ... Ce qui ne l'a pas empêché de nous condamner ensuite au maximum ...

Mareuil fit un geste d'innocence.

--Oh! Je ne vous en rends pas responsable, dit Lozières ... Il avait bien raison, monsieur votre père ... Cela aurait dû me servir de leçon. Est-ce qu'on se dévoue, est-ce qu'on risque la prison pour une clique pareille!... Quand je songe que ce Dubourdet a été président du conseil!... Dubourdet, la risée de notre génération, cet imbécile, ce grossier personnage!... Président du conseil ... ça!... C'est à se tordre, ma parole!...

Mareuil le contemplait curieusement. Il était grand, large d'épaules, corpulent, avec une face à barbe brune, le front dénudé, sauf un restant de petits cheveux en brosse, qui s'obstinait sur le devant,--la tête des politiciens arrivés au pouvoir après le Seize-Mai, une tête classique de 363; et il avait tout des hommes de cette époque, le visage barbu, les allures tantôt arrogantes, tantôt bon enfant, la redingote en drap lisse, le pince-nez épais, la gaucherie tapageuse du parvenu. Il eût paru le lendemain à la tribune, comme successeur de Dubourdet, que les profanes s'en fussent à peine aperçus. Il ressemblait à ceux de sa génération exactement comme tous lui ressemblaient.

Lucie était sortie, sous prétexte de donner des ordres.

M. Lozières reprit avec aigreur:

--Enfin, les voilà par terre! Je n'en suis pas fâché ... D'ailleurs, eux ou d'autres, ce sera toujours la même chose. On mentionne déjà Ginestas, pour les finances!... Ginestas!!! Ha! ha! encore un de mes camarades, celui-là ... C'est lui qui m'a engagé à entrer dans l'administration ... Une jolie idée, mon cher monsieur ... Ils m'ont enterré là-dedans, enfoui comme un gêneur ... Ils m'ont nommé receveur, chef de division ... Et ils se croient quittes envers moi parce qu'ils m'ont gratifié de ça!...

Il désignait, du menton, le ruban rouge de sa boutonnière:

--Ah! non, mes gaillards!... Ce serait trop simple!... On ne s'en tire pas à si peu de frais avec un Lozières, avec un monsieur de ma taille ...

Il continuait de cracher ses rancunes, ses déceptions de fonctionnaire mécontent, citant des abus, des compromissions, des iniquités, un tas de scandales ignorés--se confiant à Gilbert, à cet inconnu, comme à un ami, à un affidé, comme au fils du feu président, qu'il supposait acquis à l'opposition, plein de haines identiques.

Et Mareuil répliquait d'un ton indécis, timoré,--tout ahuri encore de cette brusque intrusion de la politique, de la vie sociale, dans ce petit salon où, l'instant d'avant, il n'y avait que des bruissements de baisers, de supplications, de soies froissées.

Il éprouvait aussi une pitié étrange pour ce pauvre homme si près d'être trompé, une pitié que jamais l'autre, jamais M. Hardouin ne lui avait inspirée, et il faisait ses questions douces, déférentes, sympathiques comme des demandes de pardon.

--Notre ministère? s'exclamait M. Lozières. Le ministère des finances?... Pas meilleur que les autres, mon cher monsieur! Entièrement aux mains de la haute-banque, des tripoteurs ... Mais le moindre agent de change, le moindre coulissier y possède plus d'autorité que moi ... Ce matin même, le ministre m'a forcé à poser une heure, à bouleverser tous mes services. Et devinez pourquoi?... Pour recevoir une de vos connaissances ... M. Lepassereau, un banquier de troisième ordre ... C'est un peu fort, avouez-le!

Mme Lozières rentrait, accompagnée d'un valet de chambre portant le thé et qui toisa Gilbert de côté.

Le jeune homme se leva. Elle voulait le retenir:

--Vous n'accepterez pas une tasse de thé?

Il s'excusa, alléguant l'heure, un rendez-vous qu'il ne pouvait remettre.

M. Lozières déclara:

--Maintenant que vous avez appris le chemin, j'espère que nous vous reverrons ...

Il salua, en remerciant, et sortit.

Mme Lozières était demeurée impassible, sans un sourire d'intelligence, sans un regard ami.

Mareuil descendit l'escalier lentement, se retraçant une à une les péripéties de cette visite scabreuse.

«C'est égal, cela a été bon train! On ne traîne pas dans l'administration.»

Il arrivait dehors: «Bigre! Ça pince!»

Une bise glaciale l'avait cinglé, une de ces âpres bises d'avril qui charrient avec elles comme des restants d'hiver; et aussitôt il eut la sensation d'un temps pareil, d'un jour pareil, dans le passé--le jour où Mme Hardouin lui avait accordé les premiers baisers.

Après, il s'était promené à travers les rues, pendant des heures, poussé par une furie de marcher, dévisageant les femmes d'un œil fixe d'homme ivre; et, dans sa fierté, dans sa joie aveuglante, il lui semblait que, d'un revers de main, il eût pu toutes-les prendre. Oui, il se rappelait très bien cela, jusque dans les plus minutieux détails. Puis, soudain, au milieu de ces souvenirs, il crut voir M. Lozières, sa silhouette gesticulante et révoltée: «Ha! ha!... Ginestas!... La clique!... Mon cher monsieur!...» Il murmura, repris de pitié: «Pauvre diable!»--et il cherchait, recherchait, il avait besoin de retrouver pour s'étourdir l'image lointaine, l'image fugitive de Lucie suppliante et pâmée.

«Je l'aime, n'est-ce pas!... Je vais l'aimer, cette petite ... Alors, pourquoi me gêner?»

Mais il eût souhaité l'aimer davantage, être encore emporté dans cet affolement d'amour où l'on ne sent plus de repentir, où morale, scrupules, conscience fuient devant les désirs comme des fétus sous la tempête.

VI

Le lundi matin, vers la fin du déjeuner, Joseph apporta à Mareuil une dépêche.

L'adresse était écrite d'une écriture contrefaite, renversée. Il ouvrit le papier bleu et lut ce qui suit:

«Je ne pourrai venir au rendez-vous ni aujourd'hui, ni jamais. Si vous êtes un galant homme, vous oublierez un moment de folie, que je déplore aujourd'hui amèrement.

L...»

Il songea: «Un galant homme?... Ah! elle m'embête, cette enfant! Elle m'embête!»

Et pour donner le change à Mme Mareuil qu'il voyait l'épier, il déclara:

--C'est Brévannes qui me décommande ... Nous devions dîner ensemble ce soir ... Il remet le dîner à demain ...

Il n'éprouvait aucune douleur, aucune tristesse, pas même une piqûre d'amour-propre. Sitôt la dépêche lue, il avait candidement résumé son sentiment.

Elle l'embêtait! Elle allait exiger de sa part des efforts, des prières, une cour régulière et longue--peut-être même à la fin se refuser, se dérober. Elle l'embêtait!

Remonté chez lui, il se mit à réfléchir. Cette petite Lozières valait-elle qu'il commençât une lutte sérieuse, qu'il se prêtât à un flirt interminable? L'affaire lui avait paru plaisante parce qu'elle s'était engagée promptement, bien présentée. Mais s'il devenait nécessaire d'implorer, de ruser, de s'astreindre à des manœuvres compliquées, non, ce ne serait plus aussi drôle.

Il regrettait cependant de renoncer tout de suite, dès le premier obstacle, aux avantages obtenus. Du reste, il se pouvait que cette résistance ne fût qu'une feinte. Et il trouverait toujours un prétexte pour abandonner la lutte, si elle durait au-delà de son gré.

Il décida donc d'écrire à Mme Lozières une lettre désolée où il la supplierait de revenir sur sa résolution et de ne pas le désespérer.

Il dut refaire trois fois la lettre, la jugeant chaque fois trop froide, trop ironique.

Il s'excitait: «Puisque je veux la toucher, il ne faut pas lésiner sur les grands mots, lui marchander de la passion, de la douleur, de l'angoisse ...»

La quatrième rédaction lui sembla plus médiocre que les précédentes: «C'est extraordinaire!... Voyons pourtant, si Jack m'avait échappé ainsi, qu'est-ce que je lui aurais écrit?»

Cette hypothèse lui rendit promptement des forces, de la flamme, un peu de son style coutumier, et il écrivit:

«Ma chérie! Votre lettre m'a frappé en plein cœur!... Je ne puis croire à ce qu'elle renferme, à cette rupture, à ces adieux ... Après hier, après ces heures divines, vous voudriez me causer l'immense douleur de ne plus vous revoir, vous voudriez me priver de vous, de votre beauté, de votre voix si suave, à jamais!!!... Non, vous ne pourrez pas avoir cette cruauté, pas plus que moi je ne pourrai oublier ce que vous m'ordonnez d'oublier, car on n'oublie pas l'inoubliable ... J'irai donc vous attendre, malgré vos prières ... Je vous attendrai une heure, deux heures,--jusqu'à la nuit. Et si vous n'êtes pas venue, je recommencerai le lendemain, les jours suivants, sans trève, jusqu'à ce que vous veniez ... Agréez, ma chérie, toutes mes tendresses, je voudrais dire tous mes plus tendres baisers ...»

Il se frottait les mains:

--Cela, au moins, c'est plus heureux! Ça a du pleur, ça a de la larme!

Il souligna l'_inoubliable_, cacheta la lettre, et, en bas, la remit à un cocher:

--Portez vite ... Pas de réponse!

Le fiacre s'éloigna au grand trot.

Il faisait un temps tiède; et le soleil bien franc, bien rassuré, baignait d'une lumière douce les marronniers vert-pâle de l'avenue.

A une heure et demie, Mareuil sortit de nouveau et s'achemina vers le pont de l'Alma.

Il se sentait tout léger, tout rapide dans ses vêtements d'été, délivré de la pesanteur des draps d'hiver, de la gaîne embarrassante du paletot lourd; et il avait peine à ralentir son pas, pour ne point arriver en avance au rendez-vous.

Il se récitait en marchant les termes de sa lettre, s'égayait de leur ton douloureux, mais tout à coup, il eut une inquiétude:

«Et si elle ne venait pas ... Si elle ne venait qu'à trois heures, qu'à quatre heures, ou même si elle ne venait que demain ... Je n'y serais certainement plus et j'aurais l'air d'un pitre!... Ah! ce n'est pas si fort que cela, ce que je lui ait écrit ... Ah! non, ce n'est pas fort!...»

Pourtant, les premières minutes d'attente ne lui furent pas trop pénibles. Il avait sous les yeux un défilé incessant de grosses charrettes surchargées de moellons, de voitures découvertes emportant des femmes en toilettes claires, de municipaux galopant vers le Palais-Bourbon, d'ordonnances ramenant à une allure sage les chevaux de leurs officiers. En bas, sur la Seine luisante, les bateaux-mouches flottaient en hurlant. Des invalides passaient, la jambe boiteuse, ou le bras vide de leur longue tunique ballant glorieusement sur la poitrine; et tout ce tumulte le distrayait.

Mais au bout d'un quart d'heure, il se lassa. Il lui accordait un suprême délai de vingt minutes, à la jeune Lozières et si, dans vingt minutes elle n'était pas venue, il s'en allait, il la laissait, pour toute la vie, au plaisir de causer avec son mari de Dubourdet, de Ginestas et des infamies de l'opportunisme.

Il tenait sa montre à la main, par paresse de la retirer du gousset, et restait immobile à l'angle du parapet, l'œil au guet vers l'avenue qui montait loin, entre ses deux murailles d'arbres verts. Deux heures et demie sonnèrent à un bâtiment voisin.

Il aurait voulu attirer Lucie par un charme, savoir des gestes, des passes magiques qui l'eussent fait sortir de chez elle, glisser jusqu'à lui, surgir soudain de la foule.

«Encore dix minutes de grâce, pensa-t-il ... Je ne peux pas faire moins ... D'ailleurs, au temps de Jack, j'ai attendu bien autrement ...»

Une voiture, capote baissée, s'arrêta juste à cet instant devant lui, frôlant le rebord du trottoir. Il se pencha discrètement, et, au fond, il reconnut Mme Lozières, la figure toute mouchetée des pois noirs d'une courte voilette.

Elle s'avança un peu:

--Je suis venue pour que vous ne m'attendiez pas indéfiniment ... Qu'avez-vous à me dire?

Elle avait prononcé ces mots d'une voix attristée, et, sur ses joues, on voyait des traces roses, comme si elle eût pleuré.

Mareuil répliqua:

--Vous n'avez pas lu ma lettre?

--Si, je l'ai lue ... et je vous en remercie ...

--Eh bien?

--Eh bien! elle n'a pas changé mes résolutions ...

Des passants se retournaient, cherchaient à pénétrer le mystère de ce colloque suspect, de cette capote abaissée.

Mareuil balbutia:

--Je vous répète que je ne vous crois pas ... Seulement, il m'est impossible de vous parler ici ... Tout le monde nous observe ... Permettez-moi de monter avec vous ...

Elle eut un geste d'effroi:

--Oh! non ... par exemple!

--Alors, descendez! fit Mareuil d'un ton impatient.

Puis, se reprenant, plus courtoisement:

--Je vous en prie, descendez ... Nous marcherons un peu ... Je m'expliquerai ... Vous êtes libre de vos actes, libre de me repousser ... Mais ai-je mérité que vous me traitiez si brutalement, après tant de tendresse?...

Elle exhala un soupir:

--Je vous cède encore ... C'est la dernière fois, la dernière ...

Elle paya le cocher, et ils se mirent en marche vers le Trocadéro, longeant la pierre grise des quais presque déserts.

Mareuil aborda hardiment le débat:

--Ainsi, du jour au lendemain, vous ne voulez plus me revoir?... Pourquoi?... En quoi vous ai-je offensée?... En quoi vous ai-je déplu?...

Elle répondit:

--Pourquoi?... Pourquoi?... Je vous l'ai écrit ... Parce qu'hier j'étais folle et qu'aujourd'hui je ne le suis plus ...

Il essaya de l'interrompre. Elle continua:

--Non, mon ami. J'ai trop souffert à l'arrivée de mon mari ... J'ai trop souffert, cette nuit, en me rappelant la scène de l'après-midi ... C'était ignoble cet abandon!... J'ai eu un moment d'égarement, soit ... Mais recommencer, oh! jamais ...

--Et moi, mes souffrances, mes regrets ... Cela vous est indifférent que je souffre? murmura Mareuil d'un ton pénétré.

Elle dit avec calme:

--Au contraire, cela me fait beaucoup de peine ... En vous écrivant, ce matin, j'ai pleuré; et j'ai pleuré tantôt en lisant votre lettre ... Vous voyez je ne me cache pas de vous ...

--C'est donc que vous avez pour moi un peu de sympathie ... Qu'est-ce qui vous retient, alors, de me revoir, comme maintenant?... Quels dangers courez-vous?...

Elle s'exclama:

--Quels dangers?... Vous le savez bien ... D'abord, on peut nous rencontrer ...

--S'il n'y avait que cela, rien de plus simple que de venir chez moi ...

Elle riposta:

--Chez vous?... Comment, chez vous?...

--Oui, chez moi ... un appartement que j'ai ... dans un quartier peu fréquenté, dans une maison très tranquille ...

Elle s'écria, en raillant:

--Et qui étouffe les cris des victimes ... Au moins vous êtes franc!... Vous non plus, vous ne dissimulez pas ... Voilà votre but: m'amener chez vous ... comme toutes celles que vous avez connues avant moi, ou que vous connaîtrez, après ... m'amener dans votre chambre à aimer, dans votre abattoir ...

Il répliqua d'une voix lente:

--Oh! on ne vous y ferait pas grand mal, dans mon abattoir!... Pas plus, en tout cas, qu'à celle qui vous y a précédée ...

--Ah! vous avouez? dit Mme Lozières.

Mareuil prit un ton sérieux:

--Oui, j'avoue que j'ai aimé une femme avant vous.

--Une seule? Vous m'étonnez!

Il répéta du même ton:

--Une seule ...

Et il ajouta:

--Naturellement, cela vous étonne ... Vous persistez à me juger pareil aux autres ... Vous ne voulez pas admettre chez les hommes la possibilité d'une affection vraie, d'une fidélité durable!...

C'était son fort, son grand air que ce morceau sur la fidélité masculine; et il le lança de nouveau avec largeur, avec abondance, sûr de ses effets, vantant ses propres facultés de dévouement exclusif et unique, célébrant l'amant irréprochable qu'il avait été, faisant encore l'article de lui-même sans hésitation ni vergogne.

Elle semblait reprise d'intérêt, d'indulgence, réclamait timidement des détails: quelle femme était-ce, les raisons, de la rupture et si, ensuite, il avait souffert?

Mareuil répondit vaguement: une femme du monde, un mari très jaloux, surveillance tyrannique, rendez-vous toujours contrariés, à tel point que, d'un commun accord, ils s'étaient résignés à rompre.

--Depuis longtemps? questionna Mme Lozières ...

--Cela date? fit Mareuil ... Voyons?...

Il feignit de calculer et froidement:

--Cela date de six mois!

Elle dit d'un air malicieux:

--Je comprends que vous ayez hâte de la remplacer!...

Mareuil se sauva par un accent sincère:

--Vous avez tort de plaisanter!... C'est une personne que j'ai profondément aimée ... Un jour, si jamais nous cessions de nous voir, je ne voudrais pas qu'on parlât ainsi de vous ...

Elle comprit sa double maladresse de l'avoir blessé dans ses souvenirs et d'avoir paru jalouse:

--Excusez-moi ... J'ai dit une bêtise ... Je n'avais pas l'intention de vous froisser ...

Il lui serra longuement la main en déclarant:

--Il n'y a pas de mal ... De grand cœur, je vous pardonne!...

Ils avaient franchi le pont du Trocadéro, et ils gravissaient les jardins en pente. Dans un recoin d'allée, sous des arbres formant charmille, Mareuil aperçut un banc écarté.

--Si nous nous asseyions!

Elle accepta et ils s'assirent.

La conversation languissait, tous deux n'osant reprendre la discussion où ils l'avaient laissée, perdre par une imprudence le terrain gagné. C'était entre eux comme un secret armistice.

Ils parlaient de Monneville, de leur enfance, de leurs relations communes, tandis que Mareuil, la tête basse, esquissait sur le sable, du bout de sa canne, des raies, des cercles inachevés.

Mme Lozières enfin se leva et annonça:

--Je m'en vais!... Au revoir!

Mareuil restait assis:

--Oh! pas encore!... Mais dites-moi, vous reviendrez demain?

--Pensez-vous que je doive revenir?

Elle le regardait comme au départ, la première fois, avenue Kléber. Il se détourna avec un dégoût subit, ne pouvant supporter cet admirable regard de soumission, de tendresse absolues, ne pouvant surtout la regarder de même. Il lui semblait niais, grossier, indigne de lui, ce regard, et il se sentait incapable de l'imiter, de simuler une expression pareille.

Il domina pourtant son malaise, et assura:

--Je crois bien que je le pense!... Demain à deux heures, même endroit, je vous attendrai!

--Simple promenade, n'est-ce pas? Promenade d'amis? fit Mme Lozières.

--Bien entendu! dit Mareuil d'un ton un peu narquois.

* * * * *

Elle fut exacte au rendez-vous. Elle y revint le lendemain, le surlendemain, toute la semaine.

Ils se promenaient dans les jardins lointains, les tristes faubourgs de la banlieue, les quartiers populeux et misérables, le matin ou bien l'après-midi, aux heures où ils supposaient leurs amis, leurs parents occupés dans le centre, au Bois--ailleurs.

Ils visitèrent, de cette façon, le parc de Saint-Ouen, le parc de Montsouris, le Jardin des Plantes, les environs d'Asnières, les berges de la Seine, toujours à pied, car elle ne consentait point à prendre de voitures.

Mareuil ne la pressait pas, affectait de ne plus l'obséder de prières.

Il lui avait dit:

--Je ne veux pas vous forcer ... Vous viendrez chez moi lorsque cela vous fera plaisir!

Et, au moment de la quitter, il se bornait à réitérer son invitation avec un salut cérémonieux:

--Quand il vous plaira, chère Madame!

Elle s'inclinait gravement:

--Pas aujourd'hui, cher Monsieur!

Mais, au fond, elle était surprise de cette patience exceptionnelle, de cette réserve presque insolente; et un jour, à la question quotidienne, elle ne put s'empêcher de répondre:

--Pourquoi voulez-vous que je vienne chez vous? Nous sommes déjà camarades ... A quoi bon aller plus loin?... C'est si bien ainsi!

La remarque le secoua d'abord comme un coup de fouet. Puis, se remettant:

--En voilà une idée!... Mais pas du tout! Pas du tout!

Elle repartit en riant:

--Une excellente idée au contraire!

Il rentra, ce soir-là, avec un sourd mécontentement. Il repassait en revue les huit jours de cette semaine, les ballades à travers les boulevards crapuleux, les fauves du Jardin-des-Plantes, les causeries joviales et un peu grivoises, ces huit jours perdus, où il lui avait été si commode, sans qu'il s'en doutât, de s'abstenir de déclarations, et il réfléchit:

«Elle a raison ... Nous devenons une paire de camarades ... J'aurais dû me montrer plus entreprenant ... Ce n'est pas cependant le désir qui me manque!...»

Bien souvent, durant cette semaine, dans les coins obscurs des parcs, au détour d'une allée, la tentation lui était venue d'enlacer Lucie, de l'embrasser de nouveau, de l'avoir encore contre lui, haletante. Mais une sorte de timidité l'avait chaque fois arrêté, une sorte de nonchalance, à la pensée qu'il faudrait joindre à ce geste des protestations d'amour, des paroles tendres ou passionnées,--la regarder d'un de ces longs regards plongeurs qu'il ne savait plus faire, dont la vue même lui répugnait.

«Non, ce n'est pas le désir qui me manque! songeait-il ... Ce serait plutôt le contraire!... Dans la rue, au théâtre, j'ai envie de toutes les femmes ... Bien naturel, du reste!... Au bout de deux mois presque ... Au bout de deux mois, les souvenirs, cela ne suffit plus!... Alors il n'y aurait que cette petite qui me glace, qui m'interloque?... Nous dompterons ça!...»

Il se promit de recommencer la lutte, de la mener rondement à l'avenir, sans répit ni merci--de la terminer bien ou mal, mais vite; et, dès le lendemain, il mit à exécution son projet.

Ils étaient arrivés après une heure de promenade, environ, à l'extrême limite du boulevard Bineau. Ils tournèrent à droite, suivant le chemin qui côtoie la Seine. Puis, Mme Lozières se plaignant de fatigue, ils s'assirent au premier banc qu'ils rencontrèrent.

Devant eux, la rivière coulait lente et déserte, contournant une île dont les verdures touffues laissaient voir, par endroits, des pans de murs blanchâtres, des bâtiments en briques, ces cabarets où, le dimanche, le petit monde va danser, manger des fritures amères et se saouler un peu.

--C'est joli ici! dit Mme Lozières ... Et puis je suis bien aise de me reposer ... Ah! vous pourrez vous vanter de m'avoir fait marcher!...

Mareuil saisit le mot et à mi-voix:

--Nous marchons! Nous marchons, je ne dis pas!... Mais nous n'avançons pas!

Elle l'examina d'un œil sévère. Il continua sans se troubler;

--Non, nous n'avançons pas!... Nous avons fait le tour de Paris, mais nous en sommes toujours au même point ... Vous devriez vous décider, venir chez moi pourtant ... Ces promenades sont de la dernière légèreté et je me demande combien de jours encore elles se prolongeront, comment elles finiront!...

Elle riposta:

--Aujourd'hui même, si vous voulez ... J'ajoute que je les regretterai, car j'ai passé là avec vous des journées charmantes ...

Et comme s'approuvant d'une pensée intime:

--Oui, elles finiront aujourd'hui!... Elles ne vous contentent plus ... Il vous faut davantage ... Mieux vaut donc en demeurer là ...

Mareuil s'écria d'un air de commisération: