La captive des Mohawks

Part 5

Chapter 53,826 wordsPublic domain

Mais la nature des berges de la rivière était telle à cet endroit, qu’elle les avait tous trompés. Tandis qu’ils écoutaient ces bruits, les Indiens les avaient déjà laissés bien loin derrière eux. Lorsqu’ils entendirent d’une façon qui ne permettait pas de s’y méprendre, le bruit des rames qui se perdait dans le lointain, ils eurent enfin conscience du véritable état des choses. Le son s’en allait en mourant, et ils virent clairement que les Indiens devaient être en ce moment bien plus bas qu’eux.

«Nous aurions dû deviner cela, dit Haldidge vexé. Il faut nous mettre vivement à l’œuvre maintenant pour les rattraper.

--Mais n’y a-t-il pas de danger à courir ainsi?

--Non; il faut faire attention, je crois qu’ils aborderont bientôt, et alors ils descendront sur le rivage oriental. Je veux m’en approcher et prêter l’oreille.»

Les deux rameurs se baissèrent alors sur leurs avirons et redoublèrent de force et de courage.

Ils plongeaient profondément leurs rames dans le courant et ils les enfonçaient tant qu’elles pliaient d’une façon dangereuse.

Les flots se partageaient en deux nappes sous le canot qui se précipitait furieusement en avant et qui laissait derrière lui une longue traînée d’écume.

On vit bientôt le résultat de cette course effrénée. Le bruit des rames du premier canot devenait de plus en plus distinct, et il était évident qu’ils arrivaient rapidement sur lui.

Haverland sentit ses forces se décupler au moment de toucher au but, n’allait-il pas au secours de son enfant chérie! Il ne formait qu’un désir, celui de pouvoir tomber au milieu des ravisseurs, de les massacrer tous et de reprendre sa fille bien-aimée.

Haldidge restait assis, beau de calme et de sang-froid. Il avait formé son plan et il le communiqua à ses compagnons: il voulait suivre le canot sans faire de bruit, et lorsqu’ils seraient assez près pour distinguer les Indiens, ils feraient feu, se précipiteraient en avant et reprendraient Ina au milieu de la bagarre.

Cet Haldidge que nous venons de voir arriver était un homme dans la force de l’âge; dix ans auparavant il avait émigré des établissements qui se trouvaient le long de la baie d’Hudson, et il était venu, avec un certain nombre de colons, fonder l’établissement où Haverland avait conduit et mis en sûreté sa femme et sa sœur. Il s’était marié et avait bâti sa maisonnette à l’extrémité du village. Il s’était bientôt joint aux blancs et il les avait conduits dans plusieurs excursions contre les sauvages, lorsque ces derniers étaient devenus trop inquiétants; aussi il devint l’objet signalé de la haine des Indiens. Ils apprirent où était sa demeure; et, pendant une nuit sombre et orageuse, ils y firent une descente à une demi-douzaine. Par le plus heureux des hasards, Haldidge était alors dans le village, et c’est ainsi qu’il échappa à leur cruelle vengeance. Déçus de leur principale espérance, les sauvages firent tomber leur haine sur sa femme et son enfant sans défense; et, quand le père revint, il les trouva tous les deux étendus côte à côte, et baignés dans leur sang; ils avaient été tués à coups de tomahawks. Ce massacre avait été commis si furtivement qu’aucun des voisins ne soupçonna qu’un double meurtre venait d’être consommé si près d’eux, et ils furent terrifiés à l’idée du danger qu’ils avaient couru eux-mêmes. Haldidge tira une éclatante vengeance de ceux qui avaient détruit son bonheur. Il réussit, deux ans plus tard, à découvrir les assassins; et, avant que six mois se fussent écoulés, il les avait tous tués! Comme on peut bien le supposer son aversion naturelle pour cette race maudite fut augmentée par cet événement tragique, et sa haine était si connue que son nom était un sujet de terreur pour les sauvages de la contrée. Ce renseignement expliquera pourquoi il se décida si vite à accompagner Haverland dans sa dangereuse expédition.

Comme nous l’avons déjà dit, nos amis avançaient rapidement sur le canot indien; et, à la vitesse dont ils allaient, il ne leur fallait plus guère qu’une demi-heure pour l’atteindre. Ils étaient si près de la rive qu’ils voyaient la ligne sombre des broussailles qui croissaient le long de la berge; et, plusieurs fois, les branches qui pendaient au-dessus de l’eau cinglèrent leur visage. Tout à coup Haldidge éleva de nouveau la main. Ils cessèrent de ramer et ils écoutèrent. A leur grande consternation, ils n’entendirent pas le plus petit bruit. Graham se pencha par-dessus le bord et plaça son oreille presqu’au niveau de l’eau; mais il ne distingua que le doux murmure du courant qui se brisait contre les rames, et les branches du rivage.

«Est-ce possible? dit-il tristement à voix basse en relevant la tête. Nous auraient-ils entendus?

--Je ne le pense pas, répondit Haldidge qui doutait cependant autant que les autres.

--Alors ils ont abordé au rivage et ils sont partis.

--Je crains que ce ne soit malheureusement que trop vrai.

--Mais nous nous sommes tenus si près du bord, que nous les aurions vus ou entendus.

--Pourvu qu’ils aient seulement abordé. Ils peuvent l’avoir fait depuis une minute seulement, et peut-être ne sont-ils éloignés que de quelques pas.

--S’il en était ainsi, nous devrions les entendre, il ne faut donc pas courir sur eux, aussi vite que tout à l’heure, sans quoi nous tomberions dans le piége que nous voulions leur tendre.

--C’est très-vrai et vous avez là une bonne idée,» remarqua Haldidge.

Et, au même instant, il saisit une branche qui pendait au-dessus de la rivière et il arrêta le canot.

«Maintenant, mes enfants, si vous avez des oreilles....

--Chut!... regardez là-bas!» interrompit vivement Haverland à voix basse.

Ils tournèrent la tête et ils virent flotter sur la rivière quelque chose qui ressemblait à une mèche allumée. C’était un petit point lumineux qui brillait par intervalles avec une rougeur éclatante, et qui confondit complétement nos amis. Il s’avançait aussi silencieusement que la mort, et glissait en avant avec une vitesse si calme, si régulière, qu’on devait croire qu’il était certainement porté par le courant.

«Au nom du....

--Arrêtez, dit Haldidge; c’est le canot que nous cherchons; c’est le feu d’une de leurs pipes que nous voyons! vos fusils sont-ils prêts?

--Oui! répondirent les deux autres tout juste assez haut pour qu’il pût les entendre.

--Dirigez-vous tout droit sur la lumière et vous tirerez aussitôt que vous verrez votre but. En avant!»

Au même instant, il lâcha la branche qu’il tenait et les deux rameurs firent manœuvrer leurs avirons de toutes leurs forces. Leur canot bondissait en avant comme une balle, et on eût dit qu’il voulait couper l’autre en deux. Une minute après, ils pouvaient apercevoir faiblement trois silhouettes sombres qui se dessinaient sur la surface de l’eau, et les carabines vengeresses étaient déjà prêtes lorsque la lumière qui les guidait s’éteignit tout à coup, et le canot indien disparut comme par enchantement.

«Voilà encore un de leurs tours! s’écria vivement Haldidge: en avant! qu’ils soient maudits, les chiens? ils ne peuvent être bien loin.»

Graham et Haverland abandonnèrent leurs carabines pour reprendre les rames, et Haldidge gouverna contre le courant de la rivière, car il s’imaginait qu’ils étaient retournés en arrière. Il pencha la tête en avant, et il s’attendait à voir d’un moment à l’autre le canot de leurs ennemis se détacher dans l’épaisseur du brouillard.

Il dirigea l’embarcation dans toutes les directions et parcourut la rivière en haut et en bas, mais sans résultat. Ils avaient certainement perdu leur proie pour ce jour-là. Les Indiens pouvaient avoir entendu ceux qui les pourchassaient et ils avaient sans doute assourdi leurs propres avirons pour marcher aussi silencieusement que les blancs.

«Arrêtez une minute!» commanda Haldidge.

Ils s’arrêtèrent et ils écoutèrent attentivement.

«Entendez-vous quelque chose? demanda-t-il en se penchant en avant et en retenant son souffle. Là? écoutez encore?»

Ils distinguèrent sur l’eau un bruit qui devenait de plus en plus faible.

«Ils sont de nouveau devant nous, et il faut lutter de vitesse.»

Les deux rameurs n’avaient pas besoin d’encouragements, et, pendant un moment, le canot effleura l’eau avec une rapidité étonnante. La lune s’était levée, et il y avait dans la rivière des endroits où le vent avait chassé le brouillard; ils étaient donc exposés à une lumière presque aussi brillante que celle du milieu du jour. De temps en temps ils traversaient ces parties éclairées qui, parfois, avaient seulement quelques pieds de large, et d’autres fois étaient plus étendues. Ils voyaient alors se dessiner les deux rives à droite et à gauche, et ils glissaient dans le courant avec une espèce de terreur instinctive, car ils savaient qu’un ennemi pouvait fort bien être caché sur la berge.

En traversant un de ces intervalles de lumière plus large que tous les autres, ils entrevirent le canot indien qui disparaissait sur la rive. Ils n’en étaient pas à plus de cent pas, et ils s’élancèrent vers lui avec la plus grande rapidité. Les endroits éclairés devenaient plus nombreux, et le brouillard disparaissait peu à peu. Il s’était élevé une véritable brise qui le balayait assez rapidement.

Haldidge serrait de près le rivage oriental, car il était sûr que l’ennemi aborderait de ce côté.

Tout à coup la brume tout entière disparut de la surface de l’eau; elle s’éleva comme un nuage et se dissipa dans les bois. La lune brillante était reflétée par la rivière, et les blancs regardaient partout d’un œil avide, car ils s’attendaient à voir leurs ennemis à une douzaine de pas de leur canot. Mais ils étaient encore une fois condamnés à la déception. Pas une ride ne troublait l’eau, excepté celles produites par leur embarcation. La lune était juste au-dessus de leurs têtes, de telle sorte qu’il n’y avait pas assez d’ombre projetée sur les rives pour cacher au regard le plus petit objet. Les Indiens avaient évidemment pris terre, et ils étaient déjà loin dans la forêt.

«C’est jouer de malheur, disait Haverland avec tristesse. Ils sont partis, et nous pourrions tout aussi bien....

--C’est une rude déception, ajouta Graham.

--J’ai un compte à régler avec ces misérables démons de l’enfer, et il faudra bien des années pour le solder. J’espérais faire quelque chose cette nuit, mais nous avons été prévenus. Il ne faut plus rien espérer pour le moment; ils nous ont évités, cela saute aux yeux, et nous devons aviser à d’autres moyens. Votre corps aussi bien que votre esprit doit être fatigué, et vous n’avez rien qui puisse vous faire désirer de rester plus longtemps sur la rivière; là, nous servirions de cible au premier venu qui aurait envie de tirer; ainsi, allons au rivage, reposons-nous et parlons de nos affaires.»

Ils étaient tristes et abattus; ils dirigèrent le canot vers la rive, et ils mirent pied à terre.

X

DEUX CAPTIFS CHEZ LES INDIENS.

Le coup de tomahawk que Seth avait assené sur la tête du sauvage choisi pour sa vengeance avait été si prompt, si inattendu, si étonnant, que, pendant plusieurs minutes, aucun Indien ne bougea ni ne parla. La tête du Peau-Rouge était presque fendue en deux (car le bras du pionnier avait frappé avec toute la vigueur de la colère), et la cervelle avait rejailli sur ceux qui étaient assis autour de lui. Seth lui-même resta une seconde immobile, comme pour se convaincre que son œuvre était terminée; puis il se retourna, revint à sa place, s’assit, croisa froidement les bras, et se mit à siffler. Quelques instants après, tous les sauvages poussèrent un profond soupir, comme s’ils avaient déchargé leur poitrine d’un énorme poids, et chacun d’eux regarda son voisin. Leurs fronts étaient menaçants et plissés, leurs yeux étincelants, leurs visages contractés, leur respiration pénible et leurs dents serrées; tout trahissait leur courroux et leurs mauvaises intentions. Ils étaient livides de rage, excepté toutefois le chef qui restait assis et semblait parfaitement calme.

Trois Indiens se levèrent, prirent leurs couteaux et se placèrent devant lui prêts à exécuter l’ordre impatiemment attendu.

«Ne le touchez pas, dit-il en secouant la tête; il n’a rien là!»

En disant ces mots, il frappa son front d’une façon significative avec le bout de son doigt, pour indiquer que le prisonnier était fou. Les autres furent de son avis; cependant, c’était chose difficile d’apaiser la colère qui bouillait dans leurs veines.

Mais la parole du chef était une loi inviolable, et ils s’assirent de nouveau sur le sol sans proférer un seul murmure. Quoique ses yeux semblassent vagues et sans expression, Seth avait veillé sur tous ses mouvements avec la finesse d’un aigle. Il savait qu’un mot, qu’un signe du chef suffisait pour le faire hacher en mille morceaux. Lorsqu’il était devant son féroce bourreau, avec le terrible tomahawk à la main, rien, pas même la certitude d’une mort instantanée ou d’une torture prolongée n’aurait pu l’empêcher de satisfaire la cruelle vengeance qu’il voulait accomplir. Maintenant que c’était fini, il était redevenu lui-même. Ses sentiments ordinaires reprirent le dessus, et avec eux le désir bien naturel de vivre. La parole du chef le convainquit qu’il était considéré comme fou ou comme idiot, et que, par conséquent, il ne méritait pas la mort. Cependant, quoique sauvé pour le moment, il restait toujours environné de périls imminents. Le sauvage qui avait succombé avait des amis qui vivaient encore et qui pourraient bien saisir la première occasion pour venger sa mort. En tout cas, Seth comprenait qu’il était sur un terrain brûlant, et que le plus sûr était d’en sortir le plus tôt qu’il pourrait.

Dix minutes environ après cette horrible scène, les sauvages commencèrent à remuer. Plusieurs se levèrent et emportèrent leur camarade, tandis que les autres se mirent à faire les préparatifs du départ. Au même moment, les coureurs qui avaient poursuivi Graham jusqu’au bord de la rivière revinrent, et on leur eut bientôt raconté le tragique événement. Une véritable batterie de regards foudroyants fut alors tournée contre Seth; mais il la supporta sans sourciller. Les Indiens auraient bien voulu assouvir leur vengeance sur le captif désarmé qui était entre leurs mains; mais la présence imposante de leur chef empêcha la plus légère démonstration hostile, et ils se contentèrent de lui lancer des regards significatifs.

Quelque chose avait tout de suite frappé l’imagination de Seth, et ce fut pour lui un sujet d’étonnement et de réflexion. Il n’avait rien pu savoir d’Ina, et, d’après les apparences, il était porté à croire que les sauvages ne la connaissaient même pas. Était-il possible que Graham et lui se fussent trompés sur les ravisseurs? Était-ce une autre tribu qui l’avait enlevée? ou bien les sauvages s’étaient-ils séparés et l’avaient-ils emmenée dans une autre direction? Après avoir médité sur ces diverses questions, il fut convaincu que la dernière hypothèse était la plus admissible. Il ne pouvait pas s’être trompé quant aux ravisseurs, car du moment où il avait trouvé la piste, il l’avait suivie sans la perdre un moment; d’ailleurs, il remarqua bientôt quelques légers indices qui le convainquirent qu’il était réellement avec la troupe qui avait fondu sur la demeure du bûcheron. Si l’on fait attention aux précautions que les agresseurs avaient prises dans leur fuite et à la précipitation avec laquelle ils s’étaient sauvés, on comprendra facilement qu’ils avaient craint d’être suivis. Alors, pour conserver leur capture, ils avaient détaché quelques-uns d’entre eux en arrivant à un endroit propice, et leur avaient dit de rejoindre le corps principal lorsque l’on n’aurait plus à craindre de poursuites, ou bien lorsque ceux qui pourraient les pourchasser auraient été suffisamment dépistés. En réfléchissant à tout cela, Seth fut convaincu que telle était la véritable cause de l’absence momentanée de la belle Ina.

Les préparatifs furent bientôt terminés, et les Indiens commencèrent à se mettre en marche. Si Seth avait entretenu des doutes sur leurs intentions à son égard, il aurait bientôt appris à quoi s’en tenir. Il n’était guère probable qu’ils le garderaient comme prisonnier, à moins qu’ils n’eussent l’intention de se servir de lui. Aussi, au départ, il se vit chargé d’un énorme fardeau composé en grande partie de vivres et de viande de daim, que les sauvages avaient apportés avec eux. Ils donnèrent la sépulture à leur camarade qui avait été tué, sans faire de cérémonie et sans pousser les lamentations auxquelles on pouvait s’attendre. Les Indiens de l’Amérique du Nord s’abandonnent rarement à leurs émotions, excepté dans des occasions telles que l’enterrement de l’un des leurs. Ils forment alors une ronde guerrière ou quelque chose de semblable, qui donne à leurs passions diaboliques la liberté de se déchaîner. Mais, cette fois, ils ne se livrèrent pas à de semblables cérémonies, si on peut appeler cela des cérémonies; ils creusèrent une tombe peu profonde et ils y placèrent le défunt, le visage tourné vers l’Orient; sa carabine, ses couteaux et tous ses vêtements furent enterrés avec lui.

On était au mois d’août. La chaleur était suffocante, et les souffrances de Seth étaient véritablement insupportables. Il était naturellement souple, avait des muscles de fer et capable de supporter assez longtemps la fatigue; mais, malheureusement pour lui, les sauvages savaient ce qu’il pouvait faire, et ils l’avaient chargé en conséquence. La plus grande partie du voyage fut faite à travers la forêt, et les feuilles des arbres qui formaient une voûte impénétrable empêchaient les rayons brûlants du soleil d’arriver jusqu’à lui. S’il avait rencontré une de ces plaines découvertes comme celle qu’il avait traversée avant d’arriver au camp des Indiens, il n’aurait jamais pu résister à la chaleur; sa charge était si forte qu’elle le rendait presque insensible à la douleur. Une soif dévorante le tourmentait sans cesse, bien qu’il trouvât souvent l’occasion de l’étancher dans les ruisseaux sans nombre qui murmuraient doucement à travers cette solitude.

«Comment le Yankee trouve-t-il cela? lui dit un sauvage qui vint grimacer à ses côtés et fixer sur lui son œil de démon.

--Parfait! ça va bien! Dis donc, eh! toi, veux-tu en essayer?

--Pouah! Marche plus vite.»

Et un rude horion accompagna ces paroles.

«Mais je pense que je marche tout aussi vite que je puis le faire, et si tu ne veux pas m’attendre, tu peux marcher en avant.»

Et Seth n’accéléra nullement son pas. Vers midi, il vit qu’il serait obligé de prendre un peu de repos ou de tout abandonner. Il savait qu’il était inutile d’en demander la permission, et, en conséquence, il se décida à la prendre sans la demander. Dénouant alors la corde qui liait la charge sur ses épaules, il laissa tomber le fardeau à terre, s’assit dessus et se mit à siffler.

«Allons! plus vite, Yankee! tu ne vas pas assez vite! s’écria un sauvage en lui donnant un coup terrible.

--Fais donc attention, l’ami; tu ne sais pas qui tu insultes de cette façon! Je suis Seth Jones, du New-Hampshire, et tu feras bien de t’en souvenir!»

Le sauvage auquel il parlait était sur le point de l’assommer, lorsque le chef intervint.

«Ne touchez pas le visage pâle; il est fatigué, il lui faut un peu de repos.»

Quelque caprice inconcevable s’était sans doute emparé du sauvage, et Seth ne s’attendait guère à cette miséricorde. Il ne savait comment se l’expliquer, à moins que ce ne fût pour le réserver pour quelque horrible torture. Ce moment d’arrêt n’avait d’autre but que de le laisser un peu respirer, et à peine avait-il commencé à en jouir, que le chef lui ordonna de reprendre son fardeau. Seth se sentait disposé à discuter pendant quelques minutes, pour prolonger un peu ce plaisir; mais il pensa bientôt que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne pas contrarier le chef qui avait été si bon pour lui jusqu’à ce moment. Aussi, tout en faisant une foule de remarques originales et d’observations plaisantes sur la manière de porter un fardeau, il remit le sien sur son épaule et partit en avant.

Les suppositions de Seth sur le sort d’Ina étaient parfaitement justes; vers la fin de la journée, les trois Indiens qui avaient été poursuivis par nos autres amis, rejoignirent le principal corps de la bande en amenant la jeune fille avec eux. Celle-ci remarqua tout de suite son compagnon de captivité; mais elle n’échangea pas un seul mot avec lui. Un triste regard de consolation lui échappa quand elle se fut assurée que ses parents étaient en sûreté, et que son nouvel ami était avec elle, le seul malheureux condamné aux souffrances et aux horreurs de la captivité. Mais son malheur particulier était bien suffisant pour décourager un cœur si jeune et si plein d’espérances.

XI

TOUJOURS EN CHASSE.

«Il semble que le diable aide ces démons! s’écria Haldidge en débarquant.

--Mais j’espère que le ciel nous aidera! répondit Haverland.

--Le ciel nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes; et maintenant que je suis dans ce guêpier, je veux en voir la fin. Cherchons la piste.

--Ce sera difficile à la clarté de cette lune! dit Graham.

--Tant qu’il y a de la vie en l’homme, il y a de l’espérance. Allez le long de cette berge et examinez chaque pouce de terrain. Pour moi, je remonterai un peu le courant, car j’ai idée qu’ils n’ont pas débarqué bien loin d’ici.»

Et le vieux chasseur disparut, tandis que Graham et Haverland cherchaient dans la direction opposée. Ceux-ci soulevèrent soigneusement les branches qui pendaient au-dessus de l’eau, et examinèrent le rivage argileux. Les sentiers et les broussailles qui paraissaient dérangées d’une façon suspecte furent inspectés minutieusement; et, quoiqu’ils eussent contre eux une assez grande obscurité, il aurait fallu que la piste fût des mieux déguisée pour échapper à leurs investigations. Mais leurs efforts furent vains, ils ne découvrirent aucune trace, et ils furent convaincus que les sauvages devaient avoir abordé de l’autre côté de la rivière; ils revinrent donc sur leurs pas. Tout à coup le sifflet du vieux chasseur frappa leurs oreilles.

«Qu’est-ce que cela signifie? dit Graham.

--Il a découvert quelque chose; hâtons-nous.

--Qu’est-ce donc, Haldidge? demanda Graham en arrivant auprès du chasseur.

--Voici leur piste, aussi vrai que je suis chasseur et pêcheur; et, selon moi, ils ne sont pas bien loin d’ici.

--Attendrons-nous jusqu’au jour pour la suivre?

--J’ai bien peur que nous ne soyons obligés de le faire, car certains signes pourraient nous échapper pendant l’obscurité. Le jour ne peut tarder beaucoup, d’ailleurs.

--Encore quelques heures!

--Bien! bien! arrangeons-nous commodément jusque-là?»

Après avoir échangé ces mots, les trois blancs s’assirent à terre et causèrent à voix basse jusqu’au matin. Aussitôt que la première aube du jour parut, ils découvrirent le canot indien caché à l’entrée d’un petit affluent de la rivière, sous une épaisse masse de broussailles. Comme on était en été, leur poursuite recommença de grand matin, et les sauvages pouvaient avoir tout au plus quelques heures d’avance sur eux. Mais Ina ne pouvait marcher très-vite, et nos amis comptaient bien les atteindre avant la chute du jour.

Ils appréhendaient seulement que les trois sauvages, instruits de la poursuite dont ils étaient l’objet, ne se hâtassent de rejoindre le corps principal pour leur ôter toute espérance. Ils ne pouvaient pas être bien éloignés, et ils devaient avoir fait leurs préparatifs dans ce but.

La piste était bonne et facile à suivre pour le chasseur. Il ouvrit donc la marche et se porta rapidement en avant, tandis qu’Haverland et Graham étaient continuellement occupés à faire le guet. Le bûcheron craignait que les sauvages, désespérant d’éviter les blancs, ne fissent halte et ne dressassent une embuscade dans laquelle le chasseur les conduirait aveuglément.