La capitaine

Chapter 9

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Les baleines semblent avoir pris les battures occidentales pour leur résidence favorite. Fréquemment on les voit s'ébattre ou se chauffer au soleil; fréquemment on y entend leurs longs mugissements. A l'intérieur d'Anticosti, la végétation est très-variée; mais en général, elle a planté ses racines dans un sol d'alluvion, composé d'une argile calcaire et de sable léger, gris ou brun. Ce sont là de bons éléments de fécondité. Cependant, il faut avouer que ce sol n'est pas trop favorable aux fortes essences de bois, mais on peut l'ameublir ou le drainer aisément.

La pruche en est l'arbre le plus commun. Sa qualité et ses dimensions sont bonnes. Quelques arbres mesurent vingt pouces de diamètre à la base, quatre-vingts à quatre vingt-dix pieds de haut. On y rencontre aussi des bouleaux blancs et jaunes; des balsamiers, des tamaracks et des peupliers.

Parmi les arbres et arbustes à fruits dominent le sorbier des oiseaux; la pembina (viburnum, opulus); le groseillier rouge et noir, et une sorte de buisson donnant une baie violet-foncé très-savoureuse; le cannebergier et quelques pommiers.

La plage est couverte de fraisiers; rarement y voit-on un framboisier.

Toutes les parties de l'île produisent en quantité une espèce de pois très-mangeable, dont la tige et la feuille peuvent être employées à la nourriture des bestiaux.

Les pommes de terre viennent parfaitement.

Le peu d'orge et de blé, qu'on y a jamais semé, a donné un rendement des plus satisfaisants.

Anticosti renferme beaucoup d'animaux sauvages, entre autres: l'ours noir; le renard rouge, noir, argenté et la marte.

«Les renards et les martes sont très-abondants, dit M. Murray dans son Rapport. Souvent, pendant la nuit, on entendait les martes dans le voisinage de notre camp, et plusieurs fois nous vîmes des renards. Chaque hiver, les chasseurs ont tué de quatre à douze renards argentés, animaux dont la fourrure se vend de _six cent cinquante à sept cent cinquante francs pièce_.»

Les canards, les oies, les cygnes, toute la famille des palmipèdes, y a élu son domicile.

De grenouilles, crapauds, serpents ou reptiles, point.

Les animaux sont si peu poursuivis par l'homme, que sa vue ne les effraie pas.

M. Murray raconte, fort naïvement, l'anecdote suivante:

«On dit que les ours sont très-nombreux et les chasseurs rapportent les avoir rencontrés quelquefois par douzaines. Mais, dans mon excursion, je n'en ai aperçu qu'un à la baie Gamache, deux près de la pointe au Cormoran, et un dans le voisinage du cap Observation. J'ai trouvé ce dernier sur une étroite bande de la plage, au pied d'un rocher élevé et presque vertical. De loin, je le pris pour un morceau de bois charbonné, et ce ne fut qu'à cent cinquante pieds de lui, que je reconnus mon erreur. Il paraissait trop occupé à déjeuner avec les restes d'un phoque, pour faire attention à moi, car malgré les coups de marteau dont je frappai un caillou, et malgré les autres bruits que je fis pour lui donner l'alarme, il ne leva pas la tête, et continua de manger, jusqu'à ce qu'il eût achevé sa carcasse, ce qui m'obligea, faute de fusil, à demeurer une demi-heure, spectateur de son repas.

»Quand il ne resta plus du phoque que les os, maître Martin grimpa, tout à loisir, à la surface du rocher nu, lequel est à peu de chose près, perpendiculaire, et disparut au sommet, à cent pieds du niveau de la mer au moins.»

Pour compléter cette esquisse d'Anticosti, je n'ai plus qu'à dire un mot des matières économiques qu'elle contient, et dont l'exploitation suffirait à enrichir toute une population.

Son sol renferme la pierre de taille, la pierre à aiguiser, le fer oxidulé et peut-être même le fer limoneux. L'argile à briques, la marne coquillière d'eau douce, la tourbe y apparaissent sur de vastes superficies et des profondeurs incalculables. Dans les anses et les places abritées, les algues marines ont pousse à profusion; et on en pourrait tirer bon parti, soit pour fumer le sol, soit pour les exporter comme engrais dans les pays voisins.

Enfin, le littoral d'Anticosti est hérissé d'une accumulation de bois flottants telle, que M. Murray terminait ainsi son rapport de 1856[11]:

[Note 11: J'ai visité Anticosti, en 1853.]

«Suivant le calcul que j'ai fait, si tous ces bois étaient placés bout à bout, ils formeraient une ligne égale à la longueur totale de l'île, ou cent quarante milles, ce qui donnerait un million de pieds cubes. Quelques-uns de ces morceaux de bois équarris peuvent provenir des naufrages; mais le plus grand nombre, étant des billots qu'on n'embarque pas comme cargaison, nous porte à croire que la flottaison en est la source principale.»

Je partage entièrement l'opinion de M. Murray. On sait que le commerce du bois est immense au Canada. Après avoir été coupés, les arbres sont lancés sur les cours d'eau, assemblés en radeaux (cages)[12] et conduits ainsi à un port d'embarquement. Mais souvent les radeaux se brisent et les bois sont entraînés au loin.

[Note 12: Voir les _Derniers Iroquois_ (Collection des _Drames de l'Amérique du Nord_).]

L'île d'Anticosti, émergeant au milieu même du Saint-Laurent, la grande artère des provinces britanniques de l'Amérique septentrionale, reçoit la plupart de ces épaves.

Quoi qu'il en soit, cette île, dont le climat est tempéré, dont le sol et les sites sont si favorables à la colonisation, demeure aujourd'hui encore déserte, inculte, à peine habitée par deux ou trois garde-phares. Cependant, elle devrait et doit, dans un avenir prochain, s'animer, se défricher, se peupler au souffle fécondant de la civilisation moderne.

II

LA BAIE AU RENARD

La baie au Renard est une vaste échancrure ouverte, comme nous l'avons dit, à l'embouchure de la rivière de ce nom, sur la côte septentrionale de l'île d'Anticosti.

Elle a un mille de profondeur sur une largeur égale.

Au sommet des rochers qui l'entourent, on voit, encore aujourd'hui, les ruines d'un grand nombre d'habitations, enfouies sous l'herbe et les pariétaires; silencieuses et mélancoliques, ces ruines furent, au commencement du siècle, un foyer de vie, d'activité.

Alors, elles présentaient un village industrieux avec ses maisonnettes, ses édifices publics, sa place ceinte de beaux peupliers, son port, ses chantiers de construction, ses greniers d'abondance.

Des traces de culture disent aussi que le labour y était un honneur, et tout rappelle la présence d'une population vigilante autant que policée.

Vers le milieu du mois de septembre 1811 cette population paraissait fort affairée.

Réunis dans le chantier de marine, hommes, femmes et enfants travaillaient aux réparations d'une frégate de guerre, fortement avariée. Le marteau, la hache résonnaient bruyamment; le goudron bouillait dans des chaudières énormes et saturait l'atmosphère de senteurs pénétrantes. Ceux-ci traînaient des pièces de bois; ceux-là chauffaient des ais au feu pour en faire des courbes; les uns préparaient des étoupes, les autres, montés sur des échafauds, calfeutraient les joints du navire: tous étaient occupés.

Mais nul chant, nulle exclamation joyeuse pour égayer leur tâche.

Une tristesse recueillie se peignait sur les visages. Plusieurs femmes portaient des vêtements de deuil.

Ces gens, c'étaient les Requins de l'Atlantique. Ils radoubaient leur principal vaisseau, qui avait été considérablement endommagé dans sa lutte avec la flottille royale.

L'autre, le _Caïman_, n'avait point souffert. Il était embossé, à dix-huit milles de là, dans la baie du Naufrage.

Le rivage était jonché de canons démontés, de mâts, vergues, espars, voiles, instruments de charpentier, cordier, forgeron, calfat.

Dépouilles de leurs sombres uniformes, les matelots avaient plutôt l'air de bons ouvriers, d'honnêtes pères de famille, que de pirates qui semaient la désolation partout où ils passaient. Leurs femmes étaient décemment vêtues. En général, elles paraissaient respectables. Quelques-unes avaient une beauté remarquable; mais la plupart avaient aussi les traits altérés par une empreinte de douleur profonde.

Le dernier combat leur avait coûté leur père, leur mari, leurs enfants, ou leurs alliés.

--Ah! oui que ça été chaud! disait le maître d'équipage transformé en scieur de long, et perché sur une longue poutre, dont il faisait du tavillon, aidé par un matelot.

--Chaud! répliqua l'autre, chaud que nous avons failli y laisser notre peau!

--Trente-cinq hommes tués, soixante blessés! Jamais nous n'avons été si maltraités.

--Mais trois contre un, la belle malice!

--Ça n'empêche que sans le _Caïman_!...

--_Le Caïman_! ne m'en parlez pas, maître! Il arrive toujours quand c'est fini, pour récolter les profits, lui!

--Tu crois?

--Si je crois? A l'affaire des Sept-Isles, ça été la même chose. Vous vous souvenez? Ils étaient trois bricks sur nous, avec deux chaloupes canonnières.

--C'est juste, Leroy.

--Eh bien, votre _Caïman_ nous a laissé mitrailler. Et il est venu lorsqu'il n'y avait plus un coup de canon à lâcher. Je n'aime pas ces manières-là, moi!

--Si le capitaine le veut ainsi! dit le maître d'équipage.

--Oh! si le capitaine le veut ainsi, je tire la balançoire.

--A propos, il l'a échappé!

--Notre commandant?

--On dit que sans le Balafré...

--Oui; j'étais là!

--Ah! tu y étais, Leroy?

--Comme j'ai l'honneur de vous le dire, maître.

--Conte-moi donc ça.

--Voilà la chose: Nous nous étions jetés un tas sur le vaisseau de ce chien d'amiral anglais, sauf votre respect, maître, et, ma foi, nous tapions, tapions, comme des beaux diables. Mais, plus il en tombait de ces _english_; et plus il en sortait des écoutilles. C'était comme une fourmilière.

--Ils étaient au moins trois cents, à bord de l'_Invincible_?

--L'_Invincible!_ Hein, que c'est bête d'appeler comme ça un sabot qui se laisse prendre en deux heures!

--Continue, Leroy, continue.

--Vous pensez donc qu'ils n'étaient que trois cents?

--Mais, tout au plus.

--Eh bien, moi qui vous parle, j'en ai vu, sans vous démentir, maître, des cents et des mille.

--Tu divagues, mon vieux. Nous ne sommes plus au sujet.

--Soyez tranquille, maître; je me remets à l'oeuvre.

--Alors, ne donne plus, comme ça, d'embardées à droite et à gauche.

--Non, maître, mais dites-moi où j'en étais, car c'est vous qui m'avez poussé hors de mon sillage.

--Tu disais que tu avais vu le capitaine!

--Ah! oui, que je l'ai vu. Il a dit à Samson: Fais tousser le _Requin_. Et quand le _Requin_ a eu toussé, qu'on aurait dit qu'il avait la coqueluche, le capitaine a sauté sur votre... comment est-ce donc que vous l'appelez, maître?

--L'_Invincible_.

--Il a donc sauté sur votre _Invincible_. Mais, en tombant, il a rencontré l'épée d'un freluquet d'enseigne...

--Si j'avais été là! maugréa le maître d'équipage.

--Si vous aviez été là, maître, vous auriez fait comme les camarades.

--Ta! ta! ta!

--Il n'y a pas de ta, ta, ta, qui tienne! Le mirliflor en était peut-être à son coup d'essai. Il avait son épée en l'air. Le capitaine s'y est accroché en dégringolant du Requin.

--Mais il fallait le prendre, l'embrocher, et le faire manger à son amiral...

--D'abord, sauf votre respect, maître, ça n'était pas possible. J'avais, moi, Hippolyte Leroy, fait passer le goût du pain au milord.

--Ah! c'est toi qui lui as servi son bouillon de onze heures?

--Sauf votre respect, maître.

--Eh bien, le polisson qui a blessé notre commandant, je l'aurais écorché vif, pour fabriquer un tambour avec sa peau.

--C'est une idée! Vous en avez des idées, vous!

--N'est-ce pas?

--Que oui, que vous en avez!

--Celle-là n'est pas tout à fait de moi, dit modestement le maître d'équipage. Dans les vieux pays[13], ils ont déjà fait un tambour avec un cuir d'homme, je ne me rappelle plus où. Ça ne fait rien; poursuis.

[Note 13: L'Europe est ainsi appelée par les Américains.]

--Où voulez-vous que je me retrouve? Ma corde est tout emmêlée.

--Tu en étais à la blessure.

--C'est ça; je m'en souviens. Dès que je distingue la chose, je fais voile sur le particulier. Le Balafré le serrait déjà dans ses grappins.

--Ah! ah!

--Oui; mais il ne lui a pas fait plus de mal qu'il n'y en a sur ma main. Seulement, le petit saignait comme un boeuf...

--Puisque Samson ne lui a pas fait de mal?

--C'est tout de même, il saignait, sans vous démentir.

--Il l'a jeté à l'eau!

--Non, maître, non, dit Leroy en baissant la voix. Ils l'ont pris à deux ou trois, et l'ont transbordé sur le _Requin_, en même temps que notre capitaine...

--Tu ne dis pas cela...

--Que je me meure, si ce n'est pas vrai, sauf votre respect!

--Mais on avait donné ordre de tout tuer, le capitaine lui-même; et sur ces deux damnés vaisseaux, nous n'avons pas laissé un chat vivant... le troisième a brûlé!

--Et qu'il flambait joliment! Quel feu de la Saint-Jean, maître!

--Ah! oui, c'était crânement beau! Mais ton enseigne...

--Impossible de vous en dire davantage, maître! la cale est vide.

--Tu t'es trompé, tu t'es trompé, mon brave. Qui est-ce qui aurait osé épargner un gaillard qui s'était attaqué...

--Chut, maître!

--Qu'est-ce qu'il y a donc, mon brave?

--Le capitaine, répondit Leroy, en désignant du regard deux personnages qui s'avançaient sur le rivage.

L'un, masqué, toujours vêtu de noir, était le comte Arthur Lancelot; l'autre, le major Guérin.

Lancelot s'appuyait au bras du major.

--Alors, disait-il d'un ton ému, vous répondez de sa vie, mon cher docteur?

--Comme de la mienne, commandant: _mortem medicalis ars vincit_.

--La nuit a donc été meilleure?

--Non pas; mais certains pronostics...

--Enfin, il est sauvé?

--Sauvé, commandant.

--Ah! si vous me le rendez, ma dette envers vous sera doublée, mon cher docteur.

--Du tout, commandant; je n'entends pas de cette oreille-là. Point de reconnaissance. Les obligés sont plus incommodes que les désobligés. C'est un principe pour moi.

Lancelot lui serra la main.

--Mais, dit-il, le délire n'a pas disparu?

--Ah! pour cela, non. Cette diablesse de chute que lui a fait faire Samson a déterminé une lésion qui me donne un mal horrible. Heureusement qu'elle est à la tête; car les blessures de cette partie sont presque toujours guérissables... quand elles ne déterminent pas la mort dans les vingt-quatre heures, ajouta-t-il en souriant.

--Il ne me reconnaîtrait pas? interrogea le comte.

--Ne le craignez point, commandant, ne le craignez point, _noli timere_.

--Eh bien, j'irai le voir ce matin, et ce soir je partirai.

--Partir! une imprudence, je vous le répète.

--Mais il le faut, mon pauvre ami. Il faut absolument que je retourne à Halifax!

Le major Vif-Argent branla la tête.

--C'est, dit-il, la plus grande imprudence que vous puissiez commettre. A peine êtes-vous rétabli. Votre blessure n''est pas encore cicatrisée. Hier, vous aviez la fièvre. Ce matin, vous avez peine à vous soutenir, et vous voulez prendre la mer dans un pareil état. Commandant, il y aurait de quoi tuer...

--Un homme! ajouta vivement le comte.

Ils échangèrent un coup d'oeil et partirent d'un éclat de rire.

Lancelot reprit un moment après.

--Je confie mon cher malade à votre amitié encore plus qu'à votre art, docteur. Mon absence durera un mois ou six semaines...

--C'est donc décidé?

--Décidé.

--Alors faites votre testament, _testamentnm tuum conscribe_.

--Mon testament, dit Arthur, en riant, c'est que vous quittiez mon cher protégé le moins possible; que vous l'amusiez__et vous êtes amusant quand vous voulez, cher docteur__mais veillez à ce qu'il ne s'échappe pas, n'ait de rapport avec personne autre que vous, et surtout que cette femme...

--Madame Stevenson, aujourd'hui la veuve Stevenson?

--Qu'il ne la voie pas!

--A la distance où elle est!

--N'importe. Cette femme est capable de tout, s'écria aigrement Lancelot.

--Mais sur l'autre bord de l'île!

--N'importe, vous dis-je! répliqua le capitaine avec impatience.

--Savez-vous, commandant, dit le major Vif-Argent, que je regrette la gentille enfant, _formosam puellam_...

--Docteur, écoutez-moi bien et laissez cette fille. Que la femme de l'amiral soit toujours gardée à vue et qu'elle ne puisse rencontrer l'enseigne!

--Je vous en donne ma parole, commandant. Mais vous devriez différer votre départ de quelques jours.

--Impossible. Lâchez-moi le bras. Je veux parler à nos gens.

Le docteur s'étant retiré derrière lui, Arthur Lancelot éleva la voix.

Aussitôt tous les bruits cessèrent. Un silence religieux succéda à l'animation du travail.

--Mes enfants, dit le capitaine, hâtez-vous d'achever les réparations du _Requin_. Dans un mois un convoi anglais chargé de vivres passera dans le Saint-Laure. Ne souffrez pas que le _Caïman_ ait seul la gloire de s'en emparer!

Je m'absenterai pendant quelques semaines. J'espère qu'à mon retour, il sera terminé et que les Requins de l'Atlantique ne démentiront pas leur vieille réputation.

Dans un an, si j'en crois mes espérances, ils auront reconquis le territoire de leurs ancêtres et rebâti leurs demeures sur la belle terre d'Acadie.

Vive la France!

--Vive la France! répondit unanimement la foule des ouvriers.

--Et vive le commandant du _Requin_! ajouta le maître d'équipage.

Cinquante échos redirent aussitôt avec enthousiasme:

--Vive le commandant du _Requin_!

Lancelot reprit le bras du chirurgien et s'avança vers une jolie résidence entourée d'un jardin charmant, où croissaient mille fleurs agréables à la vue et à l'odorat.

En arrivant devant la porte il siffla.

Samson, le balafré, accourut au pas gymnastique.

--Oui, maître, dit-il, on saluant militairement.

--Selle deux chevaux.

--Oui, maître.

--Puis tu enverras au cutter, à la baie de la Chaloupe. Il faut le faire parer.

--Oui, maître.

--Tu manderas au lieutenant du _Caïman_ de mettre à la voile et d'aller courir les bordées sur la côte, devant Halifax.

--Oui, maître.

--Dix minutes pour exécuter mes ordres.

--Oui, maître.

Samson vira méthodiquement sur les talons et disparut.

--Je vous recommande de nouveau le jeune homme, docteur, dit Lancelot au major. Il pourra se promener en votre compagnie seulement. Mais point de relation avec qui que ce soit. Qu'il ne vienne pas ici!

Le chirurgien sourit.

--Compris, dit-il.

--Et s'il vous parle de moi, continua le comte en rêvant, s'il vous parle de moi... vous... vous lui...

--Soyez tranquille, capitaine. Je me charge de le catéchiser _secundum artem_, capitaine, _secundum artem_.

--Quant à elle, je n'entends pas qu'on la rudoie; cependant si elle tentait de s'évader... si elle cherchait à se rapprocher.

--Quelle idée puisqu'elle ignore...

--Je ne sais, mais un pressentiment... Ah! c'est absurde!--Voici Samson avec les chevaux. Au revoir, docteur; n'oubliez pas mes instructions.

--Non, commandant! mais vous ayez tort d'entreprendre ce voyage; vous ferez une rechute. _Cave ne cadas; cave ne cadas_!

Ils échangèrent une poignée de main et le comte essaya de se mettre en selle. Sa faiblesse l'en empêcha. Il lui fallut recourir à l'assistance de Samson.

--_Cave ne cadas; cave ne cadas_! répétait le docteur Vif-Argent en rentrant dans la maison.

Arthur piqua son cheval qui partit, au galop. Samson prit sa distance habituelle et suivit à la même allure.

A un mille du village, dans un vaste clairière entourée par une haie d'aubépine et de clématite, on voyait se dresser plusieurs croix de bois noir.

--Descends-moi, cria Lancelot en y arrivant.

Samson précipita la course de sa monture, mit pied à terre, saisit son maître dans ses bras robustes, et le déposa près du cimetière.

Le jeune homme se découvrit et pénétra dans le champ des morts.

Parmi les croix, on en remarquait deux plus élevées que les autres.

Sur l'une se lisait cette inscription en lettres blanches:

LÉOPOLD LEBLANC

Premier Commandant du _Requin_.

1793

Sur l'autre:

MAURICE LANCELOT

Deuxième Commandant du _Requin_.

1804

Le capitaine s'approcha de cette croix, s'agenouilla, pria pendant un quart d'heure, releva son masque et baisa la terre.

Il avait le visage baigné de larmes.

Puis il s'éloigna, se fit remonter à cheval et poursuivit son chemin sur le bord de l'Océan.

Au bout d'une heure, il s'arrêtait à une cabane auprès de laquelle causaient deux vieilles femmes.

--Comment va-t-il? demanda le comte.

--Mieux, beaucoup mieux, depuis la visite du docteur, répondirent-elles.

A ces mots, Arthur sauta de cheval sans le secours de son domestique.

Il entra en frémissant dans la cabane.

Bertrand était étendu sur un lit, pâle, les joues amaigries, la respiration sifflante.

Mais il dormait.

--Restez dehors, cria Lancelot aux femmes.

Puis il arracha son masque.

Lui aussi était bien pâle, bien changé! Ses traits n'en paraissaient que plus fins, plus délicats, ils avaient un air de féminéité.

Le comte se prosterna devant le lit, contempla longuement le malade, avança, plusieurs fois ses bras et sa tête comme pour le caresser; les retira de crainte sans doute de l'éveiller, se pencha enfin, avec un frémissement indicible, coupa à l'aide de ciseaux une boucle des cheveux de Bertrand, lui glissa ses lèvres sur le front, serra la boucle de cheveux dans son sein, et comme si ce baiser eût été pour lui un cordial réparateur, un viatique, il sortit vivement de la hutte, s'élança sans assistance sur son cheval, en criant à Samson:

--Au _Wish-on-Wish_!

III

BERTRAND DU SAULT

A quelques jours de là, cette fièvre ardente qui dévorait Bertrand du Sault diminua; le délire auquel il était en proie, depuis plusieurs semaines, cessa; un matin, il reprit connaissance.

Grande surprise pour lui de se trouver dans une chambre, qu'il n'avait jamais vue, près de deux femmes étrangères.

Il se crut sous l'empire d'une illusion et ferma les yeux.

La conversation suivante s'était établie à son chevet.

--Tout de même qu'il peut se vanter d'avoir de la chance, ce jeune homme, hein, madame Marthe? Avoir été si proche de la mort et en réchapper! J'espère qu'il devra un gros cierge à son patron!

--Et à nous aussi, Josette, car pour ce qui est des soins, on ne les a pas épargnés!

--Mais le major Vif-Argent donc! il en négligeait nos pauvres hommes! Faut que le capitaine...

--Ne parlez pas du capitaine, Josette. C'est défendu, vous le savez!

--Faut tout de même qu'il l'aime bien, puisqu'il l'a tant recommandé! Mon cousin Hyppolite m'a dit que, depuis quinze ans qu'il naviguait avec lui, c'était le premier à qui il avait fait grâce.

--Mais aussi ce n'est pas un Anglais, notre malade. Vous vous souvenez que, quand il divaguait comme un vaisseau démâté, il bredouillait toujours en français.

--Peut-être bien que c'est un parent de notre commandant.

Marthe secoua la tête d'un air dubitatif.

--Non, non, dit-elle, il y a autre chose!

--Je le crois aussi, reprit Josette. Si vous voulez me garder le secret, je vous dirai...

--Qu'est-ce que vous me direz? fit vivement son interlocutrice.

--Un jour, répondit celle-ci, le capitaine était avec lui. J'ai regardé par le trou de la serrure; il l'embrassait, ma chère... d'une façon... oh! mais d'une façon...

--C'est là tout votre secret! répartit Marthe avec un accent qui voulait dire: j'en sais bien davantage, moi!

--N'est-ce pas assez?

--Eh bien, moi qui vous parle, je l'ai entendu qui lui causait comme un cavalier cause à une créature!

--Pas possible!

--Tout comme je vous le dis, Josette.

--Ce n'est pas une femme pourtant que ce jeune homme! nous le savons, nous qui le soignons, depuis tout à l'heure un mois, hein, madame Marthe?

--Pour ça, non, ce n'est pas une femme! appuya-t-elle d'un ton convaincu.

--Le capitaine a ses idées, poursuivit Josette d'un air capable. Je me souviens que, quand il était second à bord du _Requin_, il ne quittait jamais le commandant Maurice. On aurait dit les deux frères, quoique ce n'étaient que des cousins.

--Vous n'y êtes pas, Josette! ils ne se ressemblaient pas du tout.

--Vous les avez donc vus! s'écria-t-elle avidement...

--Si je les ai vus...

La dame Marthe s'arrêta, regarda avec inquiétude autour d'elle; et, sûre qu'il n'y avait dans la pièce personne autre que le patient, elle continua: