La capitaine

Chapter 8

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--Commencez, alors, mon cher docteur. Cela m'aidera à couler le temps; mais pas de votre baragouinage latin, surtout!

--Eh bien, madame, je vais vous satisfaire.

«Vous savez, ou ne savez pas, que la plupart d'entre nous sont Acadiens, descendants de braves Français, qui colonisèrent jadis la Nouvelle-Écosse et les provinces limitrophes.»

--J'ignorais cela, dit Harriet en étouffant un léger bâillement.

Le major continua:

«Peuple simple et bon que ces Acadiens[4]; il n'aimait pas le sang, l'agriculture était son occupation. On l'avait établi dans des terres basses, et repoussant à force de digues la mer et les rivières dont ces plaines étaient couvertes. Ces marais desséchés donnaient du froment, du seigle, de l'orge, de l'avoine et du maïs. On y voyait encore une grande abondance de pommes de terre, dont l'usage était devenu commun.

[Note 4: Voyez Raynal.]

D'immenses prairies étaient couvertes de troupeaux nombreux; on y compta jusqu'à soixante mille bêtes à cornes. La plupart des familles avaient plusieurs chevaux, quoique le labourage se fit avec des boeufs. Les habitations, presque toutes construites de bois, étaient fort commodes et meublées avec la propreté que l'on trouve parfois chez les laboureurs d'Europe les plus aisés. On y élevait une grande quantité de volailles de toutes les espèces. Elles servaient à varier la nourriture des colons, qui était généralement saine et abondante. Le cidre et la bière formaient leur boisson; ils y ajoutaient quelquefois de l'eau-de-vie de sucre.

»C'était leur lin, leur chanvre, la toison de leurs brebis qui servaient à leur habillement ordinaire. Ils en fabriquaient des toiles communes, des draps grossiers. Si quelqu'un d'entre eux avait un peu de penchant pour le luxe, il le tirait d'Annapolis ou de Louisbourg[5]. Ces deux villes recevaient en retour du blé, des bestiaux, des pelleteries.

[Note 5: La première, alors la capitale de la Nouvelle-Écosse ou Acadie, était bâtie sur la baie Française, aujourd'hui baie de Fundy; la seconde, à cette époque, port très-commerçant de l'île Royale ou cap Breton, était surnommée le Dunkerque et l'Amérique.]

»Les Français neutres[6] n'avaient pas autre chose à donner à leurs voisins. Les échanges qu'ils faisaient entre eux étaient encore moins considérables, parce que chaque famille avait l'habitude et la facilité de pourvoir seule à tous ses besoins. Aussi ne connaissaient-ils pas l'usage du papier-monnaie. Le peu d'argent qui s'était comme glissé dans cette colonie, n'y donnait point l'activité qui en fait le véritable prix.

[Note 6: Les Acadiens ne pouvant prendre part aux luttes entre la France et l'Angleterre, furent ainsi qualifiés.]

»Leurs moeurs étaient extrêmement simples. Il n'y eut jamais de cause civile ou criminelle assez importante pour être portée à la cour de justice, établie à Annapolis. Les petits différends qui pouvaient s'élever de loin en loin entre les colons, étaient toujours terminées à l'amiable par les censeurs. C'étaient les pasteurs religieux qui dressaient tous les actes, qui recevaient tous leurs testaments. Pour ces fonctions profanes, pour celles de l'Église, on leur donnait volontairement la vingt-septième partie des récoltes. Elles étaient assez abondantes pour laisser plus de faculté que d'exercice à la générosité. On ne connaissait pas la misère, et la bienfaisance prévenait la mendicité. Les malheurs étaient, pour ainsi dire, réparés avant d'être sentis. Les secours étaient offerts sans ostentation d'une part; ils étaient acceptés sans humiliation de l'autre. C'était une société de frères également prêts à donner ou à recevoir ce qu'ils croyaient commun à tous les hommes.

»Cette précieuse harmonie s'étendait jusqu'à ces liaisons de galanterie qui troublent si souvent la paix des familles...»

--Oh! je vous arrête-là, docteur, je vous arrête-là, s'écria madame Stevenson en riant aux éclats. De la morale sur vos lèvres, mon cher docteur!

Et ses regards malicieux se portèrent vers Kate, qui tendait l'oreille sans rien comprendre, puisque le major Vif-Argent s'exprimait en français.

--Il suffit, madame, il suffit, dit-il gaîment, vous savez le proverbe: _Facite quod jubeo, sed_...

--Docteur! docteur! et votre promesse! fit Harriet en le menaçant du doigt.

--C'est juste, reprit-il. Je poursuis mon récit:

«Au commencement du siècle dernier, ces excellentes gens, si dignes du repos dont ils jouissaient, formaient une population de quinze à vingt mille âmes. Mais, hélas! la guerre éclata entre l'Angleterre et la France, et leur pays devint le théâtre de cette lutte affreuse. En 1774, il n'en restait plus que sept mille environ; le reste avait émigré. Maîtresse de leur territoire, la Grande-Bretagne voulut leur imposer le serment d'allégeance. Ils s'y refusèrent. On les persécuta. Le moindre agent du cabinet de Saint-James prétendait faire subir sa tyrannie aux Acadiens, «Si vous ne fournissez pas de bois à mes troupes, disait un capitaine Murray, je démolirai vos maisons pour en faire du feu.»--«Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité, ajoutait le gouverneur Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages.»

»Les Acadiens n'étaient pas des sujets britanniques, puisqu'ils n'avaient point prêté le serment de fidélité, et ils ne pouvaient être conséquemment regardés comme des rebelles; ils ne devaient pas être non plus considérés comme des prisonniers de guerre, ni renvoyés en France, puisque depuis près d'un demi-siècle on leur laissait leurs possessions, à la simple condition de demeurer neutres, et qu'ils n'avaient jamais enfreint cette neutralité.

»Mais beaucoup d'intrigants et d'aventuriers jalousaient leurs richesses, enviaient leur félicité. Quels beaux héritages! et par conséquent quel appas! La cupidité et l'envie s'allièrent pour compléter leur ruine. On décida de les expulser et de les disséminer dans les colonies anglaises, après les avoir dépouillés.

»Pour exécuter ce monstrueux projet, cette perfidie, comme seule l'Angleterre en sait imaginer et perpétrer, on ordonna aux Acadiens de s'assembler en certains endroits, sous des peines très-rigoureuses, afin d'entendre la lecture d'une décision royale. Quatre cent dix-huit chefs de familles, se fiant à la foi britannique, se réunirent ainsi, le 5 septembre 1755, dans l'église du Grand-Pré. Un émissaire de l'Angleterre, le colonel Winslow, s'y rendit en grande pompe, et leur déclara qu'il avait ordre de les informer: «Que leurs terres et leurs bestiaux de toute sorte étaient confisqués au profit de la Couronne avec tous leurs autres effets, excepté leur argent et leur linge, et qu'ils allaient être eux-mêmes déportés de la province[7].»

[Note 7: Garneau, Histoire du Canada.]

»En même temps une bande de soldats, de misérables se rua sur ces infortunés et en égorgea un grand nombre. Les femmes, les enfants ne furent pas plus épargnés; et ce fut le signal de boucheries, de violences sans nom, qui durèrent plusieurs jours. Tout fut mis à feu et à sang. La florissante colonie ne présenta bientôt plus qu'un monceau de décombres fumants. La plupart de ceux qui échappèrent au carnage furent plongés dans des navires infects et dispersés sur la côte américaine depuis Boston jusqu'à la Caroline.

»Pendant de longs jours, après leur départ, on vit leurs bestiaux s'attrouper autour des mines de leurs habitations, et les chiens passer les nuits à pleurer par de lugubres hurlements l'absence de leurs maîtres[8].»

[Note 8: Historique.]

--Oh! c'est affreux! interrompit madame Stevenson.

--«Le tableau est pâle, reprit le docteur. Si j'entrais dans les détails, si je vous montrais ces femmes outragées, ces enfants arrachés au sein de leurs mères et lancés, comme des volants à la pointe des baïonnettes, vous frémiriez d'horreur. Eh bien, madame, croyez-vous que les fils des malheureux qui furent si odieusement martyrisés, il n'y a guère qu'un demi-siècle, puissent voir un Anglais sans éprouver aussitôt le désir de se venger? Croyez-vous que quelques-uns ne songent pas jour et nuit à user de représailles? qu'il n'en est pas, qui ont pris en main la cause des assassinés, et qui, désespérant d'obtenir une réparation tardive, en s'adressant au tribunal des nations, au nom du droit des gens, se sont armés du glaive de la justice! Levez les yeux, madame, regardez les _Requins de l'Atlantique_! Ce sont les fils et les petits-fils des victimes du 5 septembre!»

En prononçant ces mots, le docteur Guérin s'était transfiguré! Il avait le verbe éloquent, le geste pathétique; ses difformités corporelles disparaissaient. Il enthousiasmait par la majestueuse beauté que donnent les émotions puissantes aux physionomies les plus ingrates.

--Votre capitaine est donc un Acadien? demanda madame Stevenson.

Il est douteux que le major eût répondu à cette question. Mais alors un bruit inusité se fit entendre sur le pont du navire; et le canon détonna successivement deux fois dans le lointain.

--Vivat! s'écria le major Vif-Argent, cela annonce un combat. Ne bougez pas, madame, je reviens dans une minute.

Il sortit et rentra bientôt.

--Il faut me suivre, dit-il brusquement aux deux femmes.

Et comme elles hésitaient:

--N'ayez pas peur, ajouta-t-il; je ne veux que vous mettre en sûreté, car il va faire chaud, tout à l'heure, ici: le salon sera transformé en batterie.

Madame Stevenson et Kate descendirent avec lui dans une cabine propre, mais sans luxe aucun, placée en bas de la seconde batterie, au-dessous de la ligne de flottaison.

Une lampe l'éclairait.

--Je dois vous emprisonner, mesdames, dit le docteur Guérin en les quittant. Cependant, j'espère que ce ne sera pas pour longtemps. Excusez-moi.

Ayant dit, il ferma la porte de la cabine à la clef et remonta sur le pont.

Là, tout était en mouvement. Mais l'animation n'excluait pas le bon ordre. Quoique les matelots s'agitassent, courussent de côté et d'autre, les passages, les avenues, les écoutilles demeuraient libres. Chacun travaillait activement sans gêner son voisin, sans nuire à l'harmonie générale. C'étaient des artilleurs qui chargeaient leurs pièces; des hommes qui disposaient des armes en faisceaux, des fusils, des tremblons, des pistolets, des piques, des haches, des sabres, des grappins d'abordage; d'autres qui dressaient le porc-épic du bastingage; ceux-ci faisant déjà rougir des boulets à des forges portatives; ceux-là entassant des bombes derrière les obusiers, et les mousses, allant d'un canonnier à l'autre, distribuant des gargousses ou apportant des seaux d'eau pour refroidir les canons.

Les vergues ployaient sous le poids des matelots prêts à obéir au commandement du capitaine, qui arpentait la galerie médiane, une lunette et un porte-voix à la main.

Il était costumé et masqué comme d'habitude, seulement sous sa blouse de soie noire, il avait endossé une cotte de mailles en acier, très-fine, à l'épreuve de l'arme blanche et de la balle.

Le major Vif-Argent se dirigea vers lui:

--Eh! bien, dit-il, nous allons donc enfin faire une petite causette avec messieurs les _goddem, istos Britannus debellare_?

--Oui, mon digne docteur, répondit le comte; et nous aurons l'honneur de lier la conversation avec le vice-amiral.

--Le mari de madame Stevenson?

--En personne. J'aurais déjà engagé la partie; mais ils sont trois, comme vous voyez, et je vais tâcher de rallier le _Caïman_, qui ne doit pas être bien loin, afin d'égaliser les chances.

Il emboucha son porte-voix.

--Range à hisser les bonnettes hautes et basses!

La manoeuvre fut exécutée en quelques minutes. Le _Requin_ donna deux ou trois embardées, puis il se releva et repartit légèrement avec une vitesse double.

Il était chaudement poursuivi par trois navires qu'on apercevait à deux milles de distance.

Cependant, grâce à sa marche supérieure, il aurait réussi à leur échapper, pour un temps au moins; mais la brise fraîchit, ronfla dans les voiles avec un grondement de tonnerre, et tout à coup le mât d'artimon, cassa en deux au chouquet de la grand'vergue.

Il s'abattit sur le pont, tua et blessa, quelques personnes.

--Allons, voici ma besogne qui commence, dit le docteur, en descendant de la galerie.

Le _Requin_ s'était penché sur le côté et ses bouts-dehors avaient plongé dans l'Océan.

Son allure se ralentit.

--A la mer le mât d'artimon! cria le capitaine.

Le bruit des haches résonna, l'arbre fut coupé au niveau de la batterie et précipité dans les flots avec tout son gréement.

--Samson, à ton poste, mon camarade, ordonna Lancelot, et envoie ta dragée à ce mendiant de vaisseau-amiral, qui nous gagne.

--Oui, maître, répondit le colosse.

Il s'avança près de la caronade, dont la bouche monstrueuse formait la gueule du requin sculpté à la proue, pointa cette pièce et y mit le feu.

Un éclair, un nuage de fumée, une explosion formidable s'en suivirent.

--Touché! tu l'as touché dans les oeuvres vives! c'est bien, Samson, dit le capitaine.

--Oui, maître, répliqua l'Hercule, en saluant militairement sans quitter la caronade.

--Mes enfants, reprit le commandant, préparez-vous au combat. Ils sont trois contre nous; vous savez votre devoir!

Lancelot ne pouvait plus échapper à la poursuite dont il était l'objet, la rupture de son mât d'artimon ayant alourdi le navire. Il résolut aussitôt d'affronter l'ennemi et de l'étonner par son audace. En conséquence, il fit serrer une partie des voiles, virer de bord et pousser droit aux agresseurs.

Le fracas de l'artillerie couvrit bientôt tous les autres bruits; et des tourbillons de vapeur voilèrent les objets.

Durant une heure une pluie de fer et de feu répandit la mort et le ravage sur les pirates et les troupes royales, car le _Requin_ avait été, en effet, attaqué par trois bâtiments de la station d'Halifax, dont l'un, une frégate, portait le vice-amiral, sir Henry Stevenson.

Les autres étaient des bricks.

C'est vers cette frégate, l'_Invincible_, que tendirent les efforts de Lancelot. Il savait bien que s'il réussissait à s'en emparer ou à la couler, les bricks ne tiendraient pas davantage.

Longtemps il échoua, pressé qu'il était par ces petits navires qui le mitraillaient avec fureur.

Enfin, il parvint à mettre le feu à l'un. L'autre craignant d'être envahi par l'incendie prit le large, et Lancelot profita de sa retraite momentanée pour se jeter par bâbord sur le vaisseau-amiral au risque de se briser lui-même.

Aussitôt des hommes adroits, robustes, debout sur le beaupré et les vergues de misaine, lancèrent les lourdes griffes de fer destinées à amarrer les deux navires l'un à l'autre. Puis, comme des vautours, ils fondirent sur les Anglais la hache ou le sabre à la main, le poignard entre les dents.

Mais le brick, qui avait rebroussé chemin, revint en ce moment, prit position vis-à-vis du _Requin_, et lui lâcha une bordée à tribord.

Toujours sur sa galerie, les yeux étincelants sous son masque, Arthur Lancelot faillit tomber à la renverse, tant fut violent le choc de cette bordée.

La membrure du _Requin_ en fut ébranlée.

--Samson, dit le capitaine, allonge-moi vite un soufflet sur la joue de ce braillard ou mal va nous arriver.

Le balafré fit pivoter sa caronade, ajusta le brick et lui lança, dans la carène, sous l'éperon, un énorme boulet de quarante-huit.

--Bravo! bravo! dit Lancelot.

--Oui, maître, répliqua l'artilleur imperturbable.

Une grande consternation s'observait sur le brick.

--Trois pieds de bordage en dérive! venait de crier le maître-calfat.

La répercussion d'un nouveau coup de canon retentit.

--Le _Caïman_ qui parle! s'exclama Samson, en se dressant sur sa pièce, pour regarder l'océan.

La seconde frégate des forbans accourait, en effet, toutes voiles dehors.

--En avant sur le vaisseau-amiral! s'écria Arthur Lancelot, brandissant son sabre au vent et passant, d'un bond, de sa galerie sur le pont de _Invincible_.

Samson y fut aussitôt que lui.

A l'instant où il arrivait, un jeune enseigne, armé d'une épée nue, attaqua l'intrépide capitaine, qui fut blessé au cou, avant d'avoir pu se mettre en garde.

Il tomba, baigné dans son sang.

Samson se rua sur le jeune homme, lui arracha son épée, la brisa comme un verre, et il allait étrangler l'enseigne, renversé, râlant sous son genou.

Mais Lancelot lui dit, d'une voix éteinte:

--Non... ne le tue pas... ne lui fais pas de mal... protège-le... Je le veux... Qu'il ne voie pas la femme!... Retournez à Anticosti...

Et le commandant des _Requins de l'Atlantique_ perdit connaissance.

TROISIÈME PARTIE

ANTICOSTI

I

L'ILE D'ANTICOSTI

Est-il un voyageur européen, parcourant les grasses prairies du nord-ouest américain; les immenses et fécondes vallées de la rivière Rouge, la Saskatchaouane, l'Assiniboine, et cette terre promise nommée la Colombie où la flore et la faune des parties de l'univers les plus riches et les plus opposées ont formé un charmant hymen pour offrir à ce coin de l'autre hémisphère, des produits merveilleux dont l'excellence seule égale la beauté; est-il, dis-je, un voyageur qui ne déplore l'ignorance ou l'apathie d'une portion de notre population, condamnée par son insouciance à végéter sur un sol épuisé ou à languir, à s'étioler au souffle empoisonné des grandes villes manufacturières?

Un voyage de quelques semaines, quelques années d'un travail assidu, d'une sobriété salutaire, et ces malheureux se seraient procuré à eux, à leurs enfants, à leurs pauvres enfants, une vie large et abondante, une santé vigoureuse; ils verraient en perspective un avenir des plus brillants[9].

[Note 9: J'ai développé cette idée dans _Une Famille de Naufragés_, cinquième volume des _Légendes de la Mer_.]

Mais, sans aller aussi loin, sans mettre entre sa mère-patrie et sa patrie adoptive plus de huit jours d'intervalle, on trouve, dans le Nouveau-Monde, un emplacement magnifique, qui présenterait à des entreprises agricoles ou commerciales, conduites sur une grande échelle, des avantages inimaginables.

Terres fertiles, bois giboyeux, la côte la plus poissonneuse des deux continents, voilà les ressources premières de ces lieux (capables de nourrir aisément vingt mille individus et plus) situés aux portes de l'Amérique septentrionale, supérieurement défendus par la nature, et cependant à peu près inconnus à la civilisation.

C'est l'île d'Anticosti, dont l'exploration géologique officielle ne fut entreprise qu'en 1856, par la Commission canadienne, sous la direction de sir William Logan[10]. et encore M. Murray qui fit cette exploration, ne pénétra-t-il qu'à dix ou douze milles à l'intérieur.

[Note 10: Voyez _Exploration géologique du Canada_, Rapport de progrès, années 1853-4-5-6, traduit par M. H. Émile Chevalier, attaché à la Commission, un volume grand in 4°, avec plans, cartes, atlas.]

Située à l'embouchure du golfe Saint-Laurent par le 49° de latitude nord et le 65° de longitude, elle a une forme générale ovoïde, figurant un couteau dont la pointe perce l'Océan et dont la poignée est enchâssée dans le golfe Saint-Laurent.

De l'est à l'ouest, son étendue est de cent quarante milles; du nord au sud, sa largeur extrême de trente-cinq environ; une distance de trente-cinq milles la sépare du Labrador, au nord, et une distance de quarante-deux la sépare du cap Rosier, dans le Canada, au sud-ouest.

Par route marine, elle se trouve à cinq cents milles environ d'Halifax, la capitale de la Nouvelle-Écosse.

C'est la clef du Saint-Laurent: Si l'on est surpris qu'elle ne soit pas colonisée, on l'est encore plus en remarquant que le gouvernement anglais n'a point songé à la fortifier ou à y établir une garnison, car Anticosti nous semble la sauvegarde de ses plus belles possessions transatlantiques.

La plus grande partie de la côte est bordée par des récifs à sec, quand la mer est basse, mais que le flux couvre ordinairement de dix ou douze pieds d'eau.

Les bords de ces récifs s'étagent en précipices de cinq, dix et même trente mètres, suivant Bayfield. Parfois ils sont inclinés, mais si peu généralement que les navires qui en approchent peuvent facilement apprécier le danger par des sondages.

Ils se projettent dans l'Océan, jusqu'à un quart et un mille et demi du rivage, et se conforment aux ondulations de la côte. Des blocs erratiques, quelques-uns d'une dimension énorme, en recouvrent un grand nombre.

La partie méridionale de l'île est basse, entrecoupée de grèves sablonneuses. Les points les plus élevés se montrent à l'embouchure de la rivière Jupiter, où les falaises atteignent quatre-vingts et cent-cinquante pieds de hauteur. Les autres ne dépassent guère dix ou vingt pieds, au-dessus de la mer.

De la pointe sud-ouest, à l'extrémité ouest, les collines intérieures sont plus escarpées qu'à l'est. Elles se dressent en général graduellement jusqu'à cent-cinquante pieds, sur un intervalle de un à trois milles. Cependant, on observe dans quelques localités du littoral, des plaines ayant une superficie de cent à mille acres, composées de tourbe sous-jacente, et qui nourrissent des herbes épaisses, ayant quatre à cinq pieds de hauteur; d'autres sont marécageuses, plantées de bouquets d'arbres et parsemées de petits lacs.

La partie septentrionale offre une succession de crêtes qui s'élancent de deux à cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Des vallées productives et des rivières les divisent.

Les caps les plus remarquables sont le cap Est à l'extrémité même de l'île, la Tête à la Table; les caps Joseph, Henry, Robert, la Tête d'Ours; le roc Observation; la pointe Charleston, le rocher Ouest, le grand Cap; le cap Blanc, et la pointe Nord.

Le grand Cap domine tous les autres: il a cinq cents pieds.

Les baies abondent sur ce bord que regarde le Labrador: c'est la baie du Naufrage, au-dessus du cap Est; la baie au Renard; de Prinsta, de la rivière au Saumon; de l'Ours, etc.

A l'aide de quelques travaux peu dispendieux, ces baies pourraient être converties en havres excellents.

La ceinture de récifs, d'un mille environ de large, qui ourle le rivage, est formée de calcaire argilacé en strates presque horizontales, à sec pendant les marées de printemps. Il ne serait pas difficile de pratiquer des excavations dans ce calcaire à la profondeur nécessaire, et de se servir des matériaux qu'on en tirerait, pour exhausser les flancs des excavations de manière à y construire les jetées et les brise-mer.

Les cours d'eau, que l'on rencontre sur la côte septentrionale, sont très-nombreux relativement à son étendue. On ne peut guère faire un mille sans en découvrir un, plus ou moins volumineux. Et, de dix milles en dix milles environ, il en existe qui sont assez considérables pour mettre en mouvement un moulin. Les chutes voisines de la côte, offriraient de grands avantages à l'industrie. L'eau des rivières est toujours plus ou moins calcaire.

Sur la côte méridionale, les principales rivières sont: la Becscie, la Loutre, le Jupiter, un vrai fleuve, le Pavillon et la Chaloupe.

Le grand Lac Salé, le petit Lac Salé, le lac Chaloupe et le lac Lacroix, sur le côté sud, ainsi que le lac au Renard, sur le côté nord, sont en réalité des lagunes d'eaux salées, soumises aux influences de la marée, et mêlées de l'eau douce des rivières.

Dans la plupart des rivières et des lacs, fourmillent la truite de ruisseau, la truite saumonée, l'esturgeon, le doré et le poisson blanc. Le maquereau se presse en bancs épais autour de l'île. Les phoques dont l'huile et la peau sont fort estimées, essaiment. Ils se foulent par milliers dans les baies et les lieux abrites. Les Indiens des îles Mingan et du Labrador leur font une chasse active.