Chapter 4
--Oui, et bonsoir... Amusez-vous bien, dit Bertrand.
--Attendez encore un instant, fit Arthur.
--Oh! pour moi, je veux rester au bal jusqu'à la fin, s'écria la jeune fille en prenant le bras de Lancelot.
Celui-ci toussa d'un ton très-naturel en apparence, et il dit:
--Eh bien, c'est cela... oui... je ramènerai mademoiselle du Sault lorsqu'elle...
Il avait traîné et prolongé sa phrase à dessein.
On vit tout à coup paraître Samson, dont la tête énorme dominait de plus d'un pied les spectateurs.
--Ah! mon domestique! il y a quelque chose d'extraordinaire, dit Arthur avec un air de contrariété fort bien joué.
--Quelle figure de requin! s'écria Bertrand.
--Il mériterait certainement une place distinguée parmi les fameux Requins de l'Atlantique, n'est-ce pas? reprit le comte en riant.
--Oui, maître, dit Samson, avec son salut militaire.
--Tu m'apportes une nouvelle?
--Oui, maître.
Et levant la main à la hauteur des yeux, il fit deux ou trois signes.
--Oh! mon Dieu, est-ce désolant! murmura le comte; voilà qu'une affaire...
Et s'adressant à Samson:
--Est-ce pressé?
--Oui, maître.
--Allons, va devant!
--Oui, maître, répondit le serviteur impassible, en se retournant tout d'une pièce, après avoir renouvelé son salut.
--Mademoiselle, dit alors Lancelot à Emmeline, je suis on ne peut plus affligé du contretemps...
--C'est bon, c'est bon, dit Bertrand, un mystère de plus sur votre bilan, mon cher. Nous vous en tiendrons compte, ma soeur et moi!
Puis à Emmeline, qui rayait avec dépit, du bout de son ombrelle, le sable de l'allée où ils devisaient:
--Pardonne-lui encore, petite soeur, mais à une condition.
--Et laquelle? s'enquit Lancelot.
--C'est que vous nous sacrifierez toute votre journée de demain.
--Oh! avec joie, si mademoiselle...
--Pouvez-vous douter que j'en sois heureuse! dit Emmeline avec un accent de reproche.
--Désirez-vous partir seul? demanda Bertrand.
--Non, non, mon cher; si vous ne le trouvez pas mauvais, je vous ramènerai.
--Quel bonheur! s'écria étourdiment Emmeline.
--Alors, je vais faire atteler.
--Allez, nous vous suivons.
Bertrand s'élança vers les communs, où les voitures avaient été remisées. Mais en courant, un papier tomba de sa poche.
Arthur aperçut ce papier, qui échappa à l'attention d'Emmeline, trop absorbée par ses pensées pour regarder ce qui l'entourait.
Le comte l'entraîna du côté où était tombé l'objet se baissa comme pour cueillir une fleur, le ramassa et le serra dans son gousset de montre.
--Quelle délicieuse soirée, et comme il m'eût été bon de la passer tout entière avec vous, mademoiselle! disait-il, en même temps à Emmeline. Vous offrirais-je cet oeillet?
La jeune fille prit la fleur et la fixa à son corsage.
--Où êtes-vous? cria bientôt la voix de Bertrand.
--Ici, derrière le massif de rosiers, répondit Lancelot.
En entendant son frère, Emmeline avait tressailli. Elle arrêta son cavalier par un mouvement brusque et subit.
--Monsieur Arthur, lui dit-elle avec une vivacité fébrile, il faut que je vous parle... cette nuit...en secret... dans deux heures... à la petite porte du parc... elle sera ouverte!
Avant que le comte, extrêmement surpris de cette impérieuse déclaration eût eu le temps d'y répondre, Bertrand arriva.
--La voiture est prête, dit-il.
--Nous sommes à vous, répondit Arthur.
Montant dans la calèche de M. du Sault, ils revinrent promptement à la ville.
Le voyage fut assez triste, chacun d'eux étant diversement, mais profondément préoccupé.
--Nous vous descendrons chez vous, dit Bertrand au comte, en traversant la rue de la Douane.
--Oh! je vous accompagnerai...
--Inutile, mon cher!... Voici votre porte! Bonne nuit!
--Bonne nuit à tous deux! dit Arthur en sautant à terre, après avoir pressé la main des jeunes gens.
La calèche reprit le grand trot. Et le comte siffla.
Samson, qui avait suivi par derrière, accourut au galop.
--Va seller Betzy et attends, lui dit Lancelot.
--Oui, maître.
--Seulement, fais en sorte qu'on ne te voie pas.
--Oui, maître.
--Dans une heure, tu conduiras Betzy sur le chemin de la villa du Sault, en dehors de la ville.
--Oui, maître.
Le comte, alors, ouvrit la porte de la maison et monta à son appartement privé.
V
LES DEUX RENDEZ-VOUS
Le comte Arthur Lancelot occupait une maison entière, dans la rue de la Douane _(Duane-Street)_.
Cette maison n'avait que deux étages et un sous-sol.
Elle était construite à l'anglaise. On y arrivait par un escalier de cinq ou six marches, défendu, comme la façade de la maison, par une grille en fer, à hauteur d'appui, distante de deux mètres environ du mur, et derrière laquelle végétaient quelques arbrisseaux.
Le premier étage comprenait les salons de réception; le second, l'appartement privé du comte.
Seul, Samson avait accès dans cet appartement.
On y comptait quatre pièces: une salle à manger un cabinet de travail, un boudoir et une chambre à coucher, où jamais profane n'avait pénétré, pas même le fidèle serviteur.
Toutes les fenêtres étaient munies de barreaux en fer et les volets intérieurement doublés avec de fortes plaques de tôle.
L'habitation se trouvait ainsi à l'abri des voleurs et des curieux; elle pouvait, ou besoin, soutenir un siège de quelques heures... En entrant, Lancelot battit du briquet, alluma une bougie placée dans le vestibule sur une console, et après avoir soigneusement refermé la porte extérieure, monta à son appartement.
Il s'arrêta dans le cabinet de travail.
C'était une petite pièce, tendue en cuir de Cordoue et meublée avec un goût sévère: le secrétaire, la bibliothèque, le fauteuil étaient en ébène, sans sculpture.
Des armes du plus grand prix, recueillies dans toutes les parties du monde, pendaient aux parois de la muraille et y tenaient lieu de peintures.
Arthur ouvrit le secrétaire, déposa son bougeoir sur la tablette, s'assit, et tira de sa poche l'objet qu'il avait ramassé dans le jardin de Bellevue.
Cet objet, roulé, de la grosseur d'un tuyau de plume, n'était autre chose qu'un papier.
Le jeune homme le déplia, d'une main frémissante. Une écriture fine et tourmentée le couvrait tout entier.
Lancelot en lut et relut les lignes, avec une émotion profonde.
--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il en renversant ensuite sa tête sur le dossier du fauteuil, mon Dieu! Je ne l'aurais jamais cru! lui, amoureux! lui aimé de madame Stevenson! Malheur! malheur sur moi qui n'ai pas prévu cette liaison! Mais peut-être est-il temps encore; peut-être puis-je mettre des entraves à leur passion! car il ne faut pas qu'ils s'aiment... S'aimer, eux! j'en mourrais de jalousie!
Il parcourut une troisième fois le billet et le froissa dans ses doigts.
--Non, cela ne sera pas! s'écria-t-il en se frappant le front. Dussé-je enlever cette femme, cela ne sera pas; je les séparerai!... Voyons... leur rendez-vous est à minuit! Quelle heure est-il?
Il jeta un coup d'oeil sur sa montre.
--Onze heures trois quarts, dit-il; j'y puis être... Mon entrevue avec Emmeline est fixée à une heure du matin... Ce n'est pas loin; Betzy va comme le vent; pourvu que je parte à une heure moins cinq minutes, je serai exact. Mais que me veut cette pauvre fille!... Chère et malheureuse Emmeline, elle est amoureuse de moi...
Un sourire triste passa sur son visage, et il poursuivit, comme s'il répondait à une réflexion intime:
--Si elle savait... Étrange destinée que la mienne! Jeune, je désirais la lutte... la lutte grande, terrible, celle qui s'enivre à la coupe des chaudes amours et se baigne les mains dans le sang... Ai-je été traité en enfant gâté par le Hasard ou la Providence, qu'on l'appelle comme on voudra! parbleu! il ne m'importe guère!... Mais, il faut se hâter.
En prononçant ces paroles, le comte Lancelot se leva, alla à une panoplie, en décrocha deux petits pistolets, qu'il mit dans sa poche après les avoir chargés, et, s'enveloppant dans un manteau de drap foncé, il échangea son chapeau de paille contre un feutre noir, et ressortit.
La nuit était assez claire, quoique la lune ne brillât point.
Arthur se glissa silencieusement le long des maisons, enfila plusieurs rues qu'il longea ou traversa sans rencontrer personne, et arriva enfin devant une habitation isolée, bâtie au milieu d'un jardin de quelque étendue.
Une haie l'entourait.
Le jeune homme franchit cette haïe avec une agilité qui eût fait honneur à un gymnasiarque consommé.
Des avenues ombreuses s'étendaient de tous côtés.
Lancelot en prit une, rangea les arbres d'aussi près qu'il put, et en marchant sur la pointe du pied.
Un mouvement de voix ne tarda point à frapper son oreille.
Il redoubla de précautions, se plia en deux et continua d'avancer, mais dans la direction du son.
Bientôt, le bruit d'un baiser arriva à lui. Il frémit, s'appuya contre un arbre, mit sa main sur sa bouche et la mordit pour s'empêcher de crier.
La maison n'était plus qu'à quelques pas de lui.
Au balcon d'une fenêtre inférieure, on apercevait deux silhouettes: la silhouette d'une femme et celle d'un homme.
La femme se tenait dans la baie de la fenêtre, l'homme au dehors, penché par-dessus la balustrade du balcon, et à demi caché par un bouquet de lilas.
--Oh! Bertrand! Bertrand! murmura Arthur en se rapprochant davantage encore du couple.
--Que vous êtes bonne et qu'il m'est doux de vous le répéter, Harriet! disait le jeune homme, passant son bras autour de la taille de la jeune femme et l'attirant à lui.
--Oui, répondit-elle, oui, je suis trop bonne! et vous un ingrat, car vous n'imaginez pas combien je m'expose, en vous recevant ici à pareille heure!
--Le temps m'a semblé bien long, allez, depuis le moment où vous m'avez remis le billet...
--A propos, ce billet, rendez-le-moi, monsieur.
--Quoi! vous ne me le laisserez pas, câlina le jeune homme! Il y a tant d'amour! tant de bonheur pour moi dans ces lignes!
--Que ne les gravez-vous dans votre coeur! dit-elle en souriant; mais, mon bon ami, l'écriture laisse des traces. Je ne serai tranquille que quand ce papier n'existera plus.
--Vraiment! vous me le refusez, dit Bertrand d'un ton chagrin en fouillant dans sa poche.
--Vraiment oui! une imprudence est si vite commise! Si mon mari...
--Oh! ne parlez pas de lui! ne parlez pas de lui! s'écria-t-il.
--Ma lettre! ma lettre! monsieur!
--Je ne la trouve pas, je l'aurai oubliée...
Ces mots furent dits d'un ton inquiet.
--Voyez! déjà! Oh! l'on ne devrait jamais confier ses pensées au papier? fit la jeune femme, mais vous me la rapporterez demain, n'est-ce pas?
--Je vous le jure, Harriet, ma chérie! ma douce colombe, dit Bertrand en imprimant ses lèvres sur le cou de sa maîtresse.
Une douleur aiguë traversa le coeur d'Arthur Lancelot comme un fer rouge.
--Mais, demanda la jeune femme, après un moment de silence, comment avez-vous pu venir sitôt?
--Oh! dit-il, dès que j'eus déposé chez lui le comte...
--Un fat! je ne l'aime guère, observa Harriet.
--Fat! lui! ne dites pas cela; c'est un noble et excellent ami, repartit vivement Bertrand.
--Continuez, je vous prie, reprit la jeune femme en étouffant un bâillement.
--La coquette! l'indigne coquette! pensa Lancelot.
--Donc, poursuivit Bertrand, après l'avoir descendu à sa maison, j'ai prétexté que j'avais oublié de lui faire une communication importante pour quitter ma soeur...
--Et personne ne nous a vu?
--Personne! Mais, Harriet, ma bien-aimée, ne me permettez-vous pas...
--Non, monsieur, non, minauda la jeune femme.
--Vous doutez donc de mon amour?
--Les hommes sont si trompeurs!
--Pouvez-vous me tenir un pareil langage, à moi qui n'ai jamais aimé et n'aimerai jamais que vous!
--Petit menteur! murmura-t-elle en approchant ses lèvres des siennes.
Des larmes brûlantes s'amassaient sous les paupières du comte.
Oh! laisse-moi, laisse-moi entrer dans ta chambre! supplia Bertrand.
--Mais si l'on venait? répondit-elle tendrement, en lui formant un collier de ses bras.
Un souffle de la brise écarta le cachemire qui lui servait de peignoir et découvrit sa gorge blanche et ferme comme du marbre.
Bertrand frissonna de la tête aux pieds en y collant ses lèvres.
--Finissez! finis...! bégayait-elle.
--J'entre, n'est-ce pas?
--Mais mon mari!
--Puisqu'il est à son bord.
--Mais si par hasard!...
--Harriet, ne me l'avez-vous pas promis? Est-ce que je ne vous aime pas? est-ce que pour vous plaire...
Tout en articulant ces paroles d'une voix palpitante Bertrand enjambait la balustrade, sans que la jeune femme lui opposât une résistance sérieuse; mais, à ce moment, le sable grinça sous des pas précipités.
--Quelqu'un! sauvez-vous! s'écria Harriet. Et elle se précipita dans sa chambre, dont elle referma la croisée, pendant que son amant s'enfuyait à travers les jardins, et pendant qu'Arthur, auteur de leur épouvante, sautait par dessus la haie et regagnait la ville, en se disant:
--Comme ils m'ont fait souffrir! je ne me croyais pas autant de patience... Enfin, je les ai séparés! Il n'est pas probable qu'ils se revoient cette nuit... ni de longtemps... car j'aviserai au moyen de jeter entre eux un obstacle insurmontable!
Une heure sonna à l'église métropolitaine.
--Ah! mon Dieu, je serai en retard! vite, courons, pensa-t-il.
Sur la route de la villa du Sault, il trouva Samson, qui l'attendait flegmatiquement, près de deux chevaux de selle.
Ils les enfourchèrent en un clin d'oeil.
Arthur lança le sien au galop et Samson prit la même allure, après avoir laissé entre le comte et lui la distance d'une centaine de mètres.
Au bout de cinq minutes, Lancelot était à la petite porte du parc.
Il appela son domestique.
--Tu conduiras, lui dit-il, les chevaux dan» le bois, et tu tâcheras qu'on ne vous découvre pas. Si j'ai besoin de toi, je sifflerai.
--Oui, maître, répondit Samson en portant la main à la visière de sa casquette.
Lancelot poussa la porte, qui s'ouvrit aussitôt et il vit Emmeline adossée au mur, sous un berceau de chèvre-feuille. Un gros chien de terre-neuve était couché près d'elle.
L'animal se dressa sur ses pattes en grondant.
--La paix, Médor, la paix! dit-elle en faisant signe au chien de se taire.
--Mademoiselle, dit Arthur, en s'avançant vers elle...
--Monsieur, l'interrompit-elle, je vous dois l'explication d'une conduite qui sans doute vous parait étrange. Voulez-vous m'offrir votre bras, car la matinée est fraîche et je sens que je grelotte!
Le comte s'empressa de lui obéir.
Emmeline reprit d'un ton décidé.
--Monsieur Lancelot, vous devez vous battre...
--Mademoiselle...
--N'essayez pas de nier, je sais tout. Du reste, je serai franche avec vous; je sens que la franchise est la seule excuse de ma manière d'agir. Je vous ai épié et j'ai surpris votre conversation avec le capitaine Irving; si, à présent vous voulez savoir pourquoi je vous ai épié, je vous dirai...
Sa voix s'attendrit; un déluge de larmes lui coupa la parole.
Ce qu'elle n'acheva point, le comte le devina, et avec un tact, dont elle le remercia aussitôt par un regard, il lui dit:
--Je ne vous demande point, mademoiselle, pourquoi vous m'avez surveillé. Quelles que soient vos raisons, elles sont d'un noble coeur je voudrais... mais ne parlons plus de cela. J'imiterai votre franchise; oui, je dois me battre, à la pointe du jour!
Emmeline se prit à trembler au bras du jeune homme.
--Rassurez-vous, cependant, reprit-il, en souriant. Le combat aura lieu au sabre. C'est une arme qui m'est familière. Je puis dire, sans vanité, que je n'y ai point encore trouvé mon égal, par conséquent...
--Mais un hasard, monsieur!
--Oh! dit-il gaiement, le hasard est une divinité à laquelle je rends un culte trop absolu, pour qu'elle me fasse défaut à l'heure du péril. Plaignez plutôt mon adversaire, chère Emmeline.
--J'avais espéré, balbutia-t-elle, que pour m'être agréable, pour m'_obliger_,--et elle souligna le terme,--vous renonceriez à ce duel, dont la pensée seule me glace d'épouvante. Je voulais vous en parler, vous conjurer de m'accorder cette faveur... avant de rentrer à la maison; je l'aurais fait sans mon frère; mais, craignant que votre amour-propre ne fût froissé, si j'abordais ce sujet en sa présence... je vous ai prié...
--Croyez, mademoiselle, que je n'ai pas suspecté un seul instant la pureté de vos intentions, répliqua Lancelot avec une affectueuse sincérité.
--Vous ne vous battrez point, dit Emmeline.
--Je ne puis vous le promettre.
--Oh! si! fit-elle d'un ton suppliant, enfournant sur lui ses beaux yeux noyés de pleurs.
--Je voudrais...
--Vous pouvez tout ce que vous voulez, vous!
Cette affirmation enthousiaste amena un sourire sur le visage du comte.
--Il serait à souhaiter, mademoiselle, dit-il en prenant la main d'Emmeline.
--Mais, dit celle-ci, il n'est donc personne qui vous soit chère?
Lancelot soupira.
--Bien des personnes me sont chères, répondit-il ensuite; vous la première, ma bonne Emmeline.
--Oh! si cela était! prononça-t-elle avec un accent du coeur, en pressant la main du jeune homme.
--Oui, vous m'êtes chère, bien chère, vous et votre frère... vous êtes l'un et l'autre ce que j'aime le plus au monde.
A ces mots, Emmeline se serra contre lui, ralentit sa marche, et laissa nonchalamment tomber sa tête sur le bras de Lancelot.
Ce mouvement avait été si spontané; il témoignait de tant de confiance, d'une tendresse si dévouée; la pose d'Emmeline était si séduisante, que le comte se pencha légèrement et lui effleura le front avec ses lèvres.
--Oh! vous m'aimez, n'est-ce pas, Arthur? dit la jeune fille d'une voix mourante, en fléchissant sous la violence de son émotion.
--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que je vois? cria-t-on tout à coup à quelques pas d'eux.
VI
LE DUEL
--Mon frère! fit Emmeline, avec plus de surprise que de frayeur.
--Oui, dit le comte, c'est la voix de Bertrand, mais, ajouta-t-il, très-bas, au nom du ciel! ne lui dites rien; ne lui parlez pas de ce qui fait le sujet de notre entretien.
--Tiens! tiens! criait le jeune du Sault; vous m'en contez de belles, mes bons amis. L'un a une affaire urgente, il rentre chez lui; l'autre se déclare fatiguée, oh! bien fatiguée, elle ira »e coucher aussitôt à la maison, et voilà que je les trouve tous deux en promenade sentimentale dans le parc, à une heure du matin. Mais savez-vous ce que je ferais si j'étais un frère comme il y en a?
Il prit une pause tragique, en tirant de sa poche un canif dont il mit la lame au vent.
--Et que ferais-tu? demanda Emmeline, en riant aux éclats, quoi qu'elle lui en voulût d'être venu les trouver à un moment si intéressant.
--Ce que je ferais! Eh bien, je vous immolerais à ma vengeance, puis je me suiciderais... sur vos cadavres sanglants!
--Tais-toi! lui dit la jeune fille, laisse-là tes cadavres, le mot seul me fait peur.
--Mais, continua Bertrand, je suis un frère débonnaire, une bonne pâte de frère, j'adore ma petite soeur, je ne déteste pas son cavalier, et vraiment, il m'en coûterait de priver la création de deux êtres aussi charmants.
--Est-il aimable un peu, ce soir? murmura Emmeline.
--Disons ce matin et nous serons plus juste, repartit l'enseigne. Mais, mes enfants, vous devez geler. Quelle idée de se donner des rendez-vous à pareille heure, quand vous avez toute la journée à vous! Eh! par Dieu! si quelquefois je vous embarrasse, il faut le dire. Je ne suis ni un Othello, ni un mal appris! J'aime assez ma soeur pour satisfaire avec joie ses fantaisies; je connais assez la solidité de ses principes pour approuver ce qu'elle approuve. Allons, donnez-moi la main, Arthur, et toi un baiser, belle noctambule!
--Vous avez raison, mon cher Bertrand, de juger ainsi votre soeur, dit Lancelot après cet échange de cordialités, car notre entrevue avait pour objet une...
--Voulez-vous bien garder vos secrets pour vous? est-ce que je les veux savoir vos secrets? dit gaiement le frère d'Emmeline.
--Cependant...
--Je n'écoute rien.
--Le drôle de corps! fit la jeune fille en riant.
--Je vous ai dérangés, ce n'est pas ma faute, mais je me sauve.
--Du tout, s'opposa le comte.
--Prétendez-vous me garder?
--Oui, oui, répliqua Arthur.
--Une question alors? interrogea facétieusement Bertrand.
--Fais, dit sa soeur.
--A quand la noce?
Emmeline se serra, palpitante, contre Lancelot. Et, remarquant que la demande avait embarrassé celui-ci, elle dit à son frère:
--Une autre question, une question préalable, s'il vous plaît, monsieur l'inquisiteur.
--Ce n'est pas répondre ça, dit Bertrand.
--Comment se fait-il, poursuivit Emmeline, que vous vous trouviez ici, à pareille heure, vous, un malade, qui devrait être au lit depuis le crépuscule?
--C'est juste, appuya Arthur avec une teinte d'ironie.
--Oh! balbutia Bertrand, une affaire...
--Des affaires! comme monsieur Lancelot, quand il nous veut quitter, interrompit la jeune fille.
--Un ami qui m'a retenu!
--Mais, dit Arthur, je croyais que vous vous rendiez directement à la villa, quand vous m'avez quitté?
--Tiens! dit Emmeline, il n'est donc pas allé chez vous?
--Bertrand! non, répondit le comte, prenant plaisir à taquiner son ami.
--Ah! fit ce dernier, j'ai rencontré une connaissance et nous sommes montés au club.
--A minuit! dit Emmeline en secouant la tête d'un air incrédule.
--D'abord, il n'était qu'onze heures...
--Mais que me vouliez-vous donc? reprit Arthur.
Bertrand était fort mal à l'aise. Il s'agitait comme s'il eût eu des épines sous les pieds.
--Bon, bon! dit sa soeur. Il nous cache quelque chose. Mais va, sois tranquille, nous ne te tourmenterons pas davantage. Conserve pour toi ce que tu ne veux pas nous dire. On sera aussi discret que vous, monsieur. Seulement tu nous expliqueras comment il se fait que tu rentres par la petite porte du parc qui devrait être fermée!
--Oh! rien de plus facile, répondit-il du ton d'un homme soulagé d'un lourd fardeau. J'allais passer par la porte de la grille, quand Médor, sortant d'ici, s'est jeté dans mes jambes. Surpris que la petite porte fût ouverte, j'ai monté pour la fermer au verrou, et voilà! Pardonnez-moi, je me retire.
--Non, non, dit Arthur; restez.
--A mon tour, je dirai non; j'ai encore un mot à vous dire en particulier, monsieur Lancelot.
Et se tournant vers son frère:
--Va m'attendre au bout de l'allée.
--Ah! dit-il, c'est que moi aussi j'aurais un mot à dire en particulier à maître Arthur.
--Eh bien! tu lui parleras après moi.
--C'est sans doute pour cette affaire que vous étiez retourné, dit le comte.
--Exactement, mon cher ami, exactement. Une affaire très-importante. Dans un moment...
Il s'éloigna en sifflant l'air de _Rule Britannia_.
--Monsieur Arthur, dit la jeune fille regardant Lancelot en face, monsieur Arthur, pouvez-vous me faire le sacrifice de votre duel?
--Mademoiselle, il...
--Répondez-moi nettement, je vous prie, pas de détours, pas de faux-fuyants, vous êtes trop noble pour user de semblables expédients.
--Je ne puis vous faire ce sacrifice, dit le comte.
--Pouvez-vous me dire l'heure de la rencontre, car je compterai les minutes.
Lancelot discerna un piège sous cette phrase.
--Oh! dit-il négligemment, ce ne sera pas pour aujourd'hui, puisque nous sommes à deux heures du matin; peut-être pour demain.
--Mais, reprit-elle, je croyais que vous aviez dit que vous partiez ce soir?
Arthur se mordit la lèvre. Il n'avait pas prévu cette pointe. Néanmoins, il répondit sans hésiter.
--C'était mon intention. J'ajournerai mon départ...
--Et si un accident...
--Mademoiselle, dit-il d'un ton convaincu qui persuada jusqu'à un certain degré Emmeline, je n'ai à craindre et ne redoute aucun accident.
--Seriez-vous assez obligeant pour m'envoyer quelqu'un dès que ce sera terminé?
--J'aurai le bonheur d'être ce quelqu'un, si vous le permettez.
--Je prierai Dieu pour vous! dit Emmeline, en lui serrant la main.
--Mais embrasse-le donc, petite soeur! va, je ne regarde pas, cria Bertrand, du fond de l'allée.
Arthur tressaillit. Ses sourcils se contractèrent. La jeune fille ne vit point ce signe d'humeur. Elle inclina son front, espérant que Lancelot y déposerait un baiser.