Chapter 3
--Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre, s'écria la jeune fille avec un geste d'impatience, M. Arthur t'aime au point que j'en suis jalouse et que, s'il était femme, je le croirais amoureux de toi, car parfois, il te dévore des yeux... Enfin! il aura appris que tu étais mort subitement, et, soupçonnant la vérité, une léthargie, il aura voulu t'examiner avant...
--Ah! j'y suis, j'y suis! exclama Bertrand avec la satisfaction d'un homme qui vient de trouver enfin le fil d'une idée longtemps cherché.
--Et moi aussi, j'y suis! cria une voix joyeuse derrière eux.
III
LE COMTE ARTHUR LANCELOT
Emmeline poussa un petit cri d'effroi et devint rouge comme un coquelicot.
--Oh! vous nous avez fait peur; c'est mal à vous de surprendre ainsi vos amis, dit-elle en tendant la main au comte Arthur Lancelot, qui paraissait sur le seuil du kiosque.
Il était de moyenne stature, mais il avait la taille d'une élégance féminine, qui se dessinait avec grâce sous son gilet de piqué blanc à boutons d'or ciselés.
Ses cheveux noirs, soyeux, bouclés, frisaient naturellement autour de son col; quoiqu'il portât vingt-cinq à vingt-sept ans, son visage était complètement imberbe. La couleur brune de son teint ne nuisait pas à l'expression un peu sévère de sa physionomie: correctes et onduleuses, les lignes de cette physionomie devenaient dures et tourmentées lorsqu'une passion l'agitait. Alors ses grands yeux fauves s'animaient d'un insoutenable éclat. Il avait les mains fines, nerveuses, délicates, hâlées comme ses joues. Mais, un hasard découvrait-il son poignet, on était surpris de la blancheur lactée de sa peau, que nuançait un réseau d'azur.
Il était vêtu d'un paletot de soie grise et d'un pantalon en étoffe semblable.
Une cravate bleue, négligemment nouée, flottait sur sa poitrine.
A la main droite il tenait un jonc, dans la gauche un chapeau de paille à larges ailes.
En entrant, il jeta son chapeau et sa canne sur la banquette.
--Suis-je donc indiscret? dit-il, en déposant un baiser respectueux sur la main de mademoiselle du Sault.
--Mais vous savez bien que telle n'est pas notre pensée! répondit-elle.
--Et comment va ce cher convalescent? demanda le comte en prenant la main de Bertrand et la serrant avec quelque émotion.
--Oh! bien! bien! dit-il. Nous parlions de vous, mon cher ami.
--Vous parliez de moi?
Ces mots furent prononcés avec un léger tremblement dans la voix.
--Oui, monsieur, repartit vivement Emmeline; nous disions que vous étiez un méchant...
--Moi! un méchant! fit Arthur en souriant.
--Oui, un grand méchant, riposta la jeune fille. Asseyez-vous entre nous deux... là... comme cela... Et je vais vous gronder; oh! mais vous gronder...
--Vous êtes vraiment trop bonne, mademoiselle! dit distraitement Lancelot, dont toute l'attention semblait concentrée sur Bertrand.
Emmeline ne put retenir un geste d'humeur, qui échappa à ses deux compagnons.
--Ma soeur a raison, dit le fils de M. du Sault. Vous ne vous donnez pas assez à vos amis.
--Mes affaires!... balbutia-t-il.
--Oh! vos affaires! s'écria Emmeline. C'est le mot, l'excuse par excellence des hommes, les affaires! Quand ils l'ont prononcé, ils s'imaginent avoir tout dit, et que nous sommes dupes...
--Mais, mademoiselle...
--Il n'y a pas de mais qui tienne. Vous méritez une verte semonce et vous l'aurez. Quoi! vous partez pour cinq ou six jours, nous dites-vous, et vous en restez quinze absent! C'est une déloyauté...
--Un crime de lèse-galanterie, n'est-ce pas, Emmeline? ajouta Bertrand en souriant.
--Oui, un crime de lèse-galanterie; l'expression est juste, je la maintiens, dit la jeune fille.
Le comte saisit la main de mademoiselle du Sault et la baisa.
--Je m'incline devant la rigueur de votre arrêt, dit-il.
Ce baiser n'était que pure forme de courtoisie. Emmeline crut que la tendresse l'avait inspiré; elle reprit sa bonne humeur.
On aime tant à s'illusionner, quand l'on aime!
--Pour votre punition, dit-elle gaiement, je vous enjoins, chevalier perfide et félon, de me demander pardon à genoux.
Le comte se prêta de bonne grâce à ce caprice de la jeune fille, mais ses yeux ne quittaient guère Bertrand.
--Allons, dit celui-ci, moi j'intercède en votre faveur; relevez-vous, mon cher ami, et laissez-moi vous témoigner ma reconnaissance pour...
Emmeline lança un regard suppliant à son frère.
--J'ai pourtant... commença Lancelot en se rasseyant.
La jeune fille l'interrompit brusquement.
--Rien! rien! je ne veux rien entendre avant que vous ne nous ayez dit d'où vous venez.
Arthur essaya de répondre par un sourire.
--Oh! s'écria-t-elle, je ne me paierai pas de cette monnaie-là. Il faut vous confesser, et ce que femme veut...
--Notre ami ne le veut pas, acheva Bertrand en riant aux éclats.
--C'est ce que nous verrons, dit Emmeline menaçant Lancelot du bout de son doigt.
--Eh bien, mademoiselle, je vais vous satisfaire, répondit Arthur.
--Je suis tout oreilles, monsieur.
--Et moi je donne ma langue aux chiens, fit Bertrand d'un air malicieux.
--J'arrive du cap Breton.
--C'est tout? dit Emmeline, rien moins que satisfaite.
--Tout, mademoiselle.
--Bravo! clama Bertrand en frappant dans ses mains.
Il y eut va moment de silence.
--Je parie que ma soeur n'est pas contente, reprit le jeune du Sault.
--Contente, ma foi, non! riposta-t-elle.
--Que vous disais-je, mon cher ami, la curiosité des dames ressemble au tonneau des Danaïdes...
--Joli compliment, murmura Emmeline.
--Si Mademoiselle désire savoir ce que je suis allé faire au cap Breton? insinua poliment le comte.
--Oh! pas du tout! pas du tout, monsieur! répondit-elle en rougissant.
--Elle en brûle d'envie, intervint Bertrand.
--Taquin, va! fit sa soeur.
--Je suis, dit Arthur, allé au cap Breton pour régler des comptes avec un capitaine de navire au long-cours, et je repartirai...
--Vous repartirez! répétèrent les enfants de M. du Sault d'une voix émue..
--Oui, mes amis,... demain.
--Ce n'est pas possible, dit Bertrand; vous nous consacrerez au moins quelques jours... une semaine!
--Je ne le puis, dit-il tristement.
Emmeline se détourna pour cacher une larme qui perlait sous ses longs cils.
--Mais vous reviendrez bientôt? dit Bertrand d'un ton interrogateur.
--Bientôt... oui... je l'espère!
--Comme vous dites cela! bégaya la jeune fille, prête à fondre en larmes.
--Que voulez-vous, mes bons amis, répliqua le comte avec un accent sérieux et mélancolique, en opposition singulière avec son âge apparent et l'amabilité souriante qui lui était habituelle; que voulez-vous, l'avenir est incertain, toujours plus gros de nuages que brillant de sérénité. Qui de nous peut répondre de la minute, de la seconde qui va suivre!
Et il leva rêveusement ses yeux au ciel.
Cette réflexion avait assombri les fronts. Mais bientôt le comte, sortant de sa préoccupation, dit en offrant son bras à mademoiselle du Sault:
--Eh! j'oubliais l'invitation dont je suis chargé pour vous!
--Une invitation! quoi donc?
--Un impromptu que que offre Son Excellence.
--Sir George Prévost?
--Oui, à son cottage de Bellevue.
--Quel bonheur! s'écria la jeune fille.
--On dansera, ravissante Emmeline.
Arthur Lancelot n'était plus soucieux en prononçant ces mots. Il avait recouvré son aisance, son affabilité, toutes les sémillantes qualités qui lui avaient valu le titre de prince du dandysme halifaxien.
--Mais quand cette fête? s'enquit la jeune fille en effeuillant la clochette d'un liseron qu'elle avait cueillie sur l'appui de la fenêtre.
--Quand? aujourd'hui même; dans deux heures. Vous n'avez que le temps de vous habiller, et je suis assuré, chère miss, que vous serez l'étoile du bal.
--Une nébuleuse! minauda Emmeline.
--Fi! s'écria Bertrand, tu en seras l'étoile polaire!
Et il se prit à rire.
--Pendant que vous ferez votre toilette, dit Arthur, j'aurai l'honneur de présenter mes respects à madame et à M. du Sault.
--Et la vôtre? dit Bertrand en montrant du regard à Lancelot son costume négligé.
--Oh! il y a pour les hommes liberté complète... en raison de la canicule. Le gouverneur accepte la tenue de fantaisie.
--Béni soit-il! car il fait si chaud...
--Allons, mon frère, laisse-là tes remarques et partons, dit Emmeline en s'appuyant avec complaisance au bras d'Arthur.
--Mais où est le rendez-vous? dit Bertrand.
--Au cottage même.
--Alors vous monterez dans notre voiture.
--J'ai mon cheval à la porte.
--Vous le renverrez.
--Et Samson, que dirait-il?
--Oh! si Samson est là, fit Emmeline, nous sommes sûrs qu'il ne vous quittera pas. C'est un modèle que ce domestique!
--Un peu gênant parfois, glissa Bertrand.
A cette allusion, le comte ne répliqua point.
--Eh bien, reprit la jeune fille, il y a un moyen de tout arranger. Notre jockey reconduira votre cheval, et le brave Samson suivra, s'il le veut, la voiture.
--Vous avez réponse à tout; je me rends avec enthousiasme, dit Arthur en pressant doucement le bras d'Emmeline.
Jamais il ne s'était permis cette familiarité. Le coeur de la jeune fille en palpita d'allégresse.
Ils furent bientôt à la villa, d'où ils sortirent, une heure après, tous trois dans une calèche découverte, traînée par deux magnifiques poneys.
--Samson les escortait en selle, à cent pas de distance.
_Bellevue-Cottage_ est situé à deux milles d'Halifax, au plus. Une belle allée de sycomores y conduit.
Le temps était beau, la route superbe. En vingt minutes, mademoiselle du Sault et ses cavaliers y arriveront, à travers une foule d'équipages remplis de femmes élégantes et de militaires tout chamarrés d'or et de broderies.
Frileusement accroupie au pied d'une colline qui l'abrite contre les vents du nord, et entourée de jardins parfaitement entretenus, la maison de plaisance du Gouverneur général passait, à bon droit, pour le coin de terre le plus enviable de la Nouvelle-Écosse.
On ne la pouvait comparer qu'à Monkland, ancienne résidence d'été des Gouverneurs du Canada, près de Montréal.
Sir George Prévost avait la réputation d'être un homme fort aimable, et cette réputation était méritée: il excellait à faire les honneurs de sa petite cour.
Le dîner, servi sous un quinconce d'érables, débuta joyeusement, et il se serait sans doute terminé de même sans l'arrivée d'un courrier qui remit une dépêche au Gouverneur.
En la parcourant, un nuage de contrariété couvrit le visage de sir George Prévost.
--Mes chers hôtes, dit-il, en transmettant la dépêche à son secrétaire intime, vous me voyez désolé. Mais il faut absolument que je vous quitte. Les pirates du golfe viennent encore de faire des leurs, et je suis forcé d'aller m'entendre sur-le-champ avec le vice-amiral pour lancer quelques vaisseaux à leur poursuite.
Il se leva, adressa un salut gracieux à la compagnie, et se retira.
--De quels pirates a donc parlé Son Excellence? demanda une jeune femme placée à côté de Bertrand, qui faisait face à sa soeur et au comte Arthur.
--Des Requins de l'Atlantique, madame, répondit l'enseigne.
--_Les Requins de l'Atlantique_! qu'est-ce que cela?
--Oh! fit Lancelot, en souriant, des fantômes introuvables, qui ont, je crois, pris naissance dans l'imagination des habitants de la colonie.
--Des fantômes, monsieur! dites des monstres à face humaine! s'écria un officier d'infanterie, assis vis-à-vis du comte.
--Bah! riposta légèrement celui-ci, des illusions.
--Illusions qui nous coûtent cher, repartit l'officier, avec aigreur. Depuis deux ans, elles nous ont volé plus de vingt navires, ces illusions!
--Comment! comment! demandèrent plusieurs personnes.
--Oh! c'est simple, c'est-à-dire atroce, reprit l'officier. Les requins de l'Atlantique, auxquels Monsieur--et il désigna ironiquement Lancelot--affecte de ne pas croire, sont des brigands retranchés dans les îles du golfe, et qui capturent les bâtiments du commerce que la mauvaise chance pousse dans leurs parages. Ce sont des lâches qui massacrent les équipages, violentent les femmes, égorgent les petits enfants...
--Ne les mangent-ils pas aussi, capitaine Irving? dit le comte avec un rire moqueur.
--Je n'en serais pas surpris, répondit naïvement l'officier.
Un cri d'horreur s'éleva dans l'assemblée.
--Vous les avez vus? continua Arthur, d'un ton moqueur.
--Comme je vous vois.
--Ah! c'est différent. Vous pouvez nous donner des détails, sans doute.
--Oui, monsieur.
On fit silence pour écouter M. Irving.
--Ils ont un chef, n'est-ce pas? poursuivit Lancelot.
--Un chef masqué.
--Masqué! répéta-t-on de toute part, avec étonnement.
--Masqué et toujours vêtu de noir. Ce chef commande deux frégates aussi noires que lui, car j'oubliais de vous dire que son masque est de soie noire...
--Un héros de roman! interrompit le comte de son air railleur.
--Oh! riez, riez, monsieur le sceptique! vos rires et votre dédain...
--Ah! messieurs, messieurs, intervint un colonel d'artillerie, point d'injures, je vous rappelle à l'ordre. Il y a des dames, ici.
--Permettez-moi de vous faire observer, mon cher colonel, que votre interruption est au moins intempestive, pour ce qui me concerne, repartit Lancelot d'une voix douce et ferme, avec un sourire sur les lèvres.
--Assurément, assurément, balbutia le vieux officier qui, connaissant l'estime en laquelle sir George Prévost tenait le comte, n'eût pas voulu pour beaucoup blesser ce dernier.
Quant à M. Irving, n'étant que capitaine, il n'osa, protester contre la partialité de son supérieur; mais il lança à Arthur un regard qui fit frémir Emmeline.
--Je vous en prie, murmura-t-elle tout bas à Lancelot, cessez cette conversation, elle me fait mal!
--Je suis trop votre esclave pour ne point vous obéir, répondit-il d'un ton qui ravit la jeune fille.
--Mais la suite de l'histoire des Requins? demanda la dame, cause involontaire de cette petite altercation.
--Ce sera pour demain, dit le secrétaire intime de sir George, qui le remplaçait en son absence. Maintenant, je propose un tour de promenade avant le bal.
Tout le monde se leva de table.
La plupart des convives descendirent, deux à deux, dans les jardins. Mais quelques-uns, parmi lesquels se trouvait Bertrand du Sault, qui n'était pas encore assez bien rétabli pour s'exposer au serein, restèrent dans les salons de jeu.
Ces salons ouvraient sur des bosquets illuminés avec des verres de couleurs, somptuosité nouvelle dans la colonie.
Le bal devait avoir lieu sous les bosquets.
Vers dix heures, il commença au son de la musique militaire. Le comte Arthur Lancelot dansa le premier quadrille avec Emmeline, et l'un et l'autre dansaient dans la perfection. Aussi un cercle de curieux s'était-il formé autour d'eux. Mais le jeune homme paraissait insensible à leurs murmures admiratifs; ses regards étaient attachés sur Bertrand qui faisait une partie de bluff avec le capitaine Irving.
--Vous trichez, dit tout à coup l'enseigne à son adversaire, qui venait de glisser furtivement une carte dans le jeu.
--Vous en avez menti, répondit la capitaine d'une voix sifflante.
Bertrand lui jeta ses cartes à la face.
Cette scène avait été rapide. Personne n'y avait pris garde. Seul, Arthur Lancelot l'avait vue.
IV
AU COTTAGE DE BELLEVUE
Les deux antagonistes s'étaient lèves en échangeant ces mots:
--Vous m'en rendrez raison, monsieur!
--Demain toute la journée, je me tiendrai à votre disposition.
Puis ils s'étaient éloignés, chacun d'un côté.
Sans le vouloir, sans y penser, Arthur Lancelot serra la main de sa partenaire, mais il faillit manquer la figure qu'il dansait.
--Vous êtes distrait, monsieur; soyez plus attentif, je vous prie, on nous observe! lui dit tendrement Emmeline, qui s'attribuait bien gratuitement la cause de cette distraction.
--Ah! ma chère... commença le comte.
Mais s'apercevant que son qualificatif était un peu bien familier, il reprit, quoique la jeune fille, charmée, l'encourageât à continuer par un regard souriant:
--Ah! mademoiselle... pourrais-je n'être pas distrait!... en votre présence adorable, ajouta-t-il au bout d'un instant.
Emmeline ne tint pas compte de l'intervalle dont il avait séparé chaque membre de phrase, surtout le dernier. Elle fut convaincue que le coeur rebelle d'Arthur était enfin vaincu, subjugué, car jamais elle ne l'avait vu si ému.
C'est qu'elle aimait Lancelot depuis la première fois qu'elle l'avait rencontré à un bal, chez l'intendant maritime de la station, il y avait plus de huit mois déjà! Et huit mois, comme c'est long pour une personne qui n'a d'autre occupation que le travail fantaisiste d'une imagination fougueuse.
Ce soir-là fixa son avenir. Le comte fit, il est vrai, peu attention à elle; mais l'amour a du goût pour les oppositions. On sait qu'il trouve à butiner son miel là où un indifférent ne voit que des épines ou du sable, et que, comme certains êtres animés, il (je parle toujours de l'amour) se nourrit au besoin de sa propre chair.
Éprise du comte, Emmeline déploya toutes ses éloquentes finesses de femme pour l'attirer chez son père. Elle jouissait naturellement de la grande et excellente liberté que les moeurs anglaises accordent aux demoiselles; aussi pouvait-elle faire des invitations en son nom; et se conduire dans le monde comme chez nous une jeune dame de bon ton.
Mais la réussite de son projet ne présentait pas autant de difficultés qu'elle l'avait supposé, en entendant dire que le comte Lancelot était hautain, d'une politesse exquise, mais froide, d'une humeur épigrammatique, surtout avec les femmes; un dandy de haute saveur qui affectait d'être blasé sur tous les plaisirs.
Certes, ces rumeurs n'avaient rien d'agréable pour Emmeline. Cependant, elles irritèrent sa passion naissante plutôt qu'elles ne la refroidirent, et elle fut enchantée de voir que, dans cette soirée même, Arthur témoignait à son frère Bertrand une préférence marquée sur tous les autres jeunes gens.
La liaison entre eux fut très-prompte; elle fut bientôt très-étroite.
Emmeline s'en applaudit, quoique, parfois, elle se sentit piquée de la tiédeur que Lancelot avait pour elle, tandis qu'il manifestait pour Bertrand l'empressement le plus chaleureux.
Cette tiédeur à son endroit, il n'était guère possible de la considérer comme un fruit de la timidité, car avec un grand air de distinction et une conversation toujours raffinée, le comte était souvent hardi, provocant dans ses expressions. Mais l'amour est si ingénieux pour s'abuser, qu'Emmeline portait au compte de ce sentiment la réserve d'Arthur.
Myope et bavard, à son habitude, le public les disait enflammés l'un pour l'autre, et les mariait obligeamment chaque semaine.
Par ces courtes explications, on comprendra combien étaient précieuses à mademoiselle du Sault les plus légères prévenances du comte Arthur Lancelot.
Aussi, comme un lis s'incline sous la rosée bienfaisante du matin, courba-t-elle la tête, en rougissant, sous la caresse de sa dernière réponse.
--Vous êtes un flatteur, monsieur Arthur, murmura Emmeline pour dire quelque chose.
--On n'est pas flatteur avec ceux que l'on aime; mais toute flatterie pâlirait devant vous, reprit Lancelot de sa voix harmonieuse, dont on ne pouvait entendre le timbre musical sans en rêver.
Emmeline rougit de plus en plus fort; un pas encore et le comte lui faisait une déclaration. Il fallait l'y pousser. Et, tout en tournant dans la ronde, elle lui décocha cette réflexion d'une dangereuse naïveté:
--Oh! mais c'est qu'il y a aimer et aimer!
--Oui, répliqua Lancelot, par un bond qui plaçait subitement un abîme entre le coeur de la jeune fille et le sien, oui, on a de l'amitié pour ses amis, de l'amour pour ses ennemis!
Ce trait était acéré. Emmeline en frissonna. Il se pouvait néanmoins que ce fût une de ces flèches sans portée sérieuse, comme le comte se plaisait à en lancer dans le monde, et qui lui avaient valu dans certaines coteries la réputation d'homme cynique. Emmeline essaya donc de prendre gaiement cette réplique, et elle repartit en souriant:
--Il ne s'agit plus que de savoir, monsieur, dans quelle catégorie vous me rangez?
La question était directe. Une réponse maladroite engagerait le coeur du jeune homme ou briserait celui de la jeune fille.
Mais Lancelot n'était pas un écolier. Il s'en tira par un mot à double entente.
--Oh! dit-il, le sourire aux lèvres, je range assurément mademoiselle du Sault parmi les personnes aimées. Mais voici le _rill_ terminé, daignez m'excuser un instant, mademoiselle!
Il avait conduit Emmeline à un siège. Il la salua rapidement et rentra dans les salons.
Ses regards cherchèrent Bertrand; ils ne rencontrèrent que le capitaine Irving, qui se disposait à partir.
--Pardon, lui dit Arthur Lancelot en s'approchant.
--Que me voulez-vous? fit l'officier avec hauteur.
--Vous dire un mot.
--Parlez.
--Pas ici, dans les jardins. Ce que j'ai à vous dire est entre nous.
--Il me semble que nous sommes seuls, dit sèchement le militaire.
--Eh bien, soit! puisque vous le voulez, causons ici.
--On y est aussi bien qu'ailleurs! reprit l'autre d'un ton bref.
--Vous savez que nous avons un compte à régler?
--Quel compte?
--Mais, dit Arthur d'un air dédaigneux, vous vous êtes permis d'être grossier...
L'officier devint cramoisi comme son uniforme.
--Grossier! répéta-t-il en grinçant des dents.
--Je vous ai fait l'honneur de vous le dire, capitaine, reprit impertinemment Arthur.
--L'honneur! paltoquet! mâchonna Irving.
--Eh! oui, l'honneur! dit Lancelot sans s'émouvoir de l'irritation du militaire; donc vous vous êtes permis d'être grossier à mon égard, et j'espère que vous voudrez bien...
--Je vous tuerai comme un chien! hurla l'officier.
Plusieurs personnes, qui jouaient ou causaient à quelque distance, levèrent la tête.
--Pas si haut! dit Arthur; vous parlez à un homme qui n'est ni sourd, ni de mauvaise compagnie!
--Oh! oh! c'est trop fort! maugréa Irving, vous me donnerez satisfaction...
--Je l'entends bien ainsi!
--Fat!
--Les injures sont superflues, capitaine. A demain!
--A demain, monsieur! dit l'officier.
--Votre heure?
--Le plus tôt possible.
--Cela m'arrange parfaitement. Quatre heures du matin donc!
--Plus tôt si vous voulez! j'ai hâte de vous faire la leçon, monsieur le dandy!
Et le capitaine Irving appuya sur ces mots avec l'emphase méprisante qu'un de nos troupiers, courroucé par un _civil_, mettrait à lui dire _monsieur le pékin_!
--Vos armes? demanda Arthur.
--Les vôtres?
--Oh! cela m'est égal.
--Alors, dit l'officier, nous prendrons le sabre.
--Le sabre, c'est un peu brutal, dit Lancelot en souriant.
--Vous refusez, blanc-bec? fit l'autre avec un haussement d'épaules.
--Du tout, du tout, capitaine. Le sabre m'accommode parfaitement. C'est une arme que j'affectionne. Et maintenant, convenons du lieu de la rencontre, s'il vous plaît, car demain nous n'aurons pas le temps de prendre ces petits arrangements.
--Au creux d'Enfer, il y a une pelouse...
--Va pour le creux d'Enfer.
--A quatre heures, monsieur; je vous engage à faire vos dispositions testamentaires, car je dois vous dire que je suis de première force au sabre, reprit le capitaine en tortillant ses longs favoris roux.
--A quatre heures j'y serai, répondit tranquillement le comte Lancelot.
Et, saluant le militaire, il sortit du salon pour retourner à la danse, sans remarquer que mademoiselle du Sault quittait vivement une fenêtre ouverte de ce salon, à laquelle elle s'était tenue appuyée, derrière une treille, pendant la plus grande partie de l'entretien du comte et du capitaine.
Quand Arthur la rejoignit, elle causait avec son frère.
--Mon cher ami, lui dit Bertrand, je pars... vous m'excuserez; je ne suis pas encore très-solide... Mais restez avec Emmeline... je vous renverrai la voiture.
--C'est cela, dit la jeune fille. Il vaut mieux que tu rentres, mon bon frère... Monsieur le comte me ramènera... je l'espère.
Et son regard interrogateur demanda une réponse affirmative à Lancelot.
--Vous sentiriez-vous indisposé? dit celui-ci avec inquiétude.
--Nullement, nullement, mon cher.
--Mais le médecin lui a défendu les longues veillées, intervint Emmeline.