Part 3
»De la fatalité? Je vous le demande maintenant, oserez-vous prononcer ce mot sans arrière-pensée? Je le répète, j’avais tout fait, tout vu, tout prémédité, et tout était arrivé, parce qu’une machine humaine avait accompli le petit acte insignifiant de presser une gâchette «sans s’en apercevoir», comme Linières le dit plus tard lui-même. Non, rien n’explique cela, rien. Il existe une classe bâtarde de médiocres savantasses qui ergotent sur les phénomènes de projection de la volonté, qui rappellent le cas d’Esdaile, ce médecin anglais qui endormait à distance des centaines d’Hindous et les poussait à des œuvres qu’ils exécutaient aveuglément et sans le savoir. Mais Esdaile avait déjà magnétisé ces gens, il n’avait pris que lentement sur eux cet empire absolu, et il voulait l’exercer. Moi, je ne connaissais pas Linières, je composais un roman malicieux dans une infirmité de volonté complète, je tuais un mandarin. L’Église catholique dit très simplement qu’il y a des péchés en pensée. C’est bien, j’ai donc péché. Mais mon péché s’est fait acte, vie et mort, et c’est là le mystère qui me ronge l’âme.
»Aujourd’hui j’en suis arrivé à croire qu’il existe, épandue dans l’espace et toujours présente, une Force du Mal qui dort peut-être, qui est neutre, comme l’électricité reste neutre à moins d’un état spécial des corps, puis qui tout à coup s’allume à un choc jaillissant de notre cerveau perverti, emprunte à la matière ambiante une matérialité, se précipite, trouve sa route, son moyen, nuit, détruit, et nous laisse pantelants devant un résultat que nous avons souhaité, mais pour lequel nous jurerions, et tous les jurys et les juges du monde jureraient que nous n’avons rien fait. J’ai parfois, comme vous, assisté à la chute d’un homme public à mine sombre et froide, ou hautement cynique, et dont les amis avouent qu’il a le mauvais œil. Il s’écroule sous le déshonneur ou les moqueries, puis reste à plat, immobile comme une pierre. Un peu de temps s’écoule, et l’un de ses ennemis tombe, un autre est déshonoré, un autre se suicide, un autre est tué par un inconnu qui ne se comprend pas lui-même, et c’est une suite de catastrophes dont nul n’aperçoit le lien mystérieux; mais moi, je frissonne en songeant que le mal s’est éveillé et a rebondi sur les objets de l’amère et toujours brûlante rancune de cet homme. Eh bien, si cette force existe, pourquoi n’y aurait-il pas des expériences qui le prouveraient? Je ne crois pas plus que vous à l’anthropomorphisme idiot de conjurations pareilles à celle que nous venons de voir, mais quelque chose peut en sortir, comme après des siècles, la chimie est née de l’alchimie. Parfois pourtant je doute, puis ma hantise me reprend, et ce sera ainsi jusqu’à ma mort.
--Monsieur, lui dis-je, vous m’avez trop vivement intéressé pour que je veuille vous contredire, mais vous savez qu’on est arrivé à tout calculer, même les probabilités de ce qui paraît improbable. Il y avait peut-être une chance contre cinquante mille pour que votre pensée coïncidât avec l’événement: vous êtes tombé sur cette chance.
--Et la proportion des probabilités de... mon hypothèse, l’avez-vous calculée?
--Ce n’est pas la même chose. On n’additionne pas des oranges avec des pavés, ni des contingences naturelles avec des inventions métaphysiques. La sagesse des nations, l’arithmétique et le troupeau bêlant des professeurs de philosophie sont par hasard d’accord sur ce point. Mais, mon cher monsieur, puisque vous tenez absolument à des rêves qui ne sont pas de cette terre, ne pourriez-vous en découvrir de moins capables de troubler votre repos? Si vous n’êtes méchant qu’en pensée, vous n’êtes pas, après tout, plus méchant que la meilleure partie des hommes, votre ennemi n’était qu’un égoïste vulgaire, et, sans doute, il avait bien aussi sur la conscience quelques péchés cachés qui appelaient la vengeance du ciel: et c’est pourquoi, de vous soustraire à une tentation toujours renaissante est peut-être entré dans le propos de la personne inconnue qui a fait le monde par des procédés inconnus.
--Je ne vous comprends pas, murmura mon compagnon.
--Vous cherchez à expliquer votre cas par la possibilité d’action d’une puissance du mal. Des âmes plus naïves que la vôtre, ou d’épiderme moral autrement tissé, diraient qu’elles y voient la marque... mon Dieu, de la main de Dieu: on lui attribue beaucoup de choses.
Mon interlocuteur me regarda fixement, les yeux lui sortirent de la tête, et il s’enfuit en riant d’une façon frénétique.
* * * * *
Alors je rentrai chez moi, très triste, la conscience chargée, avec le sentiment hargneux d’avoir été ce soir-là l’instrument de celui qui séduisit Faust, trompa l’étudiant, et, dans le cours de l’éternité, dira toujours: Non.
L’ACCIDENT
Le docteur Roger conduisait lui-même son automobile sur la route d’Andilly. Et il allait bien doucement: un petit trente à l’heure, un train de père de famille, qui est aussi médecin de campagne.
Avant d’arriver au carrefour de la Croix-Verte, où est le «bouchon» de M. Capdebosc, aubergiste et braconnier (bosquets et salons de société; on peut apporter son manger), on traverse un petit bois. Le docteur Roger ralentit encore, par pur plaisir, à cause de l’odeur des feuilles mourantes et des branches juteuses que vient de trancher le fer des bûcherons. Car elle est toute chargée d’indéfinissables délices, amère et voluptueuse, et il n’en est pas au monde qui éveille plus de souvenirs: les promenades qu’on a faites dans les cimetières, quand on était tout enfant, la main dans celle d’une femme en deuil, qui vous appelait «mon petit»; le volet qu’on a poussé, un matin, à la campagne, en écrasant des roses que les premières gelées blanches faisaient pleurer, tandis que dans un grand lit, derrière, quelqu’un de très aimé ouvrait les yeux vaguement, et les clignait au soleil pâle; enfin tout ce qu’il y a de douloureux et de passionné dans ce que nous avons connu de beau, épouvanté de vieillir... Or, les odeurs sont précieuses surtout par les souvenirs qu’elles évoquent, et quand il y a longtemps, longtemps déjà, que notre pauvre corps humain s’en est imprégné pour la première fois.
Le docteur essayait de marcher juste assez vite pour que cet air plein d’effluves lui fouettât encore la face, juste assez lentement pour en jouir quelques instants de plus. Il se sentait exalté, léger, puissant. Ce sont des minutes où il est impossible de penser à rien de particulier. Si l’on voulait préciser, on dirait seulement: «Comme je vis, comme je vis! Est-ce qu’il y a d’autres vies au monde que la mienne?» L’univers n’a plus d’existence bien réelle: il apparaît comme une espèce de joie qu’on crée.
Voilà pourquoi, je suppose, l’univers jugea utile de protester. Il n’aime pas qu’on le mette en dépendance. Et il fit sortir du bois, à trois pas de la grosse voiture soufflante, une vieille femme avec un fagot. Vivement, le docteur Roger pressa sur la poire de sa trompe. De longs siècles d’humanité ont mis dans nos cœurs un sentiment très étrange, qui s’éveille quand on est sur le point d’être la cause involontaire d’un accident. C’est comme si on se dédoublait. On se voit soi-même à la place de l’être qu’on va tuer, on a le frisson de la mort, ce hérissement affreux qui fait, de chaque cellule de notre peau où croît un poil, le sommet d’une espèce de petit cratère souffrant. La femme ne lâcha pas son fagot, parce qu’elle se crispait. Elle courut follement sur la droite de l’auto. Le docteur pivota sur la gauche, d’un coup brusque: la femme courut sur la gauche. Elle était comme aimantée sur les terribles roues. Le docteur serra ses freins, évita d’un cheveu ce corps terrifié qui tomba contre le grès du trottoir, et resta là, étendu. Il en sortait un grand cri, qui n’arrêtait pas.
Le docteur demeura une minute sans pouvoir bouger. Il se disait: «Tout à l’heure je me sentais léger, léger. J’aurais sauté par-dessus ma voiture en marche. Et maintenant qu’il faut absolument que je descende, je ne peux pas! Je sais ce que c’est: un trouble de la circulation, le sang qui reflue au cœur. Ça va passer, il faut que j’agisse.» Mais il n’agissait pas. Il avait le cerveau vide, les artères séchées.
Enfin il se laissa tomber de son siège à terre. Il s’efforçait de penser que c’était une malade qu’il voyait là, une malade comme toutes les autres, et qu’on l’avait appelé. Il se pencha.
--Ecchymose superficielle au-dessous du mollet... fracture simple au-dessus de la cheville. Ouf!
Il souffla longuement. M. Capdebosc, aubergiste et braconnier, était sorti de chez lui. Il regarda la femme, et d’une voix tranquille:
--Tiens, fit-il, c’est Emmeline.
--Qui, Emmeline? demanda le docteur.
--Ma servante. Pas une millionnaire, bien sûr.
On porta la femme chez Capdebosc. Le docteur Roger lui fit le premier pansement, sans mettre le pied dans un appareil, à cause de la blessure. La femme ne criait plus. Avant de partir, le docteur lui mit dans la main quelques billets bleus, en présence de Capdebosc, parce qu’il faut toujours prendre ses précautions.
--Je les enverrai à mon fils, dit-elle, pour la petite.
Ce fils était une espèce d’ivrogne, garçon marchand de vin à Paris. Voilà ce que fit savoir Capdebosc.
La fracture se souda sans complications. Emmeline trouvait doux de rester dans son lit, bien qu’elle ne touchât plus ses gages, n’étant bonne à rien. Mais comme le docteur, deux fois par semaine, lui laissait une grosse pièce blanche, elle était contente de son sort. Cependant, après quelque temps, la peau devint toute noire autour de l’ecchymose. C’était un sphacèle, une espèce de gangrène locale. Le docteur alors vint tous les jours, et triompha du mal. Mais la plaie s’était creusée; elle apparaissait comme un grand trou rose, sans bourgeonnements.
--Il faudrait essayer de la greffe humaine, dit le docteur.
Capdebosc se renseigna.
--On enlève un fragment de peau à une personne bien portante, expliqua le docteur Roger, et on le dépose sur la chair vive. Il arrive que cette peau prenne racine, et la cicatrisation s’étend. Si vous voulez...
--Ah! non, dit Capdebosc, merci bien.
--Et puis, réfléchit le docteur, vous êtes alcoolique.
Il regardait Emmeline. C’était plus qu’une malade, c’était _sa_ victime. Alors il enleva sa redingote, retroussa ses manches, plia le bras gauche pour faire saillir son biceps; et avec une pince terminée par une espèce de petite cuiller aux bords tranchants, s’arracha un morceau de peau bien vivante. Le sang jaillit. Il grinça des dents.
--Voilà, dit-il tout de même, d’un air simple.
La greffe prit. Le docteur Roger contemplait avec un grand orgueil l’élargissement de cette chair neuve, qui était la sienne. Emmeline suivait des yeux chacun de ses gestes avec attendrissement. C’était une pauvre vieille femme, soumise et bonne. Elle ne lui en voulait plus de l’accident, et les soins qu’elle avait reçus l’avaient pénétrée de reconnaissance. Au bout de quelques semaines, elle marcha et reprit son service. Le docteur Roger ne revint plus.
Un jour qu’elle allait porter des relavures à la porcherie, elle entendit derrière elle une voix qui disait:
--Hé! m’man.
Emmeline se retourna, ferme sur ses deux pieds, avec la conscience et la fierté d’être encore bien alerte et ingambe. Posant son chaudron à terre elle dit:
--Mon fieu!
Et courut l’embrasser. Il avait la mauvaise graisse, les joues blêmes, le nez pincé des hommes qui boivent. Il dit:
--Pauvre m’man! j’suis venu de Paris exprès. J’voulais pas qu’on t’fasse l’opération sans que j’sois là.
--Quelle opération? demanda Emmeline.
Elle ne comprenait pas encore, mais elle avait déjà peur.
--Ton pied, fit-il. Mais j’ai vu un médecin, à Paris, un homme qui fait ces choses-là, pour les procès. C’est rien, va. On vous endort. On te l’coupera sans que tu t’en aperçoives.
Emmeline cria:
--Me couper l’pied! Mais je vas, je viens, je cours! Me couper l’pied! Mais quand j’les croise dans mon lit, je n’sais plus lequel c’est, qui s’est cassé. Ah! ben, ah ben!
Elle ajouta:
--Le docteur Roger l’a trop bien raccommodé. Vas-y lui demander, s’il faut l’couper.
--M’man, dit le fils, ne m’parle pas de ct’homme-là. Une espèce d’assassin, voilà c’qu’il est! Ça écrase les pauv’ gens avec des voitures de millionnaire, et puis ça vous jette un billet bleu, plus quarante sous de monnaie. Et on lui dit: «Merci, monsieur.» Ah! la canaille! Non, faut qu’il lâche une somme et qu’il paye une pension à vie, voilà c’qu’il faut.
--Une pension? dit Emmeline saisie.
--Si on te coupe le pied, faut bien qu’il t’paye une pension, c’est la loi.
--Dame, fit Capdebosc, qui était présent, c’est pourtant vrai.
--De combien qu’elle serait, la pension? demanda Emmeline.
--Six cents francs, et on aurait deux mille francs tout de suite.
Mais elle se mit à pleurer.
--Je n’veux point, dit-elle, qu’on fasse des nuisances à monsieur Roger.
Son fils s’installa dans l’auberge. Il payait avec l’argent du docteur et ne parlait plus de rien. Mais il avait mis Capdebosc dans ses intérêts, et maintenant Emmeline était toujours rudoyée.
--Vous avez beau dire, répétait l’aubergiste, vous ne marchez plus comme avant; votre mal vous reprendra. Est-ce que ça peut être sain, pour une femme, d’avoir de la peau d’un homme sur le corps? Attendez deux ou trois ans. Et vous ne croyez pas que j’vas garder une infirme; c’est pas ici un hôpital.
Alors elle sanglotait, très malheureuse.
Un jour, son fils reçut une lettre de Paris. Il l’ouvrit d’un air déjà tragique.
--Bon Dieu de bon Dieu! fit-il.
Et il lut:
«Mon Émile, c’est pour te dire que la petiote est bien malade. C’est une entérite. Elle vomit tout ce qu’elle mange, et elle a perdu cinq livres en une semaine. Le médecin dit qu’il ne faut lui donner que des jaunes d’œufs, du lait stérilisé coupé avec du Vichy, et de l’émulsion Scott. Je ne sais pas comment arriver: quatre jaunes d’œufs frais à trois sous, ça fait douze sous; un demi-litre de Vichy et le lait stérilisé, c’est plus d’un franc; et l’émulsion Scott, c’est quatre francs la petite bouteille. Le médecin dit que l’entérite c’est très long, et qu’il faut continuer le traitement des mois et des mois. J’ai engagé la pendule...»
* * * * *
Emmeline releva la tête.
--Est-ce que c’est bien sûr, au moins, dit-elle, qu’on m’endormira?...
LE BON PÈRE
La femme du Jean Perdu étendit sur un drap le linge qu’elle allait porter à la rivière, mit un morceau de savon de Marseille par dessus, après avoir compté les pièces, et lia le drap par ses coins, solidement. Puis, d’un tour de reins, elle enleva le paquet. Le Jean Perdu fumait sa pipe devant la maison, assis sur un banc. Petit Pierrot, sur la route, essayait de courir après les poules du voisin. Il n’avait que vingt-six mois, et tremblait encore sur ses jambes, espèce de château branlant. Un caillou heurta son pied nu, rouge de froid, et il tomba. Alors, on vit son derrière, parce qu’il n’avait ni langes ni culotte, malgré la saison, mais seulement un mauvais sarrau de flanelle à carreaux rouges et noirs. Mais il ne cria que très peu, connaissant déjà son père. Sa mère le releva et dit au Perdu:
--Tu le garderas, ce p’tiot?
L’homme ôta sa pipe de sa bouche, et répondit d’un air sournois:
--Même que j’vas l’emmener à la promenade.
Sa femme le regarda d’un air craintif, remonta le ballot sur son épaule, prit le battoir sur le rebord de la fenêtre et partit. Petit Pierrot devint vaguement inquiet. Il alla s’asseoir sur le seuil de la porte, et commença de sucer son pouce, en regardant son père, qui le regardait.
Le Jean Perdu fouilla dans sa poche. Il en retira deux ou trois pièces blanches, des sous et sembla faire un calcul: il avait de quoi prendre le train-tramway jusqu’à Givet.
Quand le lourd convoi s’arrêta sur la grand’route, à la halte marquée, prenant Petit Pierrot dans ses bras, il monta dans un compartiment de troisième classe. Petit Pierrot avait eu assez peur d’abord, à cause de l’énormité de la machine qui remorquait le train. Il n’avait jamais vu de si près cette bête monstrueuse, avec un gros ventre tout rond, des roues à la place de pattes, un cou ridiculement long, qui vomissait des fumées, et pas de tête. Mais quand on fut en pleine marche, il commença de s’égayer, le nez contre la vitre. Parfois, c’étaient les champs labourés, les maisons, les arbres sans feuilles qui fuyaient à l’envers: elles couraient, ces choses qu’il avait toujours vues immobiles! Parfois, on pénétrait dans une tranchée, et chaque aspérité des pierres, sur la paroi, élongée par une illusion dont il ne se rendait pas compte, devenait une grande raie droite tracée sur la vitre; il en était tout étourdi. A Givet, son père, entrant dans la boutique d’un épicier, lui acheta pour deux sous de pelotes. Ce sont de petits carrés de sucre gris, qui s’effritent sous la dent comme du sable, et ce sucre délicieux a un arrière-goût poivré. Petit Pierrot s’étonna confusément de cette générosité. Autre trait de sollicitude inaccoutumée: le Jean Perdu l’avait pris dans ses bras. Mais, c’est qu’il marchait très vite. Au détour d’une rue, il demanda à un passant:
--Le bureau des Enfants-Trouvés, où c’est?
On le lui dit, et il marcha encore plus vite.
Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent devant la porte d’une grande maison triste. Le Jean Perdu entra, et dit au portier, tout d’un trait:
--C’est un enfant que j’viens verser à l’administration.
On le fit entrer dans une chambre où il y avait un monsieur et un registre. On lui fit donner son nom, montrer ses papiers, son livret, un acte de naissance.
--Ce n’est pas un enfant naturel, remarqua le monsieur.
--J’l’ai reconnu au mariage, dit l’homme.
--Alors, vous avez le consentement de la mère?
Il sourit, satisfait de lui-même. Sa femme «signait son nom» sans savoir lire. Il lui avait fait signer n’importe quoi, sous prétexte d’un papier pour le percepteur.
--Vous n’avez pas de ressources? continua l’employé.
Le Jean Perdu ne répondit pas directement.
--J’suis un enfant trouvé, dit-il d’un ton brusque. Alors pourquoi qu’lui aussi, il s’rait pas un enfant trouvé?
Petit Pierrot croquait toujours ses pelotes. Le sucre fondu lui dégouttait par les coins de la bouche, avec de la salive. Une femme vint, qui l’emmena.
--Vous ne l’embrassez pas? fit le monsieur.
Le Jean Perdu lui jeta un regard surpris, et tourna le dos. Mais une grande barre coupait son front, entre les deux yeux. Il songeait que maintenant, à la maison, il lui faudrait dire ce qu’il avait fait, et dompter, par la force de ses poings, les éclats d’une douleur qui l’importunerait.
Il battit sa femme très longtemps. Elle ne sentait pas les coups, et hurlait comme une bête fauve. Les femmes ont besoin d’être plaintes: suprême tristesse, les voisins n’eurent pas de pitié. Pourquoi s’était-elle laissé faire un enfant par le Perdu? Pourquoi l’avait-elle épousé, cet homme sans famille, et méprisé? Il était fraudeur et braconnier; mais à ces métiers, qui n’entraînent aucune déconsidération dans nos campagnes, on le soupçonnait de joindre celui de voleur de bestiaux, ce qui ne saurait être pardonné. Elle prit à la fin les yeux durs de ces malheureux auxquels personne jamais ne parle, et vécut comme auparavant. Elle travaillait dans les fermes, car le Perdu n’avait guère coutume de rien lui donner. Et il lui était encore réservé une autre douleur et une autre humiliation.
Un jour qu’elle revenait de Blanzy, à deux lieues de son village, elle aperçut de loin un tout petit enfant qui jouait sur la route avec un grand chien. Depuis plus de six mois, elle n’aimait pas regarder les enfants des autres. Mais, cette fois, la scène lui rappela trop le dernier souvenir qu’elle avait gardé du jour où elle était partie, son ballot de linge à l’épaule: le chien fit un bond et renversa l’enfant, qui cria... On dit que dans un troupeau de cinq cents brebis, les mères reconnaissent leurs agneaux à la voix, et les vont chercher, par la nuit la plus noire, sans se tromper jamais. La Perdue reconnut, elle aussi, cette voix de faiblesse et d’appel, frissonna, et ne fit qu’un bond.
--Mon p’tiot, cria-t-elle, mon p’tiot!
Mais une autre femme avait déjà relevé Petit Pierrot, et lui essuyait la figure avec un mouchoir sale. La Perdue cria encore:
--Mon p’tiot! C’est mon p’tiot!
--De quoi? dit l’autre femme, assez rudement. C’est un gosse de l’Assistance publique.
Mais la mère l’embrassait toujours éperdument, avec de grosses larmes qui coulaient sur les joues et les cheveux de l’enfant. Petit Pierrot, qui ne la reconnaissait pas, eut peur, et s’alla cacher derrière les jupes de l’autre femme:
--Laissez-moi l’emmener, la Louise, il est à moi! dit la Perdue.
L’autre répondit:
--Ça serait trop commode. C’est un gosse de l’Assistance, j’vous dis. C’est pus l’fils de quelqu’un, c’est un pensionnaire. Vingt-cinq francs par mois qu’elle donne, l’Assistance, pour ses pensionnaires.
La femme prit Petit Pierrot par la main, le fit entrer dans sa maison, et ferma la porte.
Quand le Jean Perdu fut informé que son fils était revenu dans le pays, et que la Louise touchait pour le garder vingt-cinq francs par mois, trois cents francs par an, il entra dans une grande stupeur. Sa femme essayait tous les jours de voir Petit Pierrot, mais les autres femmes de Blanzy lui disaient des injures, et lui jetaient des choses à la tête.
Le Jean Perdu alla voir le maire.
--C’est-il juste, lui dit-il, c’est-il juste qu’une étrangère ait pris mon enfant?
Il ajouta même:
--Mon pauvre enfant!
--Ça ne me regarde pas, répondit le maire. Vous l’avez donné à l’Assistance publique. Allez le réclamer. Vous avez toujours le droit.
Le Jean Perdu se décida. Un matin, il se rendit à Givet, au bureau des Enfants-Trouvés, pour demander qu’on lui rendît son fils. Il reconnut la grande maison triste, l’employé et le registre.
--J’ai réfléchi, dit-il. J’viens vous reprendre mon fils. V’là ses papiers.
--C’est en règle, dit l’employé. Vos sentiments paternels vous font honneur. L’enfant est en pension à Blanzy, chez Louise Massiot. Vous pourrez aller le chercher demain. Signez votre déclaration.
Comme le Jean Perdu allait prendre la plume, l’employé ajouta:
--C’est deux cents francs.
L’œil du Perdu s’illumina.
--J’vas les toucher tout de suite? fit-il.
--Les toucher? dit l’employé, tout étonné. Vous avez à payer deux cents francs.
--J’ai deux cents francs à payer! cria le Jean Perdu. Bon Dieu de bon Dieu! est-ce que vous vous foutez de moi? On donne vingt-cinq francs tous les trente jours à une femme de rien du tout, une vieille fille, quoi! qui n’a jamais fait un enfant, pour garder un gosse qui est de moi; et à moi, qui suis son père, on me réclame deux cents francs! Et mes vingt-cinq francs, alors?
--Vous le reprenez, dit l’employé, parce que vous êtes son père. Et vous avez à payer les mois de pension, plus le trousseau.
--Mais on m’donnera vingt-cinq francs? fit le Jean Perdu, abruti.
--On ne vous donnera rien du tout. Je vous dis, au contraire, que vous avez à payer.
Le Jean Perdu cracha par terre, et cria:
--J’réclame pus rien, j’demande pus rien! C’est pas la peine d’être en République!
LA BONBONNIÈRE
Si j’avais imaginé le récit qu’on va lire, j’y aurais pu mettre plus d’art, et surtout plus de clarté. Mais justement, comme je ne veux en rien altérer la vérité, je suis obligé d’exposer les faits tels qu’ils sont. Ils gardent pour moi-même une physionomie quelque peu troublante et mystérieuse. J’ai vu. Je jure que j’ai vu! Mais il m’est impossible de m’expliquer complètement et d’expliquer aux autres comment j’ai pu voir.