Part 2
--Oui, murmura-t-il, d’une voix brûlante et basse, c’est la conjuration d’Agrippa; le triple cercle, les deux cierges, les dix noms divins, El, On, Tetragrammaton, Adonaï...
De l’évocateur on ne voyait que le dos, drapé dans une robe rouge, et comme il était assis fort bas entre deux chandelles, son grimoire dans une main, une épée nue dans l’autre, il avait l’air empêtré d’un président de cour d’assises qu’on a transporté brusquement de son fauteuil à la sellette en lui interdisant sous peine de mort de lâcher son code et son couteau à papier. Mais cette affectation d’ironie facile, cuirasse de l’homme un peu faible qui veut rester libre, je la sentais malgré moi se glacer et s’évanouir devant l’étrangeté du lieu, sous les coups d’anxiété farouche qui passaient, en les faisant craquer à travers le crâne des fidèles. Depuis des mois que je suivais, en curieux désœuvré, les cérémonies de ces bizarres petites églises démoniaques, semées maintenant dans Paris comme des taches indicatrices d’une nouvelle maladie, la monotone absurdité des rites était parvenue à m’ennuyer jusqu’à l’écœurement: mais il y avait ces figures bouleversées, mâchurées, torturées, laides au delà de l’ignominie et suprême misère, ridicules! Pourtant, seul un innocent enfant eût pu rire à leur face: chez un esprit déjà vieux, troublé par la réflexion et la curiosité, elles devaient fatalement exciter la sympathie d’abord, puis la volonté violente de la possession de leur mystère, enfin une sorte d’inavouable amour, tant elles semblaient ravagées, ravinées, érodées d’inscriptions, peut-être déchiffrables, pareilles à celles qu’on lit sur ces murs de prisons où sont venues s’abattre, en vagues mêlées, des générations de criminels et de malheureux.
Certes, je pouvais, je devais me tromper. Dans ce public, je distinguais des têtes connues d’écrivains en quête de sujets, assez méprisables marchands de curiosités littéraires inédites; le gros du troupeau se composait clairement de pauvres demi-fous, vulgaires victimes d’une névrose religieuse que le hasard seul de leurs lectures, ou l’irrégularité de leur vie, de leurs amitiés et de leurs amours avait jetés là au lieu de le conduire au dieu officiel; et pour les autres même, ceux qui ne rentraient point dans ces catégories de négociants malins, de naïfs malades, et de fils de mères pieuses destinés à rentrer dans les voies maternelles, la raison obligeait d’admettre que la banale débauche des grandes villes, la morphine, l’opium, et tous nos autres innombrables poisons modernes, sont d’assez vigoureux sculpteurs pour repétrir ainsi la matière humaine et creuser les plis tragiques de ces masques humains. Oui, tout cela était vrai, mais combien incomplet et peu satisfaisant! Quel événement, quel jeu des choses extérieures, avait mené jusque-là ces dévoyés, au lieu de les laisser doucement rouler sur les grandes routes de la corruption du siècle ou de la foi chrétienne! C’est le fait particulier qui seul intéresse, et d’ailleurs rien ne prouve d’avance qu’il ne se trouve pas des âmes intelligentes, mais folles de vices, ou croyantes et rongées par la douloureuse maladie du scrupule, pour qui ce serait une joie ivre et sincère, logique et délirante, de savoir, savoir à ne pas douter, qu’il existe un être supérieur, adversaire de Dieu, qui se nourrit du mal fait par elles ou dont elles souffrent, qui en rit, qui en jouit, qui en garde de l’obligation et de la reconnaissance: enfin il entrerait du repos dans la certitude de la damnation.
Ces figures, ce soir-là dans cette cave de la rue du Cloître-Saint-Merri,--car les caves étant consacrées à Saturne sont particulièrement favorables aux évocations,--je les pressentais près de moi dans une obscurité rayée d’éclairs fumeux, à l’une des extrémités de la crypte voûtée. A l’autre siégeait le Mage qui tournait le dos aux fidèles, faisant face au triangle où l’apparition devait entrer. Outre les deux cierges, la lumière ne venait que d’un trépied sur lequel brûlaient dans un confus mariage des plantes parfumées et des plantes infectes; l’air humide sentait la moisissure, la verveine, l’encens, l’assa-fœtida, et ces odeurs étouffées faisaient haleter les poitrines et battre les cœurs plus vite. On ne voyait que des lambeaux de choses, les fourrures de femmes frissonnaient sous les soupirs, des mâchoires claquaient; c’était tout, et le triangle, à force d’être seul éclairé, seul regardé, paraissait immense, et restait vide.
--Rien, dit mon voisin, il n’y a rien.
--Ça vous étonne, mon cher monsieur? lui demandai-je.
Je le reconnaissais: il était l’un de ceux dont la physionomie m’attirait dans ces étranges lieux, qui servait d’excuse à ma faiblesse, d’appât à ma curiosité: un petit homme maigre, sans âge, aux mains tremblotantes. Il avait de beaux yeux, clairs, larges, profonds, mais hagards et desséchés d’inquiétude, et toute sa face, indiciblement douloureuse, était comme figée dans l’expression d’une épouvante une fois sentie et dont rien désormais ne pourrait plus en lui affaiblir la mémoire.
A ce moment la voix du Mage répéta plus haut:
«Archange! Archange du mal, je t’adjure, je t’ordonne de paraître sous une forme visible, sans bruit, sans mauvaise odeur, sans scandale, et de répondre à mes questions. Sinon je te flagellerai des plus cruels exorcismes, et je te torturerai avec le Verbe divin de Notre-Seigneur Jésus-Christ!»
--Nous pouvons nous en aller, le spectacle est fini, dis-je à demi-voix à celui qui m’avait parlé. Si votre ami Satan ne vient pas d’abord, il me paraît difficile de le flageller. Votre opérateur commet une pétition de principe.
En effet, Satan persista à ne point se déranger. L’évocateur alors, se tournant vers nous, demanda si les personnes présentes n’avaient pas éprouvé comme un frôlement d’invisibles ailes, ou des attouchements mystérieux, enfin un phénomène quelconque pouvant passer pour un commencement de présence.
--Rien du tout, dis-je, résolument.
Personne ne protesta. Si je n’avais ouvert la bouche, il est bien probable qu’il se serait trouvé quelqu’un pour avoir senti n’importe quoi. Il y a des cas où il faut s’empresser de parler le premier.
L’évocateur, après m’avoir regardé de travers, déclara que la cave ayant été sans doute souillée depuis neuf jours par une présence impure, il était inutile et même dangereux de continuer les conjurations. Après quoi il déclara solennellement l’assemblée rompue.
Mon voisin poussa un soupir, et gravit avec moi les marches usées qui conduisaient au dehors. Il était plus de minuit. Là-haut, dans le ciel, les tranquilles petites étoiles avaient l’air de se moquer de nous; l’air vif de la nuit, entrant dans les poitrines brûlées, rendait heureux, gai, grisait presque. Des ombres sorties de la cave, s’évadaient par couples.
* * * * *
Je me mis à rire, en les montrant à mon compagnon inconnu.
--Regardez, lui dis-je, il y avait là quelques vieilles dames, et de bons petits jeunes gens. Gagez qu’ils ont fait connaissance. Le diable n’a pas daigné venir, il n’y a rien perdu.
Il me répondit, sans sourire:
--Vous vous amusez de nous, monsieur, et vous nous méprisez. Je ne nie pas que vous ayez raison. La première fois que j’ai assisté à une telle séance, je rougissais de moi-même, de ma stupidité, de celle des fidèles qui me coudoyaient. Je n’osais pas me montrer. Aujourd’hui, je n’ai même plus cette pudeur. L’espoir absurde et toujours mal satisfait qui me hante, me tient, me traîne et m’a pris tout entier, il est ma raison d’être dans la vie. Ah! monsieur, vous ne croyez pas, vous, qu’il peut exister un esprit du mal, un être qui n’est peut-être pas personnel, qui n’a pas de formes, une force éparse qui flotte et rôde dans l’air, dans la terre, dans les eaux, qui accomplit les actes pensés, simplement pensés par nous, et dont l’horrible perfidie, malgré nous, est à notre service?
--C’est de la pure folie, à classer dans les manies religieuses.
Je lui dis cela hardiment, malgré mon âpre désir d’entendre sa confession, car je sentais que rien au monde maintenant ne pourrait plus l’empêcher de parler, et qu’il allait livrer son mystère, parce que la nuit était pure, l’obscurité silencieuse et son cœur trop plein.
* * * * *
--Écoutez, dit-il d’une façon précipitée, je m’appelle Hippolyte Liénard. Pourquoi vous cacherais-je mon nom puisque je suis résolu à vous dire le reste, en n’attendant de vous que des railleries. L’aventure dont la mémoire me fait si cruellement souffrir et qui a bouleversé une vie déjà misérable, vous la trouverez banale; d’autres, plus cyniques, diraient heureuse. Ai-je donc un cerveau malade, suis-je né fou? Je ne le crois pas; j’ai rencontré dans le monde une infinité d’hommes dans l’âme desquels je me mirais. Vous peut-être! vous qui me regardez, qui m’analysez, qui m’avez, je le soupçonne, malignement deviné, que ferez-vous de votre science? Rien n’est-ce pas et ma question même vous étonne? Vous ne savez pas agir, et cette impuissance est de nos jours commune. Je puis dire que j’en ai profondément souffert, si profondément que ma honte de moi-même allait jusqu’à l’anxiété, me rendait en même temps timide envers tous et cependant plein de haine pour ceux qui ne me ressemblaient pas.
»L’homme qui m’inspirait le plus cette haine humiliée était naturellement celui que je rencontrais le plus souvent, qui m’était le plus proche, mon beau-frère. Je crois qu’il la sentait, qu’il en comprenait vaguement les motifs et y trouvait plaisir. Je bredouillais en sa présence, il me faisait baisser les yeux, quand il avait disparu j’étais aveuglé de rage, une rage qui m’épuisait, m’abattait, comme si dans ma débilité elle n’eût trouvé à se nourrir qu’à la condition de me dévorer. J’étais cependant intelligent et orgueilleux de mon intelligence, je comprenais tout, il me semblait voir les choses extérieures naître dans mon esprit et s’y arranger en dociles matériaux, les plans que je construisais avaient la grandeur et la beauté des chimères; mais écrire le premier mot de la première lettre utile à leur exécution, me semblait une tâche de géant ou de forçat, ignoble ou trop difficile. Et je savais pourtant que j’étais lâche, je me violentais; j’avais tort de me violenter, car alors je me heurtais à une autre malédiction, l’impossibilité de me défendre contre mes semblables. Oh! je les comprenais bien, je devinais les plus petits mouvements de ces grossières machines: seulement je ne pouvais pas bouger un doigt pour les empêcher de me broyer. Ils me regardaient, je m’effondrais.
»J’avais fait un mariage honorable, j’avais une belle fortune, une belle situation à la tête d’une maison de commission, et je perdis tout, ma fortune, la dot de ma femme, ma position, sottement, fatalement, en voyant très bien ce que j’aurais dû faire pour les conserver. Ce que je bâtis depuis ce moment de drames de vengeance, de romans cruels et réalistes mathématiquement agencés, ce que je vis en imagination mes ennemis souffrir dans leurs biens et dans leur cœur, atteint les extrêmes limites du mal possible. Mais quand je les rencontrais, ces ennemis, je leur tendais la main et me livrais à eux.
»--Tu professes les théories les plus classiques, me dit mon beau-frère, à la suite de ma ruine. Laissez faire, laissez passer, hein?
»Ma femme se jeta à ses pieds pour qu’il me tirât d’affaire.
»--Pas un sou et pas une démarche, répondit-il. Dans six mois tout serait à recommencer. Ton mari est assez idiot, assez paresseux et assez honnête pour échouer en correctionnelle. Tu es plus bête que lui: il fallait demander la séparation de biens. Tant que je vivrai tu ne manqueras de rien, ni tes enfants, ni lui: on ne peut pas le laisser mourir, malheureusement, mais il n’aura jamais cinquante centimes.
»Je devins ainsi le parasite de sa magnifique insolence. Il me nourrissait au même titre et sur le même pied que ses maîtresses, ses chiens et ses chevaux. Plein de vigueur et de volonté animales, jeté dans les affaires pareilles aux miennes, spéculant joyeusement, domptant ses rivaux par sa force physique et sa belle humeur, ne raisonnant jamais, marchant d’instinct, grand chasseur, fort buveur, jouisseur superbe, cet être en roulant sur la société lui arrachait la substance nécessaire à sa vie et à ses vices, pour ainsi dire par la puissance de son poids. Il m’écrasait de son imbécile assurance, de sa vanité de commis voyageur. L’argent lui coulait des mains, il en trouvait d’autre et le jetait de même. Le luxe dont il s’entourait et dont il nous laissait ramasser les miettes salies, était le fruit de fugaces conquêtes, et lui mort, tout disparaissait; mais chose singulière, j’avais autant que lui la conviction qu’un tel homme, sa vie durant pouvait tomber, mais rebondirait comme un de ces grands tigres des Indes dont il avait l’élasticité, les yeux verts, le poil roux, et que tandis que le monde m’avait laissé couvert de honte et de dérision, on lui tendrait la main, on panserait ses blessures, on le mettrait à la tête de troupes nouvelles avec des munitions nouvelles, parce qu’il était une des forces actives de la société, un chef doué par la nature du don de découvrir les sources de la richesse qui perpétuellement tarissent à une place pour reparaître, avec une abondance plus grande encore, dans un autre endroit qu’il faut deviner.
»Sa générosité était aussi égoïste que sa rapacité était inconsciente. Comprendrez-vous ma fureur à la sentir froidement couler sur moi, sans que j’eusse le courage de m’écarter, et de gagner moi-même le pain de ma famille? Quelquefois, par caprice, ou lui-même dans l’embarras, il nous abandonnait, et nous étions plongés dans des difficultés d’autant plus atroces qu’elles étaient mesquines. Je m’abaissais jusqu’à le prier, et il répondait en me désignant plus clairement au mépris des miens. Puis la source se rouvrait, lâchement j’y revenais boire, et ma haine s’accroissait d’autant. Cette situation dura longtemps et je n’ai insisté sur elle que pour faire comprendre le caractère des personnages. Je me hâte d’arriver maintenant au drame qui la ferma.
»--J’ai quatre-vingt mille livres de rentes, disait en riant mon persécuteur, et je te laisserai une belle fortune! un million de dettes! Tu pourras renoncer à ma succession.
»--Au fond il n’était pas dans sa nature de prévoir qu’il pût mourir; mais un beau jour une attaque de goutte le cloua sur un fauteuil, et le fit hurler. Rien n’était plus inconnu, plus extraordinaire pour lui que la douleur et j’eus le plaisir de le voir quelque temps triste, affaibli, déprimé, enfin pareil à moi. Ce changement passager lui fit prendre une disposition qui l’étonna lui-même dès qu’il fut revenu à la santé: il contracta une grosse assurance dont, s’il mourait, le capital devrait être payé à ma femme.
»Une fois guéri, cette mesure devint pour lui le sujet de perpétuelles récriminations, comme s’il eût eu des regrets de ne pas avoir eu confiance dans son étoile et cru plus fortement à son immortalité. Il criait devant moi et devant tous:
»--Vous verrez que maintenant Hippolyte m’empoisonnera! Hein, Hippolyte, tu me ferais bien claquer, si tu étais capable de quelque chose?
»Chose horrible il disait vrai. Maintenant j’entrevoyais la mort de ce malheureux comme une délivrance et comme un triomphe. Je la voyais, cette mort, ou plutôt je me repaissais de cette idée de mort sous mille formes différentes, je n’avais nul scrupule à méditer comment je pourrais être l’auteur d’un meurtre, d’un meurtre bien fait, bien malin, dont personne ne saurait le secret. Et comment l’aurais-je éprouvé, ce scrupule, puisque jamais, jamais je ne serais capable, comme lui-même l’avait dit, d’accomplir mon projet, de donner même le plus petit commencement à ces plans compliqués? Je ressentais, à me plonger ainsi au fond du mal, sans le faire, d’indicibles jouissances; je voyais se dérouler dans un monde imaginaire toutes les phases de l’acte rêvé, si nettement, si véritablement que je m’éveillais de ma veille hallucinée, agité de ces frissons d’épuisement qui suivent, chez ceux qui agissent, les grands déploiements de force, et de plus en plus incapable d’agir. Alors un jour, un jour... ah! je vais avoir fini de parler; soutenez-moi, regardez-moi, souhaitez ardemment que je parle, afin que je puisse parler jusqu’au bout!
* * * * *
»C’était au mois d’octobre, en Bourgogne, dans un pays plat, boisé, humide, où l’Ennemi avait des terres de chasse. Il m’avait traîné là comme il me traînait partout, dans son ironique facilité à faire partager à ceux qu’il avait l’habitude de trouver sur sa route les plaisirs dont il faisait cas. D’ailleurs il avait besoin de bruit, d’activité, d’agitation violente, de tout ce qui m’inspirait du dédain et de l’ennui: surtout il lui fallait du monde, n’importe qui, mais du monde, autour de sa personne. Ce matin-là nous étions partis pour chasser le faisan dans les tirés les plus proches de la propriété. Je ne les avais pas encore vus, il me semble maintenant qu’ils n’existaient pas avant ce jour funeste; ou bien, si je les avais vus, ils n’étaient pas les mêmes. Nous marchions dans une prairie large, moussue, mouillée comme une éponge, coupée de longues lignes de peupliers, verts encore par le bas sous l’effort de la sève agonisante, jaunis déjà vers la cime, et comme dorés d’un immuable coup de soleil. Ils tremblaient doucement, incessamment, et ce bruit léger faisait taire tout autre bruit au monde, sauf les coups de feu qui éclataient par crise, et coupaient mon rêve d’un sursaut. Des arbustes plus bas cachaient les vieux troncs élancés, faisaient une haie de chacune des lignes; ainsi ce paysage d’automne, sous le grand ciel gris, m’enfermait en moi-même.
»Nous marchions de front le long de ces haies, balayant les étroits bouts de pré, et les chiens fouillaient les broussailles intermédiaires que le vol lourd des faisans remuait par instants. Alors je pensais: «Il faut tirer» et quand j’épaulais, l’oiseau était déjà loin. L’idée vague que je devais faire feu s’associait ainsi mécaniquement aux pensées de mon esprit bouleversé et haineux. L’ennemi suivait le côté opposé de la haie le long de laquelle je me trouvais, et j’entendais ses rires, ses encouragements, les élans sonores de la vie qui roulait à flots dans ses veines. Ah! si je le tuais, si je le tuais! me disais-je. Et aussitôt l’image me vint, hanta mes yeux et mes oreilles. Je me figurais voir un faisan se lever, battant des ailes, filant comme une flèche oblique: l’Ennemi criait: «Faisan, faisan! Hippolyte, espèce d’endormi, encore un de raté!»
»Alors je tirais, non pas sur l’oiseau, mais sur cette tête détestée que je voyais à travers les feuilles grelottantes. Elle tombait comme un chardon sous une baguette, j’entendais le bruit du corps énergique qui se roulait, qui ne voulait pas mourir; je fendais les buissons, je courais. Du sang et de la cervelle sortaient d’un gros trou derrière l’oreille de l’homme; un, deux, trois soubresauts, des râles, des yeux retournés, ternes, terribles, qui ne voyaient plus et qui me cherchaient pour m’accuser; et c’était tout. Alors moi, je m’accusais moi-même, je parlais de mon crime involontaire, des misérables intérêts matériels qui s’y emmêlaient, je sanglotais, je me tordais les mains. On ne pouvait pas déposséder ma femme, n’est-ce pas, on ne pouvait pas me convaincre de l’avoir fait exprès: c’était un accident affreux, déplorable, mais fréquent, mais banal, et naturel. Oh! comme je jouissais de toute la scène, comme je l’apercevais avec des sons, des couleurs, des gestes vivants!
»Tout à coup j’entendis:
»--Faisan, faisan! Hippolyte, espèce d’endormi, encore un de raté!
»Le cri avait été poussé dans la réalité des choses de la vie, dans l’extérieur du monde. «Mon Dieu!» dis-je, et je crois que je levai mon fusil, je n’en suis même pas sûr, une détonation éclata, qui me parût lointaine encore comme en rêve, je vis la tête tomber comme un chardon coupé, j’entendis le bruit du corps qui se roulait, ne voulant pas mourir. Comment je sautai la haie, comment je m’arrachai aux ronces, je ne sais. Il était là, l’objet de ma rancune silencieuse et illusoire, à terre, foudroyé, et son sang, près de l’oreille, coulait mêlé à quelque chose de gris. Des chasseurs l’entouraient déjà. Je me mis à crier:
»--C’est moi, c’est moi, moi!
»Et je lus dans les yeux de l’agonisant qu’il croyait que c’était moi. L’horreur de l’acte avait chassé toutes mes égoïstes et féroces méditations de tout à l’heure, ces calculs faits en songeant: cela n’arrivera pas. J’ouvris la bouche pour dire: «Je l’ai fait exprès!»
»Oui, j’allais proclamer mon crime! A ce moment un homme se précipita, un fusil à la main, aussi pâle que le cadavre, aussi pâle que moi, qui tremblait comme moi, pleurait, criait, disait la même chose que moi. «Je l’ai tué! ô mon Dieu, comment ai-je pu faire!»
»Et l’un des chasseurs lui dit:
»--C’est un grand malheur, mon pauvre Linières, et un bien plus grand malheur encore pour vous que pour celui que vous avez atteint.
»Linières demanda:
»--Est-ce que c’est fini, tout à fait fini?...
»--Oui, mon pauvre vieux, répondit l’ami.
»Alors Linières, qui était un grand garçon solide, tanné, barbu, se mit à sangloter tout haut comme un gigantesque enfant, et quelqu’un lui prit son fusil.
»Je crus que je devenais fou, Monsieur, et depuis un instant tout le monde croyait que je l’étais. Peut-être m’avait-on toujours trouvé la tête un peu faible, à cause des histoires racontées par mon beau-frère. Je répétai de toute ma force:
»--Qu’est-ce que cela veut dire? Ce n’est pas Linières, c’est moi!
»--Mon pauvre Hippolyte, dit l’ami, vous vous égarez. Nous avons tous entendu et vu le coup de fusil de Linières, sa direction. Je vous assure qu’il n’y a aucun doute, aucun doute.
»Et il ajouta tout à coup:
»--Regardez donc votre fusil.
»Je n’y avais pas pensé, je le regardai: je n’avais pas tiré une cartouche depuis le début de la chasse, les _deux coups étaient restés chargés_! Je me penchai vers le cadavre; j’avais été placé à sa droite et la blessure était à gauche. Innocent, j’étais innocent! D’abord il me sembla que je sortais d’un abîme d’horreur, qu’on me lâchait d’un bagne. Je versai des larmes de soulagement, de joie peut-être, d’infinie compassion pour ce pauvre Linières. Il était coupable, seul coupable! Cet homme qui n’avait jamais eu pour l’objet de ma muette et furieuse haine que la plus franche amitié, ce tireur réputé excellent, qui au moment du fatal coup de fusil n’avait que des pensées vagues d’universelle sympathie, c’était un meurtrier; et moi, qui pendant des années avait construit des plans de mort et de vengeance, qui remâchais un de ces plans au moment de accident, qui avait vu _d’avance_ tous les détails de son exécution, j’étais innocent, on me tendait la main, on me plaignait. Mes larmes se séchèrent, je faillis rire, ma tête se déchirait. Non, c’était impossible. Longtemps je contemplai sans y croire ce monstrueux spectacle: ce mort, sur la tombe duquel allait s’élever mon indépendance mondaine, moi, pur aux yeux des hommes, et ce malheureux, inconscient agent de la fatalité.