Part 6
Châtre de Cangé possédait une bibliothèque dont les connaisseurs avaient pu constater l'importance par le catalogue qui en fut publié en 1733. Il y avait non-seulement des manuscrits remarquables, utiles à l'étude de notre histoire et de notre poésie nationale, mais encore de nombreux volumes imprimés de valeur. Au mois de juillet 1733, la Bibliothèque en fit l'acquisition pour une somme de 40,000 livres; c'était un nouvel accroissement de 158 manuscrits et de près de 7,000 volumes imprimés. La partie manuscrite de cette collection s'enrichit encore d'une douzaine de volumes dont M. de Cangé fit hommage au roi; la partie imprimée, d'abord diminuée d'un millier de volumes reconnus doubles et vendus comme tels, s'augmenta en 1751 des recueils de pièces imprimées et manuscrites qu'à la mort de Cangé, son fils, le sieur de Billy, offrit en pur don à la Bibliothèque.
Cette acquisition fut, sinon la dernière, du moins la plus importante de celles qui marquèrent la fin de l'administration de l'abbé Bignon. De 1733 à 1743, les achats de la Bibliothèque ne portèrent plus en effet que sur des portions de collections encore intéressantes, mais qui n'avaient plus la valeur exceptionnelle des bibliothèques précédemment acquises. Parmi les entrées de ces dernières années, il faut toutefois mentionner: en 1734, les papiers relatifs à l'histoire du collége de Navarre, laissés par l'abbé Drouin; en 1736, les dix-huit manuscrits achetés à la vente de la Bibliothèque de M. de Coislin; en 1737, cent vingt-huit volumes manuscrits et quarante-huit imprimés vendus par les héritiers de l'abbé de Targny; en 1748, trois cents volumes imprimés et deux cent quatre-vingts volumes manuscrits, dont plusieurs très-remarquables, cédés par le duc de Noailles; enfin, cette même année, la nombreuse collection des pièces qui restaient du trésor des Chartes de Lorraine et que Lancelot avait été chargé d'examiner et de copier à Nancy. L'envoi qu'il en fit, à cette époque, ne comprenait pas moins de onze ballots; la collection de Lorraine, qui compte aujourd'hui 1,036 volumes, en a été presque entièrement formée.
L'abbé Bignon, suivant en cela la trace de ses illustres devanciers, Colbert et Louvois, travailla à étendre les relations de la Bibliothèque à l'étranger. Dans cette partie de sa tâche, il fut encore puissamment soutenu par M. de Maurepas, dont le nom ne doit pas être oublié dans ce chapitre de l'histoire de nos collections. Il est probable en effet que malgré tout son zèle, l'abbé Bignon n'aurait pu obtenir des résultats de cette importance sans l'intervention et l'autorité d'un ministre. Les documents sont là d'ailleurs pour témoigner, en même temps que des efforts du bibliothécaire, de l'appui que M. de Maurepas lui prêtait. En parcourant la correspondance entretenue par ces deux hommes avec les représentants de la France à l'étranger, en voyant l'activité et le bon vouloir de ces derniers évidemment stimulés par le désir de plaire au ministre, leur empressement à soutenir et à imiter les missionnaires du gouvernement, on s'explique que l'étranger ait pu, dans un délai relativement assez court, fournir un contingent aussi abondant à nos collections.
Encore plus entreprenante et plus heureuse que celle de ses prédécesseurs, l'administration de l'abbé Bignon fit faire à la Bibliothèque un pas de plus dans l'Orient: l'Inde et la Chine lui furent ouvertes. On peut dire que jusqu'au XVIIIe siècle, le fonds asiatique ne consistait guère qu'en manuscrits orientaux proprement dits, c'est-à-dire en manuscrits arabes, turcs, persans et en manuscrits de l'Orient juif et chrétien. C'était une lacune à combler. L'extension des progrès des missionnaires Jésuites dans la Chine, l'établissement des Français dans l'Inde vinrent merveilleusement aider l'abbé Bignon dans cette entreprise. En 1723, la Compagnie des Indes, se conformant aux instructions de M. de Maurepas, fit un envoi de sept caisses contenant plus de dix-huit cents volumes Chinois. Ce lot, en passant presque tout entier des mains du P. Prémare dans celles de l'abbé Bignon, était suffisant pour constituer à lui seul le fonds Chinois, qui, outre quelques volumes entrés sous Louis XIV, renfermait déjà les manuscrits en même langue donnés à la Bibliothèque en 1719 par son bibliothécaire, et ceux qui lui étaient venus en 1720 de la Congrégation des Missions étrangères.
Dans l'Inde, les intérêts de la science et de la Bibliothèque furent activement servis par les directeurs de la Compagnie, par les missionnaires jésuites et surtout par le P. Le Gac. On lit dans le _Mémoire historique_ au sujet de leurs envois: «Depuis 1729 jusqu'en 1737 chaque année a esté marquée par des envois assez considérables pour former dans la Bibliothèque de Sa Majesté un recueil en ce genre peut-être unique en Europe.... La plus grande récolte qu'on ait faite dans l'Inde a esté du costé du Bengale, où comme nous l'apprend le R.-P. Le Gac, les sçavans sont moins rares que dans le reste de la péninsule, parce que les Indiens y ont des académies fondées pour y enseigner les sciences auxquelles ils s'appliquent. L'attention des missionnaires de cette contrée et ceux de Pondichéry ne s'est pas bornée à nous envoyer les livres originaux qu'ils y ont pu rassembler; ils ont encore, suivant les instructions qui leur avaient été données, fait copier les livres les plus curieux, lorsque les brames qui les avoient n'ont pas voulu s'en deffaire: mais en quoy ils ont rendu un service plus essentiel encore à la Bibliothèque du roy, et en mesme temps à la république des lettres, c'est qu'ils ont eu le soin de joindre à tous ces ouvrages, presque inconnus jusqu'icy en Europe, des grammaires, des syntaxes, et mesme des dictionnaires des diverses langues dans lesquelles ils sont escrits. Ce n'est que par ces secours que nos sçavans pourront un jour profiter de tout ce que les livres des Indiens, dont la Bibliothèque du roy est aujourd'hui si bien pourvue, ont d'utile pour connoistre sûrement la religion, les mœurs, l'histoire et la littérature de ces peuples.»
La Turquie et la Grèce, qui semblaient offrir une mine au moins aussi féconde, furent explorées par deux savants chargés d'une mission spéciale. M. de Maurepas, cédant aux instances de l'abbé Bignon, donna les fonds nécessaires à cette entreprise qui fut confiée à deux membres de l'Académie des Inscriptions, l'abbé Sevin et l'abbé Fourmont. Sevin s'occupa particulièrement de la recherche des manuscrits et parcourut la Turquie et les provinces du Levant. Fourmont visita la Grèce en recueillant surtout des inscriptions et des médailles. Leur voyage qui dura de 1727 à 1730 fut loin d'être infructueux pour la Bibliothèque. Sevin en a consigné les résultats dans les termes suivants: «M. l'abbé Sevin a rapporté en France environ six cens manuscrits, et les correspondances qu'il a establies dans toutes les différentes provinces de l'Orient en ont déjà procuré et en assurent encore un grand nombre. Comme nos recherches embrassent généralement toutes les langues de ces pays-là, grec, turc, arabe, persan, syriaque, chaldéen, arménien, géorgien, copte et abyssin, il est difficile que chacune de ces langues en particulier ne fournisse des morceaux qui pourront contribuer à étendre nos lumières et nos connoissances.» Le retour de Sevin en France n'arrêta pas en effet les envois d'Orient. L'exemple qu'il y avait donné fut suivi par nos ambassadeurs en Turquie, MM. de Villeneuve, le comte de Castellane, qui continuèrent à enrichir nos collections de manuscrits grecs et orientaux recueillis par leurs soins, tandis que l'institution des jeunes de langues, fondée à Constantinople par M. de Maurepas, fournissait à la Bibliothèque des copies ou des traductions d'ouvrages orientaux.
En Europe, l'action de l'abbé Bignon se faisait également sentir. Il avait des correspondants dans presque toutes les villes importantes. Nos ambassadeurs en Suisse, à Venise, le marquis de Bonnac, le comte de Froulay envoyaient des manuscrits orientaux. En Portugal, le comte d'Ericeira, en Italie, le marquis de la Bastie recherchaient des livres imprimés. On en faisait acheter en Russie, en Hollande, dans les foires de Leipzig et de Francfort. En Danemark, l'abbé Bignon avait trouvé pour répondre à son appel un esprit éclairé et un noble cœur, le comte de Plélo. De 1723 à 1734, il envoya à la Bibliothèque près de sept cents volumes la plupart imprimés. La Bibliothèque s'enorgueillit de compter un tel nom parmi ceux de ses bienfaiteurs qui furent le plus passionnés pour sa prospérité.
Quelque distraite qu'elle fût par ces acquisitions en France et à l'étranger, l'attention de l'abbé Bignon ne pouvait manquer de se porter sur les prescriptions relatives au dépôt de tout ouvrage imprimé à la Bibliothèque. L'importance de ces règlements pour nos collections n'en faisait que ressortir avec plus de force à ses yeux la nécessité d'en surveiller l'exécution que Colbert et Louvois s'étaient efforcés d'assurer, mais qui était loin d'être complète. Rien de moins extraordinaire du reste que cette inobservation à cette époque, puisqu'après tant d'années que le principe du dépôt a été consacré et mis en pratique, la Bibliothèque, même de nos jours, ne peut se flatter d'en tirer tous les bénéfices que la loi lui promet. Du temps de l'abbé Bignon, ce n'était donc pas à la perfection mais à une amélioration qu'il était permis de prétendre. L'arrêt du Conseil rendu le 11 octobre 1720 renfermait, en les rendant plus pratiques, les prescriptions antérieures. Comme les mesures précédentes, elles eurent un effet rétroactif. Les auteurs, libraires, graveurs et autres qui n'avaient pas fourni les exemplaires exigés par les règlements y furent contraints, sous peine, passé le délai d'un mois, de saisie et confiscation desdits exemplaires et d'une amende de 1,500 livres. Mais s'il maintenait, en cas d'infraction, l'amende aussi forte, le même arrêt réduisait les obligations imposées. Au lieu de trois, le nombre des exemplaires à fournir n'était plus que de deux «dont l'un sera en grand papier, ce qui s'exécutera à l'égard de toutes sortes d'impressions par tous ceux qui les feront faire.... excepté dans le cas où le Bibliothécaire de Sa Majesté jugera que les ouvrages ne méritent pas d'être mis en grand papier.»
L'arrêt rendu, l'abbé Bignon tint la main à ce qu'il ne restât pas lettre morte. Sa correspondance avec les syndics de la librairie et de l'imprimerie est continuelle, ses réclamations sont incessantes, et l'équité, l'autorité de celui qui les formulait, son insistance, prouvent qu'il était difficile de ne pas y satisfaire.
C'est l'ensemble de tous ces actes qui fait de cette administration une des époques les plus mémorables de l'histoire de notre Bibliothèque et qui a placé l'abbé Bignon au premier rang de ses bienfaiteurs. Au XVIIIe siècle l'admiration qu'elle excita se reporta sur le roi; on frappa une médaille en souvenir d'évènements auxquels on peut croire que Louis XV était bien étranger. D'un côté, elle portait son effigie, de l'autre cette légende:
Quod Bono reipublicæ Liter. consuluit Bibliotheca regia X millibus codd. Mss. aucta MDCCXXXII.
Ce qui, à l'adresse de Louis XV, était un acte de flatterie, eut été un acte de justice pour l'abbé Bignon et ses dignes collaborateurs. A défaut de médailles rappelant leurs travaux, ils nous ont laissé, ce qui vaut mieux, dix volumes de catalogues, témoignage éclatant de leur zèle pour la Bibliothèque et de leur dévouement à leurs fonctions.
Jusqu'à l'époque où cette œuvre utile fut commencée, le travail de Clément, tenu à jour par ses successeurs, était le seul catalogue en usage à la Bibliothèque. En 1720, il avait servi au récolement des collections ordonné par l'abbé Bignon après sa nomination comme Bibliothécaire. Mais le principe des intercalations à l'aide de chiffres et de sous-chiffres, adopté par Clément, n'était plus applicable après les immenses accroissements qui suivirent; il fallait recommencer le travail en entier d'après de nouvelles règles. Pour le catalogue des Imprimés, l'ordre méthodique de Clément fut en grande partie conservé, mais on supprima les intercalations, on numérota les ouvrages au lieu de numéroter les volumes, on ne fit plus de distinctions de formats. Dans le département des Manuscrits où la confusion était encore plus grande, parce que les intercalations y avaient été bien plus fréquentes, on suivit également un système tout différent de celui de Clément. On divisa tous les manuscrits en quatre séries, les manuscrits orientaux, les manuscrits grecs, les manuscrits latins, les manuscrits français ou en langues modernes, et à chaque série on affecta une suite de numéros commençant pour chacune au nº 1. Seul, le fonds des manuscrits français sur lequel la même opération ne put être effectuée, continua à porter la numérotation du catalogue de Clément, c'est-à-dire que le premier numéro de cette série fut le nº 6,700.
L'impression des catalogues, préparée d'après ces règles, et décidée par M. de Maurepas dès 1735, commença en 1739. Cette année, parut le premier volume du catalogue des livres imprimés renfermant les matières théologiques: la Bible (A), les interprètes de la Bible (B), les Pères de l'Eglise (C), et le premier volume du catalogue des manuscrits consacré aux manuscrits orientaux. La publication continua presque sans interruption jusqu'en 1753: en 1740, c'est le 2e volume du catalogue des manuscrits comprenant les manuscrits grecs; en 1742, le 2e et le 3e volume des Imprimés, la Théologie orthodoxe (D), et la théologie hétérodoxe (D2); en 1744, le 3e et le 4e volume de la série des manuscrits se composant des manuscrits latins; en 1750, le 4e et le 5e volume des livres imprimés, tous deux affectés aux belles-lettres, la grammaire (X), la poésie (Y), les romans (Y2), la polygraphie (Z); enfin en 1753 paraît le 6e volume du catalogue des livres imprimés relatifs au Droit canon (E) et au droit de la nature et des gens (*E). C'étaient en résumé dix volumes en moins de vingt ans. Arrêtée à cette époque, la publication des catalogues ne devait être reprise qu'un siècle plus tard.
Malgré les vives critiques qu'ils soulevèrent, ces catalogues rendirent d'immenses services au public lettré; encore aujourd'hui, ils sont très-utilement consultés pour les séries qui n'ont pas été l'objet d'un nouveau travail. Pendant l'administration de l'abbé Bignon, ils eurent un autre résultat; en faisant reconnaître et inventorier toutes les richesses qui venaient s'accumuler à la Bibliothèque, ils servirent à la constatation d'un grand nombre de doubles dont une partie fut aliénée.
Dans cette importante entreprise si activement poursuivie, l'abbé Bignon avait pu s'associer les hommes qui, de son temps, étaient le plus à même de la mener à bien. Boivin le Cadet, mort en 1726, avait été remplacé dans la garde des manuscrits par l'abbé de Targny qui venait du département des Imprimés. Lui-même eut pour successeur l'abbé Sallier, membre de l'Académie des Inscriptions. Cette nomination fut une bonne fortune pour le département des Imprimés qui lui doit la meilleure partie de son catalogue. Le catalogue des manuscrits orientaux fut l'œuvre de plusieurs savants: Fourmont pour les livres chinois, Armain pour les manuscrits persans et turcs, Ascari pour les syriaques. Mais ce fut l'abbé Sevin, attaché au département des manuscrits depuis son retour d'Orient, qui s'occupa le plus activement du catalogue de cette série des collections. Non-seulement les manuscrits orientaux, mais une bonne partie des manuscrits latins, la totalité des manuscrits grecs furent catalogués par ses soins. «En m'arrêtant aux seuls manuscrits grecs, écrivait l'abbé Bignon à M. de Maurepas, je vous avouerai d'abord que je ne saurais donner trop d'éloges à l'application avec laquelle M. Sevin s'y est porté.» Aussi sa nomination à la tête du département des manuscrits, quand mourut l'abbé de Targny en 1737, ne fut-elle que la juste récompense de ses bons services. Malheureusement il n'occupa pas longtemps ces importantes fonctions; quatre années plus tard, sa mort y appelait un autre membre de l'Académie des Inscriptions, Melot, qui acheva le travail commencé par son devancier sur les manuscrits latins. Enfin, sous la direction de ces savants, dignes continuateurs des érudits du XVIIe siècle, il n'y a que justice à rappeler les noms de modestes travailleurs qui, sans avoir l'autorité et les vastes connaissances de ces principaux auteurs, apportèrent à la rédaction du catalogue leur part de zèle et de dévouement. Le copiste Buvat, célèbre par son _Journal de la Régence_, dont nous reconnaissons la belle écriture dans presque tous les catalogues manuscrits rédigés de son temps; l'abbé Jourdain, secrétaire de la Bibliothèque, l'auteur du _Mémoire historique sur la Bibliothèque du Roy_, publié en 1739 dans le tome Ier du catalogue des livres imprimés d'après un travail beaucoup plus étendu de Boivin, et réédité avec des additions par Le Prince en 1782, Malin, commis écrivain de l'abbé Sallier, Boudot et Lefebvre.
L'abbé Bignon prit sa retraite en 1741, à l'âge de 80 ans; il mourut deux ans plus tard le 14 mars 1743 «ayant conservé jusqu'au dernier moment non-seulement toute sa raison, mais encore la douceur et l'égalité d'esprit qu'il avait toujours montrées[24].» Ce caractère se devine quand on jette les yeux sur son portrait; sculptée ou gravée sa figure respire une grande bonté jointe à la finesse et à la distinction. La mémoire de cet homme qui a administré nos collections pendant 22 ans restera toujours chère aux amis des livres et des lettres; ils honoreront en l'abbé Bignon celui qui a le plus fait pour la grandeur de la Bibliothèque au XVIIIe siècle.
[24] Eloge de l'abbé Bignon, par Fréret.
Comme fait se rattachant intimement à l'administration de l'abbé Bignon, il nous reste à parler du retour à Paris du Cabinet des Médailles qui avait été transporté à Versailles depuis 1684. Cet éloignement de collections, qui faisaient naturellement partie du même dépôt, était anormal; il rendait l'administration du Cabinet difficile, car tout en relevant encore du bibliothécaire du roi, le garde des médailles pouvait, à distance, conserver en réalité toute son indépendance; enfin il amoindrissait la Bibliothèque sans utilité pour personne, puisque le successeur de Louis XIV n'avait pas pour les médailles le goût prononcé de son aïeul. Aussi il fut facile à l'abbé Bignon de faire ordonner que les médailles seraient ramenées à Paris. Le même arrêt qui en ordonnait le récolement et l'inventaire, également entrepris sur les autres collections, prescrivait le déménagement.
«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à notre cher et bien-aimé le sieur Couture, de notre Académie des Inscriptions et belles-lettres, et l'un de nos professeurs en éloquence, salut. Ayant ordonné par arrest cejourdhui rendu en nostre conseil, nous y étant, que les récolements et inventaires, ordonnez par autre arrest du vingt septembre dernier, des médailles, pierres gravées, livres et raretés antiques et modernes étant dans notre château de Versailles, seront continués, et à cet effet aportés dans notre bibliothèque à Paris, dans des quaisses préalablement scellées par le secrétaire d'Etat ayant le département de notre maison, en présence du sieur abbé Bignon, conseiller ordinaire en nos conseils d'Etat privé, intendant et garde de nos Bibliothèques et Cabinets avec le sieur Defourmont et avec vous, au lieu du sieur de Boze, à présent chargé de la garde desdites médailles sous les ordres du sieur Bignon....»
Les prescriptions de cet arrêt du 27 mars 1720, relatives à l'inventaire et au récolement, furent presqu'immédiatement exécutées; mais le transport ordonné n'eut lieu qu'en 1741. Une note manuscrite conservée dans les archives du Cabinet rapporte ainsi ce mémorable événement:
«Le samedi 2 septembre 1741, sur les six heures du soir, sont arrivées de Versailles à la Bibliothèque deux charrettes chargées de vingt caisses où sont les médailles du roi qui ont été apportées ici par ordre de S. M. pour être placées dans le magnifique salon qui est au bout de la Bibliothèque.»
Le cabinet revenait à Paris, considérablement enrichi. Sous les successeurs de Rainssant, Oudinet (1689), l'abbé Simon (1712), le célèbre Gros de Boze (1719), les acquisitions avaient été incessantes. Il avait reçu entre autres accroissements, en 1727, la collection de bronzes, marbres, etc., etc., formée par Mahudel, que le roi avait payée 40,000 livres. Aussi voulut-on que le nouveau local où il venait s'installer, fût par son éclat et son luxe en rapport avec les richesses qu'il renfermait. La salle qui lui fut destinée fut prise dans l'appartement de Mme Lambert. «Cette pièce est très-bien décorée par un lambris enrichi de sculptures dont les principaux ornements sont dorés. Cette menuiserie renferme des tableaux, peints par MM. Vanloo, Natoire, Boucher. Dans les trumeaux de cette pièce sont distribuées des tables de marbre d'un plan chantourné qui soutiennent des médailliers de menuiserie dorée[25].»
[25] Blondel. _L'architecture française._
C'est là que furent classées, par les soins de Gros de Boze, nos collections de médailles, c'est là que, pendant plus d'un siècle, le public a pu venir les admirer, exposées dans une salle qui passait pour un des spécimens les plus complets et les plus achevés de l'art décoratif au XVIIIe siècle.
LA BIBLIOTHÈQUE DE 1743 A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XV.
Dès l'année 1722, l'abbé Bignon avait obtenu la survivance de sa charge pour son neveu, Bignon de Blanzy. Mais la mort de celui-ci précéda celle de son oncle de quelques jours. La place de bibliothécaire restait donc vacante. Le roi, autant pour récompenser les services de l'abbé Bignon, que pour conserver à cette famille un titre qu'elle n'avait cessé de porter avec éclat, appela à ces fonctions un autre neveu de l'abbé Bignon, Armand-Jérôme, maître des requêtes. L'acte de nomination est du 31 mars 1743. Armand-Jérôme Bignon ne fut pas que le successeur nominal de son oncle; il continua les bonnes traditions de sa famille et employa son zèle et le crédit que lui donnait la réunion de deux charges importantes à la prospérité de notre établissement. L'action bienfaisante de son administration s'étendit aux différentes sections de la Bibliothèque.
Au département des imprimés, de nombreuses acquisitions, judicieusement faites, soit à l'étranger, soit en France, continuèrent d'y apporter de nouvelles richesses. Quelques-unes sont hors ligne et font époque dans l'histoire de nos collections, ce sont celles des bibliothèques de Falconet, de Huet, des Jésuites, de Fontanieu.
Le célèbre médecin Falconet, membre de l'Académie des Inscriptions, possédait une bibliothèque qui faisait l'admiration des savants de l'époque, admis avec la plus grande libéralité à y travailler. Elle ne renfermait pas moins de 50,000 volumes. Au mois de décembre 1742, Falconet offrit au roi tous ceux de ses livres qui pouvaient faire défaut à la Bibliothèque. Capperonnier, chargé de ce choix, désigna plus de 11,000 volumes imprimés, que Falconet mit à la disposition du roi. Pour reconnaître cet acte de libéralité, on lui servit une rente viagère de 1,200 livres, en lui laissant, comme il le désirait, l'usufruit de sa collection.