Part 5
Parmi les avantages que la Bibliothèque retira de cette utile opération, un des plus importants fut sa constitution en quatre départements. L'abbé Bignon comprit qu'avec le nombre et la diversité des collections, il fallait, pour rendre la surveillance efficace, les grouper en séries distinctes et méthodiques et placer à leur tête un homme qui, pour la partie commise à sa garde, partagerait et soulagerait la responsabilité du bibliothécaire. De la sorte, il donnait à ce chef de section une indépendance propre à stimuler son zèle et à des collections d'ordre tout différent un défenseur d'autant plus autorisé qu'il était à même d'en avoir une connaissance plus approfondie. Quatre départements furent donc créés à la Bibliothèque, c'étaient: 1º les manuscrits, 2º les imprimés, 3º les titres et généalogies[17], 4º les planches, gravées et estampes. Boivin fut préposé à la garde des manuscrits; l'abbé de Targny, qui avait succédé à Clément, fut plus particulièrement chargé des livres imprimés, Guiblet, des titres et généalogies, et Le Hay, des estampes. La création des interprètes, savants spéciaux attachés sous ce titre aux sections de livres en langue étrangère, date également de cette époque.
[17] A cette époque, les médailles étaient encore à Versailles.
Cette utile réorganisation accomplie, il y avait une autre réforme non moins urgente, mais plus difficile à réaliser. Le récolement de 1720 avait démontré la nécessité d'un agrandissement des locaux de la Bibliothèque. Depuis l'époque en effet où Louvois avait proposé vainement d'affecter l'hôtel Vendôme à des collections, déjà à l'étroit à ce moment, les accroissements s'étaient succédé, et rien n'avait été fait dans cet ordre de choses. Il avait été question d'une installation au Louvre, mais les appartements que l'abbé de Louvois, auteur du projet, avait en vue, venaient d'être occupés par l'infante d'Espagne, la fiancée du jeune roi. Le problème se représentait donc tout entier, et la solution en paraissait encore éloignée.
Un événement, au moins en ceci heureux, vint servir à souhait les désirs de l'abbé Bignon. A la mort de Mazarin, son palais, qui occupait une large bande de terrain comprise entre les rues de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs, avait été divisé: la partie sur la rue de Richelieu échut au marquis de Mancini, le mari de la nièce du cardinal, et elle était devenue l'hôtel de Nevers. Ces bâtiments, achetés par le roi sous la régence, avaient servi de local à la banque de Law, et la ruine du financier, arrivée en 1721, les rendait vacants. Les donner à la Bibliothèque, logée en face, semblait une mesure d'autant plus sage que dans cette combinaison il ne s'agissait plus pour elle d'un déplacement toujours dangereux, mais d'un simple agrandissement. L'abbé Bignon s'emploie aussitôt avec la plus grande activité, et par son crédit auprès du régent il obtient l'autorisation nécessaire. On ne perd pas un instant; l'arrêt du Conseil est du 13 septembre 1721, «le 1er octobre, dit Buvat, on commença le transport des manuscrits de la Bibliothèque du roi à l'hôtel de Nevers.»
Toutefois ce ne fut qu'en 1724, après bien des difficultés, grâce aux efforts infatigables de l'abbé Bignon et à la protection du comte de Maurepas, que cette prise de possession fut définitivement ratifiée. Les lettres patentes du 16 mai 1724 affectaient «à perpétuité l'hôtel de Nevers à la Bibliothèque. On s'occupa alors à faire dans cette grande maison des dépenses vraiment royales, pour donner à cette Bibliothèque, par rapport à la commodité et aux embellissements extérieurs, toutes les décorations qu'elle méritait[18].» L'architecte de Cotte eut la direction de tous ces travaux. Quant au palais Mazarin proprement dit, c'est-à-dire, les bâtiments de la rue Neuve-des-Petits-Champs, ils continuèrent d'être occupés par des services étrangers à la Bibliothèque.
[18] Le Prince, p. 80.
Dans la poursuite de ces projets d'agrandissement qui avaient si bien réussi, l'abbé Bignon cherchait un autre résultat que la facilité de loger nos collections; il avait l'intention d'en ouvrir l'accès au public, ce qui n'était guère possible dans le local de la rue Vivienne. Nous avons vu que l'abbé de Louvois avait tenté un premier essai dans ce sens; avant lui, Colbert avait compris toute l'utilité d'une pareille mesure et, sans rendre encore la Bibliothèque publique, il en avait facilité l'entrée aux savants français et étrangers qui avaient besoin d'y travailler. Mais jusqu'au XVIIIe siècle, tout s'était borné à des prêts consentis dans des conditions exceptionnelles ou à des communications sur place dont l'autorisation passait pour une véritable faveur. L'esprit libéral et éclairé de l'abbé Bignon alla plus loin. Le 11 octobre 1720 un arrêt du Conseil, rendu sur sa demande, ordonna la publicité de notre dépôt: «La Bibliothèque du Roy sera ouverte à tous les sçavans de toutes les nations, en tout temps, aux jours et heures qui seront réglez par le Bibliothécaire de Sa Majesté, et il sera préparé des endroits convenables pour y recevoir lesdits sçavans, et les mettre en état d'y vacquer à leurs études et recherches avec toute commodité. Outre lesdites entrées accordées aux sçavans, la Bibliothèque sera ouverte au public une fois la semaine depuis onze heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi; et seront alors toutes les personnes que Sa Majesté a déjà attachées à ladite Bibliothèque, ainsi que les autres qu'Elle se propose d'y attacher encore, sous les ordres dudit sieur Bibliothécaire, obligées de se trouver durant ledit temps ès-sales, cabinets et galeries d'icelle, pour satisfaire la curiosité de tous ceux que l'envie de s'instruire y attirera.»
L'ouverture prescrite fut suspendue par l'installation des collections dans l'hôtel de Nevers, mais elle fut rétablie dès que le permirent les travaux d'aménagement entrepris dans les nouveaux bâtiments, vers 1743.
Ces améliorations donnèrent un nouvel éclat à la Bibliothèque, elles firent valoir son utilité et ses richesses: sans nul doute elles attirèrent et justifièrent les donations et les acquisitions dont le nombre et l'importance ne laissent pas d'étonner même de nos jours, à plus d'un siècle de distance.
L'abbé de Louvois était encore à la tête de la Bibliothèque, quand le 22 novembre 1717, Charles d'Hozier fit présent au roi de la collection généalogique commencée par Pierre d'Hozier, son père, et continuée par lui. Tous deux, «généalogistes de la maison de Sa Majesté,» avaient été à même de réunir un grand nombre de pièces concernant les familles nobles de France. Dans l'acte de cession dressé par le notaire, Charles d'Hozier déclare que c'est un «cabinet curieux composé de manuscrits, généalogies, preuves de noblesse, titres originaux, extraits, mémoires de famille, lettres écrites tant à lui qu'au dit feu sieur son père, beaucoup de volumes imprimés sur lesquels ledit feu sieur son père et lui ont mis des notes, lettres d'annoblissements, réglements d'armoiries et diverses recherches considérables.» La crainte d'une dispersion lui fit donner ces documents au roi qui, en dédommagement, lui alloua une pension viagère de 2,000 livres. Cette cession désintéressée consistait en 250 volumes ou portefeuilles contenant des pièces et documents généalogiques, en mémoires et lettres adressés à Pierre d'Hozier et en 875 volumes imprimés annotés. Les pièces généalogiques, auxquelles Clairembault, chargé du classement, réunit les documents du même genre qui se trouvaient dans la collection Gaignières, devinrent le noyau du Cabinet des titres. Cette section était assez considérable pour former trois ans plus tard le quatrième département de la Bibliothèque.
La collection d'Hozier, dont l'acquisition avait été négociée sous l'administration de l'abbé de Louvois, mais dont l'entrée à la Bibliothèque n'eut lieu qu'en 1720, ne fut pas la première que reçut l'abbé Bignon. Son prédécesseur en mourant avait voulu donner une dernière preuve d'attachement au dépôt dont il avait eu la garde durant 35 années, en lui léguant ses manuscrits. On en comptait environ trois cents, presque tous modernes et relatifs aux événements du XVIIe siècle.
Philippe de La Mare possédait des manuscrits qui ne présentaient pas seulement d'intérêt pour l'histoire du XVIIe siècle: l'histoire de France en général, celle du XVIe siècle en particulier, l'antiquité, étaient représentées dans la bibliothèque qu'il tenait de son père, Philibert de La Mare, héritier des papiers de Saumaise. Cette importante collection, vendue à la mort de Philippe de La Mare, allait passer en Hollande, quand le Régent donna ordre de l'acheter. C'était un accroissement de plus de 600 manuscrits.
Ce que l'on avait fait pour la collection Philippe de La Mare en 1718, on le fit en 1719 pour une bibliothèque encore plus précieuse, celle d'Etienne Baluze[19]. Ce célèbre érudit avait disposé de ses magnifiques collections en faveur d'une dame Le Maire. Son testament renfermait même cette clause singulière: «Je défends et prohibe expressément la vente de ma Bibliothèque en gros, voulant qu'elle soit vendue au plus offrant et dernier enchérisseur, afin que les curieux en puissent avoir leur part, y ayant une très-grande quantité de livres rares, difficiles à trouver que les gens de lettres seront bien aises d'avoir l'occasion d'acquérir.» Il était cependant bien important que ces collections, au moins celles qui étaient manuscrites, ne fussent pas perdues pour la Bibliothèque. Chargé pendant 33 ans de l'administration de la bibliothèque de Colbert, Baluze n'avait rien négligé pour la formation de la sienne. Avec son activité surprenante, il avait réuni, fait copier ou copié lui-même des documents originaux d'un intérêt capital pour l'histoire du moyen âge, auxquels sa vaste érudition et sa compétence bien connue donnaient encore une plus grande valeur. Le catalogue de sa bibliothèque publié en 1719 sous le titre de _Bibliotheca Baluziana_ n'indiquait pas moins de 957 volumes manuscrits, près de 700 chartes et 7 armoires remplies de papiers modernes. Une pareille collection avait sa place marquée dans la Bibliothèque du Roi, et l'abbé Bignon obtint d'en faire l'acquisition. Une première évaluation de 16,000 livres ne parut pas suffisante à la propriétaire, il fallut porter cette somme à 30,000 livres, moyennant laquelle près de quatorze cents volumes entrèrent au département des manuscrits.
[19] M. Delisle, T. I, p. 364 et suiv.
Tous les actes de l'abbé Bignon concouraient à la prospérité de la Bibliothèque. En 1720, il adjoignit aux fonctions de Bibliothécaire du roi les charges de garde du Cabinet du Louvre et de bibliothécaire de Fontainebleau qu'il acheta l'une de Dacier, l'autre des héritiers de M. de Sainte-Marthe. Le Cabinet du roi au Louvre, formé par Henri IV pour son usage particulier, renfermait alors beaucoup de manuscrits venus de la librairie du cardinal d'Amboise et remarquables par leur ancienneté et la beauté de leurs miniatures, ainsi qu'un bon nombre d'ouvrages exécutés en l'honneur de rois. La réunion des charges obtenues par l'abbé Bignon préparait la fusion de ces collections dans celles de la Bibliothèque; elle eut lieu de 1723 à 1732. Plusieurs volumes conservés dans le château de Versailles ne tardèrent pas à être également versés dans notre grand dépôt.
Les recueils que Morel de Thoisy, lieutenant-général au bailliage de Troyes, avait formés au commencement du XVIIIe siècle sur les matières ecclésiastiques et historiques, sur la jurisprudence et les belles-lettres, renfermaient plus de soixante-dix mille pièces tant imprimées que manuscrites. Lui-même en avait fait un premier classement en 646 volumes. Comme il l'écrivait avec un légitime orgueil, «parmi ces pièces, il y en avait une quantité considérable, les unes originales, les autres très-rares.» La juste appréciation que Morel de Thoisy faisait de ce célèbre recueil n'en rend que plus honorable pour sa mémoire la déclaration en date du 10 juillet 1725 par laquelle il l'offrit généreusement au roi.
Ces volumes furent attribués au département des Imprimés où ils sont encore conservés. Il en fut de même de l'importante collection musicale léguée au roi en 1725 par Sébastien de Brossard, chanoine de Meaux. Bien qu'il s'y trouvât un certain nombre de volumes manuscrits, elle fut déposée au département des Imprimés[20]. Le legs de Brossard y commença heureusement la série musicale. «Ce cabinet est des plus nombreux et des mieux assortis qu'on connaisse. Pendant plus de cinquante années, le possesseur n'a épargné ni soins ni dépenses pour en faire le recueil le plus complet qu'il soit possible de tout ce qu'il y a de meilleur et de rare en musique, soit imprimé, soit manuscrit. La première partie du recueil contient les auteurs anciens et modernes, tant imprimés que manuscrits, qui ont écrit sur la musique en général; la seconde partie renferme les praticiens; elle consiste en un grand nombre de volumes ou de pièces, la plupart inédits. C'est une réunion de tous les genres de musique sacrée et profane, vocale et instrumentale, où tout est disposé avec ordre, ainsi qu'on peut s'en assurer par le catalogue que Brossard a remis à la Bibliothèque de sa Majesté[21].»
[20] Pour la série musicale, cette règle a été strictement observée dans la suite; tous les ouvrages modernes de musique, imprimés ou manuscrits, que la Bibliothèque possède sont réunis en un seul fonds compris dans les collections imprimées.
[21] Mémoire manuscrit de Van Praët cité par Fétis dans sa _Biographie des Musiciens_.--C'est le double titre de bienfaiteur de la Bibliothèque et de fondateur de la collection musicale qui a fait inscrire le nom de Sébastien de Brossard à une place d'honneur dans la galerie de la Réserve du département des Imprimés.
Depuis 1726, on s'occupait de faire copier les actes authentiques du Conseil de Bâle qui étaient devenus la propriété de la ville de Bâle. Baluze, puis l'abbé Jourdain, avaient entrepris ce travail qui ne fut achevé qu'en 1724, par les soins d'Eusèbe de Laurière, avocat au Parlement. En 1725, vingt-neuf volumes contenant la copie de ces documents utiles à l'histoire de l'église gallicane furent déposés au département des manuscrits.
De la fameuse bibliothèque que possédait Foucault, successivement intendant dans les généralités de Montauban, de Poitiers et de Caen, nos collections ne purent recueillir que quelques volumes donnés par l'abbé Bothelin ou échangés par M. de Boze. Mais la Bibliothèque fut plus heureuse quand il s'agit de donner un abri aux restes d'une autre collection plus ancienne et encore plus célèbre qui semblait près de périr, celle des manuscrits de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges. Obligés par la mauvaise situation financière de l'abbaye de se défaire de leurs volumes, les chanoines en annoncèrent la mise en vente en 1730. L'abbaye possédait alors plus de deux cents manuscrits. Ces débris d'une bibliothèque qui avait été dans toute sa splendeur au XIIIe siècle ne manquaient pas de valeur. Presque tous contemporains de la première partie du moyen-âge, ils renfermaient des documents très-importants pour l'intelligence des textes théologiques et pour l'étude de la langue, de l'histoire, des mœurs de la France du IXe au XIIIe siècle. L'abbé Bignon, aidé par M. de Maurepas, put en faire l'acquisition moyennant une somme de 5,000 livres.
A cette époque, la bibliothèque de la famille de Mesmes, qui avait brillé d'un si vif éclat au commencement du XVIIe siècle, était en pleine décadence. Pour sauver ce qui en subsistait encore, les héritiers des de Mesmes en proposèrent la cession au roi en 1731. Elle fut immédiatement décidée et payée 12,000 livres. Une somme aussi élevée indique suffisamment la valeur de cette acquisition qui comprenait six cent quarante-deux manuscrits. Sur ce lot, on préleva les volumes des négociations de Claude de Mesmes, comte d'Avaux, qui furent placés au dépôt des affaires étrangères. Les quatre cent treize volumes qui restèrent à la Bibliothèque fournirent encore un notable appoint non-seulement à la série des manuscrits du moyen-âge, mais aussi à celle des documents sur l'histoire de la France et des Etats voisins et de leurs relations diplomatiques pendant les deux derniers siècles.
Grâce aux efforts de l'abbé Bignon, le Cabinet des Estampes se vit, à son tour, enrichir en 1731 d'une collection qui semblait depuis longtemps lui être destinée. Formée par Henry de Beringhen, premier écuyer du roi, elle renfermait tout ce que l'art de la gravure avait produit de plus remarquable à cette grande époque. A l'exclusion de tous les monuments antérieurs, Beringhen recherchait les œuvres des contemporains qu'il avait pu connaître et admirer. «Un si beau recueil ne pouvait convenir qu'au roi et il semblait en quelque façon que ce seigneur eut prévu qu'un jour sa collection ferait suite à celle de l'abbé de Marolles: en effet celle de M. de Beringhen reprend, pour ainsi dire, à l'année 1660, époque à laquelle l'abbé de Marolles en était resté; elle renferme principalement des maîtres de l'école de France jusqu'à l'année 1730[22].» Beringhen avait même si sûrement deviné le sort de ses volumes qu'il les avait fait relier par avance aux armes de France et en maroquin rouge, suivant le modèle adopté pour la collection de Marolles. Tant de précautions ne pouvaient nuire à leur fortune. Sans doute l'abbé Bignon n'en tira pas le moins puissant argument pour déterminer le cardinal de Fleury à faire approuver par le roi le projet d'acquisition de cette importante collection. Les pourparlers engagés en 1731 avec l'évêque du Puy, fils et héritier de Beringhen, ne tardèrent pas à aboutir. Cette même année, 579 volumes in-folio contenant près de 80,000 pièces, épreuves de choix dues au burin des plus habiles artistes de notre pays, prirent place sur les rayons du département des Estampes à la suite de la collection de Marolles. Ils l'y continuèrent dignement offrant à l'historien et à l'artiste les renseignements les plus précieux sur la gravure en France depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu'à la première moitié du XVIIIe siècle.
[22] Le Prince, p. 212.
On le voit, la Bibliothèque semblait destinée à recueillir les collections que le temps et le goût de nombreux amateurs avaient constituées et qui venaient s'y réfugier comme en un lieu protecteur pour échapper à la ruine ou aux convoitises de l'étranger. Le moment était arrivé pour son habile administrateur de redoubler d'efforts ou de zèle afin d'assurer à notre dépôt la possession de la bibliothèque la plus riche, la plus fameuse qu'aucun amateur ait jamais formée, celle de Colbert[23]. Cette admirable collection échut, à la mort du ministre, à son fils le marquis de Seignelay, puis au frère de celui-ci, Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen. En 1707, ce dernier l'avait léguée à son neveu, l'abbé Charles-Eléonor Colbert, plus tard comte de Seignelay. Dans les mains de ce petit-fils du grand Colbert, ce glorieux héritage ne resta pas longtemps intact. Déjà en 1728 il avait fait procéder à une vente de livres imprimés et un millier environ avaient été achetés pour le compte de la Bibliothèque. Il fallait, à tout prix, préserver les manuscrits des risques d'une dispersion. Fort de l'assentiment et de l'appui de M. de Maurepas, l'abbé Bignon fit des ouvertures à M. de Seignelay et des experts furent nommés pour l'estimation de la collection en bloc. L'abbé de Targny et Falconet représentèrent la Bibliothèque, le P. de Montfaucon et Lancelot M. de Seignelay. Mais tout d'abord on ne s'entendit pas. Les experts du roi n'offraient que 80,000 francs, tandis que ceux du propriétaire exigeaient 200,000 francs. Trois ans se passèrent ainsi, les négociations faillirent même se rompre. Enfin, en février 1732, pour mettre fin au débat, M. de Seignelay prit une résolution qui l'honore: il offrit au roi tous ses manuscrits, tant anciens que modernes, «en suppliant Sa Majesté de régler elle-même la somme qu'elle jugerait à propos de lui donner.» Louis XV la fixa à 300,000 livres.
[23] M. Delisle, T. I, p. 439 et suiv.
A ce prix, la Bibliothèque acquit 6,645 manuscrits anciens parmi lesquels un millier de volumes grecs et environ 700 orientaux, 440 volumes de copies de documents tirés des archives de province, une série de plus de 500 volumes formés de correspondances politiques, d'instructions, de mémoires et de lettres de Colbert, enfin 300 volumes de mélanges.
Il est inutile d'insister sur la valeur et l'importance tout-à-fait hors ligne d'une pareille acquisition. Elle fut un grand événement non-seulement pour la Bibliothèque mais encore pour les lettres et l'histoire en France. Par sa situation, par les ressources de toutes sortes dont il disposait, Colbert avait pu satisfaire pleinement son amour pour les livres et pour la science. Ses bibliothécaires, Carcavy et Baluze, n'avaient pas seuls travaillé à réunir les éléments de ce fonds important. Il avait trouvé en province des correspondants dévoués et laborieux qui recherchèrent avec une ardeur infatigable, soit dans les couvents et abbayes, soit dans les archives locales, des documents précieux pour l'histoire de notre pays. A défaut des originaux, ils obtenaient des copies. C'est ainsi que Doat, président de la Chambre des comptes de Navarre, fut chargé de faire un choix dans les archives du Languedoc, de la Guyenne, du Béarn et du pays de Foix, que Denys Godefroy, en se livrant à un travail analogue sur les archives de Flandre, procura à Colbert plus de 150 volumes. A l'étranger, jusqu'en Orient, il avait des agents, comme à Constantinople M. de Nointel, qui recueillit pour le compte du ministre les manuscrits qui pouvaient l'intéresser. En même temps, il ne se faisait à Paris ou en province aucune vente importante de manuscrits sans que Colbert n'y poursuivît les plus remarquables articles, quand il n'achetait pas pour son compte la collection en bloc. En 1675, il se procurait 500 manuscrits provenant de la bibliothèque de Ballesdens et, quelques années plus tard, les célèbres manuscrits anciens du président de Thou. En 1678, l'abbaye de Moissac lui cédait 100 de ses plus précieux manuscrits, en 1680, le collége de Foix 300 volumes, en 1683, l'abbaye de Bonport 87 manuscrits. Les donations faites à Colbert furent encore plus nombreuses que les acquisitions, citons entr'autres celles de François du Chesne, de Mareste d'Alge, de l'hôtel-de-ville de Rouen, du chapitre de Metz. Elles s'expliquent par la prédilection marquée du grand ministre pour sa bibliothèque et par le désir de lui plaire. N'oublions pas d'ailleurs que si cette préférence de Colbert pour ses collections particulières lui fit quelquefois négliger les intérêts du dépôt national dont il avait la charge, il n'en fut pas moins donné à la Bibliothèque, grâce à l'heureux événement de 1732, de bénéficier, en fin de compte, des efforts multipliés de cet homme de génie pour sauver de la ruine les monuments les plus importants de notre histoire et de notre littérature.
Sans être aussi considérable que la bibliothèque Colbertine, la collection formée par Antoine Lancelot était renommée pour les documents qu'elle renfermait sur l'histoire de France. En 1733, Lancelot l'offrit au roi. Cette donation comprenait 206 manuscrits, en majeure partie anciens et précieux, et plus de cinq cents portefeuilles remplis de pièces imprimées, de copies et de documents originaux relatifs à l'histoire, la généalogie, la jurisprudence, la littérature, aux offices, charges et dignités en France. Pendant longtemps ces recueils ont été conservés au département des Imprimés; aujourd'hui on en a détaché les pièces imprimées qu'on a incorporées dans les différentes séries de cette section et les portefeuilles de Lancelot ont été transmis au département des manuscrits où ils présentent un ensemble de 189 volumes.