La bibliothèque nationale

Part 3

Chapter 33,557 wordsPublic domain

Philippe de Béthune avait en effet refusé de vendre sa collection, mais ce que Loret a omis de dire, c'est que celui qui n'avait pas voulu s'en dessaisir à prix d'argent en fit généreusement présent au roi. Louis XIV s'empressa d'accepter par lettres patentes du 21 décembre 1662, «ce recueil de très-grand nombre de manuscrits originaux... montant à 2,000 volumes et plus... Comme c'est une recherche et un travail de 70 années, bien avancé par le père, amplifié et achevé par le fils, et que la dignité et la rareté des matières dont il est remply, a donné subject aux princes étrangers de luy en faire proposer le transport hors le royaume avec des avantages qu'un autre moins zélé et fidèle que luy eust pu n'en estre pas seulement tenté, mais les eust volontiers acceptez, il a creu aussi qu'un ouvrage, de cette nature et de cette importance devait estre conservé en son entier, et que pour empescher qu'après sa mort il ne fust divisé par ses héritiers en autant de portions qu'il y aurait de testes au partage desdits biens, ces manuscrits devoyent estre unys et incorporez aux autres pièces rares de notre couronne.»

Une donation aussi précieuse méritait bien qu'on prît des dispositions spéciales pour en assurer la conservation. 1,923 volumes manuscrits «contenant tous les secrets de l'Etat et de la politique depuis quatre cens tant d'années» prirent place dans la Bibliothèque du roi. Ils furent immédiatement l'objet d'un travail de catalogue exécuté par Clément. Répartis aujourd'hui dans le fonds français et le fonds latin du département des manuscrits, ils rendent les plus grands services à l'historien et au critique qui y suivent pas à pas, et pour ainsi dire en prenant les personnages sur le vif, les événements dont la France fut le théâtre du XVe au XVIIe siècle.

A la collection donnée par le comte de Béthune vinrent s'ajouter une partie des manuscrits qui avaient appartenu à Raphaël Trichet du Fresne. Ce libraire, un des plus habiles bibliophiles de l'époque, possédait une collection assez nombreuse de livres imprimés et manuscrits, la plupart sur l'histoire d'Italie, dont le catalogue fut publié en 1662. A sa mort, sa veuve les mit en vente; Colbert ordonna d'en faire l'acquisition; mais Fouquet, alors au comble de la fortune, acheta la partie relative à l'histoire d'Italie: la Bibliothèque ne put se procurer que cent cinquante manuscrits environ. Cependant les livres vendus au surintendant ne devaient pas tarder à entrer dans le dépôt royal.

Par suite de ces importants accroissements, le local de la rue de la Harpe devenait bien insuffisant. Colbert, dont l'action s'étendait de plus en plus sur la Bibliothèque et qui venait d'y attacher par un titre officiel son bibliothécaire, Carcavy, lui trouva une installation dans les maisons qu'il possédait «au bout de ses jardins» rue Vivien, ou, comme on dit aujourd'hui, rue Vivienne. De cette façon, il pouvait plus facilement surveiller les progrès des collections qui lui étaient si chères. Le temps s'est chargé de démontrer qu'en cette circonstance le choix du grand ministre ne fut pas moins heureux que l'ensemble de ses efforts pour le développement des richesses déposées à la Bibliothèque, puisqu'après tant d'années et de projets successifs de changement, celle-ci occupe encore un emplacement voisin de celui que Colbert lui avait assigné.

La Bibliothèque fut transférée rue Vivienne en 1666; elle y reçut aussitôt toutes les collections de Gaston d'Orléans, qui, nous l'avons vu, avaient été d'abord portées au Louvre. Cette annexion, en réalité origine du Cabinet des Médailles, était à peine accomplie que par les soins de Colbert, une importante acquisition, celle de la collection formée par l'abbé de Marolles, devenait le point de départ de séries toutes nouvelles qui devaient constituer le quatrième département de la Bibliothèque, le département des Estampes.

Si l'on excepte «les livres d'antiquités romaines tant en taille douce que faits à la main, tailles douces de Rubens et autres divers portraits aussi en taille douce, soit reliés, soit en feuilles,» qui étaient compris dans le legs de Jacques Dupuy et qui étaient venus se placer pour ainsi dire inaperçus à côté de ses livres imprimés et manuscrits, la Bibliothèque ne possédait aucun recueil du genre de ceux qu'avait réunis l'infatigable traducteur de Virgile, Michel de Marolles, abbé de Villeloin. Le tout présentait d'autant plus d'intérêt pour la Bibliothèque que la collection de l'abbé de Marolles, composée de 123,400 pièces, avait été formée en dehors de tout parti pris, dans l'unique but de satisfaire ses goûts d'amateur éclairé[7]. «Il n'entendait pas se réduire à la possession, encore moins à l'étude exclusive de certaines œuvres une fois recommandées par la célébrité d'une école ou d'un homme. Pour parler le langage du temps, les estampes «des plus grands maîtres de l'antiquité» quels qu'ils fussent, les pièces gravées par les orfèvres italiens du XVe siècle, comme les œuvres des artistes appartenant à l'école de Fontainebleau, les gravures anonymes des vieux maîtres allemands, aussi bien que les eaux-fortes hollandaises, en un mot, tout ce qui pouvait, sous une forme quelconque, caractériser les progrès de l'art ou en résumer l'histoire, était recherché, reconnu, conquis, par l'abbé de Marolles avec un zèle et une sagacité dont ses devanciers ne lui avaient laissé que des exemples très-incomplets.»

[7] Le département des Estampes à la Bibliothèque nationale, par M. le vte H. Delaborde, p. 9, 10 et suiv.

Un tel but n'avait pu être atteint sans coûter à l'abbé de Marolles de grands soins et beaucoup d'argent. Aussi, en vendant son cabinet au roi pour la somme de 30,800 livres, ne faisait-il pas réellement une cession, il accomplissait un acte de généreux désintéressement, en même temps qu'il se rassurait contre les craintes d'une dispersion, craintes naturelles à tout collectionneur. Conformément au désir de l'abbé de Marolles, les recueils cédés par lui ont été soigneusement conservés à la Bibliothèque, comme ils méritaient de l'être. Après avoir été pendant longtemps comme le type caractéristique et l'essence même du département des Estampes, ils en sont encore montrés comme le plus bel ornement.

En même temps que la célèbre collection de l'abbé de Marolles, la Bibliothèque acquérait des séries importantes de livres et de manuscrits. C'étaient, en 1667, à la vente de Gilbert Gaulmin, doyen des maîtres des requêtes, moyennant une somme de 2,685 livres 5 sols, 557 manuscrits orientaux, parmi lesquels se trouvaient 127 manuscrits hébreux et 4 manuscrits en langue syriaque, qu'on peut regarder comme les premiers éléments des fonds hébreu et syriaque, aujourd'hui constitués au département des manuscrits. A la même époque, la disgrâce de Fouquet fut suivie de la dispersion de la magnifique bibliothèque qu'il possédait dans son château de Saint-Mandé. Colbert saisit cette occasion de faire racheter la série relative à l'histoire d'Italie; cet ensemble, payé 19,300 livres, se composait de plus de onze cents volumes, la plupart imprimés.

La Bibliothèque fut également appelée à profiter des collections que Mazarin avait léguées au Collége des Quatre-Nations. Il s'y trouvait des manuscrits et des imprimés qui faisaient défaut à la Bibliothèque, et celle-ci, de son côté, possédait, à la suite des accroissements successifs des dernières années, nombre de doubles qu'elle avait intérêt à éliminer. Il était naturel que l'un des deux établissements cédât à l'autre ce qu'il avait en trop et demandât en retour ce qui lui manquait. Colbert fit ordonner cet échange par un arrêt royal du 12 janvier 1668, «sa Majesté voulant rendre les dites Bibliothèques plus parfaites et d'un plus grand usage pour le public.» Trois états furent aussitôt dressés, le premier contenait les manuscrits de la Bibliothèque Mazarine, le deuxième les imprimés qui manquaient à la Bibliothèque royale, le troisième les doubles dont cette dernière pouvait disposer. Puis on fit une estimation avantageuse pour la Bibliothèque du roi qui, en échange des doubles qu'elle livra, s'accrut de 2,156 manuscrits et de 3,678 volumes imprimés.

Malgré ses efforts, Colbert ne put procurer au roi la célèbre bibliothèque de MM. de Thou, qui fut acquise par le président Ménars. Mais il acheta au prix de 25,000 livres celle du médecin Jacques Mentel, comptant près de 10,000 volumes et 136 manuscrits (1669). En 1672, il obtint des Carmes de la place Maubert, pour une rente de six minots de sel, la cession de 67 manuscrits et de 18 incunables. Quelques années plus tard, la Bibliothèque recueillit une vingtaine de manuscrits qui avaient fait partie de la riche bibliothèque de Pétau.

Non moins que les livres manuscrits et imprimés, les collections de médailles et d'estampes installées par ses soins dans la Bibliothèque du roi étaient l'objet de la sollicitude du grand ministre. Aux antiquités provenant du cabinet de Gaston d'Orléans, s'ajoutèrent successivement et par voie d'acquisition, les médailles de Pierre Seguyn, doyen de Saint-Germain (1669), le cabinet de M. Lauthier, d'Aix (1670), les collections de M. Tardieu, lieutenant-général, celles de M. de Sere, conseiller d'Etat, du comte de Brienne, la suite de médailles modernes de MM. Le Charron et de Trouenne, dans lesquelles étaient venues se fondre une partie des raretés de Peiresc et les pierres gravées de Bagarris. Le fameux cachet dit de Michel-Ange appartenait à cette dernière collection.

A côté de la collection de Marolles, Colbert, autant pour favoriser l'accroissement du cabinet des estampes, que pour encourager les arts, eut l'idée de confier aux artistes contemporains le soin de reproduire par la gravure les œuvres célèbres des peintres de l'époque ou du siècle précédent et les événements les plus remarquables du règne. Dirigée par Nicolas Clément avec l'aide de Goyton, l'imprimeur du roi, l'entreprise réussit pleinement. En treize ans, de 1670 à 1683, près de 1,000 pièces furent gravées; leur ensemble est connu sous le nom de Cabinet du Roi; elles furent, par ordre de Colbert, déposées dans la Bibliothèque, ainsi que les planches en cuivre qui avaient servi à ces reproductions. Ces planches y restèrent jusqu'en 1812, époque où elles passèrent à l'Administration des Musées.

Colbert ne se borna pas à rechercher tout ce qui pouvait, en France, contribuer au développement de la Bibliothèque; il voulut que les intérêts de ce grand établissement fussent également servis à l'étranger. Fort des pouvoirs dont il disposait, il réalisa ses bienveillantes intentions, soit en donnant à des savants des missions spéciales, soit en signalant aux représentants de la France à l'étranger ce qu'il croyait devoir être utile aux collections royales.

Au savant voyageur Vaillant il confia la mission de parcourir l'Italie, la Grèce, l'Egypte, la Perse, pour y recueillir des médailles. Vaillant en rapporta un nombre considérable, «le nouveau cabinet du Roi, dit Le Prince, en fut presque augmenté de moitié.» MM. de Monceaux et Laîné explorèrent l'Orient. Aux termes des instructions rédigées par Carcavy le 30 décembre 1667, ils avaient à rechercher «de bons manuscrits anciens en grec, en arabe, en persan et autres langues orientales, excepté en hébreu parce que nous en avons icy quantité.» Ils devaient aussi faire rechercher de beaux maroquins dont les peaux vertes ou incarnates soient grandes, en sorte qu'on puisse prendre commodément dans chacune la rellieure de deux grands livres in-folio.» Le P. Jean Wansleb, chargé de visiter la Turquie, y acheta 630 manuscrits orientaux et 30 manuscrits grecs. Paul Lucas, Jean-François Lacroix, Nointel, reçurent également des missions en Orient et procurèrent à la Bibliothèque des manuscrits et des médailles. En 1678, le célèbre Cassini envoyait d'Italie 800 livres de mathématiques et 16 manuscrits, tandis que Verjus ramassait 240 volumes en Portugal.

D'aussi prodigieux accroissements nécessitaient des mesures d'ordre et de conservation. Celui qui avait rétabli la régularité dans le service des finances n'était pas homme à les négliger. Ce fut Nicolas Clément qui fut chargé de la mise en ordre des collections et des travaux de catalogue. Depuis l'inventaire de 1645, le nombre des volumes manuscrits et surtout des volumes imprimés était devenu si élevé qu'il était impossible de l'utiliser pour un nouveau travail. En neuf années, de 1675 à 1684, Clément parvint à faire le catalogue des livres imprimés, alors au nombre de près de 40,000. Divisé, suivant la matière des ouvrages, en vingt-trois séries, à chacune desquelles fut affectée une lettre de l'alphabet, il remplit sept volumes rédigés sur un plan méthodique et six volumes de table alphabétique. Pour les manuscrits, Clément les partagea, d'après la langue, en seize classes ou fonds, et il assigna à chaque division, en tenant compte des formats et de la matière, un certain nombre de cotes qui, pour l'ensemble du catalogue, allaient du nº 1 au nº 10542. Ces travaux considérables et bien faits ont d'autant plus d'importance qu'avec quelques modifications ils ont servi de règle aux classements et aux catalogues postérieurs. Encore de nos jours, tous les livres du département des imprimés sont répartis, en raison du sujet qui y est traité, en catégories désignées par les lettres de l'alphabet. Pour les parties qui n'ont pu être traitées dans ces derniers temps, le cadre tracé par Clément est resté à peu près le même et les indications données par son catalogue sont toujours de la plus grande utilité.

Tels furent les résultats atteints par Colbert, à l'intérieur et à l'extérieur, dans son administration de la Bibliothèque. De son temps même, la grandeur et l'éclat de ses services ne furent pas méconnus; «Monsieur Colbert, disait un contemporain, n'oublie rien de tout ce qu'il faut pour augmenter et embellir la Bibliothèque, afin de contenter la généreuse inclination de son maître[8]». Aussi avait-il le droit d'être fier, quand, en 1681, le roi vint visiter cet établissement, dès lors sans rival dans le monde, et par cette démarche solennelle, témoigner sa satisfaction et rendre justice à son ministre. «Sa Majesté y vint accompagné de Monseigneur, de Monsieur, de M. le Prince et des plus grands seigneurs de la Cour. Après que le Ministre eût montré ce qui était le plus capable d'attirer l'attention, le roi fit aussi l'honneur à l'Académie des Sciences d'assister à une de ses assemblées qu'elle tenait encore dans la Bibliothèque[9].»

[8] Gallois. Traité des belles bibliothèques.

[9] Le Prince, p. 56.

Colbert mourut en 1683; la même année, Pierre de Carcavy se retira. C'était encore une grande perte pour la Bibliothèque à laquelle il avait rendu d'importants services. Associé aux projets du ministre, nul plus activement que lui n'en avait secondé et poursuivi la réalisation.

DE LA MORT DE COLBERT A LA MORT DE LOUVOIS (1683-1691.)

Louvois, en succédant à Colbert comme surintendant des bâtiments, eut la Bibliothèque dans ses attributions. Cet événement fut suivi de plusieurs modifications dans le personnel. A ce moment, Jérôme Bignon avait encore la charge de maître de la librairie; celle de garde de la librairie était occupée par Louis Colbert, fils du ministre, qui avait été nommé par son père en 1676. Louvois acheta les deux charges et les fit conférer à son fils, âgé de 9 ans, Camille Le Tellier, plus tard abbé de Louvois. L'abbé Gallois, un protégé de Colbert, avait succédé à Carcavy, il fut remplacé par l'abbé Varès, qui lui-même quitta la Bibliothèque en 1684. A la retraite de ce dernier, l'orientaliste Melchisédec Thévenot fut nommé garde de la librairie.

En attendant que son fils fût en âge de remplir ses fonctions, Louvois prit en main la gestion des affaires de la Bibliothèque, et, dirigé par son frère, l'archevêque de Reims, il s'efforça de marcher sur les traces de Colbert. Comme son prédécesseur, il encouragea le zèle des savants et des agents diplomatiques qui faisaient à l'étranger des recherches pour la Bibliothèque. Ses instructions, sans être aussi fructueuses que celles de Colbert, ne restèrent pas sans résultat pour nos collections. En Italie, le célèbre Mabillon recueillit une cinquantaine de manuscrits et plus de 4,000 volumes imprimés pendant que dom Estiennot faisait exécuter des copies à Rome. MM. D'Avaur et d'Alencé en Hollande, M. d'Obeil en Angleterre, M. de la Piquetière en Suède, achetèrent un grand nombre de livres imprimés pour le compte du gouvernement français. L'ambassadeur de France à Constantinople, Girardin, procura à la Bibliothèque, moyennant 400 écus, quinze manuscrits grecs et un latin provenant de la Bibliothèque du Sérail. «En attendant le mémoire de M. Thévenot des livres orientaux que vous désirez pour la Bibliothèque du roi, écrivait-il le 15 septembre 1687 à Louvois, je travailleray, Monsieur, à rechercher ceux mentionnez dans celuy que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser par vostre lettre du 5 juillet.» Girardin ne fit plus d'autre envoi, mais le séjour de Galland à Constantinople et les recommandations de Louvois valurent encore à la Bibliothèque une trentaine de manuscrits grecs et orientaux.

Les acquisitions poursuivies à l'étranger n'empêchaient pas celles qui pouvaient être faites en France. Déjà, en 1683, sur l'ordre du roi, la Bibliothèque avait reçu les papiers de Mézeray trouvés chez lui après sa mort. En 1685, Le Pelletier, contrôleur général des finances, fit remettre douze volumes d'extraits du Trésor des chartes de Bretagne. Cet envoi fut suivi de l'acquisition des manuscrits de Chantereau Lefèvre, intendant de Lorraine, collection qui comprenait 42 volumes relatifs au duché de Lorraine, et de l'entrée de 125 volumes provenant de la bibliothèque de N. Rigault.

Il y avait pour nos collections une source d'accroissements plus féconde et moins onéreuse que les acquisitions dans les règlements qui ordonnaient la remise à la Bibliothèque de tout livre imprimé. Mais ces prescriptions, bien que confirmées à différentes reprises et récemment encore par Colbert, étaient assez irrégulièrement exécutées. Louvois renouvela la mesure en accentuant le caractère de sévérité qu'elle impliquait. Par un arrêt du Conseil du 31 janvier 1689 le roi ordonne «que tous les auteurs, libraires, imprimeurs et graveurs qui ont obtenu des privilèges du roi depuis l'année 1652, pour faire imprimer des livres ou graver des estampes, et qui n'ont pas fourni des exemplaires desdits livres et estampes pour la Bibliothèque de Sa Majesté seront tenus de fournir au garde de ladite Bibliothèque lesdits exemplaires quinze jours après la signification du présent arrêt faite aux syndics de leurs communautés, sous peine de confiscation de tous lesdits livres et estampes et de l'amende de quinze cens livres.» Ces rigoureuses dispositions, qui avaient leur effet non-seulement pour le présent, mais encore pour un passé de trente-sept années, portèrent leurs fruits. Elles procurèrent à la Bibliothèque un nombre considérable de volumes imprimés qui avaient échappé aux prescriptions royales, et l'application qui en fut faite pour la première fois aux productions de la gravure, profita particulièrement à cette série de nos collections qui s'augmenta ainsi de toutes les œuvres des artistes du XVIIe siècle.

En montrant cette sollicitude pour les collections royales, Louvois sans doute était sincère et obéissait à ses goûts «d'honnête homme», comme on disait au XVIIe siècle. Il était toutefois trop habile courtisan pour que son zèle ne fût pas singulièrement stimulé par le désir et la certitude de plaire au roi. L'intérêt que Louis XIV portait à la Bibliothèque semblait en effet augmenter de jour en jour et les médailles notamment attiraient sa curiosité. Aussi Louvois prenait-il toutes les mesures propres à la satisfaire. Le roi avait pour médecin un savant antiquaire, Rainssant, de Reims, qui par la direction de ses études et par son assiduité auprès du prince avait contribué à développer le goût de celui-ci pour les médailles. C'est lui qui, après la retraite de Carcavy, fut chargé de la garde du Cabinet et pourvu du titre «d'antiquaire et garde des médailles de Sa Majesté.» Puis, en 1684, pour mettre les objets immédiatement à la portée du roi, Louvois ordonna le transport à Versailles de toutes les collections de médailles et d'antiquités. Elles y furent installées au château dans une pièce voisine de l'appartement de Louis XIV, «qui prenait plaisir à venir presque tous les jours au sortir de la messe dans ce cabinet.» Rainssant, qui s'était adjoint Oudinet, son parent, s'occupa de les y classer pendant que Louvois s'efforçait d'en augmenter le nombre. Il envoya à cet effet des instructions aux ambassadeurs et continua les missions des savants à l'étranger.

Le Cabinet s'enrichit successivement de la collection de médailles d'or et de bronze formée par le duc de Verneuil, de la suite de médailles en or acquise de M. de Monjoux, d'une série, alors unique en Europe, de 200 médailles des rois de Syrie, de 200 pièces de monnaie des rois de France offertes par le président de Harlay. En même temps l'abbé Bizot recueillait des monnaies modernes achetées pour le compte du roi à l'étranger, M. Fesch donnait une pierre gravée du plus grand prix, et les bénédictins de St-Evre de Toul faisaient présent du célèbre camée représentant l'apothéose de Germanicus. Si la distraction ordonnée par Louvois portait atteinte à l'intégrité de notre grand dépôt, elle ne nuisait pas, on le voit, à la prospérité du Cabinet des Médailles dont le roi rehaussait encore l'éclat par sa haute protection.

L'impulsion donnée par Colbert était donc dignement continuée par Louvois; elle s'étendit aux catalogues, dont la confection fut, sous l'administration du nouveau ministre, activement poursuivie. Clément reprit son premier travail qui n'était plus à jour; il acheva en 1688 un second catalogue des livres imprimés qui remplit quatorze volumes et dont la table alphabétique en 21 volumes fut mise au net plus tard, en 1721, par Buvat. L'inventaire des manuscrits de 1682 avait besoin d'être revu et complété. Cette tâche fut accomplie par des savants que leurs études spéciales désignaient pour ce travail. L'israélite converti, Louis de Compiègne, qui était en relations avec Bossuet, fut chargé des manuscrits hébreux. L'abbé Renaudot revit son travail et commença le catalogue des manuscrits syriaques. D'Herbelot s'occupa des manuscrits arabes, Dipy et Petis de la Croix des manuscrits turcs et persans, Du Cange, Cotelier des manuscrits grecs. Mabillon, Ruinart et d'autres religieux de St-Germain-des-Prés, participèrent à l'inventaire des manuscrits latins. Ces savants composèrent ainsi 8 volumes de notices d'une grande exactitude qui servirent de base au catalogue imprimé de 1739.