La bibliothèque nationale

Part 2

Chapter 23,680 wordsPublic domain

Au-dessous de J. Amyot, Jean Gosselin exerçait les fonctions de garde de la librairie, et ce fut lui qui, sous le règne de Charles IX, reçut l'ordre de faire venir la Bibliothèque de Fontainebleau à Paris[1]. Transporter la Bibliothèque de Fontainebleau au milieu des troubles de la Ligue, c'était l'exposer à de terribles dangers, et elle ne put y échapper. Gosselin a rappelé les péripéties par lesquelles passèrent les collections royales pendant cette triste période. Dans la crainte d'être compromis comme ligueur, il s'enfuit de Paris croyant les livres du roi à l'abri des convoitises parce qu'il les avait renfermés dans une salle dont il avait barricadé la porte avec une barre de fer et qu'il en emportait la clef. La serrure fut crochetée, la muraille enfoncée et le président de Nully et ses amis pénétrèrent dans le dépôt d'où on les vit «s'en aller portant d'assez gros paquets sous leurs manteaux.» Livrée à leurs mains, la librairie entière aurait probablement été pillée, sans l'intervention du président Brisson qui «à ma requeste et sollicitation» ajoute Gosselin «a empêché leur intention.»

[1] Sous le règne de Louis XIII, il fut un instant question de rétablir une bibliothèque à Fontainebleau, mais ce projet ne fut pas mis à exécution. Néanmoins en 1627, Abel de Sainte-Marthe fut nommé garde d'une bibliothèque qui n'existait pas. Son fils hérita de ce titre et le conserva jusqu'à sa mort en 1706. Cette charge ne fut définitivement réunie à celle de Bibliothécaire du roi qu'en 1720.

HENRI IV. (1589-1610).

En raffermissant par son habileté et son courage l'autorité royale si fortement ébranlée, Henri IV rendit l'ordre et la sécurité à la Bibliothèque. Son premier soin fut de lui assurer un emplacement en rapport avec l'importance qu'elle avait acquise. Le collége de Clermont, aujourd'hui Lycée Louis-le-Grand, était devenu libre par l'expulsion des Jésuites; c'est là que le roi fit installer ses collections. Elles y restèrent jusqu'en 1604, époque où elles furent transportées au couvent des Cordeliers[2], dans la salle du cloître. Dix-huit ans après, elles étaient encore déplacées pour occuper, rue de La Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme, une maison appartenant aux Cordeliers.

[2] L'Ecole Clinique de Médecine.

Dans l'intervalle de ces deux déplacements, la Bibliothèque s'était accrue de la riche collection laissée par Catherine de Médicis, collection qui renfermait près de huit cents volumes dont un grand nombre de manuscrits grecs et qui avait été formée par le cardinal Ridolfi, neveu du pape Léon X. Achetée par P. Strozzi, maréchal de France, «qui aimoit passionnément les livres, et qui sçavoit le grec aussi bien qu'aucun homme de son siècle,» elle vint en France avec lui. La mort de Strozzi, tué au siége de Thionville en 1558, la fit tomber entre les mains de Catherine de Médicis, qui se l'appropria en promettant au fils du maréchal une somme qui ne lui fut jamais payée. C'était une des nombreuses dettes que la reine laissait en mourant et l'acquisition de sa bibliothèque rencontra de sérieuses difficultés. Mais à cette époque, J. Auguste de Thou, le célèbre historien, avait remplacé Amyot et il employa tout son zèle pour mener à bien cette importante affaire. Sur ses instances, le roi ordonna par lettres patentes du 15 juin 1594 que tous les livres de la feue reine seraient réunis à la Bibliothèque royale. Les créanciers de Catherine de Médicis s'émurent à cette nouvelle et entreprirent de s'opposer à l'exécution de la mesure. Une commission composée de François Pithou et de deux autres membres fit l'évaluation de la collection qui fut estimée 5,400 écus. Les choses traînèrent ainsi en longueur pendant quatre ans; le 15 novembre 1598, le roi écrivait au président de Thou: «Je vous ay ci-devant escript pour retirer des mains du nepveu du feu Sr Abbé de Bellebranche[3] la librairie de la feue royne, mère du roy, mon seigneur, ce que je vous prie et commande encores un coup de faire, si jà ne l'aviès faict, comme estant chose que je désire, affectionne et veulx, affin que rien ne s'en esgare et que vous la faciés mettre avec la mienne.» A la suite de deux arrêts du Parlement des 25 janvier et 30 avril 1599 la bibliothèque de Catherine de Médicis fut enfin réunie à la Couronne.

[3] Benciveni, abbé de Bellebranche, aumônier de la reine, avait été, à la mort de Catherine de Médicis, chargé de la garde des livres qui avaient été mis sous scellés.

Cette acquisition fut la plus importante mais non la seule qui fut faite sous le règne de Henri IV. Auparavant, la bible de Charles-le-Chauve avait été incorporée dans la Bibliothèque du roi. Ce précieux monument, que Charles-le-Chauve avait donné à l'abbaye de Saint-Denis, fut remis au président de Thou, conformément à une décision du Parlement du 20 août 1595.

En même temps qu'il s'occupait des accroissements de la Bibliothèque, Henri IV savait choisir les hommes auxquels il en confiait la garde. Il avait nommé, en 1593, J.-Auguste de Thou, maître de la librairie, en remplacement d'Amyot; en 1604, il désigna Isaac Casaubon comme successeur de Gosselin, qui mourut presque centenaire, après avoir passé une grande partie de sa vie dans l'emploi de garde de la librairie.

LOUIS XIII. (1610-1643).

Isaac Casaubon ne resta pas longtemps attaché à la Bibliothèque. En 1610, il y reçut le jeune roi Louis XIII, qui se montra très-satisfait de sa visite. Mais cette année même, il fut obligé, à cause de ses opinions religieuses, de quitter la France. Il se réfugia en Angleterre, où il mourut en 1614.

Le garde de la librairie qui lui succéda fut Nicolas Rigault, dont la nomination n'eut lieu qu'en 1615. Deux ans plus tard, la charge de maître de la librairie passa de J.-A. de Thou à François de Thou, son fils, le même qui devait payer de sa tête son dévouement à l'amitié. Il n'avait alors que neuf ans, et ce fut Nicolas Rigault qui exerça effectivement toute l'autorité. Celui-ci usa de son pouvoir au grand avantage des collections dont il avait l'administration. Déjà au mois d'août 1617, il avait fait rendre une déclaration qui prescrivait le dépôt à la Bibliothèque de deux exemplaires de tout ouvrage imprimé. Cette mesure importante fut suivie, quelques années plus tard, de la confection du premier catalogue de la Bibliothèque vraiment digne de ce nom. Jusqu'alors il n'y avait eu que des inventaires partiels, N. Rigault entreprit de rédiger un catalogue général de toutes les collections. Son travail, auquel Saumaise et Hautin s'associèrent, fut achevé en 1622. Il est divisé en cinq sections: trois sont consacrées aux manuscrits et deux aux livres imprimés; il renferme la désignation de près de 6,000 volumes, dans lesquels les imprimés ne comptent que pour un faible nombre.

L'année même où ce catalogue fut terminé, la Bibliothèque reçut par voie d'acquisition les manuscrits de la famille Hurault. Jean Hurault, seigneur de Boistaillé, ambassadeur à Constantinople sous Charles IX, avait rapporté du pays où il avait séjourné une centaine de manuscrits grecs. Philippe Hurault, comte de Cheverny, avait, de son côté, réuni une belle série de manuscrits, la plupart sur l'histoire de France. Les livres des deux membres de cette famille devinrent l'héritage de Philippe Hurault, évêque de Chartres, qui mourut en 1621. A sa mort, un arrêt du Conseil d'Etat ordonna l'estimation de la collection par les soins de Pierre Dupuy et de Rigault, et l'acquisition en fut faite au prix de 12,000 écus. Plus de 400 volumes entrèrent ainsi dans la Bibliothèque du roi. Il n'en fut pas de même des manuscrits orientaux que M. de Brèves avait recueillis pendant qu'il était ambassadeur à Constantinople. Ils furent bien achetés au nom du roi en même temps qu'une série de caractères d'impression orientaux; mais le cardinal de Richelieu ne les laissa pas arriver à la Bibliothèque; le tout vint enrichir ses collections personnelles. On sait qu'à sa mort ses livres restèrent à la Sorbonne; la Bibliothèque ne se les vit attribuer que beaucoup plus tard.

Une autre acquisition, faite également au nom du roi, ne profita, à cette époque, qu'au puissant cardinal. Antoine de Loménie, ancien ministre d'Etat, avait formé une célèbre collection en 358 volumes de copies de documents diplomatiques et administratifs. En 1638, elle fut cédée par son fils, le comte de Brienne, pour la somme de 38,000 livres. Le duc de Richelieu s'empara des manuscrits, et la collection de Brienne, après avoir passé aux mains du cardinal Mazarin, n'entra à la Bibliothèque qu'à la mort de ce dernier.

COLBERT et LOUVOIS

LA BIBLIOTHÈQUE DE 1643 A 1661.

La fin tragique de François de Thou laissa vacante en 1642 la charge de maître de la librairie. Elle fut donnée à Jérôme Bignon, qui en obtint la survivance pour son fils en 1651. Jérôme Bignon se contentait de visiter la Bibliothèque une ou deux fois par an; son fils, alors âgé de vingt-neuf ans, ne montra pas plus de zèle dans ses fonctions, et tous deux abandonnèrent la direction de la Bibliothèque à N. Rigault et à ses successeurs les frères Dupuy.

Pierre et Jacques Dupuy ne furent pourvus de leur titre qu'en 1645; mais déjà, avant le départ de N. Rigault, nommé conseiller au Parlement de Metz, ils avaient été mêlés aux affaires de la Bibliothèque et en particulier aux acquisitions des manuscrits de la famille Hurault et de la collection de Brienne. Le goût des livres, héréditaire dans leur famille, leur érudition, tout les désignait au choix du roi. L'un et l'autre avaient fait leurs preuves dans l'administration de la bibliothèque du président de Thou; eux-mêmes avaient réuni, à prix d'argent, une importante collection dont les premiers éléments avaient été formés par leur père, le jurisconsulte Claude Dupuy.

Leur entrée à la Bibliothèque du roi, en 1645, fut signalée par la rédaction d'un nouveau catalogue. Ils révisèrent et augmentèrent le catalogue de N. Rigault. Leur travail est divisé en trois parties: les deux premières, consacrées aux manuscrits, contiennent 3,930 numéros; la troisième, affectée aux imprimés, mentionne 1,329 volumes.

La mort ne donna pas le temps à ces deux hommes de science et de bien de rendre à la Bibliothèque tous les services dont ils étaient capables. P. Dupuy mourut en 1651, et J. Dupuy «tout le portrait de son frère[4]» ne lui survécut que quelques années. Avant sa mort, arrivée en 1656, J. Dupuy avait, par des dispositions testamentaires, donné sa bibliothèque au roi. Le 25 mai 1652, il avait assuré le sort de ses livres par un testament qui mérite d'être reproduit non-seulement à cause de l'importance de la donation, mais encore pour les idées élevées et généreuses qu'il exprime. Voici les termes de cet acte: «Me trouvant seul possesseur d'une assès grande bibliothèque, composée de toutes sortes de bons livres, curieusement reliés et amassés avecq une recherche et dépense extraordinaires, tant par Me Claude Dupuy, mon père, conseiller du roi en sa cour de parlement, de très-glorieuse mémoire, que par mes frères Christophe, Augustin, Pierre et moy, et ayant veu avecq desplaisir depuis plusieurs années qu'un grand nombre de rares et bonnes librairies, amassées avecq jugement par des personnes de condition et de grande érudition, ont esté vendues et misérablement dispersées pour estre tombées entre les mains de personnes avares, ou qui n'avaient nulle affection aux livres, ny aucune cognoissance des bonnes lettres, il m'a semblé estre important pour le public qu'un choix de livres, si exquis et si bien ordonné, comme est celui de ma bibliothèque, ne soit dissipé, ce que je prévoy infailliblement devoir arriver après mon décès, au cas que je n'en aye disposé auparavant. Une aultre raison aussy, qui m'a grandement fortiffié dans cette résolution, est que mon frère Pierre, conseiller du roy en ses conseils, le dernier décédé de mes frères, tant par son testament que par les discours qu'il m'a tenus pendant sa maladie et peu de jours avant son décès, m'a conjuré plusieurs fois de ne souffrir la dissipation d'un meuble si précieux; de sorte qu'ayant toujours vescu ensemble dans une parfaite union et amitié très-estroite, et ayant conformé mes sentiments, autant que j'ay peu, aux siens, j'ay jugé à propos, pour conserver ma dicte bibliothèque en son entier, et en empescher, autant qu'il se peut, la dissipation, d'en tester au profit du roi... Je lègue et donne à Sa Majesté ma bibliothèque, comme aussi mes anciens manuscrits, tant ceux que mon père nous a laissez que les autres qui y ont esté adjoustez depuis sa mort, ensemble les deux volumes in-folio, escrips de ma main, contenant l'inventaire ou catalogue tant de mes dits livres imprimés que manuscrits.[5]»

[4] «Totus fratri similis» dit son épitaphe.

[5] Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, par M. L. Delisle. T. I, p. 263.

La donation de J. Dupuy fut acceptée dans le cours de l'année qui suivit sa mort. Par lettres patentes enregistrées au Parlement le 7 avril 1657 le roi ordonna que «la bibliothèque, ensemble les manuscrits et autres livres, cartes et tableaux à luy léguez par ledit feu sieur Du Puy seraient réunis à sa Bibliothèque pour n'en composer à l'advenir qu'une seule qui demeurera soubs la garde de son ami et féal conseiller en ses conseils, le sieur Colbert, prieur de la maison de Sorbonne.» Toutefois la remise n'eut lieu que le 1er août 1658.

Cette importante collection, dont J. Dupuy avait pris le soin de dresser lui-même l'inventaire, apportait à la Bibliothèque plus de 9,000 volumes imprimés et 260 manuscrits. Presque tous les volumes dont elle se composait se reconnaissent aux armes de la famille Dupuy qui ornent la reliure généralement en veau et très-simple, et aux _deltas_ d'or entrelacés qu'ils portent sur le dos.

DE 1661 A LA MORT DE COLBERT (1683).

L'acte de libéralité accompli par J. Dupuy ouvre une période de grandeur et de prospérité pour la Bibliothèque. La protection constante dont Louis XIV encouragea les lettres, les marques d'intérêt qu'il donna en personne à la Bibliothèque, soit en venant la visiter, soit en intervenant directement dans les affaires qui en intéressaient le développement, attirèrent sur elle l'attention publique et provoquèrent d'importantes donations. Mais ce fut surtout au génie, à l'activité infatigable de Colbert, à son amour ardent pour le bien public que notre établissement national dut ses nombreux accroissements au XVIIe siècle. Bien que chargé d'attributions qui forment aujourd'hui cinq ministères, le grand ministre, durant le temps qu'il passa aux affaires, ne laissa échapper aucune occasion d'enrichir nos collections. Qu'il s'agisse d'une acquisition de premier ordre ou des détails les plus minutieux, de mesures à prendre en France ou d'instructions à donner à ses agents à l'étranger, il songe à tout. Il imprime, en un mot, à cette partie de son administration la marque d'un des plus grands et des plus puissants génies que la France ait vus naître. Ses efforts furent couronnés de succès, les innovations dont il avait été l'auteur lui survécurent et son nom est resté attaché dans nos annales à la formation de collections toutes nouvelles dans la Bibliothèque. Quand Colbert arriva au pouvoir, elle ne renfermait que des livres imprimés et des manuscrits; à sa mort, en 1683, elle s'était accrue de médailles et d'estampes, et sans être encore constituée en quatre départements, comme elle l'est aujourd'hui, elle avait déjà pris ce caractère d'universalité qui en fait un établissement sans rival dans le monde.

Colbert fut d'ailleurs secondé dans son œuvre par deux hommes de mérite et de science, son bibliothécaire, Pierre de Carcavy et Nicolas Clément de Toul, fonctionnaire aussi zélé que modeste, qui passa dans la Bibliothèque près de quarante ans de sa vie et s'y livra à des travaux importants soigneusement exécutés, utiles, même encore de nos jours, à ses successeurs.

P. de Carcavy et N. Clément furent les seules personnes effectivement attachées à la Bibliothèque, sous l'administration de Colbert. En effet, Nicolas Colbert, frère du ministre, le même qui s'était vu chargé de la garde de la collection Dupuy, avait été nommé évêque de Luçon, et tout en conservant son titre de garde de la librairie, il laissa à son frère l'entière direction de la Bibliothèque, qui se trouvait dans les attributions du ministre, surintendant des bâtiments et des maisons royales. Nous allons voir comment Colbert fit usage de ce pouvoir.

L'exemple que Jacques Dupuy avait si noblement donné fut presque immédiatement suivi: il le fut dans la famille même du roi, et par un prince qu'on n'aurait pas soupçonné d'aussi bienveillantes dispositions pour la Couronne. Gaston d'Orléans possédait dans son palais du Luxembourg un cabinet de raretés, livres, manuscrits, médailles, pierres gravées qui faisaient l'admiration des amateurs. Le P. Louis Jacob, dans son _Traité des Bibliothèques_, en parle ainsi: «Je puis dire de ce prince sans flatterie, que ny Alexandre Sévère, empereur des Romains, ny Atticus, grand amy de Cicéron, ny le très-docte Varron n'ont eu une cognoissance des médailles comme luy; et sa curiosité ne se termine pas en icelles, mais encore dans la recherche des bons livres, desquels il orne sa très-riche et splendide bibliothèque qu'il a dressée depuis peu dans son hostel de Luxembourg, au bout de cette admirable gallerie où toute la vie de la feue reine Marie de Médicis a esté dépeinte par l'excellent ouvrier Rubens.» Gaston d'Orléans, en mourant, donna ses collections à Louis XIV; ce legs fut accepté par lettres patentes du mois de novembre 1661, mais il ne fut incorporé dans le fonds royal qu'en 1667. La Bibliothèque s'accrut ainsi de cinquante-trois manuscrits, parmi lesquels se trouvait l'original du recueil des rois de France par Du Tillet. La donation faite par Gaston d'Orléans apportait en outre un nombre assez considérable de livres imprimés, presque tous reliés par Le Gascon aux armes du prince, et une série remarquable de dessins de botanique exécutés sur vélin par le peintre Nicolas Robert. Ces pièces curieuses, retenues par le premier médecin du roi Fagon, qui les garda près de lui au Jardin des Plantes dont il était le directeur, ne figurèrent à la Bibliothèque qu'au XVIIIe siècle. Un décret de la Convention du 10 juin 1793 en ordonna la remise au Muséum d'histoire naturelle, où elles sont encore conservées.

Ce qui donne surtout de l'importance au legs de Gaston d'Orléans, c'est qu'il fut le premier fonds et l'origine du Cabinet des Médailles. Déjà, avant Louis XIV, plusieurs de nos rois avaient eu le goût des antiquités. François Ier fit rechercher des médailles et des pierres gravées. Le P. du Molinet dit en avoir vu dans le garde-meubles qui y avaient été placées de son temps: «J'y ai observé un certain bijou de vermeil doré, fait en manière de livre, à l'ouverture duquel on remarque, de chaque côté, une vingtaine de médailles d'or et du Haut-Empire, qui y sont enchâssées et dont la netteté est plus considérable que la rareté.»

Sous Henri II, les médailles que Catherine de Médicis avait rapportées de Florence furent déposées à Fontainebleau. Charles IX fit l'acquisition de la collection du fameux Grolier, dont il réunit les antiquités au palais du Louvre. Cette collection, assez importante pour donner lieu à la création d'une place de garde particulier des médailles et antiquités, fut malheureusement dispersée pendant les troubles de la Ligue. Henri IV chercha à reformer le cabinet royal; un gentilhomme provençal, Rascas de Bagarris, qui lui était connu par son amour des antiquités et par la collection qu'il possédait fut appelé à la cour. A la suite d'une entrevue avec le roi, il fut chargé de reconstituer le Cabinet d'antiquités, dont il obtint l'intendance sous le titre de maître du Cabinet des Médailles et Antiques. Des pourparlers étaient engagés pour l'acquisition de sa collection particulière lorsque la mort d'Henri IV vint détruire ces projets. Les évènements politiques empêchèrent Louis XIII de reprendre cette idée; néanmoins en 1664 le Cabinet du roi passait, au dire du P. Jacob, «pour une merveille du monde pour ses raretés et antiquités, outre ses pierreries.» A cette époque, Jean de Chaumont, conseiller d'Etat, en avait l'intendance avec la garde de la bibliothèque particulière que le roi possédait au Louvre.

Le legs de Gaston d'Orléans enrichit le cabinet du Louvre d'un grand nombre de médailles, de figures de bronze, de pierres gravées. Le P. du Molinet nous apprend qu'il reçut de ce chef «24 belles boëtes d'agathes dont la plupart étaient en relief.» A l'époque de l'acceptation du legs, toutes ces raretés furent laissées à la garde du bibliothécaire du prince, Bénigne Breunot[6], abbé de Saint-Cyprien. Il reçut l'ordre d'en dresser un inventaire, et quand la collection fut portée au Louvre, il se vit accorder l'intendance du Cabinet des Antiquités du roi. En 1666, l'abbé Breunot fut assassiné au Louvre et le Cabinet confié à la garde de P. de Carcavy fut réuni à la Bibliothèque.

[6] Dans une curieuse brochure intitulée: _Recherches sur les origines du Cabinet des Médailles_; Paris, 1874, M. Chabouillet, conservateur du département des médailles, a démontré que tel était le véritable nom du bibliothécaire de Gaston d'Orléans, appelé tour à tour _Brenot_, _Bruno_ et _Bruneau_.

Les collections de Gaston d'Orléans n'étaient pas encore entrées dans le fonds royal que Louis XIV recevait une autre donation non moins importante, faite dans les conditions les plus honorables par Hippolyte, comte de Béthune. Philippe de Béthune, son père, lui avait laissé une série de documents originaux consistant surtout en lettres échangées par les plus importants personnages de France depuis le règne de Louis XI jusqu'à celui de Louis XIV. Il y avait là pour l'histoire et la politique d'inappréciables matériaux dont la valeur était d'ailleurs bien connue non-seulement en France, mais encore à l'étranger. La reine Christine de Suède offrit à Philippe de Béthune d'acheter sa collection moyennant 100,000 écus. Loret a rappelé ce fait dans ces vers de la _Muse historique_:

L'ilustre reine de Suède Qui, comme sçait, possède Un esprit haut et généreux, Des belles-lettres amoureux, Ayant appris, des fois plus d'une, Que le sieur, comte de Béthune, Dans son cabinet de Paris, Avait d'excellents manuscrits, Comme aussi plusieurs antiquailles, Sçavoir quantité de médailles, Reliefs, portraits, crayons, tableaux, Des plus rares et des plus beaux, A fait proposer audit comte Une somme d'or qui se monte Tant en juste qu'en quart d'écus Justement à cent mille écus, S'il voulait vendre sa boutique, A cette reine magnifique, Ou pour parler un peu plus net, Les pièces de son cabinet.

Et Loret ajoute:

La proposition est forte Et pourtant l'histoire rapporte Que ledit comte a refuzé Ce grand prix d'argent propozé, Aimant mieux ses portraits et livres Que d'avoir trois cens mille livres.