Chapter 12
--C'est vrai; mais il vous connaît, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas ainsi qu'il convient de traiter avec vous cette affaire, il faut que je remonte plus haut. Vous m'écoutez, n'est-ce pas, mon cher cousin?
--Que va-t-il me dire? pensa Mayenne, surpris de l'air sérieux du roi après tant d'expansion et de familiarité amicale.
Henri, le front appuyé sur une de ses mains, semblait absorbé dans la préoccupation de trouver une entrée en matière convenable. Mayenne attendait les premières paroles, non sans une certaine anxiété.
--Vous me promettez de m'accorder ce que je vais vous demander, mon cousin, dit le roi.
--Si cela dépend de moi, sire, je le promets.
--Eh bien, c'est aussi facile que d'arracher cette mauvaise herbe, duc. Oui, vous arracherez ce mauvais souvenir du coeur de quelqu'un... mais je commence.
Mayenne était sur les épines.
--Mon cousin, j'avais près de moi, autrefois, un bon ami, un brave gentilhomme qui avait aussi servi mon frère, le feu roi Henri III. Bon ami, digne et excellent gentilhomme gascon...
--Qui s'appelait? demanda le duc.
--Je ne me rappelle pas bien son nom en ce moment, dit le roi avec un léger trouble, il me reviendra plus tard, et à vous aussi peut-être. Ce Gascon n'était pas heureux; il avait éprouvé au début de sa carrière un terrible malheur.
--Ah! fit le duc.
--Jugez-en, mon cousin. Le pauvre gentilhomme avait quelque part à Paris, à l'angle de la rue des Noyers, je crois, une maîtresse, jeune et charmante créature. Une nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux de lui, fit entourer la maison, saisir l'amant et bâtonner si rudement que le malheureux passa par la fenêtre et sauta du balcon dans la rue au risque de se tuer. L'insulte était de celles qu'un brave homme n'oublie pas, et le prince qui l'avait commise...
--Sire, interrompit M. de Mayenne, dont les couleurs trop vives avaient fait place à une extrême pâleur, l'action de ce prince était lâche, et il en a plus d'une fois demandé pardon à Dieu, d'autant plus humblement que le pauvre offensé ne pardonna jamais, et qu'il a, dit-on, fini par mourir misérablement.
--Vous savez de qui je veux parler, mon cousin; je le vois à votre émotion.
--Oui, sire, je connais le Gascon, et je connais le prince. Pauvre Chicot, que ne peux-tu aujourd'hui pardonner à Mayenne!
--Il s'appelait Chicot; vous avez raison, dit le roi. Venez un peu à l'écart, mon cousin, car j'ai peur qu'on ne finisse par nous entendre; venez pour que j'achève mon récit; mais à votre douleur, à votre repentir, je pressens que nous allons tomber facilement d'accord.
Les deux interlocuteurs disparurent pendant près d'un quart d'heure sous les ombrages, et lorsqu'ils revinrent, le visage de M. de Mayenne portait les traces d'une altération profonde. Celui du roi était radieux, et les courtisans, toujours aux aguets, ne purent saisir que ces mots de Mayenne:
--Votre Majesté sera satisfaite.
Henri lui serra affectueusement la main.
--Eh! bien, messieurs, dit-il à voix haute, nous allons à Bezons, pour obéir à Mme la duchesse. Elle a fait un voeu, nous l'aiderons à l'accomplir; et comme mon cousin de Mayenne est du voyage, nous ferons une charmante route, par ce beau temps, avec l'aimable compagnie de madame.
En effet, toute la cour quitta Monceaux et alla coucher à Saint-Denis où l'on arriva tard. Dès le lendemain, après déjeuner, cette troupe brillante se remit en marche, grossie par tout ce qu'on avait recruté de gentilshommes et de dames.
Le roi avait défendu à Gabrielle de faire prévenir les génovéfains. La cour fit halte devant le couvent au moment où la cloche appelait les religieux à vêpres.
La surprise de la communauté fut grande. Déjà le roi et les courtisans avaient pénétré dans la chapelle, et Gabrielle cherchait des yeux frère Robert qu'un des servants était allé appeler dans le jardin; deux autres avaient roulé dom Modeste sur sa chaise jusqu'à la première place du choeur.
Frère Robert arriva sans rien savoir, sinon que le roi venait rendre visite au couvent, et déjà il se dirigeait vers Gabrielle, plus reconnaissable à sa robe de soie verte et aux riches dentelles de son corsage, lorsque tout à coup il s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine dans la dalle de pierre.
Ses yeux perçants avaient dû rencontrer quelque obstacle étrange, car une pâleur effrayante envahit peu à peu son front. Ses narines dilatées soufflaient une vapeur brûlante, et le capuchon, renversé en arrière par cette secousse imprévue, laissait à découvert un visage animé d'une expression menaçante. Toute cette flamme monta tumultueusement de son coeur à sa tête et jaillit par les prunelles.
C'était Mayenne que frère Robert regardait ainsi, et qu'il semblait vouloir exterminer par cette explosion d'une seconde.
Le duc, étonné lui-même, essaya vainement de soutenir ce regard terrible. Peut-être y eût-il réussi sans un signe mystérieux que lui fit le roi. Mayenne détourna la vue et parut contempler avec intérêt l'architecture de la chapelle.
Le capuchon du génovéfain retomba sur ses yeux, et ensevelit tout, colère et flamme.
Cependant Gabrielle agenouillée priait avec ferveur, le roi priait aussi, la tête courbée. Autour d'eux, la cour imitait ce recueillement, et l'on n'entendait que la psalmodie des deux religieux qui alternaient chantant les versets au choeur. L'office se termina bientôt, et les religieux se préparèrent à sortir de la chapelle.
Mais le roi s'était placé à la porte ayant le duc à ses côtés. Celui-ci, pensif, cherchait timidement et à la dérobée le regard désormais insaisissable de frère Robert toujours agenouillé près d'un pilier, bien que tout le monde se fût relevé à la fin de l'office.
Les assistants comprenaient vaguement l'approche de quelque scène solennelle.
--J'ai bien prié, dit le roi d'une voix claire, pour remercier Dieu de la faveur qu'il vient de faire à ce royaume. Je l'ai prié pour mes sujets, pour mes amis; et vous, monsieur le duc?
--Moi, sire, répliqua M. de Mayenne, je l'ai prié pour mes ennemis qui sont nombreux, et dont je voudrais éteindre l'inimitié. Oui, messieurs, ajouta-t-il, c'est au moment où la protection du plus grand roi du monde me rend invulnérable, c'est en ce jour où j'ai été pardonné, que je voudrais avoir la conscience purifiée par le pardon de tous ceux que j'ai offensés dans ma longue carrière d'orgueil et de violences.
Les courtisans s'entre-regardèrent surpris. Le roi se taisait, il baissait les yeux pour éviter le regard étonné de Gabrielle. Dom Modeste écarquillait ses yeux dans la direction de l'angle où gisait frère Robert.
Quant au génovéfain agenouillé, sans doute il n'avait pas entendu ces paroles, car après un mouvement machinal, il continua, courbé jusqu'à la dalle, son oraison silencieuse au pied du pilier.
--Messieurs, reprit Mayenne en faisant un pas de ce côté, beaucoup d'entre vous comprennent que j'ai fait allusion aux méchantes actions de ma vie. Ma rébellion contre mon prince en est une; mais qu'il me permette de le lui dire, tout énorme qu'elle est, ce n'est pas celle que je me reproche le plus. Le roi était fort et se défendait jusqu'à être vainqueur; alors j'étais rebelle et non pas lâche. Mais plus d'une fois je me suis trouvé le plus fort avec des ennemis moins illustres que j'écrasai de ma puissance. C'est à ceux-là que je veux demander pardon.
Un silence de plomb comprimait jusqu'au souffle de tous les assistants. Le moine releva lentement sa face voilée qui touchait la terre. Les yeux du gros prieur étincelèrent d'un rayon d'intelligence.
--Parmi ces malheureux que j'opprimai, continua Mayenne, il en est un que je voudrais retrouver ici, au pied de l'autel, à la face de Dieu, en présence du roi. C'était un honnête et brave gentilhomme qui méritait toute mon estime, tout mon respect. Je l'outrageai lâchement. Cependant, il valait mieux que moi. Il est mort, dit-on, en me maudissant.
Le moine, redressant sa haute taille, se releva tout à fait, s'adossa au pilier, son capuchon toujours couvrant sa tête.
--Oui, il est mort, poursuivit le duc en s'approchant peu à peu du moine; mais si Dieu voulait le ressusciter, car rien n'est impossible à Dieu, je viendrais me courber humblement devant ce gentilhomme, comme je le fais devant le religieux que voici. Je lui demanderais pardon d'une offense injuste autant que cruelle, et je lui offrirais comme je l'offre à ce frère, le bâton que je tiens à la main, en disant: «Je vous ai offensé, Chicot, vengez-vous sur moi, et reprenez votre honneur. Je vous fais réparation.»
En disant ces mots, Mayenne étendit une main tremblante et présenta sa canne à frère Robert. Celui-ci, quand le nom de Chicot frappa son oreille, se découvrit soudain le visage; ses yeux avides, brillants, regardèrent avec une joie qui tenait de l'extase, et l'assemblée, et le duc et le roi et Gabrielle, tous profondément émus de ces paroles auxquelles la qualité de celui qui les prononçait prêtait tant de solennité.
Mayenne baissa la tête. Celle de frère Robert le domina quelque temps avec un inexprimable orgueil. Puis le génovéfain se renversa palpitant sur le pilier, les mains appuyées sur ses yeux d'où s'échappèrent deux grosses larmes le long de ses doigts amaigris.
On vit dom Modeste lever les mains au ciel et retomber dans sa torpeur.
Mayenne se retira lentement. La cour attendait un pas du roi pour sortir à son tour, mais le roi fit signe qu'il ne voulait pas qu'on l'attendit, et demeura dans la chapelle, d'où tout le monde s'écoula peu à peu derrière Gabrielle et le duc.
Resté seul avec frère Robert, qui semblait une statue pétrifiée sur la colonne de pierre, le roi lui prit la main avec une douce violence, et d'une voix attendrie:
--Eh bien! dit-il, ai-je retrouvé mon ami? t'appelles-tu toujours pour moi frère Robert?
Le moine poussa un sanglot et tomba aux pieds du roi en murmurant avec effort:
--Je m'appelle Chicot, et je remercie mon roi. Il m'a payé toutes ses dettes.
Henri le releva pour l'embrasser et sortit précipitamment de la chapelle de peur d'éveiller la curiosité autour d'eux. Alors Chicot courut à dom Modeste qu'il secoua dans un transport de joie délirante.
--À présent, dit-il, sois heureux aussi, sois libre!... Parle!
--Oh!... merci, répondit le prieur en soufflant comme un des phoques de Protée après un siècle d'immersion.
XV
DES DANGERS DE LA JALOUSIE
Cependant, au milieu de la joie universelle, quand tous les coeurs français savouraient pour la première fois depuis tant d'années, les douceurs de la paix et de l'union, lorsque les gens de guerre envoyaient leurs derniers coups au parti espagnol expirant en France, et que Sully, à la tête des organisateurs, rouvrait toutes les sources du crédit et de la richesse, un homme, en cet heureux pays, était resté malheureux.
C'était Espérance, à qui cette nouvelle prospérité n'avait rien apporté que chagrins et craintes. L'élévation de Gabrielle semblait mettre plus de distance entre eux deux; les dangers croissaient; autour de la favorite s'aiguisaient des haines plus acérées, une envie mortelle. D'ailleurs, n'était-il pas assez difficile déjà d'approcher Gabrielle sans le surcroît d'honneurs qui allait rendre sa maison moins accessible encore?
Et puis, en y réfléchissant, et il réfléchissait, le pauvre Espérance, quel profit l'amant avait-il tiré de son laborieux et délicat amour? Ou donne son coeur, on prodigue sa vie, on s'absorbe, on s'anéantit dans une seule et unique pensée, on quitte tout, gais amis, folles amours, on perd tout, repos, gloire et fortune pour se tenir toujours prêt à obéir au signe imperceptible, à l'invisible caprice de la femme aimée, et qu'en résulte-t-il? les joies pacifiques de la conscience finissent par s'user. La jeunesse parle, elle traduit éloquemment ses inspirations fougueuses, ses besoins dévorants. Elle pare de charmes inexprimables les images d'une volupté moins éthérée, et la sève brûlante refoulée dans les veines s'exhale en vapeurs mélancoliques, en poisons qui calcinent le coeur.
Tel était souvent le désespoir d'Espérance lorsqu'il entendait bruire autour de lui la jeunesse et circuler la vie. Esprit généreux, âme tendre, il n'accusait pas sa douce maîtresse, mais il s'en prenait à la destinée qui ne souffre jamais qu'un homme soit parfaitement heureux.
C'était surtout pendant ses longues promenades aux champs et dans les bois, quand le soir tombe et que les fleurs se confondent avec les feuilles dans la vaste étendue des perspectives, alors que tout est parfum, silence et mystère, que l'oiseau suit l'oiseau sans chanter, que les bêtes fauves se réunissent et respirent sous le hallier sombre, et qu'il s'élève dans toute la nature un souffle harmonieux qui dit aux créatures: reposez-vous et aimez.
Espérance alors rentrait abattu, fatigué des mensonges et des divagations de sa vie. Qu'est-ce alors qu'un festin somptueux où l'on boit seul, qu'une maison où l'on dort seul? Qu'est-ce que le cheval qui vous porte toujours seul, quand il serait si doux de courir à deux sous les allées tapissées d'herbe et de mousse, de boire le vin vermeil dans le même cristal et d'entendre sur les tapis moelleux craquer le pied léger de la femme qu'on aime?
Espérance n'était pas heureux. Il n'avait pas même cette consolation vulgaire, de pouvoir se plaindre ou se faire plaindre par un confident. Trop de dangers entouraient Gabrielle pour qu'il fût permis à l'amant de confier à quelqu'un le secret d'où dépendait l'honneur et la vie de sa maîtresse. Aussi, toujours épié, jamais soutenu, passait-il de misérables heures à mentir même à Pontis, que son indolent égoïsme entraînait ailleurs, même à Crillon plus clairvoyant peut-être, mais aussi plus sévère. Espérance tombé dans le voisinage de Zamet, sous la surveillance de Leonora liguée avec les Entragues, n'avait plus un mouvement libre et sentait le moment approcher où ses ennemis, avec ceux de Gabrielle, ayant forgé dans l'ombre les armes dont ils avaient besoin, passeraient de l'expectative à l'offensive sans qu'il pût éviter un seul de leurs coups.
Certes, c'était une rude épreuve pour ce caractère hardi dans son calme, pour cette nature droite et inflexible, que Dieu avait créée pour marcher insoucieusement au but, grâce à la force toute puissante de ses muscles et à la trempe de son âme. Mais que faire? Seul, Espérance eût tout brisé autour de lui, et les intrigues et les complots d'Henriette eussent été pour son bras un ridicule réseau de fils d'araignée, mais on tenait Espérance par Gabrielle, il le sentait et s'en désespérait, sans pouvoir l'empêcher.
--Il n'y avait, pensa-t-il souvent, qu'une femme en France dont l'amour pût me paralyser à ce point, et c'est cette femme que j'ai choisie. Mais, Dieu merci, je l'aime avec courage, et la préserverai tant que je pourrai. Que dis-je de mon courage? Si j'en avais, je serais déjà parti sans rien dire à Gabrielle, et elle serait libre de tout ce que mon amour lui suscite de périls et de chagrins.
Puis, il réfléchissait que, sans lui, Gabrielle eût peut-être été déjà perdue; que Mlle d'Entragues, soutenue par les envieux, fut parvenue à détrôner la favorite.
Il aimait à se répéter que sa présence auprès de Gabrielle était nécessaire, indispensable; que sans la crainte qu'il inspirait à Henriette, sans la menace incessante du billet et des révélations qui eussent dégoûté le roi, ce monstre, cet assassin d'Urbain, d'Espérance et de la Ramée, eût déjà mordu au coeur la douce Gabrielle.
--Oui, disait-il avec énergie, je te combattrai jusqu'à la mort, lâche hypocrite, sirène venimeuse; oui, je défendrai contre toi la meilleure des femmes. Malheur à toi si tu lèves la tête! malheur si j'entends siffler ta langue fourchue, car peu à peu la pitié s'est éteinte en mon âme, et je t'écraserai d'un coup de pied.
Nous avons dit qu'Espérance avait été créé bon, confiant et fort. Ces trois vertus ne laissent pas de place en un coeur pour de longues tristesses. La force exclut la crainte, la bonté exclut la haine, la confiance exclut les soupçons. Espérance, chaque fois qu'il s'était attristé ainsi, se rassérénait au seul nom de Gabrielle, au seul souvenir de son sourire, et recommençait à être heureux en songeant qu'il était utile, et que sans aucun doute, il était aimé.
Le roi, après la visite faite à Bezons, était revenu à Paris pour signer les articles du traité de Mayenne, et aussi pour laisser Gabrielle un peu libre et seule dans la maison paternelle de la Chaussée. Le rendez-vous était fixé par la duchesse au samedi soir.
Samedi arriva enfin. Le jeune homme, en se préparant au départ, espéra beaucoup plus de cette entrevue que des autres. Il se sentait disposé aussi à plus d'ambition. Ses droits avaient grandi depuis le service rendu à Monceaux, et Gabrielle l'avait plaint. Donc elle le croyait lésé. C'est là un avantage dont tout amant profite. Qu'une femme nous remercie d'avoir été désintéressé, elle s'expose à un retour d'exigence.
Avant de partir pour Bougival, ce qu'il comptait faire sans mystère, attendu que tout homme espionné l'est aussi bien en se cachant qu'en se montrant, Espérance fit appeler Pontis pour savoir un peu l'état de ses affaires. Pontis, depuis l'algarade du cabaret, se tenait à l'écart, craignant d'être grondé. Il n'avait pas été indiscret complètement, pas ivre absolument, mais il est certain qu'il eût pu se taire tout à fait sur le compte d'Henriette et ne pas boire du tout, ainsi qu'il l'avait promis. Cette quasi-infraction en partie double était-elle assez grave pour jeter du froid entre les deux amis? Espérance ne le pensa pas, et d'ailleurs Crillon lui avait conté toute l'affaire sans trop charger Pontis, tant il exécrait les Entragues. Le bon chevalier, faut-il le dire? avait ajouté bien bas à l'oreille d'Espérance:
--Le drôle a la langue trop courte, et à son âge, moi, à sa place, j'eusse bavardé trois jours durant sur ce sujet si riche. Harnibieu! je ne sache pas d'épée assez affilée pour couper la langue d'un gentilhomme qui veut parler! Mais vous êtes de pauvres gens aujourd'hui. Une vieille tête paraît et vous ordonne de vous taire, et vous vous taisez. On vous commande de rentrer les épées, et vous rengainez. Pauvres gens!
Cette singulière diatribe contre la jeunesse trop discrète et trop disciplinée réjouit considérablement Espérance et le disposa mieux pour Pontis qui arrivait rue de la Cerisaie, l'oeil fanfaron, le coeur timide, s'attendant à être tancé par son ami.
--Eh bien! s'écria Espérance, comme nous voilà beau.
En effet, Pontis reluisait comme une boutique de la foire. Il s'était enrubanné, ciré, pommadé, comme un galant à cent mille écus de rente.
Pontis jeta sur sa toilette un regard négligent et satisfait à la fois.
--Tu me donnes de l'argent, répliqua-t-il, je le dépense.
--Dépense, Pontis, dépense; ne sois avare que de deux choses.
--Ah! je sais, je sais, dit le garde en grondant; avare de vin et de paroles, voila ce que tu veux dire.
--Comme tu devines facilement.
--Eh sambious! je ne suis pas un délicat, moi, c'est à dire un imbécile.
--Peste! où prenez-vous ces théories sur la délicatesse, maître Pontis? elles sont au moins légères.
--Seigneur Espérance, les gens qui rencontrent un loup enragé, et par délicatesse vont lui offrir leur main à mordre, sont des niais. J'aime mieux mordre qu'être mordu. Et malgré le reproche que je vois sur vos lèvres à propos de mon emportement au cabaret, je vous dirai que chaque fois qu'il s'agira de cette louve, de ce chacal, de ce rat empoisonné qu'on appelle Entr....
--Vous allez me faire le plaisir de vous taire, dit Espérance en s'approchant de Pontis avec un regard de dompteur. Je ne vous parle pas de ces gens-là. Quelle mouche vous pique?
--Mouche est encore une épithète que j'oubliais, grommela Pontis.
--Parlons d'animaux plus ragoûtants. Tes amours où en sont-ils?
--Oh! ils vont à merveille. Comment pourrait-il en être autrement?
--Tu n'es pas mal fat.
--Ce n'est pas de la fatuité, c'est de l'esprit de conduite. Les femmes vous emportent quand vous n'êtes pas sur vos gardes; il en est de même des chevaux.
--Voilà que tu retombes dans le genre animal, dit en riant Espérance, c'est ta pente. Ainsi donc, l'Indienne ne l'emportera pas?
--Sambious! non.
--Ce doit être cependant sauvage une Indienne. Après cela la tienne est peut-être fort apprivoisée.
--Il ne faudrait pas s'y fier, dit Pontis d'un air avantageux.
--Enfin, tu l'as domptée, et tu es heureux.
--Je n'en suis encore qu'au caractère.
--Elle te résiste?
--C'est la vertu même.
--Allez donc chercher des Indiennes pour avoir si peu de chance. Mais, mon pauvre garçon, si une femme qui ne parle pas, qui ne comprend pas, et qui n'est pas blanche, est vertueuse par-dessus le marché, quelle espèce de satisfaction te reste-t-il pour compenser tant de disgrâces?
--Oh! beaucoup. Figure-toi bien qu'une femme avec laquelle on se dispute n'ennuie jamais.
--Vous vous disputez?
--Nous nous battons.
Espérance éclata de rire.
--Tu es mon ami, dit-il, conte-moi cela.
--D'abord elle est jalouse.
--Les femmes jaunes le sont toutes. Mais tu lui donnes donc des sujets de jalousie, volage?
--Elle s'en forge.
--Est-elle jalouse en indien ou en français?
--Tu veux rire. Elle l'est à la façon des plus enragées Parisiennes. Veux-tu que je t'en donne un exemple?
--Donne, mon ami, donne.
--Aujourd'hui, tiens, il n'y a qu'une heure.... Mais d'abord regarde mon pourpoint.
--C'est du satin vert à huit francs l'aune.
--A dix. Vois comme il est froissé.
--En effet.
--Et les coups d'ongles, compte-les!
--Je les trouve nombreux.
--_Fructus belli_, mon ami. Ce sont mes blessures.
--Comment! l'Indienne se défend de cette façon!
--C'est moi qui me défends.
--Ah! Pontis, je ne comprends plus, explique.
--Je voulais l'embrasser, elle résistait en se débattant. Elle arrête tout à coup. Qu'avez-vous là, sous votre pourpoint? dit-elle du geste. Tu sais, Espérance, ce que j'y cache. D'un coup d'ongle elle découvre ma poitrine et aperçoit la boîte d'or.
Espérance devint sérieux.
--Qu'est-ce que cela? demandèrent les yeux avides d'Ayoubani, tandis que je refermais mon pourpoint en riant.
Espérance, froidement:
--Ah, tu riais? dit-il.
--Si tu avais vu sa colère! Elle me fit signe que c'était le portrait d'une maîtresse; je riais; que c'était un souvenir d'amour; je riais de plus en plus fort. Enfin elle se précipita comme une tigresse sur moi pour me l'arracher. Et il y eut bataille, entremêlée de trêves et de pourparlers.
--À qui est restée la victoire? demanda Espérance, le sourcil froncé.
--Est-ce sérieusement que tu me fais cette question? dit Pontis;
--Mais oui.
--Je vais donc te répondre sérieusement. Ma chère Ayoubani, lui dis-je, si vous touchez à cela, moi taper sur les petits doigts à vous, et si vous persistez, moi brouiller moi avec vous.
--Elle a compris?
--Admirablement. Elle a boudé, elle a fait mine de vouloir partir. Mais c'est ici que je te veux prouver l'avantage de la fermeté en amour. Ayoubani a senti que ma décision était irrévocable et n'a plus insisté. Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Je lui ai juré seulement que c'était une relique de saint Laurent.
--Pontis, dit Espérance, que cette narration burlesque n'avait pas déridé un instant, rends-moi la botte.
--Plaît-il?
--Rends-moi, te dis-je, ce billet. Je ne le trouve plus en sûreté dans tes mains.
-Es-tu fou?
--Je suis sage; rends-le-moi.
--Ah ça! mais, Espérance, on dirait que tu te défies de moi.
--Parfaitement. L'homme qui appartient à une femme ne s'appartient plus. Aujourd'hui tu as résisté à la curiosité d'Ayoubani, demain tu y succomberas.
--Tu m'offenses.
--Pas du tout, je t'avertis.
--Espérance, ce n'est pas raisonnable. Comment veux-tu que cette Indienne soupçonne le billet et son importance? elle ne sait peut-être pas seulement lire l'indien.
--Je ne crois pas à ton Indienne, je ne crois pas à Ayoubani, je ne crois à rien. Donne-moi la boîte.