Chapter 11
Chacun courut à sa rencontre, trois sièges lui furent offerts à la fois. Il se laissa tomber sur le plus large avec un gémissement arraché par la lassitude.
--Ouf! dit-il; votre serviteur, mesdames. Aïe! votre bien dévoué, messieurs. La présence de M. le comte d'Auvergne m'annonce que vous êtes au courant.
--Hélas! murmura le père, tandis que Marie Touchet levait les yeux au ciel.
--Nous l'avons échappé belle, dit la Varenne.
--Nous avons donc échappé? s'écria Henriette en secouant le petit homme avec une vigueur masculine.
--C'est miracle!
--Oh! contez, contez-nous cela, demandèrent quatre voix avides.
La Varenne prit un air imposant.
--Vous savez la surprise du roi et la fête donnée à M. de Mayenne, et le duché conféré à la marquise, et...
--Oui, oui, passez.
--J'attendais le moment des explications. Le roi en soupant me lançait des regards farouches... J'en ai été malade, et le suis encore, mesdames.
Marie Touchet chercha des élixirs dans sa cassette, et en offrit une collection au porte-poulets.
--Pouvez-vous continuer? demanda Henriette.
--Oui, mademoiselle. Ce matin, le moment fatal arriva. Je tournais autour du grand vestibule, le roi me fit signe et m'emmena au jardin. «Voilà donc, s'écria Sa Majesté, les rapports qu'on me fait! voila donc les intrigues de la marquise...--c'est duchesse qu'il faut dire à présent!--voilà donc...» Ah! mesdames, j'en ai entendu de cruelles pour l'oreille d'un gentilhomme.
Les Entragues essayèrent de ne point rire en songeant à cette gentilhommerie qui piquait des poulets chez la soeur du roi.
--Qu'avez-vous répondu, monsieur de la Varenne? demanda le père.
--Ce que j'ai pu.
--M'auriez-vous accusée? dit Henriette.
--J'ai eu l'habileté de ne le point faire. «Sire, ai-je répondu, ce n'est pas ma faute.--C'est la faute de ceux qui vous ont instruit, alors, a répliqué le roi....
--Voyez-vous, qu'on nous accusait! s'écria Marie Touchet.
--«Sire, ceux qui m'ont instruit croyaient ce qu'ils disaient.--Que croyaient-ils? dit Sa Majesté avec colère.--Sire, ils savaient le départ de M. Espérance avec Mme la marquise,--la duchesse,--et vu l'intime amitié de Mme la duchesse et de ce seigneur...--Vous êtes un bélître, a dit le roi.» Un bélître! à moi!... «Enfin, sire, ai-je répondu, Mlle d'Entragues avait bien le droit de craindre que Mme la marquise--la duchesse--ne cherchât à surprendre Votre Majesté, puisque déjà pareille chose avait eu lieu chez Zamet.»
--Bien! bien! bravo! s'écrièrent les Entragues, voilà répondre!
--J'ai trouvé cela, dit modestement la Varenne et faisant la roue, j'ai eu cette inspiration miraculeuse.
--Et le roi, qu'a-t-il dit?
--Le roi, frappé de ce souvenir, a baissé la tête; et comme c'est un esprit juste: «Il est vrai, a-t-il ajouté, la chose était à craindre, et l'on ne pouvait soupçonner les desseins de Mme la duchesse sur ma réconciliation avec Mayenne.»
--C'est la précipitation de Votre Majesté qui a fait tout le mal, ai-je cru devoir ajouter.
--Tout le bien, animal,» a répliqué le roi en riant, et il m'a donné un coup de poing dans l'épaule. Jugez de ma joie! Quand le roi m'appelle animal et me rudoie c'est qu'il est enchanté. Aussitôt j'en ai pris avantage.
--«Votre Majesté, ai-je reparti, ne voit pas que la personne la plus malheureuse de ceci est la pauvre demoiselle d'Entragues.
--J'aviserai à la consoler,» a répondu le roi.
Une joie folle éclata dans les yeux du père et de la mère. Un sourire dédaigneux plissa les lèvres d'Henriette.
--Consoler... murmura-t-elle, tout cela!
--En sorte que l'échec n'est pas pour nous, dit le père.
--Non, Dieu merci! fit la Varenne en s'éventant avec son chapeau; mais grâce à qui?
--Nous vous serons reconnaissants, dit Marie Touchet avec intention.
--C'est du bonheur, interrompit le comte d'Auvergne.
--Henriette le disait bien, mon fils, il y a dans tout cela prédestination.
La jeune fille n'était pas aussi satisfaite que ses parents: dans cette prétendue victoire, il n'y avait rien pour son orgueil.
--Quoi, monsieur, dit-elle à la Varenne, voilà tout ce que le roi a jugé à propos de faire pour moi?
--Ce que j'ai à ajouter, répondit le porte-poulets, ne s'adresse qu'à vous seule, mademoiselle.
En parlant ainsi, avec une impudence cynique il prit la main de la jeune fille et la conduisit près d'une fenêtre, tandis que les parents s'excusaient de leur lâcheté sur le respect dû à un message du roi.
Mais le père Entragues ne cessait d'observer le visage d'Henriette; Marie Touchet elle-même suivait sur les traits de sa fille l'effet de chaque mot prononcé par la Varenne.
Henriette rougit et ses yeux rayonnèrent. Le sourire de joie rusée et voluptueuse qui éclaira son front eût inspiré à un peintre la véritable expression du démon femelle chargé de tenter un saint.
Ayant achevé son ambassade, la Varenne partit, non sans avoir reçu un gage de la reconnaissance de Marie Touchet: c'était une boîte de perles d'or, présent compact, d'un prix certain, comme il convient au salaire de ces spéculateurs positifs.
Henriette semblait rester en extase après le départ du porte-poulets. Son père et son frère vinrent lui prendre les mains en minaudant.
--Eh bien! dirent-ils.
--Eh bien!... dit-elle charmée de les faire languir.
--Que nous veut le roi?
--Une misère.
--Dites cette misère, petite soeur.
--Un simple rendez-vous, pour explications.
--Oh! oh!... fit M. d'Entragues en se redressant avec orgueil, il paraît que Sa Majesté ne peut se passer de nous. Et qu'avez-vous répondu?
--Bien des choses.
--Vous n'aurez pas manqué de dire qu'une fille de votre condition n'accepte point de rendez-vous?
--Certes...
--Sans garanties pour son honneur, se hâta d'ajouter Marie Touchet, qui rentra ainsi dans la conversation.
--Oui, madame.
--Et qu'a dit la Varenne? demanda le comte d'Auvergne. Approuve-t-il ces stipulations?
--Qu'il approuve ou non, dit M. d'Entragues, c'est à nous de juger.
Le jeune homme fut surpris de ce ton tranchant du comte, si respectueux d'ordinaire envers lui.
--L'opinion du roi est bien pour quelque chose dans tout ceci, dit-il, et moi qui le connais, je ne le crois pas disposé à se laisser dicter des conditions d'avance.
--Le roi est trop léger, mon fils, pour qu'on se fie à sa parole. Tel n'était pas le roi Charles, votre glorieux père.
--Il me semble, interrompit M. d'Entragues, qu'un bon douaire, bien assuré... trente ou quarante mille écus par exemple, donneront de la consistance à la parole du roi.
--Il m'en fut assuré cinquante mille en un temps où l'argent était plus rare qu'aujourd'hui, dit Marie Touchet.
--Qu'est-ce que l'argent? murmura Henriette avec mépris, un moyen de se dégager sans scrupule de la parole donnée.
--Pas d'argent, s'écria Marie Touchet.
--Mais, mordieu! dit le comte d'Auvergne, que vous faut-il donc, voulez-vous que le roi l'épouse avant de lui avoir parlé?
--Pourquoi non, dit Henriette, puisqu'il en faut toujours arriver là?
--Eh! faites donc rompre d'abord le mariage de la reine Marguerite. Le roi est bien et dûment marié, ma chère.
--On rompra ce mariage.
--Il faut du temps; et cependant ferez-vous que le roi soit un homme de patience? Vous le dégoûterez au profit de gens moins serrés que vous.
--Il y a du vrai, dans ce que dit monsieur le comte, murmura d'Entragues. Je maintiens donc qu'un douaire de quatre-vingt mille écus...
--Mettez-en cent mille, et concluez quelque chose, s'écria le jeune homme.
Henriette haussa les épaules avec colère.
--C'est un encan, dit-elle.
--Vous êtes une sotte, reprit le père. Aimez-vous mieux rien, comme Dayelle, Tignonville, Fleurette, Corisande d'Andouins, Antoinette de Pons, et tant d'autres?
--J'aime mieux une couronne, monsieur.
--Eh! mordieu, dit le comte d'Auvergne, si c'est un hochet qu'il vous faut, achetez un cercle d'or, et amusez-vous à vous le mettre au front quand vous serez devant un miroir. Vous ressemblez à ces petites filles qui veulent porter des boucles d'oreilles et ne veulent point avoir l'oreille percée. Arrangez-vous, et pendant toutes vos façons, le caprice du roi ira ailleurs.
--Caprice?... dit Henriette piquée.
--Monsieur d'Auvergne a cent fois raison, repartit le père. Cent mille écus forcent un homme à réfléchir, et valent bien les marquisats et les duchés qui se prodiguent.
--J'ai une idée qui conciliera tout, dit Marie Touchet avec la majesté d'un oracle. Grâce à mon moyen, le roi fera voir si c'est par caprice ou par amour qu'il recherche mademoiselle. Le roi s'engagera pour l'avenir sans compromettre le présent: le roi garantira l'honneur de cette maison, sans rien perdre des droits de son amour.
--Peste! c'est la panacée universelle que votre moyen, madame, dit le comte d'Auvergne. Veuillez nous le communiquer.
--C'est une promesse de mariage, faite par le roi à Mlle Henriette de Balzac d'Entragues.
--J'accepte! dit Henriette.
--De cette façon, interrompit Marie Touchet qui jouissait de son triomphe, le roi est libre de ne se point marier, s'il veut, après la mort de la reine Marguerite; mais alors il n'épousera personne, et les rivalités ne seront point à craindre pour Henriette.
--En effet, dit M. d'Entragues, une promesse serait efficace.
--Si le roi signait, dit le comte d'Auvergne; mais signera-t-il? Cela me rappelle l'homme qui eût passé la rivière à sec si son cheval en eût bu toute l'eau; mais la boira-t-il?
--Si le roi ne signe pas, c'est qu'il n'y a aucun fonds à faire sur sa tendresse, et j'y renoncerai, dit Henriette.
--Vous ferez bien, ma fille, l'honneur avant tout; mais cela n'empêche point le douaire de cent mille écus, ajouta le père Entragues.
--Au contraire, dit le comte d'Auvergne.
Marie Touchet compléta ainsi son discours:
--En agissant de la sorte, nous sommes à jamais délivrés de nos perplexités. Un oui ou un non bien articulé, l'affaire est faite ou rompue à jamais.
--Vous tenez au roi la bride bien haute, mesdames.
--Qui nous en empêche désormais, repartit Marie Touchet fière de se rappeler les dangers passés, et cette mort de la Ramée qui avait rendu libre à jamais Henriette. Rien ne nous fait plus obstacle, et plus on demandera au roi, plus il aura bonne opinion du trésor qu'il recherche.
--Un vrai trésor, dit le comte d'Auvergne avec un sourire et un salut des plus galamment outrageants pour sa soeur.
--Un trésor sans prix! ajouta le digne père en baisant avec componction ce front virginal éprouvé par tant de honteuses rougeurs.
Un valet, grattant à la porte, annonça que la signora Galigaï attendait ces dames dans leur cabinet.
--La devineresse! s'écria le comte d'Auvergne, je me sauve!
--Non, demeurez, dit le père Entragues, pour méditer avec moi l'acte de donation et la promesse de mariage.
--Je tiens à en surveiller la rédaction, s'empressa d'ajouter Marie Touchet en s'asseyant près de son fils et de son mari.
--Allons vite trouver Leonora, pensa Henriette toute tremblante, sa visite aujourd'hui m'inquiète.
Elle passa dans le cabinet où Leonora, un coude sur la table, et son front dans la main, suivait du doigt sur le tapis les arabesques capricieuses de la broderie de laine. Elle était soucieuse et oublia de prodiguer ses baise-mains comme à l'ordinaire.
--Qu'y a-t-il encore? demanda Henriette, habile à deviner les impressions de sa confidente.
--Une grave affaire, dit l'Italienne. M. de Pontis s'est battu hier soir.
--Que nous importe! Et d'abord comment connais-tu cet homme?
--Je le connais: c'est notre intérêt à tous. Quant au sujet de ce combat... faut-il vous le dire!
--Tu m'effraies avec tes précautions oratoires. Serais-je pour quelque chose dans la querelle?
--Jugez-en. Pontis était au cabaret où dînent les gardes de service; on parlait des amours du roi et de la succession de la marquise de Monceaux, aujourd'hui duchesse de Beaufort...
--Eh bien!
--Plusieurs personnes vous nommèrent: c'est un droit de votre beauté.
--Quand tu me fais un compliment, Leonora, je frissonne. Passe! passe!
--«Messieurs, dit Pontis étourdi par le vin, cette personne que vous nommez ne sera jamais rien au roi.» On lui demanda pourquoi.
--Oui, pourquoi? murmura Henriette, de plus en plus inquiète.
--«Parce que JE NE LE VEUX PAS!» a répliqué Pontis.
Les deux femmes se regardèrent. Leonora continua son récit.
--«Quoi! dit un des gardes à Pontis, Mlle d'Entragues, belle, noble et irréprochable, ne mériterait pas l'amour du roi?»
--«Irréprochable! s'écria Pontis avec un rire amer. Ah! sambious!... si c'est à sa vertu que le roi s'adresse, je peux lui en donner des nouvelles.»
--Le misérable! balbutia Henriette; et que lui as-tu répondu?
--Les épées sortaient du fourreau, lorsque M. de Crillon appelé à temps a paru.
--Il a fait justice de l'insolent, je suppose?
--Voici ce qu'il a dit aux gardes, ajouta Leonora: «Vous êtes aussi bêtes les uns que les autres et vous garderez tous les arrêts.»
--Ceci est une insulte, dit Henriette livide.
--Plus dangereuse que vous ne croyez, repartit Leonora, car ce bruit peut aller jusqu'au roi. Il est temps que vous y mettiez ordre par quelque plainte énergique.
Mais elle se tut en voyant Henriette, l'oeil fixe, les lèvres serrées, baisser la tête et méditer profondément sous le double poids de la honte et de la peur. Leonora comprit que Mlle d'Entragues ne s'humiliait pas à ce point sans motifs.
--Après tout, qu'importe l'accusation de ce Pontis, reprit Leonora, s'il ne peut la prouver.
En même temps, elle fouillait du regard l'âme troublée d'Henriette toujours silencieuse.
--Est-ce qu'il peut la prouver? murmura-t-elle.
--Peut-être, articula faiblement Mlle d'Entragues.
--Et comment? demanda Leonora.
--Il existe une lettre de moi.
--À qui donc, mon Dieu?
--À... à l'ami de ce Pontis.
--À Speranza? s'écria l'Italienne.
--Oui.
--Et vous ne me l'aviez pas dit... quel désastre! cette lettre, il faut la ravoir.
--Oh! j'ai tout essayé: pleurs, menaces, prières, il n'a pas voulu me la rendre. Il me tient en échec. Il ne songe qu'à cela nuit et jour; mais où la trouver? Où l'a-t-il cachée? Que de fois j'ai pensé à faire incendier la maison, que de fois j'ai voulu le faire poignarder lui-même, ce lâche Espérance!... Mais la lettre est-elle bien dans sa maison? la porte-t-il sur lui? n'aurais-je pas commis une violence inutile? que faire?... Comme je souffre! J'en deviendrai folle!
--Et qu'a dit votre mère? demanda Leonora.
--Crois-tu donc que je lui aie avoué cette faute? n'ai-je pas fait assez d'aveux, n'ai-je pas bu assez ma honte en sa présence?... Tu es la seule, Leonora, qui sache mon secret; mais sauve-moi! Toi qui découvre tout, cherche dans tes cartes où est cette lettre... reprends-la, sauve-moi!
--Elle est donc bien compromettante, la lettre?
--Qu'elle tombe entre les mains du roi, je suis perdue.
--Vraiment? s'écria l'Italienne avec une expression singulière. Eh bien! calmez-vous, signora, je vous sauverai.
--Tu la retrouveras?
--Oui, mais retournez près de votre mère; plus un mot!... laissez-moi faire! vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Henriette embrassa l'Italienne avec une effusion qui ressemblait au délire.
--Ce que les cartes ne me diraient pas, pensa Leonora souriante, je le saurai par Ayoubani.
--J'ai été trop loin, pensa Henriette, et je suis à la merci de Leonora; mais je la surveillerai.
Elle rentra près de sa mère. L'Italienne partit par l'escalier dérobé.
XIV
LA RÉPARATION
M. de Mayenne passa une nuit moins tranquille à Monceaux, que si sa conscience eût été parfaitement nette. Il eût dû cependant bien dormir sous le toit d'une hôtesse loyale comme Gabrielle. Mais le Lorrain savait l'histoire, et se rappelait bon nombre de vainqueurs qui avaient payé par la prison les folles équipées du vaincu.
Il lui tardait que le jour vint, et qu'une assurance nouvelle de Henri IV confirmât les générosités de la veille. La nuit aurait-elle porté conseil?
Il trouva le roi aussi calme, aussi affable qu'après la scène de la grotte. Une troupe nombreuse de courtisans assistait à l'entrevue des nouveaux amis. Henri prit le bras du prince lorrain, et le promena d'un pas rapide dans le parc.
--Causons affaires, comme il était convenu, mon cousin, dit le roi.
--Votre Majesté m'a dit que ce ne serait pas long, répliqua Mayenne.
--Cela durera autant que vous voudrez, mon cousin; l'entretien sera court, si vous demandez peu; long, si vous demandez beaucoup; la chose vous regarde.
Le duc s'assura par un regard pénétrant de la bonne foi d'Henri, et fixa ses conditions avec autant de politesse et de fermeté qu'il le put.
Il demanda, selon l'usage, des villes de sûreté, non pour lui, disait-il, mais pour ses gens pendant six ans.
--Combien vous en faut-il? dit le roi.
--Trois. Est-ce trop, sire?
--Trois, soit. Avez-vous des préférences?
--J'aimerais Châlons, si Votre Majesté n'y a pas de répugnance, puis la ville de Seurre en Bourgogne, et enfin Soissons.
--Vous avez bon goût, mon cousin; prenez. Est-ce tout?
--Sire, il y a eu bien de mes amis engagés dans cette malheureuse guerre.
--Vous les voudriez voir exempts de toutes réparations, accusations et reproches pour le passé?
--C'est cela même, sire, car il me serait cruel de laisser des braves gens dans l'embarras d'où votre bonté m'a sorti.
--Accordé, mon cousin; est-ce tout?
--Je suis honteux de demander tant, mais cette guerre avait été entreprise pour le bien de la religion catholique, et je ne voudrais pas, pour mon honneur, qu'il fût dit que, dans un traité de paix fait avec Votre Majesté, l'ancien chef de la ligue n'a rien stipulé pour...
--Pour les ligueurs, c'est trop juste; voyons ce qui pourrait vous rendre agréable à ces messieurs, vous entendez-vous bien, mon cousin? car, pour ce qui me concerne, je ne tiens pas du tout à leur faire plaisir.
--Oh! sire, un tout petit article, une ombre d'article contre les huguenots.
--Je ne suis plus de la religion réformée, mon cousin, et, par conséquent, j'ai le droit d'accorder ce que vous voulez, à condition pourtant que ce ne sera pas une Sainte-Barthélemy.
Tous deux se mirent à rire.
--Écoutez, ajouta le roi: vous avez vos trois villes, faites-y ce que bon vous semblera.
--Je demande, dit Mayenne, que tous les fonctionnaires et officiers publics de ces trois villes soient catholiques.
--Pendant six ans, mon cousin?
--Oui, sire.
--Eh bien, si c'est là tout le tort que vous faites aux calvinistes, accordé.
--On ne dira pas, ajouta Mayenne en s'éventant, car le roi le faisait marcher à grands pas au soleil, et il ruisselait de sueur, les malveillants ne diront pas que j'ai agi en égoïste.
--Non, mon cousin, dit Henri en regardant malicieusement le gros homme essoufflé, mais en redoublant de vitesse, la religion catholique apostolique et romaine sera contente de vous. Sont-ce toutes vos conditions?
--Me sera-t-il permis, dit Mayenne, de parler un peu de moi, maintenant que j'ai assuré le repos et la considération des autres?
--Parlez, duc, parlez de vous.
--Sire, voici le point délicat. J'ai bien compromis ma fortune pendant cette guerre.
--Je le crois, dit Henri. Mais enfin, les villes que vous occupiez ont bien contribué un peu, par-ci, par-là... mes villes.
--Oh! sire, pour si peu de chose, tandis que moi et les miens nous nous ruinions.
--Pauvre cousin.
--Votre Majesté m'a coûté gros, ajouta le Lorrain avec un soupir de désolation en même temps que de fatigue.
Le roi allongeait toujours le pas, montant les collines et arpentant les vallées, en vrai chasseur du Béarn.
--Combien donc avez-vous pu dépenser à peu près, demanda Henri qui flairait un total proportionné aux soupirs de Mayenne, et il s'arrêta un moment pour écouter ce total.
Le duc au lieu de répondre poussa un ouf bruyant.
--Si je le laisse réfléchir, pensa Henri, il doublera la somme.
Et il reprit sa course avant que le duc n'eût repris sa respiration.
--Sire, Votre Majesté serait épouvantée si j'accusais le chiffre exact, et, moi-même, je n'oserais jamais prier le roi d'entrer dans mes folies. Il y a en armes, munitions et solde de troupes seulement, plus d'un million.
--Oh! oh! fit le roi en fronçant le sourcil.
--En transactions, pertes sèches et non-valeurs, un autre million.
--Mon cousin...
--Et enfin, en sommes enlevées par vos troupes victorieuses, en contributions levées sur mes domaines, en confiscations et occupations militaires, un autre million tout au moins.
--Vous étiez plus riche que moi, mon cousin, si vous avez perdu tout cela, dit le roi un peu sèchement; car s'il me fallait payer une pareille somme, je ferais banqueroute.
Le Lorrain vit qu'il avait été trop loin.
--Sire, dit-il, à Dieu ne plaise que je veuille faire payer à Votre Majesté les fautes que j'ai commises. C'est le vaincu qui paye, non le vainqueur.
--Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, répliqua Henri avec douceur; nous sommes amis.
Et de courir.
--Eh bien, si nous sommes amis, sire, dit le duc rouge comme un coquelicot et pouvant à peine tourner sa langue desséchée, faites-moi la faveur de vous arrêter un moment, car je vais suffoquer si vous ne me faites miséricorde!
--Mon pauvre cousin! s'écria Henri en riant, voilà la seule vengeance que je veuille tirer de vous. Arrêtons nos jambes et nos comptes. Tenez, voici un bon siège de gazon, et remarquez que je vous ai ramené à deux pas du château où, dans les offices de la duchesse, je trouve en abondance ce joli vin d'Arbois que vous aimez tant. La paix, cousin; et pour en finir, quelle somme vous faut-il pour vous remettre à flot?
--Avec trois cent mille écus, sire, je payerai le plus gros; mais s'il y en avait trois cent cinquante...
--Nous ajouterons cinquante mille écus, mon cousin.
--Eh bien, sire, dit le duc joyeux, c'est tout.
--Donnez-moi la main, Mayenne, c'est fini.
Le duc s'essuya le visage en homme sauvé de la mort.
Henri envoya chercher son sommelier pour que le duc fût rafraîchi. En même temps, les courtisans s'approchèrent, et, avec eux, la duchesse de Beaufort.
Mayenne se souleva pour offrir ses compliments à la belle hôtesse. Gabrielle était éblouissante de beauté, de bonheur.
--Vous voyez, duchesse, dit le roi, que si mes querelles avec M. de Mayenne eussent pu se décider à la course, comme aux jeux olympiques, je l'eusse battu chaque fois.
--Et mis au tombeau, madame, ajouta le duc; car, sans la bonté du roi, j'étais tout à l'heure un homme mort.
--Mais serait-ce que vous voulez courir aussi, duchesse? reprit le roi. Vous voilà en habit de cheval, ce me semble.
--Sire, j'avais fait voeu d'une neuvaine, si Dieu m'accordait votre paix avec M. le duc, et je me prépare à accomplir mon voeu.
--Ce n'est pas à Saint-Jacques de Compostelle, au moins? dit le roi.
--C'est à Bezons, sire, et je profiterai du voisinage pour visiter la maison de mon père à la chaussée de Bougival.
--Bezons! c'est vrai, j'avais oublié, murmura le roi rêveur.
--Bezons? est-ce donc une communauté religieuse si célèbre? demanda le duc.
--De génovéfains, oui, mon cousin, répliqua Henri avec une intention marquée. C'est la communauté dont fait partie ce religieux, que la duchesse vous nommait hier.
--Mon conseiller de paix, monsieur le duc... le premier auteur de notre tranquillité présente.
--Frère Robert, je crois.
--Oui, duc, dit-il. Eh bien, continuez vos préparatifs, duchesse. Il serait possible que nous fissions route ensemble... de ce côté-là.
Gabrielle étonnée allait s'enquérir. Le roi lui fit un petit signe qu'elle comprit et elle passa pour le laisser seul avec Mayenne.
--Mon cousin, reprit le roi après un court silence, nous croyions tout à l'heure avoir terminé nos affaires, eh bien! non, ce n'est pas fini encore, car il me reste, sinon une condition à vous poser, du moins une demande à vous faire.... Tranquillisez-vous, c'est une délicatesse qui ne coûtera pas, je l'espère, à un galant homme tel que vous.
--Je suis tout attention, sire. A quel propos?
--À propos de frère Robert.
--Je ne le connais pas, sire.