La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 7

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Soudain on entendit un piétinement de chevaux du côté de la rue Saint-Honoré, et le duc de Feria débouchât sur la place, suivi de ses gardes et de plusieurs des seize, qui ne le quittaient pas depuis l'annonce d'une attaque.

Brissac arriva, lui par la Croix-du-Trahoir. Il était à cheval aussi et armé comme pour la bataille. Son premier regard fut pour Langlois, qu'il aperçut devant ses douze hommes.

L'Espagnol, à l'arrivée de Brissac, courut à lui, et d'une voix émue:

--Que viens-je de voir, dit-il, on démolit les remparts de terre qui formaient la porte Neuve, et les ouvriers prétendent que c'est par vos ordres?

--Oui, monsieur, répliqua Brissac. J'en ai averti ce matin le capitaine Castil. Je veux des pierres à la place de cette terre, et vous avez dû voir arriver déjà le ciment et la chaux que MM. les échevins y ont expédiés.

--Je trouverais cette mesure excellente, dit tout bas le duc de Feria à Brissac, si elle ne venait pas précisément aujourd'hui.

--En quoi aujourd'hui ne vaut-il pas hier ou demain?

--C'est qu'aujourd'hui, à ce que l'on m'annonce, le roi de Navarre doit faire une entreprise contre Paris.

En parlant ainsi, l'Espagnol regardait Brissac jusqu'au fond de l'âme.

Monsieur, lui dit le comte, vous avez une habitude des plus désobligeantes; vous dévisagez les gens avec vos yeux comme un chat ferait avec ses griffes. En France ce n'est pas l'usage; j'excuse votre qualité d'étranger.

--Oh! ne l'excusez pas si vous voulez, dit insolemment le duc.

--Bien, monsieur le duc, nous nous en expliquerons quand j'aurai fini mon service; et je ne serai pas fâché de voir si votre épée entre aussi avant que vos regards, mais ne nous fâchons point pour le présent.

--Monsieur, on commencera par interrompre le travail de l'enlèvement des terres.

--Monsieur, on n'interrompra rien du tout.

--J'ai Paris à garder, monsieur, et j'en réponds.

--J'en réponds bien plus que de vous, répliqua Brissac, puisque j'en suis le gouverneur.

--Et quand je devrais employer la force pour chasser les travailleurs....

--N'y essayez pas, dit Brissac froidement, car je vous avertis que si l'on touche à un seul de mes piocheurs je fais sonner le tocsin et jeter tous vos Espagnols dans la rivière.

--Monsieur!... s'écria le duc blanc de colère.

--Tenez-vous pour averti; et ne vous avisez jamais de me menacer, car si je ne servais la même cause que vous, si je ne redoutais plus que vous l'approche du Béarnais, contre lequel j'ai besoin de votre garnison, il y a déjà longtemps que vous seriez tous enterrés dans les plus vilains endroits de ma ville.

Le duc, grinçant des dents:

--Nous verrons plus tard, dit-il.

--Bah! nous sommes d'excellents amis, et plus tard nous oublierons tout cela. Voyons, pensons au service de nuit, et ne donnons pas à nos hommes qui nous observent, le spectacle d'une querelle entre les chefs. Nous sommes ici à la porte Neuve. Que mettons-nous ce soir pour garder la porte Neuve?

Le duc essuya son front mouillé de sueur.

--Je verrai, murmura-t-il.

--Mettez-y beaucoup de monde, puisque vous avez de l'inquiétude à cause de cet enlèvement des terres.

--J'y mettrai beaucoup d'Espagnols, monsieur le gouverneur.

--Soit. Mais dépêchons-nous. Il y a seize portes à Paris, et si nous allons de ce train, la clôture de nuit ne se fera pas avant le jour.

--Je vais me consulter avec mes capitaines.

--Fort bien. Et moi avec mes bourgeois.

Le duc appela don José et ses officiers; Brissac alla trouver Langlois et les deux magistrats.

--Tout notre monde est-il entré? dit-il.

--Oui, monsieur.

--Sans soupçons nulle part?

--Aucuns.

--À quelle heure le roi viendra-t-il avec ses troupes?

--Vers trois heures et demie du matin.

--Pas avant?

--Il ne part de Saint-Denis qu'à deux heures.

--Il suffit.

Brissac se retourna au bruit d'un commandement militaire. Le duc de Feria venait de désigner le détachement chargé de garder la porte Neuve.

--Soixante hommes, compta Brissac.

--Commandés par don José, dit Langlois.

--Hors les rangs, soixante hommes! s'écria Brissac à ses bourgeois.

Le duc de Feria s'approcha vivement.

--Monsieur, dit-il, c'est trop.

--Vous avez mis soixante des vôtres, monsieur le duc.

--Mais je vous prie de me laisser la supériorité du nombre. Cette porte aura un grand service à faire.

--Raison de plus pour que j'y envoie autant d'hommes que vous.

--Tenez, monsieur, dit l'Espagnol, cédez-moi sur ce point.

--À cause de votre défiance éternelle, monsieur le duc. Eh bien! soit, je n'enverrai que quarante hommes.

--C'est encore trop; il n'en entre que soixante-douze dans le poste de la porte Neuve.

--Eh! monsieur de Brissac, dit Langlois présent à ce colloque, prouvons à M. le duc toute notre sincérité: n'envoyons que douze hommes, puisqu'il le désire.

--Je choisis les derniers venus, s'écria don José en désignant avec un rire moqueur la troupe amenée par l'échevin.

--Va pour les derniers venus, dit Langlois en poussant le coude à Brissac au moment du défilé de ces douze hommes.

En effet, l'officier au gros ventre souleva sa visière en passant devant Brissac, et le comte, à l'aspect de ce visage, ne put retenir un tressaillement de surprise.

--Peste! dit-il à don José qui épluchait au passage chaque tournure et chaque accoutrement de ces douze bourgeois, vous avez eu la main heureuse, mou cher capitaine.

--N'est-ce pas, répliqua Castil, qu'il n'y en a pas de pareils dans tout Paris?

--Ni ailleurs, dit Brissac.

Les douze hommes, suivis du capitaine espagnol, entrèrent dans le poste de la porte Neuve, dont les grilles se fermèrent sur eux.

Langlois et les deux magistrats échangèrent avec Brissac un coup d'oeil furtif qui voulait dire aussi que don José avait eu la main bien heureuse.

À peine cette opération était-elle achevée que la duchesse de Montpensier apparut sur la place; elle faisait piaffer un cheval ardent, et traînait après elle une armée de serviteurs et d'officiers de toute espèce.

--Eh bien! dit-elle à Brissac, partage-t-on la garde comme je l'avais ordonné?

--C'est fait pour la porte Neuve, répliqua le comte, et nous allons passer aux autres.

--Vous savez qu'on parle d'une alerte pour cette nuit?

--On dit tous les jours la même chose.

--Comment sommes-nous avec le duc?

--Au mieux.

--À propos, comte, si j'avais quelque message à vous transmettre, je vous enverrais mes aides de camp. En voici un nouveau; regardez-le bien pour le reconnaître.

--Qui est monsieur?

M. de la Ramée, un gentilhomme qui vient de perdre son père, et m'est arrivé tantôt avec un zèle et une foi admirables pour la Ligue.

--Très-bien, dit Brissac.

--Il était aussi recommandé aux Entragues, mais il paraît que les Entragues sont devenus plus royalistes que le roi. M. de la Ramée a donc préféré venir me trouver à Paris, au centre de l'action. C'est d'un bon augure.

--Nous donnerons de l'ouvrage à monsieur, répliqua Brissac, dont le coup d'oeil observateur avait toisé le nouveau venu des pieds à la tête.

--Surveillez bien l'Espagnol, dit tout bas la duchesse au comte; j'ai ouï dire qu'il voulait vous jouer un tour.

--Merci, répliqua Brissac.

La duchesse caracolant disparut dans la rue Saint-Honoré, au milieu d'un tourbillon de canailles qui criaient à s'étrangler: Vive Guise!

--Elle s'enivre avec ce gros vin! murmura Brissac en dirigeant son cheval du côté de la porte Saint-Denis.

Mais il fut rejoint par le duc de Feria, qui guettait tous ses mouvements et lui barra le passage.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Brissac.

--Deux mots, comte. Est-il bien nécessaire que nous nous promenions tous deux dans Paris, lorsque le danger est à la fois dedans et dehors?

--Non, dit Brissac, il y a de la besogne pour de bons chevaux.

--D'autant plus, ajouta l'Espagnol, qu'il court un bruit très-grave.

--Bah! lequel?

--On assure qu'on a vu force cavalerie ennemie du côté de Saint-Ouen et de Montrouge.

--Voilà des chimères!

--L'homme que voici, dit froidement le duc en désignant un soldat wallon, a vu cette cavalerie.

Le soldat affirma.

--C'est différent, répliqua Brissac, et la chose mériterait examen.

--Voilà pourquoi je vous ai consulté, monsieur le comte. La chose mérite examen, et il faudrait l'examiner.

--Vous avez raison, monsieur le duc.

--Eh bien! dit vivement l'Espagnol, est-ce que vous auriez de la répugnance à pousser une reconnaissance autour des remparts extérieurement?

--Moi? répliqua Brissac un peu troublé, car il voyait clairement le piège de cette proposition. Je n'ai jamais de répugnance à faire ce qu'il faut pour le service.

--Eh bien! monsieur, soyez donc assez bon pour faire cette ronde.

--Très-volontiers.

--Je ne vous dissimulerai pas ce qu'on dit.

--On dit encore quelque chose?

--On assure que nous sommes trahis.

--C'est moi-même qui vous en ai averti tantôt, monsieur le duc.

--Et si réellement il y a de la cavalerie ennemie dans la campagne, c'est que la trahison existe, n'est-il pas vrai?

--Assurément.

Le duc écouta attentivement cette réponse, et parut la faire écouter aux hommes qui l'environnaient.

--Il n'y a pas de temps à perdre, continua-t-il, et puisque vous avez l'obligeance de faire cette ronde en personne, il est l'heure de partir, je crois.

--Partons, dit Brissac, dont le coeur battait. Mais je ne la ferai pas tout seul, je suppose, et il faut que j'aille chercher une escorte.

--Voici huit hommes sûrs que je vous donne, monsieur le gouverneur.

--Huit Espagnols!

--Castillans, tous gentilshommes, tous d'une bravoure et d'une fidélité dont je réponds; tous gens qui ont la trahison en horreur.

Brissac examina ces huit physionomies assombries par le soupçon, ces huit regards tout brillants du feu d'une résolution inébranlable.

--Diable! murmura-t-il, mais le vin est tiré, il faut le boire.

On était arrivé à la porte Saint-Denis, les huit hommes attendaient leur nouveau chef pour sortir derrière lui. La nuit était noire et pluvieuse. Un mauvais falot du corps de garde éclairait seul les figures d'un reflet rougeâtre.

--Eh bien! adieu, dit Brissac au duc; faut-il que je vous dise au revoir?

Le duc conduisit la troupe hors des murs, et là s'étant arrêté dans l'obscurité, le silence et la solitude:

--Au revoir, dit-il, si vous ne rencontrez pas en chemin la cavalerie du roi de Navarre; autrement, adieu.

--Ah! ah! fit Brissac, je comprends, c'est-à-dire que si je la rencontre....

--Ces huit gentilshommes vous tueront, répliqua froidement le duc en revenant vers la ville.

Brissac, après trois secondes do réflexion, haussa les épaules et poussa résolûment son cheval dans la campagne. La troupe sinistre l'escorta sans prononcer une parole.

La cloche de Notre-Dame sonna lugubrement douze coups que le vent portait dans la plaine sur ses ailes humides.

--C'est égal, pensa Brissac, si l'armée du roi n'est pas disciplinée comme une phalange macédonienne, ou si l'horloge de Sa Majesté avance sur celle de Notre-Dame, mon bâton de maréchal de France est bien aventuré.

VII

LA PORTE NEUVE

La porte Neuve fermait Paris sur les bords de la Seine, au quai du Louvre, à peu près au point où la rue Saint-Nicaise venait aboutir à la galerie de ce château.

Comme la plupart des portes de Paris, c'était un bâtiment flanqué de tours propres à la défense. La principale de ces tours, à la porte Neuve, s'appelait la tour au Bois; elle était contiguë à une longue et étroite tourelle qui renfermait l'escalier de la grande tour. Les meurtrières et les fenêtres donnaient sur l'eau, assez profonde en cet endroit, encaissée qu'elle était par les fondations de la porte Neuve. Un pont-levis servait de communication, et c'est le terre-plein qui enterrait la porte précédée par ce pont-levis, que Brissac avait fait démolir par ses ouvriers, en sorte que ces hommes n'avaient qu'à se tourner à droite pour jeter la terre de leurs pelles dans la Seine.

La tour, à son rez-de-chaussée, formait une salle ronde de trente pieds de diamètre environ. Au-dessus était le logement du concierge de la porte Neuve, vieux soldat éclopé que les discordes civiles avaient oublié dans ce poste peu fatigant et peu important, puisque la porte Neuve, remblayée comme nous l'avons dit, ne s'ouvrait jamais.

Du logement de ce bonhomme, la vue était belle sur la Seine et la campagne qui se développait sans obstacles dans tout le périmètre d'un horizon de plusieurs lieues.

Quant à la salle ronde qu'il avait sous les pieds, c'était le corps de garde. Les murs tout nus n'avaient pour ornement que des clous énormes destinés à supporter les armes, et la plus indépendante irrégularité avait présidé à la disposition de ces clous, fichés selon le caprice ou suivant la taille du soldat.

Le concierge descendait là par le petit escalier de la tourelle, lorsque la garde, altérée par le voisinage de la rivière, réclamait de lui certaine liqueur fermentée, composé de grain et de miel, qu'il était censé fabriquer et faire cuire au soleil de sa plate-forme, mais qu'il achetait bel et bien au plus prochain cabaretier, après avoir eu la précaution de l'édulcorer par un raisonnable mélange d'eau de Seine.

Dans la nuit dont il s'agit, après que le poste de la porte Neuve eut été composé, comme noua l'avons vu par le duc de Feria et Brissac, le capitaine Castil, en vigilant officier et surtout en officier qui s'ennuie avec ses soldats, monta du rez-de-chaussée chez le concierge pour se rendre compte de la situation exacte de son poste.

Il vit dans un petit taudis l'invalide occupé à transvaser du tonneau dans des pots d'étain la liqueur fameuse que les hôtes du rez-de-chaussée allaient bientôt lui demander. Les parfums de ce breuvage étaient violents, ils saturaient l'air d'une forte odeur d'anis et de poivre, qui eût délicieusement caressé les narines d'un lansquenet allemand.

Mais don José était un homme sobre, il fronça le sourcil en respirant cette vapeur traîtresse.

--Mon capitaine, dit l'invalide employant avec adresse toutes les ressources de la langue française mêlée aux séductions de quelques mots espagnols, vous plaît-il un verre de liqueur, vous en aurez l'étrenne, voyez comme elle est claire, et comme elle mousse en flocons brillants.

--Pouah! on s'enivrerait rien qu'à la respirer, la liqueur maudite! s'écria don José. On suffoque dans ton laboratoire.

En disant ces mots, le capitaine s'approchait du petit balcon fermé par une tenture en lambeaux, par laquelle, lorsqu'il la souleva, s'engouffra une bonne brise fraîche venant de la rivière.

--Tiens, dit José, tu as du monde ici.

En effet, sur ce balcon formé par des ais mal joints que supportaient deux potences de fer, on voyait, l'un assis sur un escabeau, l'autre debout et appuyé sur la balustrade, deux hommes que le reflet de la lumière du concierge fit apparaître aussitôt que Castil eût levé la tapisserie.

Le personnage assis était vêtu d'une robe grise; la tête enveloppée de son capuchon, c'était un moine. Il surveillait avec l'attention la plus profonde le travail des piocheurs qui déblayaient le pied de la tour. Il ne se retourna point au son de la voix du capitaine.

L'autre était un grand jeune homme dont les cheveux blonds flottaient au vent mouillé; l'intérêt qu'il portait aux terrassiers n'était pas des plus vifs, et il parut accueillir avec assez de plaisir l'arrivée d'un nouvel interlocuteur.

--Qui sont ces deux personnes? demanda le défiant Espagnol au concierge.

--Le moine, seigneur capitaine, est un vieil ami à moi, presque un parent. N'est-ce pas, frère Robert?

Le moine acquiesça imperceptiblement.

--Est-ce que les moines découchent? dit Castil.

Il le faut bien, quand on leur ferme les portes, répliqua le concierge. Frère Robert n'a pu retourner à son couvent ce soir, et m'a demandé asile pour la nuit.

--Et son compagnon, ce grand garçon, est-ce aussi un moine?

Le jeune homme, se tournant vers Castil avec une assurance exempte de bravade:

--Vous faites là, dit-il, monsieur, une question inutile; vous n'avez qu'à regarder mon habit et mon épée pour vous convaincre que je ne suis pas moine.

--Qui êtes-vous alors?

--C'est mon neveu, répliqua le moine d'une voix creuse. Est-ce que nous vous gênons, ici?

Don José, au lieu de répondre, se mit à penser.

Les gens soupçonneux ont toujours beaucoup d'imagination.

L'invalide continuait à faire mousser sa marchandise:

--Vous saurez, dit Castil, que je ne veux pas d'ivrognes à mon poste, et que j'interdis toute espèce de boisson pendant ma garde.

L'invalide, saisi d'étonnement, voulut hasarder l'éloge de sa liqueur, mais l'Espagnol lui ferma la bouche par un mouvement si péremptoire, que le débitant renversa en soupirant tous ses pots d'étain dans le tonneau.

--Quant à vos hôtes, ajouta Castil, je n'entends pas qu'ils restent ici. Un accident peut arriver. Votre lumière peut mettre le feu au plancher, et j'ai au-dessous de la poudre. Vous me ferez donc le plaisir de renvoyer ces deux seigneurs au corps-de-garde. Ils passeront la nuit près de nous.

--Je ne hante pas les soldats, répliqua le moine.

--Une nuit est bientôt passée, mon frère. D'ailleurs les soldats espagnols ne sont pas des païens, et je ne tolère ni jurons ni blasphèmes chez moi.

--Mais moi, monsieur, répliqua le jeune homme avec une certaine hauteur, je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous, et si vos soldats espagnols sont en odeur de bons chrétiens, ils n'exhalent pas moins des parfums de cuir et de vieux oint qui me déplaisent.

--Eh! vous êtes bien dégoûté, beau sire, dit Castil en élevant la voix.

--Je suis comme je suis, seigneur espagnol.

--Allons, mon neveu, allons, dit le moine, ne faites pas la mauvaise tête; monsieur le capitaine a raison: un homme de guerre obéit à des exigences que les étudiants comme vous et les moines comme moi ne comprennent pas assez. Qui dit Espagnol, dit fervent catholique.

--Oui, mais le cuir?

--La feue reine Catherine disait que le corps d'un ennemi mort sent toujours bon; je dis, moi, qu'un bon serviteur de Dieu fleure toujours comme baume.

--Bien répondu, dit Castil; je vous attends en bas ici à une demi-heure.

Et il sortit après ces mots.

A peine fut-il dehors que le jeune homme s'adressant au moine avec une impatience manifeste:

--Vraiment, dit-il, frère Robert, j'admire votre sang-froid. Quoi! vous voyez que je meurs d'ennui au couvent depuis le départ de Pontis et la leçon que vous m'avez faite au sujet de Mme Gabrielle. Je cherche à fuir un danger et un ennui, vous me proposez de me conduire près de M. de Crillon, chez qui je voulais me rendre, et voilà où nous aboutissons; à regarder porter de la terre dans l'eau et à nous faire molester par un rustre espagnol!

--Cher monsieur Espérance, dit le moine, je ne commande point aux événements. J'avais une mission du révérend prieur pour Mme la duchesse de Montpensier, à Paris, je vous voyais dépérir d'ennui. Je vous croyais aussi convoiter par désoeuvrement la femme du prochain.

--Par désoeuvrement! murmura Espérance avec une profonde mélancolie.

--Du prochain, continua le moine qui avait remarqué l'altération des traits d'Espérance, au seul souvenir de Gabrielle. Ce prochain est un des amis de notre couvent, un brave seigneur.

--Un lâche coquin qui se cache pendant qu'on lui prend sa femme.

--Cela ne vous intéresse point, monsieur, dit le moine.

--Mais ce qui m'intéresse, c'est la stupidité de ce bélître qui vient de se vanter à moi d'avoir coupé la corde à laquelle mon brave Pontis avait pendu l'assassin! De quoi se mêlait-il, ce poltron, et que ne laissait-il accroché ce qui était accroché.

--Écoutez donc, un corps tout en travers de ses barreaux, cela gênait sa vue.

--En attendant, voilà un brigand ressuscité, un scélérat qui me tuera encore si je ne le préviens. Oh! votre prochain, comme vous dites, a fait là de bel ouvrage.

--Le fait est qu'il a perdu une corde toute neuve dit le moine. Mais ce n'était pas une raison pour que vous lui prissiez sa femme. Ces choses-là se font dans le monde, mais jamais dans les couvents. Donc, je vous ai emmené.

--Pour voir M. de Crillon.

--Patience.

--Vous êtes allé chez Mme de Montpensier que vous n'avez pas trouvée. Ce n'est pas là que vous espériez rencontrer M. de Crillon, je suppose.

--Est-ce qu'on sait jamais où sont les gens. Mais voilà du monde qui vient à la porte Neuve.

L'invalide, qui s'était penché au balcon:

--M. de Brissac! dit-il.

--Il nous faut descendre, répliqua le moine. Si vous ne voyez pas M. de Crillon, au moins verrez-vous M. de Brissac. C'est toujours un homme de guerre.

L'invalide, en soupirant:

--Si M. de Brissac voulait, dit-il, il autoriserait ma vente pour cette nuit.

--Ne vois-tu pas, compère, répliqua le moine, que cet Espagnol a peur qu'on n'endorme ses soldats ta liqueur.

Ces mots firent réfléchir Espérance, à qui d'ailleurs il n'en fallait pas tant pour se croire dans des circonstances exceptionnelles.

Dans l'escalier, qui criait sous leurs pas, le moine se penchant à l'oreille du jeune homme, de façon que les deux têtes fussent enveloppées sous le capuchon:

--Faites attention, dit-il, qu'avec les Espagnols il faut être prudent. Regardez, écoutez, et que pas un muscle de votre visage ne parle!...

Espérance fit un mouvement, comme pour demander la raison de ce conseil.

--L'Espagnol est défiant, répliqua le moine en appliquant son doigt sur ses lèvres.

--Tiens, tiens, pensa Espérance, y aurait-il en bas plus de chance de distraction qu'en haut?

Tous deux pénétrèrent dans le corps de garde, sans que leur présence y produisît aucune sensation. Tous les assistants s'occupaient uniquement du gouverneur de Paris qui, de retour, venait de se faire ouvrir, et que ses huit gardes du corps échinés, fangeux, trempés, avaient amené à la porte du poste, n'ayant pas eu l'occasion de le poignarder comme ils en avaient reçu l'ordre.

--Eh bien! capitaine, s'écria Brissac en abordant don José avec cet air d'enjouement qui ne l'abandonnait jamais, nous venons de faire une rude promenade, demandez à vos amis qui m'attendent là dehors. N'est-ce pas, messieurs, que vous en avez assez? Vous êtes libres, allez dire au duc de Feria ce que vous avez vu!

Un multiple grognement du dehors répondit à son interpellation, et les huit Espagnols ne se firent pas répéter l'ordre; ils disparurent.

--Nous avons fait au moins huit lieues, continua Brissac, sans rencontrer un seul éperon de tous ces cavaliers royalistes, qui, au dire de M. le duc, inondaient la campagne.

--Ah! fit Castil.

--Il fait trop mauvais temps pour les royalistes, poursuivit Brissac. La pluie, la bise, la boue, c'est bon pour les braves Espagnols. En voila des centaures! Ma foi, quant à moi, je suis roué. Je vais dormir, et je vous conseille, señor Castil, d'en faire autant, vous et les vôtres.

L'Espagnol avec un air rogue:

--Ces messieurs de la garde bourgeoise, ronflent déjà, dit-il; écoutez-les.

On voyait, en effet, sur les bancs et la table qu'ils avaient accaparés, les douze bourgeois ensevelis dans un épais et bruyant sommeil.

Le moine avait compté les Espagnols pendant toute cette scène. Il s'approcha de Brissac et de Castil.

--Quoi! dit-il, messieurs, vous n'avez pas même rencontré le grand convoi qui passe à Rueil cette nuit?

--Quel convoi? demanda Brissac en se retournant pour examiner l'étrange figure qui venait de se mêler à la conversation.

--Je croyais bien que vous auriez fait cette capture, continua le moine; et je disais tout à l'heure à mon neveu que voici, au moment où le concierge vous a annoncé, je lui disais: M. de Brissac a de la chance, c'est lui que Mme la duchesse aura envoyé à la découverte, et qui aura pris le convoi d'argent du Béarnais.

--Le convoi d'argent! s'écrièrent à la fois Brissac et Castil.

Le moine, en s'approchant, frôla comme par hasard le bras du gouverneur.

--Seize cent mille livres, dit-il, en écus neufs.

--Peste! le beau denier, s'écria Brissac avec un regard plein de convoitise, et un choc invisible de sa botte contre la sandale du moine. Mais ce convoi est une invention, comme la cavalerie.